XIV
Au moment où elle avait disparu comme une étoile filante, Angèle Méraud était en passe de devenir une des plus brillantes planètes de ce firmament où les élégantes sont aussi communes que les astres de la voie lactée, mais où les véritables beautés sont aussi rares que les comètes chevelues dans la voûte éthérée.
Au club du boulevard des Capucines, le duc de Charnay était plongé dans la consternation.
D'abord, ses affaires s'embrouillaient et la crise tournait à l'aigu.
Le bac dévorait les dernières largesses des usuriers comme de simples bottes de paille rôtissent dans un incendie de ferme.
Les citations, protêts, commandements, notes diverses, jugements, saisies, récolements, sommations, affiches de vente, injures timbrées ou non, s'écroulaient sur lui en avalanches énormes.
Son portier était enseveli sous ces libelles de style barbare mais lumineux.
Il était temps que le salut vînt sous les espèces d'une fille laide ou contrefaite, mais richement dotée.
Tous les marieurs, patentés ou non, s'occupaient de cette pressante opération de sauvetage.
On avait parlé au noble décavé d'une demoiselle célèbre dans la galanterie parisienne, en possession de trois cent mille livres de rentes amassées dans l'exercice de ses utiles et délicates fonctions, mais il avait flanqué à la porte le courtier téméraire... provisoirement.
C'était une ressource pour les cas désespérés.
Et il n'en était pas encore tombé là.
On verrait.
D'autre part, ce roi du pschutt avait gardé dans un coin de l'organe en caoutchouc qui fonctionne dans son étroite poitrine, à la place du cœur, un goût prononcé pour Angèle.
Non pas qu'elle l'émût ou le fît palpiter avec violence.
Ce jeune seigneur en carton-pierre est difficile à toucher. Son impassibilité anglaise ne se trouble pas pour ces produits inférieurs qui s'appellent des femmes; il se serait cru déshonoré par un élan de passion qui dût déranger les frisures plates de sa perruque, marquer d'une poussière les genoux de ses hauts-de-chausses ou compromettre le nœud harmonieux de sa cravate.
Mais Angèle lui avait procuré de véritables triomphes. Notamment aux redoutes de son cercle et aux bals de l'Opéra, elle avait obtenu un succès tapageur. Dans son avant-scène, elle était le point de mire des lorgnettes. Elle avait arboré une étourdissante robe de satin blanc, d'un décolleté extravagant, devant laquelle tous les masques, tous les habits noirs restaient abîmés dans une de ces extases dont la mémoire ne se perd pas avant une bonne huitaine de jours.
Elle était moulée dans le satin comme une baigneuse dans la batiste, au fond de l'eau transparente.
Sur sa forêt de cheveux roux, d'une nuance indicible, se posait une audacieuse couronne de fleurs d'oranger qui demeura légendaire.
Il n'y avait pas jusqu'à la foule grouillante des clodoches, des pierrots, des clowns, des charlatans, des romains, des danseurs vêtus des costumes les plus bariolés et les plus grotesques, qui n'eût manifesté pour la jeune fille à la poitrine étincelante, au cou sculptural, aux cheveux d'or, aux yeux de velours brillants comme des lucioles sous sa mantille, une de ces admirations qui vont droit à l'amant d'une belle et lui montent à la tête comme des fumées de champagne.
Et puis, faut-il le dire?
Angèle ne tenait pas à l'argent. C'est une rareté par ces temps-ci. Très fantasque, très capricieuse sur les autres points, très exigeante sur certaines matières, elle ne l'était pas sur la question de prix. On lui donnait ce qu'on voulait. Elle le recevait sans daigner même jeter un regard sur ce qu'on laissait tomber dans sa tirelire. Elle ne demandait rien. Et le duc très prodigue quand il s'agit d'éblouir le populaire, dépensier pour l'ostentation, ses écuries, ses meubles, ses habits, ses bijoux, se montrait d'une avarice sordide en ce qui concerne les femmes. Il payait volontiers une petite fête, soldait la note du restaurant sans y redresser une erreur, mais ses largesses se bornaient à cet effort.
Sur ce point, il ressemble à une quantité considérable de sectateurs du pschutt, qui, trop souvent, mettent ce qu'ils ont d'or en évidence et en gardent très peu au fond de leur porte-monnaie.
L'autre, Abraham Saller, dont Angèle, effrayée de l'ennui qu'il distillait, avait fui les approches jusqu'au fond de la Normandie, se lamentait de la perte de son Eurydice et la demandait, sans accompagnement de lyre, à tous les échos.
Il avait pris son parti des profanations du duc de Charnay qui avait eu la primeur de son mobilier de la rue de Londres et des faveurs de sa maîtresse. Il se tenait pour satisfait de l'avoir supplanté après l'avoir été lui-même.
Le duc avait gagné la première manche; Abraham la seconde.
Restait la belle.
Mais les joueurs étaient disposés à s'entendre.
Sans se parler, ils se comprenaient.
Ni l'un ni l'autre n'exigeait une fidélité absolue.
Abraham Saller, pour qui l'amour même était une affaire, aurait volontiers accepté une commandite dans laquelle chacun eût apporté sa part et prélevé ses bénéfices. Il y a dans la corruption moderne de ces compromissions.
Ce qu'il voulait, c'est Angèle aux heures où il s'ennuyait et elles étaient nombreuses.
Elle le divertissait, très amusante, très spirituelle à la façon des gavroches, intelligente autant que vicieuse.
Eux ils la plongeaient, au bout d'une soirée, dans un hébétement complet. Elle ne tardait pas à s'apercevoir du vide de ces Lauzuns ratés qui faisaient la roue autour d'elle, paons sans queue et sans couleurs, singeant les marquis du talon rouge sans avoir leurs bons mots, leurs dentelles, leurs grands airs ou leur tempérament; mesquins dans leurs générosités, idiots dans leurs causeries râlant sur des sujets rebattus, toujours les mêmes, les chevaux ou les cabotines, usés par les nuits du cercle et les émotions du jeu, fripés enfin à vingt-huit ans comme des pommes de reinette sur la paille des celliers, vers Pâques ou l'Ascension.
Il n'y avait pas trois mois qu'elle était la maîtresse d'Abraham Saller, que malgré ses absences, ses fugues au Chat noir ou au Rat mort, deux établissements célèbres hantés par les rapins et les poètes, malgré ses échappées au refuge de la tante Pivent, où elle se retrempait dans l'air de sa jeunesse, un air imprégné d'odeurs de marée et de parfums des halles, elle avait senti qu'elle ne pouvait plus résister à cette vie.
Les galanteries de ces amoureux éreintés comme des chevaux fourbus lui soulevaient le cœur.
C'est alors qu'elle avait appelé sa femme de chambre de la rue de Londres, une Malouine ramenée de Dinard ou de Paramé, rondelette, très éveillée, bonne et dévouée.
Le dévouement est une vertu bretonne.
—Rose, lui avait-elle dit, écoutez-moi bien.
—Oui, madame.
—Je m'en vais. Je ne sais pas quand je reviendrai; dans huit jours ou dans six semaines.
—Où va madame?
—C'est mon secret.
—Vous lui direz ce que vous savez. Rien. Si on m'écrit, vous jetterez les lettres dans cette corbeille et vous les y laisserez pêle-mêle. Je les trouverai plus tard. Dites à mes amis qu'ils se consolent. Je ne suis pas perdue. Je me retrouverai.
De là elle était allée chez sa tante et lui avait confié qu'elle était triste, qu'elle s'ennuyait. Elle allait donc faire un tour chez son cousin Méraud et respirer le bon air des champs.
—Si on te demande où je suis, dis que tu n'en sais rien, quand ce serait le président qui se dérangerait.
Elle s'était jetée au cou de la bonne femme et l'avait couverte de baisers à pleines lèvres, de ces baisers qui effaçaient toutes ses fautes et arrachaient au cœur de la poissonnière une effusion de tendresse et de joie.
Puis elle s'était précipitée dans l'escalier en lui criant:
—Je t'écrirai. Soigne-toi bien, ma tante.
Elle avait pris l'express de Granville et au moment où le jeune M. Abraham, qui ne se levait qu'à midi, dormait encore, à l'heure où il étirait sous son baldaquin de drap bleu gendarme ses membres endoloris, elle montait dans la charrette anglaise prêtée par maître Jacques à Méraud, et le cheval de labour l'emmenait à travers des campagnes plantées de pommiers et coupées d'herbages clos de haies d'aubépine.
L'astucieuse Herminie l'avait reçue à bras ouverts pour complaire au maître, mais elle se défiait, redoutant l'influence de la jeune fille et tremblant pour ses rentes futures.
Si Angèle était pétrie de vices, elle offrait au moins un type accompli de désintéressement.
Cette bizarre créature ne considérait l'or que comme un métal en fusion destiné à lui couler entre les doigts.
Elle posait en principe, dans son esprit, que les belles fleurs, les beaux chevaux, les hôtels, les villas, les toilettes exquises, les diamants superbes, les tapis, les meubles de prix, les œuvres d'art doivent aller d'eux-mêmes aux belles filles.
Et comme son miroir entretenait chez elle une favorable opinion de ses mérites, opinion confirmée par les hommages dont on l'accablait, elle se disait que les mines d'or ne lui manqueraient pas et qu'elle pouvait le semer autour d'elle avec une insouciante prodigalité.
Ce qu'elle faisait.
D'ailleurs, il lui restait de son éducation première, et du sang dont elle sortait, un fonds de courage contre la misère et l'adversité. Elle se serait soumise sans effort aux privations les plus dures; elle aurait souffert, comme sa mère morte et sa tante Pivent, le froid humide des matins d'hiver, les courants d'air glacé qui sifflent sous les voûtes des halles; elle aurait vu ses mains violettes et son visage bleu, plutôt que de céder aux exigences d'un amant et de subir le caprice d'autrui s'il n'avait pas cadré avec le sien.
Elle était indomptable peut-être, mais il fallait lui reconnaître un caractère.
Elle ne suivait d'autre loi que sa fantaisie et s'y livrait au hasard, comme une barque d'enfant abandonnée au vent sur le bassin des Tuileries.
La Malouine avait rempli sa mission avec une scrupuleuse exactitude.
Vers quatre heures, en sortant de la Bourse où il allait flâner, le jeune monsieur Saller était arrivé à la porte de sa belle.
Le cheval attelé à sa victoria était orné, à la bride, de deux roses microscopiques.
Le groom et le cocher bien bottés comme des héros d'Homère, se tenaient sur le siège dans une attitude d'une irréprochable correction.
Le maître était descendu de son équipage non sans promener son regard dans la rue pour jouir de l'admiration des badauds qui portaient envie au possesseur d'une voiture aussi pschutt, puis il avait gravi l'escalier et posé son doigt, ganté dans la perfection, sur le bouton de la sonnette.
L'héritier des banquiers de la Chaussée-d'Antin était bien délicieusement habillé.
Son complet gris clair, merveilleux de coupe et de fraîcheur, faisait oublier son nez trop long, ses yeux trop rouges, ses cheveux trop rares, sa tête trop étroite, en lame de couteau, et un torse étranglé qui ne rappelait pas celui d'Antinoüs.
Mais on ne se pétrit point soi-même.
Rose ouvrit et le maître fit un pas en avant, la pomme d'améthyste de sa canne aux lèvres, son carreau dans l'œil et le chapeau légèrement incliné en arrière.
—C'est moi, dit-il, en prenant le menton de la camériste.
—Monsieur vient chercher madame?
—Oui. Je viens chercher madame.
—Pour faire un tour au Bois? Comme à l'ordinaire?
—Pour faire un tour au Bois, comme à l'ordinaire. Parfaitement. A-t-elle du nez, cette petite!
—Pas tant que monsieur.
—Et de l'esprit, du pointu, coquine!
—Monsieur est bien bon.
—Voyons. Elle est prête, ta maîtresse? A-t-elle mis la jolie robe que je lui ai envoyée? Elle va être épatante, ma bonne!
—Vous croyez?
—Si je le crois! J'en suis certain! A faire crever de jalousie un tas de pimbêches qui ne sont pas dignes de baiser ses orteils mignons.
Abraham était entré dans le salon, la plus jolie pièce de l'entresol avec sa tenture de peluche bleue encadrée de bandes de fausse tapisserie.
Ce lanceur des émissions de l'avenir n'est pas précisément un Richelieu pour la prodigalité.
Il est juste de reconnaître qu'il n'a pas pillé le Hanovre.
A la porte de la chambre, le silence commença à l'inquiéter.
D'ordinaire, Angèle chantait avec une voix douteuse les airs des opérettes en vogue.
Abraham se tourna du côté de la Bretonne.
—C'est drôle, fit-il. On est bien sage ici ce soir.
Il souleva la portière.
La fameuse robe était étendue intacte sur le lit.
—Est-ce qu'Angèle serait absente? demanda-t-il avec effroi.
Ce qui l'inquiétait, c'était de manquer l'heure où il convient de paraître dans la file des voitures autour du lac, cette file où on ne peut pas trotter, où on est pris comme dans un embarras au boulevard et où on marche aussi solennellement qu'une procession de la Fête-Dieu.
C'était aussi de ne pas triompher en compagnie de sa maîtresse et de ne pouvoir la montrer comme une femme exhibe des solitaires de vingt mille francs ou un collier de pierres fines.
—Voyons, qu'y a-t-il? Parle, dit-il en se tournant du côté de Rose qui jouissait de son effet.
—C'est que je vais vous expliquer, monsieur. Madame est partie ce matin.
—Est sortie, rectifia Abraham.
—Non, partie.
—Pour aller où?
—Je n'en sais rien.
—Elle ne t'a pas donné son adresse?
—Non, monsieur.
—C'est impossible.
—Non, monsieur, puisque cela est.
Abraham aurait reçu dans les jambes la décharge d'une torpille à faire sauter un navire à trois ponts qu'il n'aurait pas été plus étonné.
Il mordit une minute la pomme de son stick, très embarrassé de sa contenance.
—Ainsi, reprit-il, en sortant de ses méditations, tu ne sais rien?
—Rien.
—C'est mystérieux, cette éclipse. Elle est partie seule?
—Je le pense.
—Madame a dit: huit jours ou six semaines.
—Singulier!
—Je crois, reprit Rose, que madame s'ennuyait.
—Abraham bondit sur place.
S'ennuyer! En sa compagnie? Était-ce possible! Il n'en revenait pas. Malgré les plaisirs dont il la rassasiait! Dîners fins, à la Maison Dorée ou au pavillon d'Armenonville, chez Bignon ou au Café de Paris; malgré le cirque, les promenades, les avant-scènes de la Renaissance, des Variétés ou des Folies! et les toilettes de Worth ou des autres! Et les joies de la vanité: les victorias menées par des gentlemen en bottes à revers, des fleurs à la tête des chevaux, à la livrée des domestiques, à sa boutonnière à lui, le fils des millionnaires de l'usure et de l'émission productive, au corsage rebondi de la robe! Et les orgies romaines du grand Seize! S'ennuyer dans ce luxe! Au milieu des saillies heureuses de cette jeunesse dorée en goguette, animée par les vins généreux et le fumet des truffes!
Si ce n'était pas là le bonheur, où était-il donc?
Qu'on le dise!
Elle était extraordinaire, cette Angèle!
Et cet ennui bien invraisemblable!
Il est vrai qu'il oubliait dans le détail des joies qu'il offrait à la malheureuse les obligations assez dures qui compensaient tant et de si hautes satisfactions.
Au surplus, il ne pouvait rien changer à la situation.
Il était avéré qu'elle avait disparu comme une biche qui entend le cor dans les profondeurs des bois.
Le propriétaire dépossédé s'en alla tête basse et remonta seul dans son équipage, très vexé car la satiété était loin d'être venue.
Cette Angèle était vraiment capiteuse et d'un galbe!
Capiteuse comme un chambertin de grande année, excitante comme un élixir souverain.
Par comparaison, le fils des races à qui tout l'or du globe va comme l'humus des montagnes roule aux vallées, savait à n'en pas douter qu'elle n'était pas facile à remplacer et qu'il existait peu de femmes capables de procurer autant de triomphes de vanité, d'aussi vives jouissances des sens.
Elle était faite pour l'amour, comme une harpe pour vibrer sous les doigts du virtuose, attrayante, tant et si bien qu'il n'y avait pas de blasés qu'elle ne remuât. Abraham voyait sa peau satinée si douce aux doigts, ses yeux de vergiss mein nicht, pleins de langueur ou fulgurants, selon ses impressions fugitives; il se rappelait ses révoltes, ses soumissions, et ses tresses dorées qui se répandaient sur ses épaules blondes où passaient des lueurs roses.
En filant vers l'arc de l'Étoile par le boulevard Hausmann, il se grattait le front.
Comme on allait se moquer de lui au cercle!
Elle ne reviendrait plus, ou elle reviendrait en rebelle, plus indisciplinée qu'avant.
En effet, dès le soir, la nouvelle de cette fuite, un enlèvement sans doute, occupait tout ce monde d'oisifs qui bâillent démesurément en criant qu'ils s'amusent à outrance.
On prodiguait des consolations ironiques au malheureux délaissé; on cherchait le coupable de ce rapt sans le trouver. Personne ne manquait au whist et la table de bac avait ses fidèles.
On parlait donc d'Angèle et quand on parle d'une fille, du Vaudeville à la Madeleine et des salons de Verdier aux cabinets de Durand, sa fortune est faite, si elle y tient.
La fille de la poissonnière n'avait plus qu'à étendre la main.
Les vieux arrivés, au front chauve, du Jockey, des Mirlitons ou du Yacht ne demandaient pas mieux que d'accrocher des perles à ses oreilles et de bourrer son portefeuille d'utiles paperasses. Les jeunes étaient disposés à partager avec elle les pensions qu'ils tenaient de la munificence paternelle, et bien que l'espèce se raréfie, il ne manquait pas d'imbéciles à peine majeurs en possession hâtive de leur patrimoine, qui se seraient fait un point d'honneur de le donner à croquer à ses dents blanches.
Mais elle se souciait bien des convoitises qu'elle avait laissées derrière elle.
Les six semaines étaient passées et elle était toujours au Val-Dieu.
Peu à peu elle se laissait prendre, elle aussi, à la glu de l'amour, pour la première fois de sa vie et, détail étonnant, c'était un homme de quarante ans qui lui inspirait cette première passion.
A la vérité, ce n'était peut-être qu'une attraction plus violente, mais aussi éphémère que les autres.
Qui pourrait analyser et comprendre un cœur de femme?
Peut-être encore voulait-elle juger de sa puissance de séduction en attaquant comme une proie ce campagnard rustique, solide, coriace, défendu contre elle par toutes les cuirasses qui peuvent garder une poitrine d'homme et le préserver des tentations: une femme d'une beauté angélique, d'un esprit élevé, d'un charme exquis et ses filles, belles comme leur mère, qui jusque-là avaient été pour lui les seuls êtres dont son cœur ou ses yeux fussent épris.
Elle s'acharnait, sûre de sa victoire.
Leurs entrevues étaient toujours aussi secrètes, mais plus fréquentes.
Ils avaient combiné leurs plans.
Chazolles serait député.
C'était convenu. Elle l'avait converti à l'ambition.
La lutte était ouverte.
Le candidat s'agitait avec une activité que seul son amour lui donnait. Il n'avait qu'un concurrent peu dangereux, un homme de loi bilieux qui se présente à chaque élection, effrayant les paisibles populations de ses principes aussi inflexibles que confus. Tout ce qu'on y distingue, c'est qu'il hait tout le monde. En supposant qu'il se déteste lui-même, on ne serait peut-être pas loin de la vérité.
Le châtelain du Val-Dieu n'avait rien à craindre d'une telle rivalité.
Pour les habitants du Perche et de la Normandie, surtout dans ces parages où la culture du sol est l'occupation à peu près universelle, un visage épanoui, une main généreuse et loyale, un sourire franc aux lèvres primeront toujours les professions de foi les plus farouches.
Chazolles ne mettait donc pas son élection en doute.
Ses opinions étaient de nature à n'effaroucher personne. Ce n'était pas lui qui révolutionnerait le pays pour renverser l'ordre de choses établi. Sa devise était: Ne détruisons pas, perfectionnons. Elle ne compromettait rien et pouvait s'interpréter de diverses façons.
Son ami Duvernet était parti pour Paris, mais il reviendrait afin de lui prêter main-forte au moment utile. Ce moment ne tarderait pas à se présenter car le décret convoquant les électeurs était signé et la bataille devait se livrer aux derniers jours de septembre.
Chazolles entretenait de ses projets Angèle, qui résistait pour l'honneur et par suite de cette tactique savante des femmes qui exaspèrent une passion ardente en se faisant désirer.
Il s'arrangerait là-bas une existence en partie double pleine de joies inconnues.
Il meublerait pour sa maîtresse un appartement digne d'elle. La cage plairait à l'oiseau.
Mais il ne lui retirerait pas sa liberté. Elle irait chez sa tante autant qu'elle le voudrait. Elle continuerait à y habiter la plupart du temps comme par le passé. Chazolles ignorait les détails scabreux de l'existence d'Angèle. Elle lui avait dissimulé avec soin ce qui aurait pu froisser son amour et l'étouffer dès sa naissance.
Il ne savait rien de la liaison de la jeune fille avec ses premiers amants, le rapin des hauteurs de la rue Pigalle et le poète du Chat-Noir; rien de ses équipées à l'Élysée-Montmartre, de son éducation entreprise par le duc de Charnay et complétée par le juif Saller; rien de sa retraite de la rue de Londres et des amants qu'elle y recevait.
Dans la jeunesse de son cœur, dans l'aveuglement de son amour, Chazolles s'imaginait qu'il avait rencontré un trésor.
Angèle avait pour lui le charme suprême de la femme vicieuse qui sait dissimuler sa science, et qui, déjà profanée par les doigts hardis de ses amants, profite de son expérience sans laisser deviner les leçons qu'elle a reçues.
Elle étonnait Maurice de ses savantes naïvetés.
Elle l'étourdissait avec sa verve de rapin, son esprit caustique, à l'allure dégagée, aux sorties faubouriennes, où la phrase tournait court, juste à l'endroit qu'il ne fallait pas dépasser sous peine de choquer ce délicat, habitué aux réserves et aux ménagements de la famille.
Avec sa pénétration de femme pour qui l'amour n'a plus de secrets, elle avait compris tout de suite l'exaltation où sa vue seule jetait ce naïf assez spirituel pour être ombrageux, assez épris pour être aveugle.
Elle le transportait aux nues lorsqu'elle lui soupirait à l'oreille, le soir, dans leurs promenades à deux, perdus dans les champs de blés, hauts comme eux, où ils disparaissaient, ses plaintes sur l'impossibilité de trouver, dans le milieu où sa naissance l'avait placée, une âme capable de la comprendre et à laquelle elle pût se résoudre à associer la sienne. Elle lui peignait à grands traits, gaiement, avec de rares ombres de mélancolie, les rudes maraîchers de la banlieue uniquement occupés de leurs primeurs, se tuant, quoique riches, pour augmenter leur capital, par un labeur de mercenaires, se levant à deux heures du matin pour amener, couchés et somnolant sur d'énormes amas de carottes, de poireaux et de salades, leurs charrettes à ce colossal réceptacle où tout s'engloutit.
Elle lui montrait la foule nocturne des gens affairés grouillant autour des tas de poissons que les camions des chemins de fer jetaient aux halles, sous la lumière crue du gaz perdue dans l'aube qui blanchissait; ou encore l'hiver, dans la nuit morne, la tante Pivent acharnée, à son banc, malgré ses quinze ou vingt mille livres de rentes, disputant pied à pied ses affaires, prise de la fièvre du métier, sans autre souci, sans autre horizon que cet étal où les écrevisses se traînaient parmi les anguilles et les tanches dans la fontaine, où les paires de soles montraient leurs ventres roses et leurs dos bronzés, les rougets leur peau rugueuse couleur de chair, les aloses leurs écailles d'argent, nacrées, et enfin les maquereaux leurs échines verdâtres.
C'était là son univers.
Et sa joie venait des pièces d'argent mêlées de louis et de sous, qui tombaient dans les grandes poches pendantes à son côté, sous ses jupes de laine trempées au bas de l'eau des fontaines et des ruisseaux des halles.
Est-ce que franchement on pouvait se contenter d'une pareille vie?
Chazolles lui pressait les mains, ses petites mains frêles, qu'il aurait écrasées dans les siennes s'il n'avait pris garde, et il se penchait sur sa tête, qui lui venait au menton, pour respirer les odeurs de ses cheveux.