XXV

Lorsque quelque orage parlementaire menace de foudroyer les Titans des ministères, il se manifeste une agitation autour de la Chambre, pareille à celle d'un cloaque ou d'une mare à grenouilles dans laquelle un polisson a lancé un caillou.

Les cercles concentriques de cette agitation expirent vers les latitudes de l'Officiel, au quai Voltaire, et à l'avenue de Latour-Maubourg, au delà du ministère des affaires étrangères.

Mais il existe deux endroits d'où un observateur peut à coup sûr prédire les événements et annoncer la tempête.

C'est le restaurant du Palais-Bourbon, rue de Bourgogne, et le café d'Orsay.

On voit, aux approches des séances décisives, les députés, les secrétaires d'État, les ministres, les fonctionnaires, amis du cabinet qui s'en va,—ils sont rares—ou dévoués au cabinet qui vient,—on ne les compte plus,—se rassembler dans ces lieux où l'on mange, comme des corbeaux sur une plaine où la curée s'annonce, se serrer autour des huîtres succulentes, des beefsteaks du déjeuner et des cèpes à la bordelaise, avec des airs ténébreux, se confier, en savourant des soles frites, des choses excessivement importantes et se presser les doigts en dégustant le brie fondant ou le roquefort qui pique, avec des solennités de pose qui rappellent vaguement le serment des Horaces.

C'est curieux et ce n'est pas rare.

Cependant, le jour où Angèle s'en allait en tête-à-tête avec le petit duc de Charnay aux courses de Longchamp, il y avait très longtemps, plus de six mois, que la caissière du café d'Orsay,—une femme bien connue, qui a vu défiler des célébrités de toute sortes, s'engloutir des cabinets sans nombre et s'écrouler des régimes qui se croyaient inébranlables en dressant ses additions et en encaissant des billets de banque et des pièces d'or à diverses effigies,—n'avait signalé un de ces mouvements, précurseurs des tempêtes, dont elle reste le témoin imperturbable et indifférent.

Dès onze heures du matin, les salons de cette antique maison regorgeaient de gens affamés qui se glissaient par groupes, cherchant les coins où l'on peut conspirer à l'aise.

Et pourtant le grand débat sur l'interpellation Duvernet ne devait s'ouvrir que le lendemain.

Il ne s'agissait encore que des escarmouches et les deux armées comptaient leurs forces.

Duvernet avait habilement choisi son heure et son terrain.

Le cabinet Ramet dont il sapait l'argile, avait hésité, flotté, disons le mot, barboté dans les affaires extérieures, à propos de la Grèce, du Maroc, de la Syrie, du grand Turc, des Anglais, et d'une foule de nationaux de petites régions montagneuses et misérables dont le pays ne se soucie point, mais qui fournissaient un ample prétexte à l'expulsion d'un ministère qui avait à son passif une faute grossière: celle d'avoir trop duré.

Duvernet avait préparé depuis longtemps son coup de Jarnac; son siège était fait. Il avait flatté le centre droit, adulé le centre gauche, caressé les radicaux, cajolé les irréconciliables, accablé de promesses les intransigeants et rassuré les gens des opinions les plus variées; le tout avec des habiletés de langage et des façons accortes qui en faisaient l'homme de la situation.

Son discours, soigneusement élaboré, n'attendait que la minute précise où il devait se produire. Il serait émaillé de mots spirituels, irrésistibles, de traits satiriques qui cribleraient ses adversaires en les atteignant aux endroits vulnérables.

Vers midi, au moment où les conversations s'animaient, il entra et vint s'asseoir, en compagnie de son inséparable Chazolles, à une table qu'il avait eu la précaution de retenir.

Il rayonnait... en dedans.

Ce qu'il reçut de saluts plats et obséquieux à son entrée ne l'étonna point.

Duvernet est un gaillard très fort qui connaît le monde et son temps.

—Tu vois, dit-il à Chazolles, on salue l'astre à son aurore. Ces gens-là lèveront la jambe comme des roquets sur mon soleil, quand il se couchera.

—Ne vends pas la peau de l'ours, observa le châtelain du Val-Dieu.

—Pas de danger. Ramet est perdu, et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il n'a pas su se faire un ami dans son passage aux affaires et pourtant il a tenu la corde longtemps.

—Sept mois et six jours.

—C'est un bail, mon bon. Nous n'aurons pas la vie si dure.

—Nous?

—Sans doute. Je te fais ministre.

—Merci!

—Tu acceptes?

—Je refuse!

—Voyons! un ami! Tu veux donc me mettre dans l'embarras? Rien n'est si difficile à constituer qu'un cabinet! J'ai compté sur toi. Il faut te dévouer. Qu'est-ce que tu prends?

—Il le faut?

—Certes!

—L'agriculture. Je ne connais que ça. Mais c'est bien pour t'obliger.

—L'agriculture? Peux pas. Je l'ai promise.

—A qui?

—A chose, tu sais bien, qui a une grande barbe blonde.

—Lasserre?

—Oui.

—Un avocat!

—Qu'est-ce que ça fait? Il s'y mettra. Le code embrasse tout.

—Pas les comices agricoles.

—Un détail.

—Ni les haras?

—Il y a des gens spéciaux. Et puis les bureaux sont là. Si tu crois que je vais me mêler de réformer les abus. Pas si bête. Est-ce qu'on aurait le temps? Veux-tu les travaux publics?

—Je suis incapable de bâtir un pont sur un ruisseau de deux mètres.

—L'instruction publique? Personne n'en veut, depuis que les potaches se révoltent.

—Décidément non.

—Oh! Maurice, c'est mal ce que tu fais là.

—Il fallait me prévenir. On ne propose pas des choses pareilles à un frère, à brûle-pourpoint, brusquement.

—Tu feras plaisir à ton beau-père.

—C'est une raison. Ce doux monsieur Châtenay!

—Tu le nommeras officier d'Académie.

—Ce n'est pas assez.

—Tu le feras décorer. Et qui sait, grâce à ta position, il sera peut-être de l'Institut.

—Il le mérite, malgré son oppidum auquel je ne crois que médiocrement.

—Alors, tu acceptes?

—Ne me tente pas.

—Et puis, fit en confidence Duvernet, ce sera une diversion aux ennuis de ta femme.

Chazolles baissa la tête sur son assiette.

—Elle sera fière de te voir arrivé, et son orgueil, au moins, sera satisfait. Autant de sauvé!

—Tu m'en diras tant.

—Alors, c'est convenu?

—Si tu crois...

—Je l'exige. Le portefeuille ne t'importe guère.

—Oh! non. Cependant je ne voudrais pas être ridicule.

—Simplicité! Est-ce qu'un ministre l'est jamais!

—Va donc!

—Tu es mon meilleur ami. Tu me débarrasseras de ce qui me restera.

—C'est-à-dire que j'aurai ce dont personne ne veut. Je suis un pis-aller.

—Oui, et je compte même à ce point sur ton amitié que s'il y en a deux, tu te chargeras de l'intérim.

—Alors tu crois donc sérieusement qu'on finira par ne plus trouver de ministres?

—Dame! avec la consommation qui s'en fait!

A chaque instant des gens affairés venaient glisser à la dérobée à Duvernet quelques mots très bas en le saluant avec un empressement exagéré.

Chazolles entendait confusément des bouts de phrases qui se ressemblaient:

—Soyez sûr de mon vote, mais...

—Comptez sur ma parole.

—Une recette particulière pour mon neveu...

—La préfecture de mon département...

—Dévouement absolu!

—Une majorité superbe. Tout mon groupe... comme un seul homme, seulement...

—Sous-secrétaire. C'est compris.

Et il s'échangeait des poignées de main aussi perfides que le baiser de l'Iscariote à Jésus le Nazaréen.

—Tous les mêmes, les hommes, mon cher, dit Chazolles, et dans tous les temps!

—Nous les bonifierons, riposta Duvernet.

—Par notre exemple?

—Pourquoi pas? J'ignore si je ferai du bien, je suis certain de ne pas faire de mal. C'est le principal. Mon cher, les grands généraux dormaient avant la bataille, à ce qu'on assure. J'en ai toujours douté. Je ne dormirai pas, moi; je ne suis pas de cette trempe-là. J'ai la fièvre dans les doigts; je ne peux pas tenir en place. J'ai besoin de mouvement, de bruit, de musique, de grand air. Allons nous promener. Tous ces conjurés qui clignent de l'œil avec des mines futées, qui s'abordent avec des signaux de reconnaissance, qui se trompent avec une cordialité réciproque, me prennent sur les nerfs. Allons-nous-en.

—Tu as ta voiture?

—Deux heures. Elle doit être là.

—Où allons-nous?

—Où tu voudras. Aux courses?

—Volontiers.

La victoria de Duvernet, attelée d'un cheval bai, très bon, stationnait en effet à la porte du café.

Les deux amis y montèrent et, sur un ordre du maître, elle fila rapidement vers le Bois, par les quais ensoleillés, sur le macadam uni comme une allée de parc.

L'air était doux et limpide. C'était une de ces belles journées de mai où l'on ressent un besoin d'expansion, comme la nature qui se féconde et se dilate pour laisser échapper de son sein des fleurs, des feuillages et des moissons de toutes sortes.

—Ainsi tu crois au succès? dit Chazolles.

—J'en suis sûr. Je n'ai pas d'illusions. Je suis froid, patient, et je regarde autour de moi pour savoir d'où vient le vent. Il souffle pour nous. Profitons-en. C'est notre tour. Celui des autres viendra.

Il se fit un silence.

Vers le Trocadéro, Chazolles dit machinalement:

—Est-ce un vice, l'ambition?

—Je ne sais pas. Cela dépend des moyens qu'on emploie pour la satisfaire. Moi, je trouvais Ramet insupportable, prétentieux, cassant. Il avait à mes yeux tous les défauts, puisqu'il me déplaisait. Je l'ai attaqué par la base, à petits coups, comme un bûcheron qui abat un arbre. Il cède et tombe. Tant pis pour lui. D'ailleurs, c'est le sort commun. Je voulais sa place. C'est peut-être un vice, mais qui n'a le sien? Ainsi toi, tu en as un.

—Ah!

—Immense.

—Lequel?

—Tu me permets d'être franc?

—Je t'en prie.

—Tu es marié...

—Serait-ce un crime?

—Laisse-moi finir... Et tu trompes odieusement ta femme.

—Qui te l'a dit?

—Qui? Personne. Je l'ai bien vu. D'autres aussi. Et c'est justement parce que je ne suis pas seul à deviner ton secret que je t'emmène avec moi, en ce moment, et que nous allons tous deux en tête-à-tête du côté de la cascade et de Suresnes, quand tu préférerais peut-être courir ailleurs, seul, on ne sait où.

La voiture roulait maintenant dans la rue de la Faisanderie, à peu près déserte et arrivait à la porte Dauphine.

Les feuilles d'un vert tendre poussaient aux taillis du Bois où la victoria allait entrer; les lilas étaient en pleine floraison aux bosquets des villas et des hôtels qui bordent l'avenue.

Chazolles était fort attentif au spectacle frais et printanier qui se déroulait devant lui, si attentif qu'il ne répondit pas aux propos de son ami.

Duvernet fit un geste de résignation.

Son ami, si expansif sur toutes sortes de sujets, si ouvert, si franc, cadenassait son cœur et y enfermait son secret.

—J'aborde un sujet délicat, reprit l'Excellence du lendemain. Tu me connais assez pour savoir que ce n'est pas pour mon plaisir, mais bien pour te servir. Je ne te blâme pas, je te plains. Tu n'as pas commis un crime mais une sottise. Et malgré ton esprit, elle ne m'a pas étonné. Elle était fatale.

—Je ne te comprends pas.

—Voyons, ne prolonge pas ton obstination. Tu ressembles en ce moment à l'autruche qui cache sa tête sous son aile et se croit à l'abri du danger parce qu'elle ne le voit pas. Ton secret est celui de Polichinelle. S'il ne l'est pas encore, il le sera demain. Tu t'es amouraché d'une petite qui en vaut la peine, je le confesse. Elle est ravissante, tout à fait. C'est un Chaplin de la bonne manière, très réussi. Je l'ai vue.

—Où donc?

—Au Val-Dieu, d'abord, où tu t'endormais dans une sécurité facile et trompeuse. Avant son arrivée, il n'y avait pas d'ennemis. Tu l'as vue et tu as été vaincu. Je te le répète, c'était fatal. Comment as-tu été élevé? Par un père très distingué, mais trop raide. Au sortir du collège où nous cultivions ensemble les racines grecques, après quelques escapades insignifiantes les jours de sortie, une ou deux aventures de soubrettes à la campagne, et encore je les suppose, tu te maries dans la fougue printanière d'un cœur qu'aucun amour sérieux n'avait effleuré, dans la primeur ingénue d'un être qui s'épanouit et que les premières brises du mois d'avril ont à peine agité.

La curiosité d'un esprit comme le tien fut peu satisfaite par la monotonie de ton histoire. On veut connaître, on cherche, on rêve des plaisirs étranges, des voluptés qui n'existent pas; l'imagination travaille et, un beau jour, on tombe sur une de ces créatures attrayantes qui sont venues enchanter notre sommeil; on se figure qu'elles réalisent un idéal sublime et recèlent en leurs flancs toutes les laves de la passion, comme le Vésuve qui vomit des torrents de feu.

On s'enflamme pour elles, sauf à reconnaître, l'expérience faite, qu'elles n'ont pas les supériorités dont on les ornait, et le tour est joué. Mais dans l'intervalle, on a foulé aux pieds des cœurs tendres, dédaigné des mérites qu'on apprécie trop tard à leur valeur et empoisonné une vie dont les voisins étaient jaloux et à laquelle rien ne manquait, pas même cet idéal de voluptés qu'on allait chercher bien loin quand on l'avait chez soi.

Conclusion: Ce sont des études qui coûtent plus cher qu'elles ne valent et qu'il faut entreprendre avant le mariage, et non après, mon pauvre Maurice, comme toi. Je ne te rabaisse pas, je ne me glorifie pas, car en ceci, c'est le hasard qui a tout dirigé, nous ballottant à son gré et nous menant par des chemins que nous n'avons pas choisis, vers un but qui nous échappe et qu'on ne voit qu'au moment où on le touche.

—Ainsi, dit Chazolles assombri, tu crois qu'on sait tout?

—On? Qui ça?

—Mon beau-père.

—M. Châtenay, ton beau-père et le mien, car, si je suis ministre, je brûle mes vaisseaux, je demande la main de ta divine belle-sœur, et j'espère qu'elle ne me refusera pas, malgré mon excès de lustres—au pluriel—M. Châtenay, cet excellent M. Châtenay est trop enfoncé dans ses bibelots pour penser à autre chose. D'ailleurs, on lui déguiserait la vérité, s'il avait des craintes, et comme il t'adore, il accepterait toutes les explications qui tendraient à démontrer ton innocence. Tu as une veine! Hier soir, il me disait encore: Je suis inquiet.—Pourquoi?—Au sujet de mon gendre.—J'ai tremblé une seconde, mais il a pris soin de me rassurer.—Il travaille trop, a-t-il ajouté.—J'ai failli lui rire au nez, mais mon amitié pour toi m'a évité cet accès intempestif.—Il est de toutes les commissions, en effet, ai-je dit. On abuse de sa complaisance et de sa facilité de travail.—J'ai même expliqué qu'à mon sentiment, tu te surmenais.—Alors M. Châtenay m'a parlé d'autre chose; il s'est lancé dans une longue dissertation sur les fondeurs de bronze du dix-huitième siècle.

Elle durerait encore, si je n'avais pris la fuite à la faveur de l'entrée du baron Servière—un autre maniaque—qui possède une superbe collection de boutons de pourpoints, hauts-de-chausses, habits, guêtres et culottes, tant civils que militaires, depuis les âges les plus reculés jusqu'à nos jours, la plus riche qui existe en Europe et probablement dans l'univers. C'était une bonne fortune pour M. Châtenay, et j'en ai profité pour me dérober aux divagations de ces deux savants.

—Denise?

—Denise est trop jeune et trop inexpérimentée pour deviner les détails d'une liaison dont elle ne comprend ni la gravité ni les conséquences. Elle peut avoir des soupçons,—elle en a,—saisir un indice et se douter d'une intrigue, mais sans en approfondir les mystères et surtout sans se rendre compte du mal qu'elle cause.

—Hélène? murmura Chazolles.

—Oui, Hélène. Et cependant elle ne dit rien. Elle ne laisse échapper ni un geste ni un mot qui puissent révéler les blessures d'un cœur qui t'est trop dévoué pour ne pas souffrir horriblement du mal que tu lui fais. Cette souffrance est d'autant plus vive qu'elle n'admet pas de confidents et ne s'épanche nulle part. Au contraire, elle te défend. C'est elle qui répond à M. Châtenay, quand parfois il s'étonne de tes absences, et toujours elle invente de bonnes raisons pour t'innocenter. Mais justement parce qu'elle ne peut se résoudre à t'accuser, parce qu'elle garde son mal pour elle, il en est plus cruel, et je suis sûr que la nuit, quand elle est seule, son oreiller reçoit de terribles aveux et entend des plaintes amères.

Ah! comme elle t'aime! Comme elle jette des regards d'angoisse sur la porte, quand, le dîner servi, tu tardes à rentrer; comme ses yeux s'emplissent de larmes refoulées quand tu sors du salon, le cigare aux lèvres, souriant, léger, comme quelqu'un qui a la conscience libre, après avoir distraitement donné le baiser du soir à tes deux petites filles qu'elle pousse dans tes bras, avec l'espoir qu'elles te ramèneront du côté de la mère qui t'a donné ces anges du ciel! Comme tout son être s'élance vers toi, malgré la trahison et l'abandon dans lequel tu la délaisses! Et c'est cette femme que tu négliges! Mais rien qu'à la voir, à la comprendre, à l'estimer, elle m'a rendu amoureux de sa sœur.

Je me suis dit: Quand Denise n'aurait que la centième partie des vertus de son aînée, ce serait assez pour combler de toutes les félicités l'homme qui aura le bon esprit de s'attacher à elle en l'attachant à lui. Je la rendrai heureuse, moi, Denise. Je ne ferai pas comme toi et je n'y ai pas de mérite. J'aurai vidé la coupe jusqu'à la lie avant le mariage, ce qui me dispensera d'y tremper mes lèvres après. Denise n'épousera pas—si elle accepte ma main—un mari de la première fraîcheur, un jouvenceau aux joues veloutées d'un duvet tentateur, un cœur jeune et plein d'idées poétiques, bleues et roses, mais du moins elle n'aura pas à craindre les explosions de désirs inassouvis et de passions tardives.

Je lui serai fidèle, malgré les séductions de ce Paris qui ne me tente plus, parce que j'en connais trop les dessous, malgré les ministères et les flatteries du pouvoir, et après m'être rassasié de tout, de femmes, de libertés, de puissance; après avoir apaisé mes appétits, je finirai par où tu as commencé et par où tu finiras toi-même, en m'ensevelissant avec mon adorée dans un lieu solitaire, là-bas, à Grandval, où je cacherai ma tranquille félicité aux jaloux qui seraient tentés de la troubler, en haine d'un ménage meilleur que les autres. Est-ce que je n'ai pas raison et penses-tu que j'exagère?

Chazolles se mordit les lèvres et ne répondit pas.

—Voilà pour le premier point, reprit Duvernet. Je suis méthodique comme un dominicain en chaire. Tu trompes la meilleure des épouses et la meilleure des mères. J'ajoute la plus attrayante des femmes, car elle est extrêmement jolie, ta femme! C'est la splendeur du beau.

Pour ceux-là même qui aiment les chlorotiques, tu as pris soin de la rendre plus pâle à force d'insomnies. Rien ne lui manque. Et maintenant, pour qui la trompes-tu? C'est mon second point.

Chazolles fit un geste d'impatience.

—Tu m'entendras jusqu'au bout. Mon cher, je n'ai pas fait ce pas pour reculer. Je poursuis.

—Va donc!

—Cette petite Angèle Méraud est connue dans le monde où l'on ne s'ennuie pas. Tu as vu à la Renaissance, l'autre soir, le baron Germain, ce replâtré, le duc de Charnay, ce mignon sans dague ni rapière, qui lui souriaient comme de vieux amis. Ce qu'il y a entre eux, je ne le sais pas, ni ne veux le savoir. Mais crois-tu, de bonne foi, que cette Parisienne qui s'est livrée à toi sans résistance, se soit mieux défendue contre les autres?

—Valéry!

—Je ne lui en veux pas. Je ne suis point de ceux qui lapident les femmes tombées. J'ai pour elles des miséricordes infinies et leur pardonne des faiblesses dont nous profitons, mais enfin quand on achète un plaisir au prix de son repos, au prix du bonheur de ceux qu'on aimait, qu'on aime encore—car tu as trop de cœur pour les oublier—et dont on a charge, il est bon de se renseigner et de savoir si ce plaisir vaut les sacrifices qu'il coûte, les peines qu'il nous impose à nous et à d'autres et les biens qu'il nous fait perdre. Je ne veux pas examiner de plus près tes affaires et je tiens à ne pas m'initier à des aventures dont tu ne m'as point fait le confident, mais je suis ton ami et tu m'estimes trop pour en douter.

Réfléchis. Examine par tes yeux. Observe et agis selon ton inspiration. Moi j'ai flairé un précipice et je t'ai crié: Gare! Il y a une vipère sous les fleurs. N'y touche pas ou tu te piqueras les doigts.

La victoria descendait la pente qui arrive à Longchamp. Elle longea le moulin à vent et les villas pseudo-gothiques qui sont de l'autre côté de l'allée, à l'extrémité du champ de courses; puis elle roula pendant un instant entre deux pelouses et s'arrêta à la porte du pesage.

Les deux amis descendirent et entrèrent.