XXXIX
Les passants qui arpentaient les trottoirs du faubourg Saint-Honoré en flânant aux boutiques et qui croisaient ce beau garçon brun, grand et taillé en hercule, ne se doutaient guère qu'ils avaient devant eux un des personnages en vue dans les hautes régions du pouvoir.
Chazolles allait machinalement devant lui, au hasard, comme un corps sans âme, ou un poète qui poursuit la rime capricieuse et oublie le monde entier, des nuages où il s'est envolé.
Chazolles ne songeait ni aux passants, ni aux jolies femmes qu'il frôlait, ni aux palais qui se dressaient à sa droite et à sa gauche.
Son esprit était fixé sur un seul point: cette fille qui avait dérangé sa vie, et s'était emparée de lui au point de le rendre insensible à tout ce qui n'était pas elle.
Par quel philtre l'avait-elle enivré? De quelle puissance magique était donc douée sa prunelle vague et troublante? Quel parfum l'attirait vers cette chair pâle, pétrie pour le vice et l'orgie?
Il aurait voulu être à cent lieues d'elle, s'enfuir, et il était enchaîné à sa suite par un lien impossible à rompre, retenu par un aimant irrésistible et magnétique.
Et il ne se dégagerait pas de cette étreinte mortelle, avilissante!
Il en était arrivé à des confidences de domestiques, à des stations chez les concierges, à des abaissements inconnus!
A cette idée, il était pris de rage.
Tout à coup, il se trouva à l'angle de la rue Royale, en face du café Durand brillamment éclairé.
C'était là qu'était mort le baron Germain.
La curiosité le poussant, il entra.
Au dehors, les buveurs de bière étaient nombreux. Des couples élégants, aux tables de la terrasse, jouissaient, en se rafraîchissant, de la beauté de cette soirée superbe et de la vue des promeneurs qui se rendaient aux Champs-Élysées.
La plupart des dîneurs étaient déjà sortis du restaurant.
Quelques-uns seulement achevaient leur repas ou fumaient en causant.
Par un hasard étrange, il s'assit à la table où Melchior Pavie avait dîné quelques jours auparavant.
Les garçons s'empressèrent.
Chazolles était de haute mine et de ceux pour lesquels on redouble de politesse.
Il commanda un dîner banal et se plongea dans la lecture des journaux du soir.
C'est à peine s'il voyait les lettres s'aligner devant lui.
Sa pensée était vagabonde.
Elle cherchait dans Paris, furetant dans tous les coins et se demandait où se trouvait Angèle.
L'idée qu'elle se donnait à d'autres lui était insupportable.
Un habitué, qui digérait dans une encoignure, en savourant à petits coups, de temps à autre, une liqueur qui devait être excellente, à en juger par ses mines de gourmet ravi, appela le maître d'hôtel, en habit noir, qui errait dans les salles vides.
L'habitué était un monsieur très bien, aux cheveux gris qui semblaient poudrés, à la figure pleine, la moustache effilée et cirée aux extrémités en dards de hérisson.
On aurait dit un marquis Louis XVI descendu de son cadre.
—Vous étiez là l'autre jour, dit-il. Vous avez vu l'accident?
—Oui, monsieur le comte.
—Le baron Germain était de mes connaissances. Je l'avais prévenu. Il passait les nuits au jeu, courtisait les femmes. Il brûlait la bougie par les deux bouts. Et la petite femme vous l'avez vue?
—Oui, monsieur le comte.
—Vous avez du goût, Joseph! Vous êtes un connaisseur. Donnez-moi votre avis. Comment était-elle?
—Ah! monsieur le comte, une ravissante personne! Une bague au doigt d'un millionnaire!
—En vérité?
—Oui, monsieur le comte. Je ne crois pas qu'il y ait dans Paris une plus mignonne femme! Des yeux, des dents, des lèvres, des cheveux surtout! Des cheveux comme il n'y en a pas! Et le reste!
Le maître d'hôtel leva le bras droit avec un petit bruit sifflant qui s'échappa de sa bouche et valait un poème.
—Vous ne m'étonnez pas, Joseph! Le baron Germain était un expert, un raffiné. Ce qui me surprend, c'est qu'une si belle fille ait pu s'accommoder d'un débris pareil. Il craquait de toutes parts. Il devait s'écrouler.
Le maître d'hôtel eut un sourire fin.
—Monsieur le baron était peut-être très généreux?
—Lui! trop égoïste! un pingre!
—Alors, acheva le maître d'hôtel, c'est que monsieur le baron achevait les éducations et lançait ses élèves. C'est un métier qui rapporte.
Chazolles étouffait dans sa peau.
Oh! ce Paris! Quel gouffre et tout son bonheur s'y était englouti.
Hélène, sa femme, s'en était éloignée comme d'une ville de pestiférés, emmenant ses filles pour les soustraire à l'influence maligne de l'air qu'on y respire.
Lui, il s'y débattait comme un malheureux enlisé dans les tangues d'une baie perfide, étouffé par l'eau boueuse qui lui envahit la bouche.
Pour les autres, il était un favori de la fortune! Pour lui, il n'était qu'un mari justement odieux à sa femme, traître à ses promesses, renégat de son passé. L'amour d'une coquine roulée dans toutes les fanges de Paris, le tenait encagé dans cette passion odieuse et déshonorante comme un criminel attaché au pilori.
Un flot de dégoût lui montait à la gorge. Et cependant il n'avait encore, en dépit de la dénonciation flagrante qu'il tenait à la main, malgré les mille preuves qui éclataient autour de lui comme des bombes de dynamite et réduisaient en pièces ses croyances et ses illusions imbéciles, qu'une seule volonté: la revoir; qu'un seul désir: l'entendre confesser, avec des cris d'effarement, les quelques légèretés que la malignité du monde transformait en trahisons grossières et sans excuse.
L'habitué avait fini par se lever, prendre son chapeau, endosser son pardessus gris en homme méthodique et qui redoute les fraîcheurs des soirs d'été. Il se dirigea vers la porte non sans adresser le salut de connaissance à la gracieuse patronne qui siégeait à la caisse.
Chazolles, resté seul, imita l'homme aux cheveux poudrés et à la moustache pointue, prit son chapeau et suivit l'habitué.
Sur le boulevard, après avoir fait quelques pas au hasard, ne sachant où se diriger ni comment se distraire jusqu'à minuit, il prit un fiacre et se fit conduire aux Variétés.
C'était une idée.
Peut-être Angèle s'y trouvait-elle. Il la surprendrait ou se rendrait ailleurs jusqu'à ce qu'il l'ait découverte.
Il ignorait ce qu'on jouait, mais que lui importait le spectacle?
Il voulait chercher partout. Il aurait fouillé les théâtres l'un après l'autre, en brûlant le pavé avec un cocher de bonne volonté, quitte à payer la rosse fourbue, si une certaine pudeur ne l'avait retenu.
Il était dix heures et demie.
Le deuxième acte de Niniche touchait à sa fin.
Chazolles, indifférent à ce qu'on jouait et aux acteurs en scène, à Judic, Baron et Dupuis, malgré leur incontestable attraction, sonda toutes les loges, toutes les baignoires de la lorgnette qu'il emprunta à l'ouvreuse. Il ne négligea pas un coin et parcourut des yeux le balcon et les avant-scènes.
Rien.
A l'entr'acte, il fit le tour du foyer, mais inutilement.
Angèle n'était pas là.
Il sortit rapidement, courut aux Nouveautés et de là au Vaudeville, où il offrit aux caissiers le spectacle inouï d'un curieux qui prend son billet au moment précis où le rideau tombe sur des amants dont les feux ont été traversés par trois actes de contrariétés et qui vont célébrer leur mariage dans les coulisses, à la satisfaction du public qui s'écoule.
Là, il recommença son manège de mari jaloux.
Mais ce fut aussi vainement qu'ailleurs.
Pas de robe caroubier, pas de chapeau caroubier, pas de plume caroubier contournant de splendides cheveux d'or.
C'était désespérant.
Le ministre se rongeait les doigts de colère.
Où était-elle donc? Où?
Ceux qui ont aimé avec passion, avec rage, ne fût-ce qu'un jour, qu'une heure, peuvent seuls comprendre le point d'exaltation où il montait par degrés.
C'était jour d'Opéra.
Il lui restait encore un espoir.
Au sortir du Vaudeville, il se trouva sur les degrés du monument de l'illustre Garnier sans savoir comment il y était venu.
Les premiers groupes commençaient à défiler pour la sortie et à l'angle gauche de la façade, au coin de la rue Auber, en se tournant, il aperçut, mais ce fut comme une ombre qui s'efface, une robe d'un rouge sombre qui s'engouffrait dans un petit coupé.
Il se précipita.
Mais, au même instant le coupé fila vers le boulevard Haussmann; une main s'abattait sur l'épaule de l'Excellence et une voix se fit entendre à son oreille.
Cette voix était celle de Duvernet qui disait:
—Enfin! c'est donc toi! Que diable fais-tu là?
Chazolles voulut se dégager en lançant un énergique:
—Laisse-moi donc, imbécile!
Mais l'autre le retint par un pan de sa redingote.
—Imbécile est vif! Où as-tu l'esprit?
Le coupé était loin.
Il fallait prendre son parti.
—La soirée était belle à l'Opéra? dit-il machinalement.
Le président du conseil passa son bras sous celui de son ami.
—Oh! fit-il avec indifférence. Pour le temps! Assez. Du monde. Pas mal de diplomates! De la finance. Quelques toilettes. Rien d'extraordinaire. Ah! si! Le petit duc de Charnay, ton ennemi.
Chazolles tressauta.
—Déjà guéri?
—Parfaitement. Tu le regrettes?
—Oui, je voudrais l'avoir laissé sur le carreau.
—Ah çà! mais, cher ami, tu deviens féroce. Je ne te reconnais plus.
—Il était seul? demanda Chazolles.
—Je l'ignore. Il m'a paru dans sa baignoire dérober au public quelques amours nouvelles, mais pas moyen de pénétrer l'obscurité de cette caverne.
—C'était lui, pensa l'amant d'Angèle. Elle lui donne sa revanche.
—Tu as lu mon factum? dit Duvernet. Il est instructif! hein?
—En effet.
—Tu ne me remercies pas, ingrat?
—Si.
—Vois-tu, mon pauvre Maurice, plus je vais, plus je vois que ceux-là seuls sont heureux qui ne s'attachent à aucune femme si ce n'est à la leur, eût-elle de légers défauts, qui vivent en philosophes, jouissent de la comédie que le monde leur donne, et qui, après avoir usé de tout, abusé de tout peut-être—c'est notre cas à nous deux... maintenant!—se renferment dans la sagesse d'une vie calme, libérés des grandes passions qui troublent tout, contents des petits bonheurs du foyer et de la famille, entre une femme indulgente, et des enfants qui prennent leur place peu à peu et les repoussent dans les espaces inconnus d'où nous venons et où nous retournons tous, les uns en omnibus, les autres à pied, quelques rares privilégiés dans une bonne voiture capitonnée et suspendue. Nous sommes de ceux-là. Ne nous plaignons pas. Bonne nuit. Je vais écrire une grande lettre de quatre pages à Denise et lui annoncer ma visite. Nous irons ensemble.
Sans attendre la réponse, il serra la main de Chazolles et s'éloigna.
Il s'en allait à pied par les boulevards, respirant à pleins poumons, la tête haute, regardant les étoiles qui scintillaient, blanches et diamantées, dans la voûte profonde, léger comme un homme arrivé au comble d'un désir et dont les rêves sont réalisés, en se disant qu'après avoir gravi le Capitole il le descendrait comme les autres, mais sans blessure, en se ménageant une chute moelleuse sur un lit étendu à l'avance.
—Pauvre Maurice! pensait-il. Il a eu sa crise, tardive. Elle n'en est que plus violente. Espérons qu'elle va finir.
Chazolles, dès que son ami se fut éloigné, retomba dans ses rêveries sombres.
Décidément, cette fille se jouait de lui avec une rare impudence.
Et quel personnage elle lui préférait, à lui, si généreux, si prévenant pour elle.
—Le duc de Charnay! Un poseur qui ne fait même pas aux femmes qui se laissent éblouir par son titre, l'honneur de les traiter en gentilhomme français! Un monsieur auquel on prêtait tous les vices, qui avait des manies de cosaque et cravachait ses maîtresses! Du moins la chronique scandaleuse le racontait. Un drôle infatué de sa personne qu'il orne comme une courtisane de bijoux et de brillants! Un bellâtre mièvre et musqué qu'il aurait cassé en deux d'un coup de poing! Un besogneux avec son blason, incapable d'entretenir une femme et trop heureux de la prendre des mains d'un autre et de promener à son bras des robes et des dentelles dont il ne paie pas les notes!
Et c'était ce crevé, l'inventeur de ce mot idiot, le pschutt, que cette fille adorablement belle—car on ne pouvait nier sa beauté,—lui préférait, malgré les soins et les mille preuves d'amour dont il l'accablait.
Il était arrivé au faubourg Saint-Honoré.
Il se rappela l'adresse du duc de Charnay, rue de Berry, à l'angle de la rue de Ponthieu.
En effet, il avait là un petit hôtel assez mesquin, à deux étages, et d'un ridicule style néo-grec.
Cet hôtel date du premier empire.
La grande porte était fermée.
Deux fenêtres, éclairées, laissaient passer une lumière adoucie à travers les stores de gaze.
Évidemment c'était la chambre du duc.
Il demeure seul dans cet hôtel avec trois ou quatre domestiques.
Dans la cour, on entendait un bruit de voitures roulées sur le pavé et de portes qui se refermaient.
Le cœur de Chazolles se serra.
Il restait là en vedette sur le trottoir opposé, cloué malgré lui sur l'asphalte au coin d'une porte comme un malfaiteur, examinant cette clarté qui ne s'éteignait pas.
Il crut distinguer des ombres qui se dessinaient sur les rideaux, une silhouette de femme, reconnaissable à ses cheveux enroulés en nattes épaisses.
Angèle, sans doute!
Une sueur froide lui ruisselait des tempes.
Au bout de quelques instants, il eut honte.
Les agents qui se promenaient deux par deux l'observaient avec méfiance.
De rares passants s'écartaient, prenant le milieu de la chaussée, comme s'ils avaient redouté une fâcheuse surprise.
Lui, un ministre! Lui Chazolles, le brillant Chazolles, réduit à ce rôle de rôdeur et d'espion!
Quelle honte!
Il gagna la rue du Colisée, qui est à deux pas, et sonna.
La porte s'ouvrit aussitôt.
La loge de madame Adrien était plongée dans l'obscurité, mais les deux grands candélabres de la cour restaient allumés toute la nuit.
Il entr'ouvrit la loge doucement:
—C'est moi, dit-il. Soyez sans inquiétude.
Il ne demanda pas de renseignements et s'engagea dans l'escalier.
L'appartement d'Angèle était vide.
Le gaz brûlait dans l'antichambre.