BIBLIOTHÈQUE GALANTE
Les catalogues ont quelque chose en eux d'irritant, non pour le bibliophile, mais pour le simple amateur, pour le public. Ils excitent au plus haut point la curiosité, et ils ne la satisfont pas. Ils précisent le titre d'un livre, la date de sa publication, ils ajoutent même: Fort piquant, ou rarissime, mais c'est tout. De sorte que celui à qui, pour une cause ou pour une autre, échappe un ouvrage longtemps poursuivi ou convoité, peut se trouver pendant des années entières en proie aux tortures de l'inconnu. Nous avons essayé de faire comprendre comment nous désirerions que fût rédigé un catalogue.
L'époque que nous avons choisie est la fin du XVIIIe siècle, d'abord parce que c'est celle que nous avons le plus étudiée, ensuite parce que c'est celle qui offre l'amas le plus considérable de livres bizarres et presque ignorés aujourd'hui. Nous nous sommes borné aux romans, genre de production voué fatalement à tous les caprices de la mode; et surtout aux romans anonymes, qui, écrits en dehors de bien des conventions, souvent aussi des bienséances, décèlent plus que tous les autres les courants d'idée d'un siècle. Toute cette période enragée de volupté et d'esprit, comprise entre Angola, histoire indienne, et Aline et Valcour, roman écrit à la Bastille, nous avons tâché de la faire revivre dans la plupart de ses œuvres satiriques et clandestines, mais possibles.
Il ne faut jamais que la manifestation imprimée d'un homme, quelle qu'elle soit, se perde entièrement. Tout ce qui peut s'analyser ou s'extraire d'un ouvrage galant, nous l'avons analysé, nous l'avons extrait. Après cela l'ouvrage peut s'épuiser, disparaître, il n'en restera que ce qui devait en rester. Les esprits chercheurs iront bien encore au delà, mais la masse des lecteurs n'aura plus à s'inquiéter de ces matières, et ceux que tourmentent les titres des livres (il y en a beaucoup) seront apaisés.
Crébillon fils, Voisenon, du Laurens, sont connus suffisamment, ou peuvent l'être. Il devenait donc inutile de mentionner le Hasard du coin du feu, le Sultan Misapouf, le Compère Mathieu, etc. Ce n'est que tout autant qu'un roman est obscur ou rare que nous l'admettons dans notre Bibliothèque. Nous ne vulgarisons pas, nous initions.
I
L'ENFANTEMENT DE JUPITER, OU LA FILLE SANS MÈRE
Deux parties. A Amsterdam, 1743.
«Je ne prends point pour modèle de l'histoire de ma vie la sage Paméla, qui avait père et mère, ni la prude Cécile, qui se console aisément de découvrir l'un et l'autre au sein d'une union illustre, mais illégitime; je ne prends point pour original ni la Paysanne à vertus postiches, ni la Marianne au vernis philosophique; la vérité ne me plaît que dans la nudité. Trois femmes du faubourg Saint-Marceau, à Paris, se sont disputé entre elles la gloire de m'avoir donné le jour. L'une était une vivandière, veuve de garnison, blanchisseuse de son métier; l'autre, une domestique galante d'un vieux maître d'hôtel retiré du service; la dernière enfin, et celle qui m'a élevée, était ravaudeuse de profession, tenant une cuisine volante à côté d'un de ces petits arsenaux de gardes-françaises que le vulgaire appelle corps de garde, mais dont le bel esprit et l'oreille délicate ne peuvent souffrir l'expression. Elle s'appelait Margot, mais elle était bien mieux connue sous celui de madame des Pelotons, qu'elle se donnait.» Par ce début, on jugera de l'allure entière de l'ouvrage et des mœurs un peu basses qu'il met en jeu. Néanmoins on y remarque une certaine verve d'intrigue, beaucoup de naturel dans les figures, une franchise de ton qui est mieux que de la trivialité, qui est peut-être de l'observation. En ce qui concerne les expressions, elles n'ont rien qui puisse faire sonner l'alarme à la pudeur et sont aussi chastes que dans Manon Lescaut.
Junon (le nom surprend dans une fille de ravaudeuse) est une jolie petite personne, blonde sans être fade, l'œil bien ouvert, le nez bien tiré, les dents du plus bel émail du monde; il fait beau la voir dans ses ajustements du dimanche, c'est-à-dire coiffée d'un cabriolet charmant, avec un fichu de gaze, un collier de cailloux du Médoc et une paire de mitaines de soie à jour, avec les bracelets à boucles pour les retenir au bras. Il n'y a donc rien de surprenant à ce qu'elle ait donné dans l'œil d'un beau soldat nommé l'Amour; cette intrigue serait même poussée grand train, s'il ne survenait un heureux changement dans la fortune de madame des Pelotons: un de ses adorateurs, le père supposé de l'héroïne, est nommé sergent de compagnie, et il croit de sa nouvelle dignité de tenir à la ravaudeuse le discours suivant, plein de couleur et d'empire:
«—Déterminez-vous, madame, à quitter cette chambre; je viens de louer un très-bel appartement, au troisième étage, dans la rue de la Mortellerie, qui est composé de deux chambres et d'un petit cabinet. Je l'ai fait tapisser, l'une de la plus belle bergame que j'ai trouvée chez les fripiers du faubourg Saint-Antoine; l'autre est meublée de ces jolies tapisseries de la Porte; ce sera là notre salle de compagnie, et le cabinet attenant sera la chambre de ma petite Junon. Il ne faut plus parler de parties de guinguette, mais de ces repas que l'on fait venir de chez le traiteur; nous ne serons pas loin de la Clef d'Argent, où l'on est fort bien traité à vingt-cinq sols par tête. Ne parlez plus de jouer à la boule, à l'as qui court et à tous ces jeux qui ne se jouent que dans les maisons obscures; mais à la briscambille et au bonhomme au liard la fiche. Vous aurez l'habit de taffetas en été, le damas en hiver; surtout soyez bien chaussée, et que vos bas ne tombent pas sur vos talons.»
Cela vaut une harangue de Nestor.
Dans ce nouvel équipement, la famille des Pelotons s'en va demeurer chez un M. Ruinard, procureur, qu'elle gruge à qui mieux mieux. Il y a là, décrites avec une science amusante, des ripailles bourgeoises qui sentent la fricassée, le ratafia, l'eau-de-vie d'Andaye. M. Ruinard laisse pieds et ailes aux mains de nos aventurières, qui s'envolent de là dans une sphère plus élevée, sinon plus pure. Junon fait tant et si bien qu'elle épouse un chevalier du Catel; mais la famille du chevalier fait casser cette union disparate. Comme un mari est cependant indispensable à l'héroïne pour couvrir son commerce de galanterie, elle convole en secondes noces avec le comte de la Fère, un drôle assez bien représenté dans ce peu de lignes: «Un grand jeune homme bien fait, les plus beaux yeux du monde, s'énonçant d'un air un peu à la grenadière, mais qu'un ton un peu soutenu déconcertait, filant l'amour à la romanesque, souvent entreprenant, singe des petits-maîtres, se vantant de sa bravoure, mais qu'une épée nue aurait fait rentrer dans le néant, racontant ses aventures, se croyant aimé des femmes, les apostrophant par leur nom, surnom et qualité, sans avoir jamais parlé à aucune, d'un génie fort borné et mari commode; d'ailleurs peu ou point fortuné, traînant son talon rouge dans les boues de Paris.»
Et puis des enlèvements, un voyage en Hollande, un séjour au couvent, des scènes de jeu, la police et la Conciergerie; vous connaissez le roman aussi bien que moi. En ce temps-là on ne savait pas ce que c'était que l'action une et charpentée; Le Sage lui-même ne le savait pas; on ne faisait que des récits d'aventures, se modelant en cela sur le train réel de la vie. Un détail assez original dans L'Enfantement de Jupiter (je ne sais pas trop pourquoi cela s'appelle L'Enfantement de Jupiter!), c'est l'histoire d'un conseiller qui est amoureux seulement du coude de Junon, et qui, pour se procurer le délice de le voir et de le baiser de temps en temps, fait en six mois une dépense de vingt-cinq mille livres; encore remarquez que, de l'avis même de Junon, ce coude est fort pointu, et que lors de la première manifestation des fantaisies du conseiller, elle le lui avait poussé si fort contre les dents qu'elle lui en avait ébréché trois ou quatre.
Au milieu de ce terrain malsain, on rencontre, comme je l'ai dit et comme on l'a vu, des parties bien traitées, surtout celles qui sont relatives aux gens de finance. On se divertit principalement aux façons galantes d'un fermier général qui transporte dans une déclaration les expressions de ses calculs: «—Ah! million de mon âme! fonds le plus précieux! trésor admirable! chiffre charmant! que vos droits de présence charment mon cœur! Aimez-moi un peu, tarif séduisant. Jamais prise de corps contre nos fraudeurs ne m'a tant flatté que me flatterait celle que j'imposerais sur votre adorable total!»
D'après la marotte des romanciers d'alors, qui infligeaient toujours un dénoûment moral, quelque forcé qu'il fût, à leurs productions, et qui prétendaient faire ressortir un enseignement de leurs écarts, Junon, après avoir brillé au premier rang des constellations suspectes de Paris, se retire définitivement du monde et va achever une existence dégagée de soucis dans une maison de campagne où elle ne reçoit plus que quelques voisins, son avocat et M. le curé.
Quelques critiques des systèmes de Jean-Jacques Rousseau sur l'éducation se mêlent étrangement à cet ouvrage, qui a pour auteur Huerne de la Mothe.
Dans le catalogue de Pixérécourt (1838), page 169, no 1263, se trouve mentionné un livre intitulé: «Histoire nouvelle de Margot des Pelotons, ou la Galanterie naturelle. Genève, 1776; deux parties en un vol in-8o.» Il est supposable que c'est le même que L'Enfantement de Jupiter, ou la Fille sans mère.
II
MÉMOIRES TURCS
Avec l'histoire galante des principaux personnages qui composaient la suite de Saïd-Effendi, ambassadeur extraordinaire du Grand Seigneur, pendant leur séjour en France, par Achmet-Dely-Azet, bacha à trois queues. Deux parties; à Paris, lus et approuvés par l'approbateur général du Grand Seigneur, et réimprimés par ordre de Sa Hautesse; 1743, titre noir et rouge.
La première moitié de ces mémoires se passe en Turquie, la seconde en France; cette seconde moitié est la plus piquante, en ce qu'elle traite de nos usages et qu'elle raille assez agréablement notre frivolité. Citons cette sortie contre les paniers:
«Zulime ne pouvait se résoudre à mettre un panier, malgré toute la bonne grâce qu'on prétend que cela donne au beau sexe. Comme nous étions à disputer à ce sujet, un jeune abbé frisé par les mains des Grâces entra; cet homme divin nous fut d'un grand secours. Il commença par faire le panégyrique des paniers en des termes qui engagèrent Zulime à se laisser enfin emprisonner dans ce triple cercle.—Mais il me semble que je ne pourrai passer nulle part, disait-elle.—Vous vous tournerez de côté, madame, reprenait l'abbé, ou, embrassant votre panier comme une idole, vous le ferez passer le premier et vous entrerez ensuite. Quand vous serez obligée de vous asseoir en compagnie, si ce sont des messieurs qui se trouvent à vos côtés, vous jetterez sans façon votre panier sur leurs genoux, en sorte qu'on ne voie que trois têtes et leur buste sortir d'un même corps. Si ce sont des dames et que l'appartement soit petit, pour lors les paniers se croisent et l'on est environ un quart d'heure à les arranger: la duchesse couvre la comtesse, la comtesse éclipse la marquise, et ainsi de suite. Voilà l'usage.»
Malgré quelques passages dans ce ton, je ne me rends pas compte de l'engouement dont les Mémoires turcs furent longtemps l'objet. Le nombre des éditions s'est élevé à plus de douze. Je serais tenté d'attribuer cette vogue à une Épître dédicatoire à mademoiselle Duthé, que l'auteur ajouta sur les éditions suivantes, et qui est effectivement un joli morceau de persiflage.
Un des épisodes de la première partie a fourni à Dumaniant le sujet d'une comédie en un acte et en vers, représentée en 1787 sur le théâtre du Palais-Royal, et intitulée La Loi de Jatab, ou le Turc à Paris. Cette pièce était jouée par Michelot, Bordier, Saint-Clair, mademoiselle Forest et Dumaniant lui-même.
L'auteur des Mémoires turcs est Godard d'Aucour, fermier général.
III
GRIGRI
Histoire véritable traduite du japonais en portugais, par Didaque-Hadeczuca, compagnon d'un missionnaire à Yendo, et du portugais en français par l'abbé ***, aumônier d'un vaisseau hollandais, dernière édition, moins correcte que les premières. Épigraphe: «Ridiculum acri fortius et melius magnas plerumque secat res. Hor. lib. 1, sat. 10.» Deux parties; à Nangazaki, de l'imprimerie de Klnporzenkru, seul imprimeur du très-auguste Cubo, l'an du monde 59749.
Je ne sais pas si je suis conformé autrement que mes lecteurs, mais il me semble que toute l'énorme fantaisie déployée dans ce titre est chose bien répugnante, bien indigeste. Telles furent pourtant les formules adoptées après la vogue des romans turcs et chinois de Crébillon le fils, qui lui-même avait donné, mais plus sobrement, dans ce système de plaisanterie. Grigri est un adolescent timide qui brigue la main de la reine Amétiste. Pour le faciliter dans ses prétentions, une fée, sa marraine, lui a fait cadeau d'une montre merveilleuse qui sonne toutes les fois qu'il s'apprête à dire quelques sottises, et d'un anneau qui lui serre le doigt toutes les fois qu'il est sur le point d'en faire. On voit d'ici les scènes embarrassées et comiques qui découlent de ce point de départ. Grigri serait d'une lecture supportable, si la chasse à l'ingénieux n'y était pas poursuivie avec une persistance qui n'aboutit souvent qu'au forcé et à l'inintelligible. Ce défaut enlève toute portée aux situations un peu libres que l'auteur a prétendu y représenter.
IV
THÉMIDORE
La Haye, 1745.
Pimpante fantaisie, que M. Jules Janin nous a rendue un jour dans la Revue de Paris, commentée et abrégée sous le titre de Rosette. Thémidore est écrit avec une plume de véritable gentilhomme, frétillante, parfumée, à demi mythologique, effleurant tout et dépassant le pastiche à force de bel air et d'impertinente individualité. Cela ne se raconte guère; tout au plus peut-on déranger quelques colifichets, quelques brins de cet échafaudage riche et mignon. Essayons d'un portrait:
«Rozette était sans paniers, avec le plus beau linge du monde, une chaussure fine et une jambe dont elle savait tirer mille avantages.—Le président dort, s'écria-t-elle, veillons! Et puisque le dessert a été réservé pour mon arrivée, tâchons qu'il n'en reste rien. Nous suivîmes son avis. Une heure se passa à badiner, à faire partir des bouchons, à casser des verres et quelques porcelaines. C'est le goût de ces femmes. Depuis le départ des officiers pour l'armée, elles se plaisent dans les soupers où l'on fait carillon; elles trouvent un esprit infini à briser un miroir ou une table, à jeter des chaises par les fenêtres. Rozette et Argentine firent l'amusement du repas par une infinité de chansons plus jolies les unes que les autres, qu'elles débitaient à l'envi. Laurette excitait à boire et faisait circuler la joie avec la mousse qu'elle excitait dans les verres.»
Ces petites phrases, dont la plus étendue ne comporte jamais six lignes, brillantes, mesurées, faites de mots choisis et dont aucun ne sort de la situation, ces petites phrases caractérisent on ne peut mieux le genre de littérature érotique et de courte haleine dont nous nous occupons. L'esprit, la volupté, la seconde jeunesse, ne s'expriment effectivement qu'à petits traits délicats et précis; ils fuient la grande période cadencée, le tour abondant et orné d'incidentes.
Le lendemain de ce carillon, Thémidore, qui est un jeune conseiller au parlement, se fait descendre de carrosse à deux pas du Luxembourg, et arrive en chaise à porteurs chez la divine Rozette. Il la trouve coiffée en négligé, avec un désespoir couleur de feu, un corset de satin blanc et une robe brodée des Indes.
Comme il sait qu'elle aime à faire des nœuds, il lui offre une navette garnie d'or; ce cadeau et une cour empressée finissent par fléchir Rozette, qui n'est prude que par accès. La lune de miel de ces deux amants s'éternise pendant quarante-huit heures, au bout desquelles le père de Thémidore, inquiet de ne pas le voir rentrer, se décide à mettre la police en mouvement. On retrouve d'abord le fiacre qui l'a conduit, et, sur les indications qu'on arrache à son ivresse, on arrive après trois jours dans une petite maison à grande porte jaune du quartier de l'Estrapade, où Thémidore et Rozette oubliaient le cours des heures.
«L'Aurore, montée sur son char de pourpre et d'azur, ouvrait dans l'Orient les portes du jour, et les oiseaux commençaient leurs concerts amoureux,» lorsqu'un commissaire et un exempt ébranlent de leurs coups redoublés la grande porte jaune. Thémidore essaye vainement de la résistance; il est ramené par le commissaire à la maison paternelle, pendant que l'exempt, escorté du guet, conduit Rozette à Sainte-Pélagie.
On pourrait croire, d'après cet épisode, que le roman va tout à coup au larmoyant; mais on est bientôt détrompé. Thémidore accorde cependant quelques jours à sa douleur; il fait les choses en conscience et va jusqu'à repousser la nourriture qu'on lui offre. Après quoi, il demande des consolations aux filles de boutique de madame Fanfreluche, cour Dauphine; puis à une noble demoiselle picarde, mademoiselle des Bercailles; ensuite à une jeune veuve, la dévotion même, qui a de l'esprit, du bien, des grâces, et qui répand dans tout le Marais la bonne odeur de sa charité. «Elle avait eu la bonté de me mener aux sermons du père Regnault, à ces sermons qui se prêchent aux extrémités de Paris, et pour lesquels on choisit exprès une petite église, afin d'y faire foule.» Thémidore se laisse conduire partout; mais le lieu qu'il affectionne le plus particulièrement, c'est le boudoir de la dévote. Il y revient sans cesse, et la description qu'il en donne justifie pleinement sa prédilection.
«Un matin, quoique en robe du Palais, j'allai lui rendre visite, excusant mon habillement sur la passion que j'avais de lui faire ma cour. Elle me reçut à sa toilette; les dévotes en ont une moins brillante que celle des coquettes du monde, mais mieux composée. Les odeurs qui remplissaient les boîtes n'étaient pas fortes et en grande quantité, mais elles répandaient un parfum suave qui embaumait légèrement la chambre. Son linge de nuit, garni d'une petite dentelle, était travaillé avec goût; sa robe de perse, son jupon de satin piqué, ses bas extrêmement fins, ainsi que sa chaussure, enfin tout son déshabillé accompagnait bien sa taille et sa figure. Tandis qu'on nous préparait le chocolat, je m'approchai d'elle et cueillis mille baisers sur ses belles mains.»
On ne niera pas le fini et le voluptueux de ces détails. Thémidore est un jeune homme qui entre dans la vie et qui s'imagine souvent que le plaisir est une découverte de son invention. Au milieu de ses occupations, il n'oublie pas la séduisante Rozette; il emprunte à un abbé de ses amis, docteur en Sorbonne, une soutane, un manteau long, un rabat, et, ainsi déguisé, il s'introduit auprès d'elle dans le parloir Saint-Jean. La pauvre fille commençait à faire d'assez tristes réflexions sur les conséquences des lunes de miel illicites. Il finit par obtenir son élargissement, sous promesse de ne plus avoir de relations avec elle. «Depuis ce temps, cher marquis, selon que je l'ai promis à mon père, je ne l'ai point vue d'habitude, excepté les quinze premiers jours. Cette fille est rentrée en elle-même, j'ai contribué à son arrangement. Comme elle avait une douzaine de mille francs, elle s'est établie et a épousé un marchand de la rue Saint-Honoré, riche, sans enfants, qui l'a prise pour compagne. Elle est maintenant attachée à son commerce et heureuse avec son mari. C'est une union de gens qui ont vu le monde. Je la vais visiter quelquefois et je suis avec elle comme avec une amie; je l'estime même assez pour ne plus lui parler de galanterie.»
Ce dénoûment fort tranquille et de la plus naïve immoralité est entièrement dans les mœurs du XVIIIe siècle.
L'auteur est Godard d'Aucour, mieux inspiré que dans les Mémoires turcs. Le président Dubois, s'étant reconnu à quelques traits de Thémidore, fit mettre le libraire (Mérigot) à la Bastille, n'y pouvant mettre l'auteur.
V
MÉMOIRES DE M. DE VOLARI, OU L'AMOUR VOLAGE ET PUNI
Deux parties, à la Haye, 1746.
Livre bête comme chou. M. de Volari aime Finette, la nièce d'un petit ecclésiastique; après l'avoir rendue mère, il la quitte pour une donzelle dont il a fait la rencontre en Provence. Un jour qu'il trouve cette belle occupée sur le seuil de l'auberge à regarder les passants, il lui décoche ce madrigal longuement et péniblement enroulé: «En vérité, madame, vous n'avez guère de charité pour votre prochain; l'amour, qui est en embuscade dans vos beaux yeux, va blesser de ses traits tous ceux qui passeront par ici. Soyez plus généreuse, et pour ne pas faire des maux que vous ne voudriez sans doute pas guérir, profitez de la beauté du jour et venez respirer avec moi l'air de la promenade hors des portes de la ville.» On a beau s'appeler M. de Volari, il me semble qu'une telle phrase ne doit point être facile à prononcer; et, pour ma part, je ne m'engagerais point, même avec un petit manteau bleu de ciel sur l'épaule, à la débiter tout d'une haleine.
Néanmoins, ce style fait impression sur la belle inconnue, qui, après quelques façons, se laisse insensiblement conduire dans un petit bois «qui semblait avoir été créé pour le mystère.» Mais au lieu des Amours et des Ris dont M. de Volari espère y trouver le cortége, il n'aperçoit qu'un farouche Espagnol, tyran de la dame, qui les a suivis en donnant tous les signes de la plus sourde rage. M. de Volari tue ce Fabricio et demeure avec l'aventurière sur les bras. Ils voyagent, ils se racontent mutuellement leur histoire, et ils se font raconter celle des gens avec qui ils nouent connaissance. Ce procédé pourrait se continuer à l'infini, il faut donc savoir quelque gré à l'auteur de l'avoir restreint à deux volumes. Qu'on ne s'étonne point d'ailleurs de la piètre invention de ces romans-voyages, uniformément coulés dans le même moule; à toutes les époques, il se produit sept ou huit ouvrages destinés à servir de patron à toute une génération écrivassière. Au dix-huitième siècle, ces ouvrages typiques s'appellent Gil Blas, les Lettres persanes, Manon Lescaut, Candide, Clarisse Harlowe et le Paysan perverti; ils ont engendré tout ce qui s'est produit après eux.
VI
LE NOVICIAT DU MARQUIS DE ***, OU L'APPRENTI DEVENU MAITRE
Deux parties (titre rouge); à Citer (sic), en l'année 1747; avec approbation de Vénus.
L'extrême rareté de cet ouvrage suffirait à faire douter de son existence, s'il ne se trouvait pas en ma possession. Ce n'est point un trésor d'ailleurs; sans être complétement insignifiant, il a le tort plus grave d'être ennuyeux. Une bourgeoise de trente-cinq ans, une actrice et une femme du monde se chargent à tour de rôle de l'éducation du marquis de ***, qui n'en devient pas plus maître pour cela. Un certain mérite de pittoresque dans le portrait ne rachète point le manque absolu d'intérêt qui domine dans ces deux parties, lesquelles n'ont aucun dénoûment et laisseraient croire à une troisième, si le mot fin n'était là pour détruire toute illusion à cet égard.
VII
LE GRELOT, OU LES ETC., ETC., ETC.
Dédié à moi. Deux parties. Ici, à présent.
Ce grelot est un grelot véritable, attaché à la personne d'un jeune prince de la façon la plus incommode et la plus nuisible à ses bonnes fortunes. Sur ce thème scabreux sont brodés, d'une main délurée et agile, des épisodes à la gaieté desquels il est difficile de résister longtemps, bien qu'ils soient monotones et presque toujours prévus. Le Grelot est calqué, quant au style, sur Angola; le caractère italique, surabondamment employé, sert à indiquer les tours de phrases à la mode et les façons précieuses du langage des petits-maîtres.
Auteur: Barret, homme grave à ses heures, et traducteur de Cicéron.
Le Grelot a été publié pour la première fois en 1754; il a ensuite trouvé place dans la Bibliothèque amusante (Londres), format Cazin.
VIII
CONFESSION GÉNÉRALE DU CHEVALIER DE WILFORT
A Leipsik, 1758; 1 vol.
A la manière de tous les romans intitulés Confessions ou Mémoires, l'ouvrage débute ainsi: «Tu veux donc absolument, charmante amie, que je te fasse un récit sincère de toutes mes aventures, avant que l'hymen nous unisse? J'y consens; mais de toutes mes folies la plus grande est sans contredit celle de te les raconter.» Cette déclaration faite, Wilfort nous apprend qu'il doit le jour aux intrigues d'un major de place et d'une bouquetière flamande; mis de bonne heure au collége, il ne le quitta que pour entrer dans un régiment de cavalerie où il avait obtenu une lieutenance. «Le service n'occupe pas toujours un officier: on se dissipe au jeu, au spectacle, chez les coquettes, chez les demi-libertines, chez celles qui le sont tout à fait; on cherche à tuer le temps. J'avais du goût pour la lecture, mais on ne lit pas toujours. Je fis comme faisaient les autres.»
Faire comme faisaient les autres, c'est pour Wilfort escalader un couvent de nonnes, porter le trouble dans les familles des bourgeois, s'attarder dans les festins, casser les lanternes des rues. Une affaire d'honneur avec un mari mal commode le force, au milieu de ces désordres, à prendre en poste le chemin d'Espagne; grâce aux bons offices du secrétaire de l'ambassadeur de France, il est reçu chez le duc de Silvia, en qualité de gouverneur du marquis son fils, âgé de douze ans. Wilfort, comme tous les héros des romans légers, a la beauté d'Apollon unie aux grâces d'Antinoüs; il ne tarde pas à faire une vive impression sur la duchesse, et particulièrement sur sa fille Floride, à qui il s'est chargé de donner des leçons de français. Ici se reproduit cette éternelle scène que les romans et la vie réelle n'ont pas encore épuisée:
«Un jour que j'étais seul dans le cabinet de Floride et qu'elle expliquait cet endroit de Télémaque où l'amour d'Eucharis est exprimé avec des traits si naturels, j'eus l'imprudence de lui demander si cette lecture était de son goût et si elle en apercevait toute la délicatesse.—Oui, monsieur, me répondit-elle; je lis ce livre avec beaucoup de plaisir; depuis que mon père me l'a donné, je ne le quitte qu'avec regret et je le reprends toujours avec empressement. Dans le couvent de Lisbonne où j'étais, j'ai lu plusieurs romans, mais je donne à celui-ci la préférence; il m'a touchée plus que les autres.—Oserai-je, lui dis-je avec émotion, vous demander quels sont les endroits qui vous frappent le plus? Elle me fit réponse que le morceau qu'elle expliquait actuellement renfermait bien des beautés.—Mais, repris-je, ne trouvez-vous pas qu'il est un peu trop tendre et qu'il serait capable d'allumer dans un jeune cœur un feu qui fait en peu de temps beaucoup de progrès?—Vous m'étonnez, s'écria-t-elle en riant; je n'aurais jamais cru qu'un cavalier français pût blâmer un livre si bien écrit.—Pardonnez-moi, lui dis-je fort déconcerté, si je me suis mal énoncé; loin de blâmer le livre que vous lisez, je pense que l'auteur ne pouvait traiter son sujet avec plus de retenue.—Ainsi, reprit avec un sourire moqueur mon écolière, vous avez donc prétendu par votre question connaître si mon âme est sensible? Je n'osais parler; animé de cette passion que j'étouffais depuis si longtemps, je la regardais, et mes yeux avouaient ma défaite.»
Fénelon! à quoi devais-tu servir!
Malgré tous les soins qu'il se donna pour empêcher la duchesse de Silvia et Floride d'être jalouses l'une de l'autre, Wilfort ne put y réussir; accorder la préférence à la fille ou à la mère, c'était s'exposer à la vengeance de celle qui se serait crue méprisée. Dans la crainte d'une goutte de poison ou d'un coup de poignard, cet amant trop favorisé prit le parti de se sauver en Portugal. Là, non moins incorrigible que par le passé, il séduisit successivement deux filles d'un avocat chez lequel il logeait, une veuve toute confite en piété nommée Célie, une autre encore, madame Hortense, marchande d'étoffes de soie; mais cette dernière, à laquelle il avait eu la gaucherie de promettre le mariage, n'entendit pas aisément raison et tira de lui une vengeance cruelle. «Un soir, à dix heures, je fus pris dans mon lit, lié comme un criminel, et conduit, après plus d'une demi-heure de marche, dans un séjour dont l'entrée me fit trembler. On me mit dans une petite chambre où les grilles, les verrous et les clefs n'étaient pas épargnés. Un frère dominicain m'apprit que j'étais prisonnier de la sainte Inquisition, m'avertit de prendre en patience cette petite affliction et de me soumettre à la nécessité.»
Le conseil était sage, Wilfort le suivit. Après vingt mois et quatorze jours de captivité, les portes s'ouvrirent devant notre galant, qui, se trouvant sans ressources (les geôliers l'avaient débarrassé, au moment de son arrestation, de douze doubles louis qui étaient dans ses poches) et ne sachant plus où donner de la tête, promena son désespoir jusqu'à Florence, où il crut ne pas pouvoir mieux faire que de s'associer avec les comédiens du grand-duc. «C'est là, dit-il en terminant sa Confession générale, c'est là, ma chère Babet, que j'ai eu le bonheur de te voir. Ton père, chef de la troupe, n'a pas voulu me recevoir sans avoir auparavant éprouvé mes talents pour le théâtre. J'ai représenté dans l'Andromaque de Racine. Tu jouais le rôle d'Hermione et moi celui de Pyrrhus; je me voulais du mal de feindre pour Andromaque une préférence que mon amour te donnait. Tu m'as écouté, Babet; je t'ai plu, cher et charmant objet d'une ardeur qui surpasse toutes celles que j'aie jamais ressenties; tu n'as pas dédaigné le présent de mon cœur. A vingt ans vertueuse, ce qui est un miracle chez les actrices, tu m'as reçu comme amant, comme époux. Épris des mêmes flammes, nés l'un pour l'autre, qui pourrait nous désunir et troubler un hymen préparé par les amours mêmes, qui sont garants de notre constance et de notre félicité?»
IX
LE ROMAN DU JOUR
Pour servir à l'histoire du siècle. Deux parties; à Londres, 1754.
Ce roman est le plus étonnant du monde, en ce sens que les peintures galantes qu'il offre au début sont interrompues soudain par des discussions théologiques et des expériences d'alchimie. Tout à l'heure il ne s'agissait que de madame Saint-Farre, charmante en robe de taffetas bleu, sur sa chaise longue; de la comtesse de Liges, en corset de nuit et en jupe de mousseline brodée; de madame Damonville, jeune veuve très-sujette aux distractions; maintenant il s'agit des jésuites, de la pierre philosophale, des schismes d'Orient et d'Occident, et cela pendant un demi-volume. L'auteur, dont le but me paraît difficile à comprendre, si tant est qu'il ait eu un but, cite sans propos Alciat, Paul Diacre, Jornandès, Eneas Sylvius dans son Histoire de Bohême, Rodolphe Hospinianan, Dumase dans la Vie de Marcelle, Œcolampade, Faustus Socinus, Léon l'Isaurien et Ezydès, roi des Arabes. On dirait un savant à qui l'on a enjoint, en guise de pensum, d'écrire un roman gaillard, et qui, sa tâche terminée, revient avec délices à ses études dogmatiques.
X
BIBLIOTHÈQUE DES PETITS-MAITRES
Ou Mémoire pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrêmement bonne compagnie, avec cette épigraphe: «Quid rides? Fabula de te narratur.» Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité. 1762.
De l'esprit, et du meilleur; de la malice à fleur d'eau, de l'érudition dissimulée avec grâce, du raisonnement: voilà ce qui compose ce livre, agréable de tous points. Je considère comme un chef-d'œuvre, et comme le spécimen le plus étourdissant de la littérature des boudoirs, la notice sur l'abbé de Pouponville, qui termine le volume.
Ange-Rose-Farfadet,
Abbé de Pouponville,
Le mignon des Grâces,
La fleur des Beaux-Esprits,
La perle des Petits-Maîtres,
La coqueluche des femmes,
L'élixir de la galanterie,
La quintessence de la gentillesse,
La fine crème des compagnies, etc., etc.
«M. l'abbé de Pouponville était poupon dans tout. Il naquit pouponnement dans une coulisse d'une pouponne de l'Opéra et du céleste chevalier de Muscoloris, seigneur de Pomador, Ambresée et autres lieux. Il annonça ce qu'il devait être. A peine avait-il deux mois, qu'on remarquait déjà dans ses gestes enfantins un bon goût exquis; il tétait si joliment, si mignonnement, que c'était un ravissement pour sa nourrice. S'il pleurait, c'était avec une douceur infinie; s'il criait, c'était une espèce de mélodie cadencée dont le charme délicieux passait jusqu'au cœur. Alors un déluge de pralines et de bonbons de toutes sortes l'inondait de toutes parts; il était choyé, caressé, dorloté, baisé, léché, presque étouffé. Dès l'âge de dix ans, ses qualités précieuses commencèrent à se développer. Quelle vivacité! que d'agréments! quelle bouche pour sourire et mignarder! quels yeux pour languir et brûler! Il fit ses études avec une rapidité incroyable: la lecture d'Angola, des Bijoux indiscrets, du Sopha, des Matines de Cythère et autres livres orthodoxes, lui apprit autant de théologie qu'il en faut pour triompher des cœurs dans les ruelles. Aussi fut-il bientôt en possession de subjuguer toutes les femmes. On ne saurait croire combien un petit collet donne d'accès auprès du sexe. Avec un rabat de la première faiseuse, un teint miraculeux, une voix flûtée, des lèvres d'un incarnat et d'une fraîcheur à faire envie, un assassin placé dans les règles les plus étroites de la mode, quelle vertu aurait pu résister à des armes pareilles?
»Lorsque, échappé d'un tête-à-tête galant, l'abbé de Pouponville montait dans la chaire de vérité, il avait l'air d'un chérubin adonisé. Un texte pris des endroits les plus voluptueux du Cantique des cantiques annonçait un exorde délicieux, suivi d'un discours en deux petites parties aussi lestes que divinement bien tournées. Il était couru de toutes les femmes du bon ton. La morale qu'il leur débitait était celle des poëtes et des romanciers, déguisée sous une nuance légère de spiritualité. Il peignait tout en miniature, jusqu'au péché et à l'enfer. C'étaient la vie et la conversion de Madeleine, la Samaritaine, la Femme adultère, amore langueo, je languis d'amour. Aussi les petites-maîtresses s'écriaient au sortir du sermon:—Ce Pouponville est un prédicateur sans pareil! un organe insinuant! des gestes à ravir! un air mouton! un sourire supérieurement fin! un persiflage décent, tel qu'il convient aux gens du beau monde! des descriptions à faire pâmer! S'il prêchait plus souvent, il ferait déserter tous les spectacles. Non, je n'ai jamais eu tant de plaisir à l'Opéra qu'aux sermons de cet aimable Pouponville!
»C'est de lui que nos jeunes abbés ont hérité des belles manières qui les distinguent: la coutume de se faire coiffer à double et triple rang de boucles, de prendre un morceau de sucre candi au bout de chaque période un peu longue, d'avoir un mouchoir ambré qu'on laisse tomber au moins deux fois par séance pour voir l'empressement des femmes à le ramasser; de promener amoureusement ses regards sur une assemblée brillante de beautés à demi voilées, pour se concilier leur attention.
»En un mot, c'était un phénomène digne d'être proposé pour modèle aux élégants en tout genre. Cependant la prédication lui fut très-fatale. Un horrible vent coulis, venu d'une porte inexactement fermée, lui ôta tout à coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aperçut à son rabat lui donna de nouvelles vapeurs qui le firent malade à périr. Il s'évanouit: pour le faire revenir, on eut l'incongruité de lui présenter de l'eau de la Reine qui ne venait pas de chez la petite marchande, la seule qui pût en avoir de bonne. Ce troisième coup le bouleversa. Enfin, pour comble de malheur, un malotru de médecin, habillé comme aurait pu l'être Hippocrate ou Gallien, en habit noir et sans dentelles, vint lui tâter le pouls. Il ne put digérer ce trait de la dernière maussaderie; le cœur lui souleva, et l'abbé de Pouponville rendit son âme mignonne, en demandant si l'on avait apporté ses souliers brodés et sa nouvelle ceinture à glands d'or. On l'ouvrit: on ne lui trouva ni cervelle ni cervelet. Une légère quantité d'une substance neigeuse et fondante au moindre trait lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du cerveau étaient d'une ténuité, d'une finesse, d'une exilité bien au-dessous de celle d'un fil d'araignée. Son cœur, d'une petitesse extraordinaire, avait les deux branches de l'aorte extrêmement étroites; les anatomistes attribuèrent à cette contraction la facilité prodigieuse qu'avait notre Adonis à vaporer, s'évanouir, défaillir, périr presque à chaque moment. Son sang ressemblait à de l'eau rose, et sa chair était tendre et délicate comme celle des Zéphyrs.
»Il avait ordonné par son testament que l'on garnît sa bière de coton parfumé, ce à quoi l'on ne manqua pas. Un de ses adeptes lui fit ériger par reconnaissance un mausolée élégant: c'était une table de toilette très-richement garnie de bougeoirs, de miroirs, de boîtes, de bijoux, de pâtes, de parfums, de rouge, de blanc, d'éponges et d'eaux de senteur.»
A cette nécrologie spirituelle est jointe une nomenclature des principaux ouvrages composant la bibliothèque de l'abbé de Pouponville. Ils sont tout à fait en harmonie avec le caractère de leur propriétaire:
«Traité de l'attaque et de la défense des ruelles, avec les plans et figures nécessaires pour l'intelligence du livre.
»Les Statuts et règlements de l'ordre élégantissime du papillonnage, persiflage, rossignolage, chiffonnage, fredonnage, franc-bavardage, etc., par l'urbanissime et superlicocantiosissime Zéphirofolet; 100 vol. in-folio.
»Les Étrennes de 1759, ou les Mouches garnies de brillants. L'auteur, Mouchero-Moucheroni, noble Vénitien, a fait voir que ce n'est pas à Paris seul que se font les belles inventions. Son livre est rempli de savantes recherches sur les mouches et leur antiquité: une mouche que portait Hélène, et qui relevait infiniment sa beauté, rendit Pâris amoureux et causa la guerre de Troie. Leurs noms: la friponne, la badine, la coquette, l'assassine, l'équivoque, la galante, la doléante, le soupir. Leurs positions: à la pointe de l'œil, à la lèvre, au menton, près de la fossette des grâces. Leurs formes: en lune, en comète, en croissant, en étoile, en navette. 2 vol. in-12.
»La Raison des femmes, livre blanc, par un célèbre rieniste des espaces imaginaires.
»La Toilette ambulante, par le juif Benjamin Fafefifofullina.
»L'Art de dématérialiser les petits-maîtres allemands, hollandais, russes et chinois, par le petit-maître Mignonet, chef de l'ordre, marquis de Plumeblanche, Teintmignard, Vermillon, etc., etc.
»Les Berloques, ou les Grelots de la Folie, par la marquise de Clicli.
»L'Encyclopédie perruquière, complète depuis 1740 jusqu'en 1760, ce qui fait 7,300 cahiers. On en donne deux chaque jour: celui du matin traite de l'attirail de la petite toilette; celui du soir regarde l'accommodage en forme. L'infatigable Friso-Cometti en est l'auteur. Il fait aussi des sourcils postiches, à l'air de chaque visage, et les attache d'une manière invisible.
»Le Véritable Maître à tousser, cracher, prendre du tabac, éternuer; avec un Traité du nazillement provençal, minauderie de fraîche date.
»Dissertation philosophique sur les 365 sortes de poudres, une pour chaque jour de l'année, avec leurs vertus miraculeuses, par Jean-Farine Leblanc.
»Les Orgies d'Amathonte, et en général tous les opéras comiques jusqu'à 1760. Recueil complet.»
Cet amusant volume est clos par une série de pensées, détachées de l'Esprit de M. l'abbé de Pouponville; c'était alors la mode de publier l'Esprit de monsieur un tel, l'Esprit de madame une telle. L'auteur de la Bibliothèque des Petits-Maîtres n'a eu garde de laisser passer cette mode sans la railler à sa façon, qui est la bonne. Voici une des pensées de son abbé; elle est incomparable et eût fait tomber à la renverse Gentil-Bernard, Dorat et Boufflers: «—Le médecin céleste que Pamoisor! il a guéri ma levrette grise et mon perroquet amazone. Je veux lui donner un bijou précieux: c'est le portrait de ma dernière maîtresse d'hier. Qu'en ferais-je aujourd'hui?»
XI
TANT PIS POUR LUI, OU LES SPECTACLES NOCTURNES
1764, deux parties, sans indication de ville ni de librairie.
Un amant à la recherche de sa maîtresse, que des parents barbares dérobent à tous les yeux, fait rencontre, au bord d'une fontaine, de la fée Almanzine, qui lui offre une ceinture magique destinée à le rendre invisible. Il parcourt une partie des maisons de Cythéropolis et assiste à diverses scènes tour à tour plaisantes et tragiques, qui rappellent, mal à propos pour l'auteur anonyme de ce livre, la marche du Diable boiteux. Enfin, après avoir visité les promenades, les théâtres, les petites maisons, il finit par retrouver l'objet de sa flamme… entre les bras d'un Génie de qui la fée Almanzine avait tout lieu de se croire adorée. «Qu'on ne pense pas que je m'occupai à lui faire des reproches; on ne les emploie d'ordinaire qu'avec celles pour qui l'on conserve encore de la tendresse. Je rentrai chez moi, je l'ose dire, tranquillement. Heureux si j'avais gardé la précieuse ceinture! J'aurais pu la prêter quelquefois à un petit-maître, fier de lui-même et de tout ce qu'on dit de son mérite en sa présence; à des hommes follement épris d'une beauté qu'ils ne voient jamais qu'au sortir d'une longue toilette; et alors, combien de gens eussent été désabusés qui ne le seront jamais!»
XII
LES ERREURS INSTRUCTIVES, OU MÉMOIRES DU COMTE DE ***
Trois parties. A Londres, et se trouve à Paris, chez Cuissard, Pont-au-Change, et Prault, quai de Conti; 1765.
L'auteur, dans une épître dédicatoire à M. L. M. D. L. S. D'O., explique ainsi la poétique de son œuvre: «L'intérêt peut être excité de deux manières: tantôt on laisse voir le but vers lequel tendent les personnages principaux, et, au moyen d'incidents amenés avec art, on éloigne le dénoûment; tantôt on répand l'intérêt sur différents personnages, et alors on ne doit être jugé que sur la manière plus ou moins adroite de lier les épisodes au sujet. Cette dernière forme est celle que j'ai prise.» Peut-être eût-il mieux fait dans ce cas d'adopter la première, car l'intérêt qu'il a répandu dans les Erreurs instructives est mesuré à des doses tellement imperceptibles, que le lecteur n'arrive qu'à grand'peine à la fin des trois parties.
Le jeune comte de *** adore une religieuse du couvent voisin; après plusieurs mois d'une cour assidue au parloir, elle lui glisse un petit billet lui enjoignant de se trouver à neuf heures et demie du soir dans un chemin creux qui borde l'extrémité du saint enclos. «Je m'y rendis. A peine y étais-je arrivé que j'entendis marcher assez près de moi. Comme le lieu était absolument écarté, je me tins sur mes gardes en cas d'attaque; mais au lieu d'un ennemi, c'était un ange tutélaire que je ne connaissais pas, et qui pourtant m'intimida beaucoup en me demandant quel nom je portais. Je le dis sans me faire prier. Aussitôt, me montrant une échelle de corde attachée au mur, et me prenant par la main:—Montez, monsieur, me dit-il, montez promptement, pendant que personne ne passe. Je voulus connaître mon conducteur et savoir par qui il avait appris que je devais franchir le mur, mais il me pressa de monter d'un air assez brusque, en me disant que je l'apprendrais dans peu. Je fis ce qu'il souhaitait. La voix de ma chère Rosalie frappa bientôt mes oreilles: elle me disait d'une voix basse de prendre garde de tomber. A peine fus-je dans l'enclos que j'aurais désiré en être bien loin, à l'aspect d'une religieuse que je vis assise à quelques pas; je marquai mes craintes à Rosalie, qui ne fit qu'en rire. Pendant ce temps, la personne qui m'avait fait monter descendit à son tour, de façon que nous nous trouvâmes quatre dans le verger des religieuses. Je m'aperçus bientôt que l'amour nous y rassemblait tous.»
L'heure de la séparation ayant sonné, chacun reprend le chemin par où il est venu, en se promettant de se revoir le lendemain; une fois dehors, le comte de *** veut de nouveau remercier son compagnon nocturne, mais il est immédiatement interrompu par ces paroles:—Monsieur, parlons bas, ou plutôt ne parlons point; le mystère ne doit pas avoir trop de tous ses voiles; et lorsque des personnes estimables daignent exposer pour nous leur honneur et leur tranquillité, nous devons être jaloux de leur conserver ces deux choses. Le comte de *** ne trouve rien à répondre à ces mots, et se contente de saluer. Mais le lendemain, il a le bonheur de sauver ce galant homme d'un guet-apens que lui avaient tendu trois coquins armés, et dès lors l'amitié la plus étroite commence à se former entre M. de Verzy et le comte de ***.
Le morceau le plus piquant des Erreurs instructives, et celui en même temps qui est écrit avec le plus de vérité, c'est l'histoire de la journée d'une femme capricieuse. Nous allons essayer de le transporter sous les yeux du lecteur, en lui demandant grâce pour ce que quelques lacunes laisseront supposer d'immodeste. «Un matin, je fus voir une présidente fort jeune, mariée à un homme fort vieux:—Que vous venez à propos, me dit-elle; je vais prendre le chocolat. M. de N*** vient de partir pour la campagne; il n'y a point à reculer: engagé ou non, vous dînerez avec moi et me tiendrez compagnie tout le jour. J'acceptai l'offre, mais j'avais un rôle difficile à remplir. La présidente était de ces femmes qui seraient bien embarrassées de dire ce qui leur plaît; de ces femmes qui veulent et qui ne veulent plus dans le même instant, qui parlent avant que de penser, et qui oublient aussitôt qu'elles viennent de parler.
»Quand nous eûmes pris le chocolat, elle me dit qu'elle allait passer à sa toilette; voyant que je me disposais à la suivre:—Où venez-vous? me dit-elle d'un air irrité; vous imaginez-vous que je vais m'habiller en votre présence? Un jeune homme! Si mon mari venait à le savoir! Et quand il ne le saurait même pas? Lisez, amusez-vous; dans une heure au plus tard je reviens. Comme je vis que malgré mes instances elle s'obstinait à me refuser, je pris un livre et je m'assis. A peine avais-je lu six lignes qu'on vint me dire que madame la présidente me demandait:—J'ai réfléchi, dit-elle en me faisant asseoir à côté de sa table, que je pouvais vous admettre ici accompagnée de mes femmes; mais si j'apprends jamais que vous soyez indiscret…—Ah! madame, m'écriai-je d'un air touché, pouvez-vous avoir un pareil soupçon!
»Tandis qu'on la coiffait, son sein était légèrement découvert; je m'amusai à coller mes lèvres sur le miroir dans l'endroit où il était réfléchi.—Que faites-vous? me dit-elle d'un air embarrassé.—Je m'amuse avec une ombre.—Finissez, continua-t-elle en posant la main sur sa glace, cela me déplaît.—En vérité, madame, vous êtes inconcevable de vouloir me ravir jusqu'à l'apparence du bonheur. Alors, je vais me l'approprier, repris-je en tirant un miroir de poche; ce miroir est à moi, et je puis sans vous offenser, je pense, regarder ce qu'il représente. En même temps je l'appliquai sur sa glace. Ses femmes ne purent s'empêcher de rire assez haut; cette innocente liberté irrita madame de N***; elle les regarda de travers et leur ordonna de se retirer.» Cette scène est ingénieuse et très-jolie; Marivaux l'eût signée avec plaisir.
Resté seul avec la présidente, le comte de *** pousse si loin la galanterie qu'elle le menace plusieurs fois de sonner. Il porte habilement l'entretien sur le grand âge du président, sur ses infirmités, sur sa figure repoussante. «N'attaquez pas mon mari, dit-elle en prenant ce sérieux artificiel que les femmes connaissent si bien.—Madame, bien loin de l'attaquer, répondis-je, j'ai transporté sur lui tout le respect que je vous dois et je n'ai réservé pour vous qu'une tendresse…—Vous perdez la raison; comment! vous ne me respectez pas?—Il est pour chaque personne des respects différents, repris-je; celui qu'on a pour les personnes constituées en dignité est un devoir; pour certaines autres, c'est une politesse; mais, pour une femme aussi charmante que vous, c'est un culte, un hommage que l'amour nous force de rendre.»
Cette conversation, que nous abrégeons, se tient pendant le dîner; la présidente, qui est femme de table, verse du vin de Champagne au comte de ***. Après le dessert, on passe dans le boudoir, où un canapé semble convier au repos; la présidente s'assied, le comte lui fait lecture des Mémoires turcs, qu'il vient de trouver sur une chaise. «Quelle froideur! s'écria-t-elle après avoir écouté les quinze premières pages; passez, passez, cela est capable de me donner des frissons.» Toujours obéissant, le comte saute plusieurs feuillets et arrive à un passage singulièrement expressif; la dame se renverse sur le canapé, elle feint de dormir. Il y a, dans une nouvelle d'Alfred de Musset intitulée Les Deux Maîtresses, une situation absolument identique; nous y envoyons ceux de nos lecteurs qui ne se contentent pas des réticences, et qui veulent toujours savoir la fin des choses.
Les boutades de la présidente semblent avoir cessé; elle se fait aux petits soins auprès du comte; elle veut qu'il soupe avec elle. «Il était juste qu'un excès de tendresse récompensât les excès d'impertinence que j'avais été obligé de supporter. L'important était de trouver les moyens de rentrer la nuit sans être aperçu. Madame de N*** me montra une petite porte d'où l'on descendait, par un escalier dérobé, dans une salle basse dont les fenêtres donnaient sur la rue.—J'ouvrirai moi-même la fenêtre, dit-elle; il ne vous sera pas difficile d'y monter; venez-y à onze heures. Je fus exact au rendez-vous. Elle ne tarda pas à paraître.—Mon cher, me dit-elle à basse voix, j'ai réfléchi sur la promesse que je vous avais faite; mais, en vérité, je ne puis l'exécuter. Si mon mari allait revenir, où en serais-je? Je la donnai au diable de bon cœur, et, voyant qu'elle me souhaitait le bonsoir, je m'éloignai, furieux. J'allais perdre la fenêtre de vue, lorsqu'on me rappela.—Ne vous en allez pas, me dit-elle, montez; mon mari serait arrivé, s'il avait eu intention de revenir; mes femmes couchent un peu loin de moi, mon appartement est clair, nous laisserons les volets ouverts pour être avertis du temps où il faudra vous retirer; montez vite.
«Je grimpai avec promptitude, crainte qu'il ne reprît à ce Protée femelle un caprice semblable au premier. Elle avait laissé la porte de sa chambre ouverte, en descendant; je montais derrière elle en la tenant par la main, lorsque, à la moitié de l'escalier, elle se rejeta brusquement entre mes bras en s'écriant:—Je vois mon mari dans ma chambre! Nous redescendîmes avec précipitation. La présidente tremblait, j'étais interdit; enfin elle était prête à sauter par la fenêtre avec moi, lorsque, ayant prêté l'oreille fort longtemps, je n'entendis aucun bruit dans son appartement; j'eus même la hardiesse de monter quelques marches pour me rendre plus certain, et apercevant sur un sopha une robe avec une coiffe au-dessus, je ne doutai plus qu'elle n'eût pris ses propres habillements pour son mari. Mais, quand il fallut la faire monter, ce fut une autre scène: elle me dit d'abord qu'elle ne s'était point trompée et que c'était bien son mari qu'elle avait vu en robe de chambre et en bonnet de nuit sur le sopha; qu'elle le connaissait mieux que moi. J'eus encore une seconde comédie, après l'avoir convaincue du contraire avec mille peines.—C'est donc un avertissement, me disait-elle; peut-être mon mari arrivera-t-il cette nuit; j'ai la tristesse dans le cœur, laissez-moi.
«Il y avait de quoi perdre l'esprit avec cette femme, et il ne fallait rien moins que sa beauté pour me retenir. Cependant, bon gré, mal gré, je la fis monter dans sa chambre; elle eut encore l'inhumanité ou plutôt la folie de vouloir visiter des papiers qu'une parente lui avait donnés en dépôt, afin de voir s'il n'en manquait aucun. Ils étaient dans un petit coffre. Je pris la liberté de lui représenter que, dès qu'on n'avait pas enlevé le coffre et qu'elle le trouvait fermé, cela devait lui tenir lieu de la visite qu'elle voulait faire. J'en eus pour toute réponse que l'on ne pouvait être trop exact à remplir ses devoirs; pensée sentimentale placée si à propos que je pensai éclater de rire. Après quoi, elle changea de ton et se mit à pleurer de toutes ses forces de l'infidélité qu'elle allait faire à un mari qui l'adorait. Je voulus interrompre sa complainte, ce fut inutilement: toutes mes ruses, toutes mes caresses n'aboutirent à rien. Excédé, furieux, ou, pour ainsi dire, enragé de ses vertiges, je pris mon chapeau, malgré les efforts qu'elle fit alors pour me retenir, bien résolu de ne la revoir de ma vie.»
Il faut convenir que cette historiette est narrée avec cette bonhomie qui décèle la chose arrivée. On n'invente pas aussi bien, ni aussi juste. Malheureusement c'est la seule drôlerie des Erreurs instructives.
XIII
LE ZINZOLIN
Jeu frivole et moral, avec cette épigraphe: «Ludendo pingimus.» A Amsterdam, chez les libraires associés, 1769.
Ce nom singulier avait servi d'abord à désigner une couleur charmante, qui, dès son apparition, éclipsa le lilas et le vert pomme qui régnaient souverainement avant elle; il n'était pas permis de porter autre chose que des étoffes zinzolin et des échelles de ruban zinzolin. Plus tard, ce nom fut appliqué à un jeu de cartes qui se jouait à quatre personnes, et dont les termes principaux étaient: le vertugadin, la rocambole, les sigisbés, etc. Il devint de mode alors pour les petites-maîtresses de s'écrier à tout propos, avec une pointe de zezaiement que le mot tendait à introduire: «Z'ai fait auzourd'hui un Zinzolin zarmant.» Peut-être était-il possible de bâtir sur le Zinzolin un roman agréable, ou tout au moins une peinture des manies et des ridicules de la société joueuse du XVIIIe siècle. L'auteur n'en a pas jugé ainsi: il s'est contenté d'écrire une digression capricieuse, qui a toutes les prétentions à l'esprit, à la légèreté, à la galanterie, et qui en est pour toutes ses prétentions.
Attribué à Luneau de Boisjermain ou à Toustain de Lormery.
XIV
CLÉON
Rhéteur cyrénéen, traduit de l'italien. A Amsterdam. 1770.
C'est un ouvrage à clef, comme les Mille et une Faveurs du chevalier de Mouhy, comme le Prince Apprius. Ces sortes de productions équivalent au jeu du casse-tête chinois; et il faut être doué d'une patience toute spéciale pour découvrir, par exemple, que Nasiralo signifie la Raison, Mentegiu le Jugement, ainsi de suite. Bizarre littérature! Tout est figuré dans Cléon, tout prend un corps et un nom, comme dans cette description extravagante du visage d'une femme. Le morceau est d'un genre unique; nous le donnons en entier; mais, plus humain que l'auteur, nous plaçons la clef à côté de l'énigme.
«La façade est occupée, au premier étage, par le chancelier, grand orateur (la langue), qui porte la parole en toute occasion et qui donne les ordres nécessaires. L'on aurait une entière confiance en lui, si sa trop grande vivacité et son indiscrétion ne donnaient de justes sujets de s'en défier. Pour y mettre un frein, on a jugé à propos de lui prescrire des bornes qu'il ne peut passer; il est environné d'une balustrade d'ivoire (les dents) du plus bel aspect; de plus, il a deux voisins (les oreilles) qui ne le quittent jamais. Espions continuels et attentifs au moindre bruit, ils ramassent les nouvelles et les lui rapportent à mesure qu'ils les entendent. De peur d'en échapper aucune, ils sont toujours aux écoutes par leur fenêtre ou sur l'escalier de leurs portes. Le parfumeur (le nez), à cause de son mérite étonnant, a son logement au milieu du deuxième étage, dans la saillie à deux ailes soutenue d'une seule colonne. C'est lui qui a donné la vogue à l'eau de miel, à l'eau de Chypre, etc. Les gardes du corps (les yeux) sont dans les mansardes, au troisième; on les a placés à la partie la plus élevée, pour découvrir de plus loin; les voyageurs ne manquent guère de les consulter, c'est l'étoile polaire qui les guide: s'ils sont de bon augure, on peut s'en rapporter à eux et continuer sa route. Ces gardes savent imprimer des signes certains à leur fourrure en demi-cercle sous laquelle ils sont à couvert, pour donner l'ordre dont ils sont chargés et manifester leurs volontés particulières. Ce langage est d'une expression, d'une énergie dont les discours du chancelier n'approchent pas.»
On ne peut aller plus loin en fait de mauvais goût. Cléon est rare et n'a jamais été réimprimé.
XV
LE SOUPÉ DES PETITS-MAITRES
Ouvrage moral en deux parties, à Londres.
Cela commence ravissamment: «Il est onze heures du matin; un abbé, assez semblable à une poupée de quatre pieds de haut, sourit aux dernières épreuves d'une brochure de sa composition. Il s'applaudit d'avoir fait une épître en vers, et se promet de la faire servir pour toutes les femmes. Il la relit avec complaisance, ordonne à son laquais de voler chez son imprimeur, de faire tirer vite quelques exemplaires et de les lui apporter au Palais-Royal. Il se met à sa toilette, cache artistement sa petite bosse dans les plis d'un manteau de soie, est content de lui, et se trouve en état de figurer au lever de quelque jolie femme.
»Déjà il traverse la rue de Richelieu, quand un déluge d'eau de senteur, dont tout le quartier est parfumé, lui fait lever la tête; il voit avec surprise qu'il est jour chez la comtesse de ***. Il monte chez elle, on l'annonce; Vénus lui sourit, il se croit Adonis.»
Le Soupé des Petits-Maîtres, on le devine par le titre, est une partie fine où chacun raconte son histoire. Les personnages s'appellent Persac, Saint-Val, le Président, la Bouquetière, la Marchande, la Danseuse, etc. Tout cela est gai et mené vivement.
«Vous connaissez la belle Sophie? Quelques personnes la placent au rang des beautés vaporeuses; pour moi, je sais qu'en femme sensée elle ne satisfait ses goûts et ses caprices que lorsqu'elle est tranquille du côté de l'intérêt. Un tableau qui est dans son boudoir, et que le peintre a malignement imaginé d'après le caractère et les aventures de la dame, va vous la peindre entièrement. Sophie est représentée devant son pupitre, pinçant de la guitare; un militaire est à sa droite, donnant du cor; un petit abbé occupe la gauche avec sa flûte, et un financier est vis-à-vis, jouant de la poche[3]. On lit sur le haut du papier de musique: Concert à trois. Le lourd Midas, qui avait demandé à l'Apelle moderne un tableau de fantaisie, a payé fort chèrement celui-ci, sans en avoir jamais deviné l'allégorie; le militaire, l'abbé et la belle n'ont eu garde de l'en instruire.»
[3] Pochette, petit violon. L'auteur aura voulu jouer sur les mots.
Nous regrettons de ne pouvoir mettre sous les yeux du lecteur quelques-unes de ces peintures couleur de rose, que l'on dirait touchées par Baudouin; mais on comprendra l'impossibilité où nous sommes par les titres seuls des chapitres: La Petite maison.—Le Bain.—Les Vers à soie.—Deux bonnes fortunes manquées; comment?—L'Actrice de province raconte son histoire.—Attrapez-moi toujours de même!—L'Amour est un futé matois, etc., etc.
Vers le commencement de l'Empire, le Soupé des Petits-Maîtres a été réimprimé chez Didot en très-jolie petite édition, dont quelques exemplaires sur beau papier de Hollande ont paru dans les ventes.
XVI
LES FAIBLESSES D'UNE JOLIE FEMME, OU MÉMOIRES DE MADAME DE VILFRANC
Deux parties, à Amsterdam, et se trouve à Paris, chez Belin, libraire, rue Saint-Jacques, vis-à-vis celle du Plâtre. 1779.
Il n'y a de réellement amusant là-dedans que l'histoire d'un malheureux cordon de sonnette engagé par hasard sous l'oreiller de madame de Vilfranc, et qui fait apparaître à chaque minute une servante qu'on se défend d'avoir appelée. Nous ne pouvons nous expliquer davantage. En dehors de quelques licences timidement indiquées, les Faiblesses d'une Jolie Femme trahissent de grandes visées au romanesque. L'auteur est ce fécond et trop fécond Nougaret, qui, sans avoir fait aucune espèce d'études, s'est livré à tous les genres de littérature, et est mort, la plume à la main, à plus de quatre-vingts ans.
XVII
LES CONFIDENCES RÉCIPROQUES, OU ANECDOTES DE LA SOCIÉTÉ DE MADAME DE B***
Trois parties, avec frontispice, sans indication de lieu ni de date.
Ce sont des récits assez vulgaires, rehaussés tantôt par un air de sentiment, tantôt par un air de libertinage. La troisième partie, intitulée Les Faits et gestes du vicomte de Nantel, a été réimprimée séparément en 1818 sous ce nouveau titre: Ma vie de garçon. Il s'agit encore une fois d'un grivois imberbe qui s'introduit dans un couvent de filles sous l'habit d'une sœur converse. Le XVIIIe siècle ne sortait pas de là, et l'Empire, à son tour, a perpétué cette traduction venue en ligne directe du comte Ory.
XVIII
LES SONNETTES, OU MÉMOIRES DE M. LE MARQUIS D***
Deux parties, avec frontispice.
Les Sonnettes sont tout à fait de la famille du Grelot, mais ce dernier leur est infiniment préférable. Elles sont dédiées à un M. le D*** (le Dru), serrurier de son état, dont une enseigne curieuse par sa naïveté fit la réputation et même la fortune. Il ne nous est pas permis d'en reproduire le texte, qui d'ailleurs court les ana et est dans la mémoire de tous les vieillards. Quatre ou cinq intrigues dominées par un amour sérieux et couronnées par un mariage, il n'y a pas d'autres sujets dans les Sonnettes, desquelles on pouvait attendre un plus joyeux carillon.
Auteur: Guiart de Servigné.
Dans l'édition de la Bibliothèque amusante (1781), les Sonnettes sont suivies de l'Histoire d'une comédienne qui a quitté le spectacle et de l'Origine des bijoux indiscrets, conte.
Une grossière spéculation de librairie a fait reparaître en 1803 les Sonnettes avec ce nouveau titre: Félix, ou le Jeune amant et le Vieux libertin. Des noms y sont changés; les chapitres y ont des titres ridicules.
XIX
FÉLICIA, OU MES FREDAINES
Avec cette épigraphe: «La faute en est aux dieux qui me firent si folle.» Deux volumes, à Amsterdam, 1784.
La vivacité de quelques tableaux ne doit pas nous empêcher de rendre justice à l'une des plus charmantes productions que la décadence du XVIIIe siècle ait inspirées, coquette débauche de sentiment et d'esprit, esquisse folâtre des dernières ruelles à la mode, accentuée plus littérairement que le long roman de Louvet. Félicia a été rééditée à l'infini et dans tous les formats, avec un grand luxe de gravures. Ce sont encore des mémoires, mais des mémoires aussi rapides et aussi mutins qu'on peut le désirer.
«Je vais passer et repasser mes folies en parade, avec la satisfaction d'un nouveau colonel qui fait défiler son régiment un jour de revue, ou, si vous voulez, d'un vieil avare qui compte et pèse les espèces d'un remboursement dont il vient de donner quittance.»
Félicia naquit comme Vénus, de l'écume des flots, c'est-à-dire qu'elle reçut le jour sur un bâtiment corsaire, au milieu des horreurs d'un combat naval. Un bourgeois d'Italie, nommé Sylvino, l'adopta pour sa fille et lui fit donner une éducation complète. Née sous un astre brûlant, elle manifesta de bonne heure les plus tendres dispositions, et un petit maître de danse faillit lui faire tourner la tête, alors qu'elle n'avait guère plus de quatorze ans. Mais l'amour, qui veillait sur elle, lui réservait de plus hautes destinées. Le chevalier d'Aiglemont parut: c'était un Adonis de dix-neuf ans, d'une taille svelte, que faisait ressortir un uniforme d'officier aux gardes. Il arriva un matin, pendant que Félicia prenait une leçon de clavecin. La leçon de clavecin! Que de fois la peinture et la gravure se sont emparées de ce sujet!
«Déjà savante, je touchai une sonate difficile qui m'était assez familière; mais la présence du chevalier me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel point l'attention, que je m'embrouillai et mis le maître de fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le talent de son écolière aux yeux d'un homme qu'il connaissait pour un excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de violon.—Donnez, monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner, et vous aiderez mademoiselle à se remettre. A peine il tint le violon que cet instrument rendit des sons délicieux. Nous reprîmes la sonate du commencement; jamais je n'avais si bien touché. D'Aiglemont accompagnait avec une justesse, une expression, qui me mettaient hors de moi. Mon jeu faisait sur lui la même impression; je l'entendais de temps en temps soupirer; le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés à son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.»
De sonate en sonate, l'heureux d'Aiglemont subjugua le cœur de la jeune Félicia. Ce fut lui qui la forma et qui la produisit. Il eut pour successeur un aimable prélat, type aujourd'hui disparu, et dont à ce titre le portrait doit trouver place dans ces pages: «Monseigneur était d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès, aussi pétulant que lorsqu'il était officier, toujours gai, content et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans plus jeune qu'il n'était. Amateur universel, poésies, lettres, spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, folies, tout était de son ressort.» Le prélat emmena dans son diocèse sa nouvelle conquête et lui donna une cour de hobereaux. Cette liaison mourut avec les roses d'automne. Félicia, qui grandissait à vue d'œil, demanda des chevaux pour Paris, et partit; mais elle comptait sans une poignée de sacripants qui arrêtèrent sa berline sur la grande route, et qui certainement lui eussent fait un très-dur parti sans l'intervention miraculeuse d'un charmant jouvenceau, lequel, armé d'une épée, chargea tous ces gueux à la fois, et donna ainsi à la maréchaussée le temps d'arriver.
Ce libérateur tombé du ciel s'appelait Monrose; quoique passablement grand, il n'avait pas encore atteint son troisième lustre. Il s'était, la veille, échappé du collége, et allait un peu à l'aventure, ne sachant rien de la vie et des orages du cœur. Ce fut Félicia qui, à son tour, se chargea de cette éducation. «Beautés qui rêvez une adoration pure, s'écrie-t-elle, c'est à l'âge de Monrose qu'il faut prendre les hommes, si vous voulez respirer un moment leur encens délicat; un moment, entendez-vous! Car bientôt ces cœurs si francs, si sensibles, participent à la contagion générale, et vous devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se lasse d'entretenir l'illusion de votre orgueil; les adorateurs s'enfuient en se moquant; vous demeurez rongées de regrets et couvertes de ridicule.» Un peu plus loin, elle dévoile tout son système de conduite dans ces quelques lignes: «Monrose prononça mille serments à mes genoux avec l'enthousiasme de la passion et du respect. Cependant je me souciais fort peu d'être adorée; cela ne m'a jamais flattée, j'ai toujours souhaité COURT AMOUR ET LONGUE AMITIÉ.» Peut-être cette profession de foi est-elle d'une philosophie outrée et invraisemblable sur des lèvres de vingt ans; les femmes d'alors ne raisonnaient pas avec la froideur de Félicia; elles se piquaient toutes au contraire de cette exaltation répandue par la Nouvelle Héloïse et les romans anglais. Les plus libertines savaient, dans leurs caprices, conserver cette teinte de sensibilité qui est un des caractères les plus distincts de l'époque. On se doutait à peine que l'on fût corrompue; on n'aimait peut-être pas, mais au moins on croyait aimer, on voulait aimer surtout, ce qui a un côté méritoire. Aussi je crois que ces mots: Je ne me souciais pas d'être adorée, cela ne m'a jamais flattée, sont tout à fait hors nature,—d'autant plus que Félicia les dément à chaque instant.
Ses amours avec le beau Monrose remplissent la première moitié du second volume; mais bientôt les infidélités qu'il accumule avec la plus grande candeur du monde la forcent à lui donner un suppléant. Ce suppléant est un riche Anglais du nom de Sidney, ingénieux comme tous les Anglais et sybarite à la dernière puissance. On lit avec étonnement la description très-minutieuse de la maison de plaisance qu'il s'est fait arranger au bord de la Seine. D'abord, ce sont deux statues qui servent de limites à ses domaines, et qui ont cela de particulier qu'elles se tournent le dos. L'une regarde le côté par où l'on arrive, et représente la Défiance; elle est debout, élancée, l'œil furieux; à côté d'elle, un dogue semble vouloir se ruer sur les passants; sur la table du piédestal on lit: Odi profanum vulgus. L'autre statue, qu'on ne voit en face qu'en revenant, est assise et figure l'Amitié; son regard et son geste témoignent du déplaisir qu'elle a de voir partir les hôtes de lord Sidney; un épagneul est sur ses genoux. Au bas sont gravés ces mots: Redite cari.
Mais cela est le moins curieux. Voici qui vaut davantage. Le noble lord, qui raffole de tout ce qui est fantastique et mystérieux, s'amuse pendant la nuit à faire des niches à ceux qui couchent dans son château. Pour cela, son architecte a pratiqué sous chaque appartement une espèce d'entre-sol ignoré et des dégagements autour de chaque alcôve. Des escaliers pratiqués dans l'épaisseur des murailles communiquent à tous les étages, où des postes d'observation sont ménagés dans des corridors, matelassés de toutes parts et percés de petits trous dans les ornements des trumeaux. Lorsque Sidney veut s'introduire dans une chambre, il n'a qu'à pousser un panneau à coulisse exécuté dans la perfection; il peut aussi donner la sérénade à ses locataires, au moyen de certains tubes qui circulent du haut en bas de la maison et s'adaptent à tous les chevets. Ces tubes lui servent également à entendre ce qui se dit chez lui, et souvent à y répondre. On sait que la plupart de ces inventions pleines de perfidie sont renouvelées de Denys le tyran, qui en faisait une application moins inoffensive que lord Sidney. Il n'y a pas longtemps encore que Grimod de la Reynière, le spirituel gourmand et l'humoriste, les avait réalisées à son tour dans son château de Villers-sur-Orge, près de Longjumeau.
Le roman de Félicia est tout en épisodes, il fait mouvoir une multitude de personnages; nous ne pouvons qu'indiquer les jalons principaux. L'élément dramatique finit par prendre le dessus, et après des complications précipitées, l'héroïne épouse pour la forme un vieux comte. Du reste, tout le monde épouse au dénoûment: lord Sidney épouse une certaine Zeïla, perdue, retrouvée et toujours adorée; le d'Aiglemont des premiers chapitres épouse une petite personne de couvent. Il n'y a que Monrose qui n'épouse pas, mais, en compensation, il retrouve sa famille et entre dans les mousquetaires, où il ne tarde pas à devenir capitaine.
Nous avons beaucoup abrégé; mais si de tels livres ne supportent pas d'analyse, ils comportent du moins les citations. Entre plusieurs, nous choisissons la peinture très-vivante de deux originaux: un président de province et son gendre. C'est Félicia qui parle: «Exacte au rendez-vous, je les trouvai tous deux dans la grande allée du Palais-Royal; ils m'attendaient, assis et entourés d'une jeunesse désœuvrée qui se divertissait de la manière dont ils étaient accoutrés. Le beau-père avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap pourpre à paniers, orné d'une grande quantité de boutons et de boutonnières; cette parure devait avoir été de son temps du plus grand effet; la veste était d'une riche étoffe or et argent, mais dont le fond crasseux et les bouquets débrochés trahissaient le grand âge. La culotte, pareille à l'habit, était un peu plus neuve. Des bas roulés, de vastes souliers, la perruque à la brigadière, l'immense chapeau brodé d'argent sous le bras, l'épée imperceptible et la longue canne à bec de corbin complétaient le costume du bon président.—Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur d'être mis le plus bizarrement. Ayant perdu presque tous ses cheveux, il était coiffé d'une fausse grecque huppée, placée de travers, et de deux boucles empâtées dont la pommade fondait au soleil. Une petite bourse dont le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque allongée meublait le derrière de la tête. L'habit était de camelot bleu de ciel, avec un large galon mal festonné; la veste en basin, ornée d'une frange trop longue, battait sur les genoux. Il avait une culotte de velours noir et des bas de soie couleur de chair, des souliers plats décorés d'une antique boucle dont l'éclat éblouissait tous les yeux, un petit chapeau avec un plumet sale. Quant à l'épée, elle réparait par son excessive longueur l'extrême petitesse de celle du beau-père. En un mot, ces messieurs étaient à montrer pour de l'argent.»
Le crayon ne ferait pas mieux pour ces deux caricatures; et afin d'achever le portrait de ce président, lequel est un homme excellent, très-fort sur la basse de viole, nous recommandons ces lignes expressives: «Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée à la française. De grands traits chargés, de gros yeux brusques, saillants, bordés de fossés creux, une bouche plate, un nez aquilin et un menton pointu, donnaient au personnage une physionomie folle, mais spirituelle et passablement bonne; et, sans le ridicule frappant dont cet honnête président était verni de la tête aux pieds, on se fût accoutumé volontiers à sa pittoresque laideur.»
L'auteur de Félicia est le chevalier de Nercyat, de qui nous nous occuperons un jour.
XX
L'ÉTOURDI
A Lampsaque, 1784.
Il faut être doué d'une effronterie rare pour copier l'introduction entière du Soupé des Petits-Maîtres, l'aventure des deux religieuses dans la Confession générale de Wilfort, une anecdote de lanterne magique aussi connue que l'enseigne de M. le Dru, et oser baptiser le tout du nom de L'Étourdi. L'audacieux arrangeur de cette compilation, qui n'a pu être cependant assez crédule pour rêver l'impunité, pousse l'amour-propre jusqu'à s'avouer, dans une note, l'auteur d'un Almanach de Nuit pour l'année 1776. Je me souviens d'avoir eu entre les mains cet almanach, signé du chevalier des R.....s, et avoir été rebuté par le ton de sottise qui y règne d'un bout à l'autre.
XXI
MA JEUNESSE
Quatre parties.
«Ce fut un mardi que, sortant de l'Opéra, encore extasié des attitudes légères de nos Terpsichores, mes pas me conduisirent au jardin du Palais-Royal, où, bientôt après, je vis arriver un objet enchanteur qui depuis longtemps fixait mes désirs. Léonore (c'était son nom de guerre) était parée élégamment; sa taille et son maintien frivole ne laissaient rien à souhaiter; ses regards volaient de toutes parts et annonçaient le désir de plaire, souvent la certitude d'y réussir. Affectant toujours de passer à côté d'elle, mes regards enflammés, accompagnés chaque fois d'un sourire, la forcèrent de rompre un silence qui lui pesait sans doute autant qu'à moi.—Ai-je donc quelque chose de ridicule, me dit-elle, qui vous oblige, monsieur, à m'observer de la sorte? Ma réponse fut prompte, en lui disant:—Le sourire, mademoiselle, est presque toujours l'effet du plaisir.» Cette entrée en matière ne se soutient pas longtemps; les amours deviennent vulgaires et même mélodramatiques: à Léonore succèdent Lise, Ninon, Ursule, Sézine, Victoire, Bibiane. Et puis, l'éternel couvent! les éternelles nonnes! avec cette différence que le héros, au lieu de se travestir en femme ou en abbé, s'habille en médecin, ce qui est aussi vieux, mais moins amusant. Ma Jeunesse, dont le style est inégal, se fait lire avec impatience; c'est trop de quatre parties: on n'est pas jeune pendant si longtemps, ou bien on l'est davantage.
XXII
MONROSE, OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ
Suite de Félicia, par le même auteur, quatre parties. Paris, 1795.
De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous connaissons recommencent une série d'orgies, pourvue du même genre d'attrait que la première. L'abbé de Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, madame de Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placés pour ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose, vont passer la saison d'été dans une délicieuse terre située à quelques lieues de Paris; ils n'y couronnent point de rosières, comme on le pense bien; ils se contentent de jouer la comédie,—Les Fausses Infidélités, par exemple,—et de chasser tout le jour dans les bois, souvent même le soir. De temps à autre, comme dans Félicia, le drame intervient brusquement et se prolonge quelquefois dans une proportion fatigante; l'auteur s'en aperçoit, mais seulement vers la fin du quatrième volume: «Je conviens avec vous, dit-il, cher lecteur, que la marche de toutes ces aventures n'est pas ordinaire. Ce mélange singulier de vertu, de faiblesse, de sentiment, de caprice, ces brusques transitions de la tristesse au plaisir, du plaisir au remords, du courroux à l'attendrissement, tout cela est de nature à vous ballotter peut-être désagréablement, si vous avez l'habitude et le goût de ces scènes uniformes où chaque acteur conserve son premier masque d'un bout à l'autre de son rôle. La plupart de mes personnages sont à moitié purs et à moitié atteints d'une corruption dont il est bien difficile de se garantir au sein des capitales, quand on y apporte des passions et d'assez grands moyens de les satisfaire. De là, tant de disparates. L'histoire de mes acteurs est celle des trois quarts des mondains de tous les pays de l'Europe.»
Il faut remarquer dans Monrose un individu italien qui pourrait bien avoir servi de modèle à Balzac pour son ou sa Zambinella, dans le petit roman de Sarrazine.
XXIII
LES ALMANACHS GALANTS
C'étaient de petits livres in-32, très-coquets, dorés sur tranche et fermés par un stylet qui servait à écrire sur un certain nombre de pages blanches ménagées à la fin de chaque volume. Le texte était composé habituellement de chansons et de maximes d'amour, avec des gravures pour tous les mois. Voici une liste des almanachs pour l'année 1789 qui se trouvaient chez le libraire Langlois fils, rue du Marché-Palu, au coin du Petit-Pont:
- Le Nanan des curieux.
- L'Affaire du moment.
- Le Portefeuille des femmes galantes.
- L'Almanach bien fait.
- L'Almanach sans titre.
- Le Petit Chou-Chou.
- Les Hymnes de Paphos.
- On ne veut que celui-là.
- Pierrot-Gaillard.
- Merlin-Bavard.
- Les Fastes de Cythère.
- La Récolte des petits riens.
- Le Loto magique.
- Le Plaisir sans fin.
- Mon petit savoir-faire.
- Le Grimoire d'amour.
- Les Mois à la mode, ou l'An des plaisirs.
Sauf quelques-uns, ces petits livres de poche ne dépassent pas le badinage. La plupart sont d'une ingénuité grotesque, comme dans le dialogue suivant, extrait des Mois à la mode.
Un batelier conduit deux messieurs et deux dames au parc de Saint-Cloud, le jour de la fête.
Un monsieur.—L'air est pur aujourd'hui, et je crois que nous ne risquons rien, mesdames, de vous promettre une belle journée.
Les dames.—Le temps paraît assez sûr, mais vous savez qu'il est comme les hommes, c'est-à-dire inconstant.
Le monsieur.—Ah! mesdames, je ne saurais prendre cela pour moi.
Une des dames.—Cependant, s'il ne faisait pas beau aujourd'hui, que diriez-vous?
Le monsieur.—Je dirais, madame, qu'en votre compagnie on ne saurait jamais essuyer de mauvais temps; et ces lieux, si enchanteurs qu'ils puissent être, n'auraient aucun appas pour nous s'ils ne recevaient leur principal ornement de votre présence.
Air: La plus belle promenade.
Le séjour le plus aimable
N'aurait point d'attraits sans vous;
L'antre le plus effroyable
Plaît par des objets si doux.
Triste Paris! tu nous lasses,
Et ces lieux plaisent beaucoup
Quand on amène les Grâces
A la fête de Saint-Cloud.
C'est fort innocent.
XXIV
L'ODALISQUE
Ouvrage traduit du turc par Voltaire. A Constantinople, chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand visir, auprès de la mosquée de Sainte-Sophie. Avec privilége de sa Hautesse et du Muphti. 1796. In-32 de soixante-quinze pages, sur papier fort, quatre gravures avec renvois aux pages correspondantes.
Le nom de Voltaire couvre impudemment une spéculation scandaleuse et des épisodes sans esprit. On lit dans un Avis de l'éditeur placé au début:
«Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux ans. Le manuscrit nous a été remis par son secrétaire intime, ce qui nous autorise à assurer l'authenticité de ce que nous annonçons. On verra qu'il nous aurait été facile de faire disparaître quelques expressions énergiques, mais une froide périphrase n'aurait pas aussi bien rendu l'expression du personnage. Au surplus, nous pensons qu'il faut respecter un grand homme jusque dans les écarts de son imagination.»
Il est impossible de se laisser prendre à ce piége vulgaire; l'Odalisque est un récit absolument dépourvu d'intérêt. Zéni est une petite fille que l'on élève pour la couche du Sultan; un eunuque, nommé Zulphicara, devient amoureux d'elle; de là, des descriptions de sérail, des scènes de jalousie. Ce n'est pas autre chose que cela.
Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs et d'oiseaux, un J, un F et un M majuscules sont entrelacés. Ce chiffre nous fait supposer que l'éditeur de l'Odalisque pourrait bien être Jean-François Mayeur, assez coutumier de ces indignes supercheries.
XXV
ÉLÉONORE, OU L'HEUREUSE PERSONNE
A Paris, chez les marchands de nouveautés, an VII. Un volume in-32 de deux cent dix pages, avec un frontispice et deux gravures.
Un sylphe accorde à une jeune novice de couvent la faculté d'être tour à tour homme et femme, aujourd'hui Éléonor et demain Éléonore. Les aventures qui en résultent sont peu nombreuses et n'attestent qu'une médiocre invention; mais le style est facile et quelquefois gracieux.
XXVI
LES APHRODITES
A Lampsaque, 1703. Huit numéros ou cahiers in-8o de quatre-vingts pages chacun environ. Une gravure à chaque cahier.
Ce recueil n'est pas seulement rare, il est introuvable. L'auteur est ce même M. de Nercyat à qui les fastes du badinage doivent Félicia et Monrose; mais ici le badinage est poussé plus loin que dans ces romans. Les Aphrodites sont une association de personnes des deux sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes de la cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes, paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nercyat possède à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables! Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus remarquables, et qui ne se sont jamais manifestées plus abondamment que dans les Aphrodites. Il jargonne comme les petits-maîtres de Marivaux.—Voici, par exemple, un comte qui revient du Manége, et qui, après s'être répandu en plaisanteries contre le nouvel ordre de choses et la manie des constitutions, demande à déjeuner.
Célestine.—Que prendrez-vous, monsieur le comte?
Le Comte.—Une croûte grillée avec un peu de vin d'Espagne.
Célestine.—On va vous servir à l'instant. (Elle disparaît et revient un moment après avec un plateau.)
Le Comte.—Quoi! c'est vous-même, belle Célestine, qui prenez la peine…
Célestine.—Pourquoi pas, monsieur le comte? on a toujours du plaisir à servir quelqu'un d'aimable.
Le Comte.—Ah! ce joli compliment met le comble à vos attentions. (Il la débarrasse du plateau.) Si vous vouliez, charmante Célestine, que ce déjeuner devînt délicieux pour moi, vous mouilleriez ce verre de vos lèvres de rose, et, buvant après vous, je croirais recevoir un baiser.
Célestine.—Voilà qui est d'une galanterie bien quintessenciée! Pourquoi demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis vous en donner plutôt deux directement?
Le Comte, les prenant avec transport.—En vérité, Célestine, vous surpassez tout ce qui vient ici!
Célestine.—Chut! chut! songez que nous avons quelque part certaine duchesse, et…
Le Comte.—Bon! Laissons, mon cœur, ces subtilités de délicatesse. Si vous m'aimiez un peu…
Célestine.—Nous ne nous connaissons point, pourquoi vous aimerais-je?—Vous êtes joli cavalier, pourquoi ne vous aimerais-je pas?
Le Comte.—Elle est divine! Il y a un siècle, belle enfant, que tu me trottes en cervelle; mais tu as précisément une de ces sorcières de mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste, si l'on ne veut pas s'enfiévrer.
Célestine.—Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si fort? Sachez que j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mérite, etc., etc.
Tout ce babil amuse, et atteste un écrivain de race. Après le dialogue, le portrait. Celui-ci plaira par sa minutie charmante:
«Violette. Délicieuse brune. Elle est coiffée à l'enfant avec un ruban vert autour de ses cheveux à peine poudrés, et vêtue d'un peignoir garni de mousseline rayée par-dessus une chemise en toile de Hollande. Tendron pétillant de fraîcheur et de santé; petit front à sept pointes; yeux médiocrement grands, mais volcaniques; larges prunelles noires; sourcils tracés comme au pinceau. Fossettes aux joues et au menton; couleurs d'une extrême vivacité; joli méplat au bout d'un petit nez en l'air. Dents courtes, merveilleusement rangées et de l'émail le plus sain. Légère dose d'embonpoint. Petons et menottes du plus agréable modèle.»
Il y a dans les Aphrodites quelques parties dramatiques et même fantasmagoriques:—l'histoire d'un baronnet qui se fait suivre partout de l'image de sa défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;—les jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un comte de Schimpfreich;—mais ce sont des parties faibles et hors de leur place. En outre, M. de Nercyat ne perd jamais l'occasion de donner son coup de griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.
Reliés, les Aphrodites forment deux beaux volumes grand in-8o, très-soignés d'impression, avec des errata à la suite de chaque cahier. Les gravures sont d'une exécution supérieure.
XXVII
LE DOCTORAT IN-PROMPTU
1788. Un volume in-32 de cent vingt pages, avec deux gravures, par le même.
Ce sont deux lettres adressées par une jeune dame, nommée Érosie, à son amie Juliette, et datées de Fontainebleau. En allant rejoindre à la cour le vieux baron de Roqueval, auquel sa main est promise, Érosie raconte de quelle façon elle a fait la rencontre et la conquête du petit vicomte de Solange, jouvenceau céleste, qui voyage accompagné de son pédagogue. Un Avis des éditeurs s'exprime de la sorte:
«Un valet d'auberge, chargé de jeter dans la boîte la première de ces lettres, et supposant, d'après le volume, qu'elle pouvait contenir quelque chose de mystérieux, la porta chez un jeune homme attaché en sous-ordre à l'un des bureaux ministériels. Ce commis, abusant de la circonstance, ouvrit le paquet; mais, au lieu de secrets d'État, il n'y trouva que des folies, qu'il transcrivit pour son amusement. Cette copie, qui a circulé, nous est parvenue, et c'est d'après elle que nous avons imprimé.»
Écrit avec légèreté.
XXVIII
LA GALERIE DES FEMMES
Collection incomplète de huit tableaux recueillis par un amateur. Épigraphe: «L'amour est le roman du cœur, et le plaisir en est l'histoire. Beaumarchais, Folle Journée.» A Hambourg. 1790. 2 vol in-12, le premier de cent soixante-dix pages, et le second de cent cinquante-quatre.
Ces tableaux ont pour titres: Adèle, ou l'Innocente; Elisa, ou la Femme sensible; Eulalie, ou la Coquette; Déidamie, ou la Femme savante; etc. Ils sont écrits avec une finesse incomparable. Que si vous y trouvez trop de mythologie, prenez-vous-en au Directoire et à ses modes transparentes. Le quatrième tableau s'annonce ainsi:
«Lettre de Zulmé au chevalier d'Arnance.—J'irai ce soir incognito voir Armide et le ballet de Psyché. Ma loge sera fermée à tout le monde si le chevalier d'Arnance ne se compte pour personne.»
«Réponse.—Quelque opinion modeste qu'on ait de soi, il faut bien se compter pour quelque chose lorsqu'on a le bonheur d'être aperçu de vous. J'irai voir Armide et Psyché.»
C'est très-dégagé, n'est-ce pas? Plus loin, le portrait de cette Zulmé offre de jolis traits: «Elle ne faisait rien comme les autres: une autre le faisait mieux et plaisait moins. Penchait-elle la tête, levait-elle un bras, avançait-elle le pied, on était ému. Il suffisait qu'elle regardât pour qu'on se crût aimé. Dans la poursuite du plaisir, Zulmé n'oubliait rien de ce qui peut le rendre plus vif et plus durable. C'est ainsi qu'elle ménageait avec soin sa réputation, pour avoir toujours ce sacrifice à faire.» J'ai noté, en outre, quelques détails d'ameublements et de costumes: «Déidamie était vêtue d'une légère simarre de crêpe bleu de ciel, nouée d'une ceinture de pourpre, le cou et le bras nus, sa belle chevelure emprisonnée dans des bandelettes et rassemblée avec une grâce antique sur le sommet de la tête.»
Étonnerons-nous beaucoup de monde en disant que la Galerie des Femmes est le début anonyme de M. de Jouy, alors jeune et fringant incroyable? Plus tard, le diable devait se faire ermite; plus tard aussi, il devait faire rechercher et détruire avec le plus grand soin les exemplaires de cette érotique fantaisie. Ah! mais, nous étions là!—Quérard n'a pas mentionné la Galerie des Femmes dans la France littéraire; on ne la trouve signalée, sans nom d'auteur, que dans le catalogue de Marc, libraire à Paris (1819).
XXIX
LES QUATRE MÉTAMORPHOSES
Poëmes. A Paris, de l'imprimerie de Plassan, l'an VII de la République (1799)
Ici nous nous trouvons en présence d'un véritable chef-d'œuvre, dont on a singulièrement exagéré l'immoralité. Fruit de la fantaisie païenne du Directoire, ce poëme, ou plutôt ces poëmes n'ont rien de l'afféterie particulière à cette époque; dès les premiers vers, il est aisé de s'apercevoir que leur origine remonte à la plus pure et à la plus puissante antiquité. Les grâces de convention, qui se retrouvent à des degrés inégaux chez Dorat, Bernard, Malfilâtre, Colardeau, Bertin (nous faisons quelques réserves à l'égard de Parny), et qui sont l'essence même du XVIIIe siècle, disparaissent d'une façon absolue des Quatre Métamorphoses. Ce travail n'a pas été, sur le moment, apprécié comme il aurait dû l'être; son succès ne lui est venu que de la curiosité et du scandale. Les érudits ont souri, mais eux aussi se sont arrêtés à la superficie du livre; car, il le faut bien avouer, les érudits, ces porte-lumières, ces éclaireurs du passé, sont quelquefois privés du sens poétique. Ils ont signalé le pastiche, mais le côté créateur leur a échappé presque complétement; après avoir fait la part à Virgile, à Horace, à Pétrone, et même à Ausone, ils ont oublié de faire la part à l'auteur français, sculpteur délicat de ce camée, digne d'agrafer la ceinture d'une Vénus nouvelle.
Les Quatre Métamorphoses forment un in-quarto de soixante-huit pages, papier-carton, caractères de toute beauté. L'auteur est Lemercier, ce novateur dramatique, plus vigoureux et plus original que Ducis, un chercheur, comme on dirait aujourd'hui, qui a cherché et trouvé un beau drame antique, Agamemnon, et quelques comédies d'un caractère étrange: Plaute, Pinto, Christophe Colomb. Au milieu de sa jeunesse, de sa réputation littéraire et de ses succès dans une société vêtue de gaze, il consacra une année à parfaire—dirai-je dans le silence du boudoir?—le badinage des Quatre Métamorphoses. Beaumarchais, à qui Lemercier communiqua son manuscrit, s'en enthousiasma justement; ce fut lui qui conseilla la magistrale édition in-quarto.
Publiées sans nom d'auteur, les Quatre Métamorphoses ne se retrouvent plus aujourd'hui que dans quelques bibliothèques d'amateurs. Par une analyse et des extraits, nous allons en conserver ici tout ce qui peut être lu. Elles se composent de quatre petits poëmes distincts et d'une étendue à peu près égale, rimés en alexandrins: Diane, Bacchus, Jupiter, Vulcain. Une introduction, que nous donnons tout entière, trahit les scrupules du poëte et le montre s'efforçant d'atténuer ses torts envers la morale, à l'aide d'exemples fameux qu'il groupe en stances aussi spirituelles que paradoxales:
Minerve, as-tu flétri ces maîtres du Parnasse
Qui chantèrent des dieux les plaisirs clandestins?
As-tu puni Phébus, que charmait leur audace,
Et qui joignit son luth à leurs chants libertins?
Parle: as-tu fait rougir l'antique Mnémosyne
Consacrant Jupiter égaré par l'Amour?
L'affront d'Io, d'Europe, et l'impure origine
Des frères immortels que Léda mit au jour?
Le difforme Centaure enlevant Déjanire?
Myrrha goûtant l'inceste au lit du vieux Cinyre?
Hermaphrodite épris de son sexe douteux;
Et Saturne, en coursier, hennissant pour Phillyre,
Et le docte Chiron, monstre né de leurs feux?
Au chantre de Téos tu pardonnas Bathylle,
Et le jeune Alexis au modeste Virgile.
Ton courroux, ô déesse! est-il si dangereux?
—Non, me dis-tu: je hais cette âpre tyrannie
Qui s'arme injustement d'hypocrites rigueurs;
Les transports de l'esprit n'accusent point les cœurs.
Je ris des fictions où se plaît le génie.
Ainsi parle Minerve: elle fuit, et ma voix
Célèbre en liberté, sur les monts d'Aonie,
Bacchus, Amour, ses feux, ses erreurs et ses lois.
Voilà le lecteur prévenu. Mais qui pourrait s'arrêter après cet aimable exorde! Le feuillet est vite tourné, et l'on entre dans le premier poëme: Diane. Puisqu'il s'agit d'amour, Endymion ne saurait être loin; aussi l'aperçoit-on, en effet. L'innocent berger des montagnes de la Carie repose, endormi, comme la peinture nous l'a toujours uniformément représenté, dans une grotte inconnue au soleil. Trois nymphes, Olphée, Aglaure et Doris, fuyant les ardeurs du jour, s'arrêtent à le contempler. Peu à peu, s'enhardissant, l'une d'elles imprime un baiser sur ses cheveux noirs; l'autre prend plaisir à l'enchaîner avec des fleurs; la troisième lui lance en riant des noisettes.
Cependant le berger, agité par leurs cris,
Dans les bruyants éclats dont leur gaîté s'amuse,
Reçoit d'un lent réveil la lumière confuse.
Il se réveille enfin tout à fait; il les voit, mais sans trouble, et rappelant à lui son chien et son troupeau: «Ménades, laissez-moi, dit-il; cessez vos piéges, et retournez vers l'impur satyre!» Les nymphes en fureur crient vengeance, et le dieu des jardins, qui les entend, promet de les exaucer. Le dieu des jardins est puissant; mais Diane multiplie ses métamorphoses pour veiller sur Endymion. Non contente de descendre vers lui, le soir, sur une nue pâle, elle emprunte pendant le jour la forme de la chèvre Amalthée:
L'œil inquiet, la corne en arcs se recourbant,
La barbe en double tresse à ses genoux tombant.
Cette dernière métamorphose lui est fatale; le dieu des jardins (nous continuons à ne pas l'appeler par son nom) la reconnaît, et, à son tour, il apparaît en bélier. A cet endroit du poëme, l'action atteint son plus haut degré d'intérêt, mais il serait difficile à notre plume d'en suivre les épisodes: ils deviennent trop hardis. C'est dommage. Diane est vaincue, voilà le dénoûment, et elle remonte dans le ciel cacher une rougeur dont Endymion ignorera toujours le secret.
Nous aurons notre analyse plus complète et plus aisée avec Bacchus, qui représente, selon nous, le morceau éclatant de l'ouvrage.
Bacchus veut dans Athène enseigner ses mystères;
Il fuit du Cithéron les rochers solitaires,
Qui, troublés par les cris des filles d'Agénor,
De hurlements sacrés retentissent encor.
Palès, Faune et Priape, égypans et bacchantes,
Nymphes des eaux, des bois, Satyres, Corybantes,
Les flambeaux, ou le thyrse, ou la coupe à la main,
De leur foule bruyante inondent le chemin.
Les uns mêlent leurs cris aux chansons phrygiennes,
Et la flûte sonore aux danses lydiennes;
D'autres frappent les airs et les monts reculés
Du son des chalumeaux à leur haleine enflés.
Là, du Céphise au loin s'ébranle le rivage
Aux longs accents aigus que pousse un cor sauvage,
Et des cercles d'airain sous les coups résonnants
Le bruit se fait entendre à mille échos tonnants.
Plus loin, en se roulant, la Ménade enivrée
Montre de doux appas sous une peau tigrée
Qui revêt son épaule et flotte au gré des vents,
Cachant ses ongles d'or en de longs plis mouvants.
L'onagre appesanti porte le vieux Silène;
A pas lourds et tardifs il descend dans la plaine.
Les Nymphes, enlaçant leurs thyrses en berceau,
Ombragent de son corps l'immobile fardeau.
De ses yeux incertains la flamme est presque éteinte;
Et les bourgeons vermeils dont sa figure est peinte
En allument les traits, doucement égayés
Par les vapeurs du vin où ses sens sont noyés.
Arrivé sous les murs d'Athènes, Bacchus voit se diriger au-devant de lui une double file de vierges; elles apportent les présents du roi Pandion. La plus belle de toutes, Érigone, fille d'Icare, marche à leur tête: elle offre au dieu un vase d'or enlevé autrefois à Vulcain par Cécrops, et où l'habile ouvrier a retracé les combats de Gnide. Bacchus reçoit le vase, et déjà sa lubricité a désigné Érigone pour victime.
Pandion arrive à son tour, suivi des principaux citoyens d'Athènes; le sage Pandion veut présider aux fêtes qui se préparent.
Lui-même aux yeux des Grecs, sur les trépieds dorés,
Brûle en l'honneur du dieu les parfums consacrés,
Choisit dans ses troupeaux, jeune et riche espérance,
Un bouc, signe fécond d'amour et d'abondance,
Le frappe de la hache, et le porte, luttant,
Aux autels dont le feu le dévore à l'instant.
Et de vin et de lait versant un doux mélange:
«Puissant fils de Sémèle, ô Dieu de la vendange!
»Viens étaler la pourpre et l'or de tes raisins.
»De tous soins dégagés, libre de noirs chagrins,
»L'homme chante l'ivresse où ton nectar le noie
»Et respire l'audace, et l'amour, et la joie!
»Tu règnes au delà des fleuves et des mers;
»C'est toi qui, t'égarant sur les sommets déserts,
»Des prêtresses en foule à ta suite hurlantes
»Enlaces les cheveux de couleuvres sifflantes.
»Ami des chants de paix et des cris belliqueux,
»Tu te plais dans la guerre et tu chéris les jeux;
»Et lorsqu'au noir séjour, dont il garde l'entrée,
»Te reconnut Cerbère à ta corne dorée,
»Ses aboyantes voix grondèrent sans courroux,
»Et de sa triple langue il flatta tes genoux.»
Ce discours terminé, les fêtes commencent. On se répand dans les bois d'ifs et de pins; les torches s'allument aux mains des bacchantes et sèment leurs étincelles à travers les branchages. Un enfant blond, coloré d'une flamme vermeille, est entraîné et roulé sur le gazon: c'est l'Amour, qu'ont enivré les Thyades. Plus loin, un satyre poursuit Euchalie, frappée du thyrse et les yeux égarés par les fruits de la vigne; elle fuit, et deux charmants vers marquent son passage:
Son cothurne, tissu de fleurs à peine écloses,
Laisse voir ses talons plus vermeils que les roses.
D'autres nymphes se dessinent sur les masses sombres du feuillage; formes précises, contours voluptueux mais arrêtés. L'une d'elles:
Son front, coiffé des crins d'un monstre de Némée,
Est ombragé des dents dont sa gueule est armée;
Et leur ivoire affreux, leurs débris menaçants,
Relèvent la douceur de ses yeux ravissants.
La peinture ne ferait pas mieux. Toute la bacchanale est conduite avec cette sûreté de verve. Des points lumineux, des rimes inattendues, jaillissent à chaque instant de l'alexandrin maîtrisé. Les tableaux et les épisodes se multiplient, rappelant tour à tour le Corrége et l'Albane, et plus souvent encore Rubens. Écartez plutôt ces feuilles, et voyez:
Silène, au loin couché, dormait sous de vieux chênes.
Un nectar bu la veille avait enflé ses veines;
Sa couronne tombait pendante sur son sein;
L'anse d'un vase usé s'échappait de sa main.
N'est-ce pas que cela semble attendre le graveur? Les cent détails de cette œuvre artiste n'en font cependant pas perdre de vue le groupe principal: la lutte amoureuse d'Érigone et de Bacchus, terminée par la métamorphose du dieu en berceau de vigne.
Imprudente! elle court, à ses fruits attirée,
Et, par sa prompte course et ses feux altérée,
S'abreuve à ses raisins et pend à ses rameaux…
Mais tel qu'on voit le lierre embrasser les ormeaux,
Telle aussitôt la vigne, amante d'Érigone,
De ceps entrelacés l'enchaîne et l'environne.
Jupiter, le troisième poëme du volume, ne peut guère être raconté. En voici l'épigraphe: … Rapti Ganymedis honores (Virgil. Æneid. lib. I, v. 28). L'auteur, indiscrètement inspiré, commence par y dépeindre la chute d'Hébé au festin de l'Olympe. L'abandon de Junon, la mélancolie de Narcisse, et finalement la métamorphose de Jupiter en aigle, métamorphose qui lui sert à enlever le jeune fils de Tros, surpris sur l'Ida, tels sont les éléments de ce poëme, aussi mouvementé que les autres, mais moins fertile en images riches et belles.
Les côtés dramatiques de Lemercier se développent dans Vulcain; la figure charbonnée et rude de ce pauvre dieu est bien rendue. Plus de roses, plus de lèvres pâmées au bord des coupes, plus d'éclats de rire au détour des bois. A la place, un boiteux, un travailleur de nuit et de jour, un butor qui est marié et qui est jaloux,—une vraie nature d'homme enfin, au milieu de tous ces dieux goguenards et bellâtres. Disons, puisque l'occasion s'en présente, combien il excite notre pitié, ce Vulcain toujours occupé à plaider en adultère, mais non en séparation, et de qui se moque continuellement et si injustement une mythologie sans cœur. Il est la seule réelle passion dans ce ciel d'opéra, la seule colère touchante. Quand les autres s'occupent à manger de l'ambroisie ou s'amusent à faire battre des Troyens contre des Grecs, il pleure ou serre les poings. Et comme il est absurde dans ses vengeances! comme on sent le martyr jusque dans cette invention désespérée des filets! Nous le plaignons de tout notre cœur; et après Voltaire, qui s'en est moqué, ce nous est une satisfaction de voir l'auteur des Quatre Métamorphoses prendre au sérieux ce malheureux forgeron.
Pour début, une description des antres de Lemnos nous le montre tout noir de fumée et de cendre, gourmandant ses cyclopes, Bronte, Pyracmon, Stérope aux bras nerveux. Éole fait aller la forge avec son souffle. Le marteau retentit sur l'airain et sur l'or; des trépieds sont jetés pêle-mêle avec l'égide de la déesse de la guerre, où l'on voit gravées la Fuite, la Peur et la Gorgone. Les murs du palais déroulent en merveilleux lambris l'enfance difforme du dieu, sa chute violente dans l'Océan, et le fauteuil aux ressorts perfides qu'il fabriqua pour enchaîner les efforts de Junon.
Tandis qu'autour de l'âtre où le fer étincelle,
Des Calybes fumants il excite le zèle,
Il aperçoit un arc, un carquois, et des dards
Restés sur une enclume et sur la terre épars.
«Sont-ce là vos travaux, Cyclopes infidèles?
»Vous forgez à l'Amour ces flèches criminelles
»Dont ma perfide épouse, au mépris de sa foi,
»A trop souvent armé ses charmes contre moi!»
Il dit, et jette au loin les flèches détestées.
Le drame s'agite et ne demande qu'à ouvrir les ailes. Vulcain apprend les rendez-vous de Vénus et d'Adonis; il s'emporte, et cette fois jure de se venger effroyablement:
… Dépouillant et sa forme et ses traits,
Vulcain n'est plus un dieu, c'est l'horreur des forêts,
C'est un tigre! il s'apprête à dévorer sa proie.
Cet espoir fait briller, aux rayons de la joie,
L'opale de son œil farouche et flamboyant.
Ses flancs marqués de feux et son dos ondoyant,
Sa rage tout à coup muette ou rugissante,
Aux rochers du Liban vont porter l'épouvante.
Cette irruption de la passion dans les Quatre Métamorphoses fait merveille: le vers se durcit, l'image se rougit, le poëte des Atrides se révèle. Vulcain se rue à travers les amours bocagères de sa femme; il renverse Adonis, il le terrasse et le broie. On conçoit que la volupté n'a que faire ici; le poëme pourrait être cité en entier.
Après avoir dissipé les ombres sanglantes du drame, l'auteur termine par ce tableau délicieux:
Mais l'Orient s'allume, et déjà tu t'éveilles,
Aurore! Au pur éclat de tes couleurs vermeilles
Se dorent les vapeurs fuyant à tes regards.
Ta main a soulevé le voile des brouillards.
Des côteaux éclairés tu domines le faîte;
Et des lis sous les pieds, des roses sur la tête,
De perles rayonnante, humide encor de pleurs,
Tu t'avances; tes pas font éclore les fleurs.
Enflammez mes esprits d'un aimable délire,
Muses, et pardonnez aux crimes de ma lyre.
Ce pardon s'est fait attendre longtemps. Des contemporains se sont dressés sur les ergots de la morale. Le petit libraire Colnet, dans son mauvais et pédantesque volume, les Étrennes de l'Institut national, ou la Revue littéraire de l'an VII, a déploré vivement «cet écart d'un jeune homme qui a donné aux amateurs de la scène française les plus belles espérances.» A côté de cela, Colnet choisit et cite les morceaux les plus scabreux.—L'auteur anonyme du Tribunal d'Apollon (an VIII), mal informé, croyons-nous, a attribué la publication des Quatre Métamorphoses à la nécessité de vivre. «On ne vit pas de gloire, dit-il, on ne paye pas son loyer avec un récit de Théramène. Les repas se succèdent si rapidement, tandis qu'on élabore lentement une œuvre dramatique!» Le pamphlétaire se trompe: ce petit poëme a coûté plus de temps et de soins à Lemercier qu'une longue tragédie.
Un des bons recueils d'alors, aujourd'hui très-consulté, la Décade philosophique, littéraire et politique, trouva des paroles plus sensées dans son numéro du 20 germinal an VII: «C'est un tour de force qui, mettant à part toute considération morale, peut intéresser les littérateurs et tend à repoétiser notre langue, devenue trop timide.» Le fait est qu'on rencontre dans les Quatre Métamorphoses des tours de phrases qui, jugés comme extrêmement audacieux sous le Directoire, parce qu'ils étaient extraits trop brutalement du filon des mines grecque et latine, défrayent aujourd'hui le vocabulaire usuel de la réaction païenne.
Nous sommes un peu surpris que l'auteur des Feuilles d'automne, qui occupe à l'Académie le fauteuil de Lemercier, n'ait pas appuyé davantage, dans son discours de réception, sur ce côté très-intéressant des mérites de son prédécesseur.