IV
On se compta; on était six, six hommes, pas davantage. Encore ne fallait-il pas faire entrer en ligne de compte un photographe qui s’était trouvé mal dès les radis.
—Eh bien, six! s’écria Berhard; on dira plus tard les six, comme on disait les dix à Venise, les cent vingt-trois à Mazagran!... Messieurs, messieurs, mon crâne se fendille; une idée brise mon masque étroit... Laissons ces lâches représentants d’une époque atrophiée se coucher dans leur linceul provisoire d’acajou! Nous, derniers rejetons des grandes races, sachons demeurer debout!
—Debout? balbutia Idoménée, oh!
—Est-ce absolument indispensable? interrogea Célestin.
Berhard poursuivit, avec une éloquence qu’il ne s’était pas connue jusqu’alors, et qui aurait bien étonné les sculpteurs ses confrères:
—Il nous reste des victuailles pour plusieurs jours, le bœuf fumé est en nombre, la réserve du Cliquot n’a pas donné. Messieurs, messieurs, j’ai une proposition à vous faire: enterrons-nous sous les débris de cette civilisation vermoulue; ne sortons plus d’ici; faisons chacun notre testament en faveur du dernier survivant...
—Qu’est-ce qu’il dit? demanda Émile à Célestin.
—Survivant.
—Jetons la clef de cette salle dans le torrent qui coule au bas de cette fenêtre, reprit Berhard.
—Pas de torrent, dit Idoménée.
—Tu crois?
Berhard courut à la porte, la ferma à double tour, et envoya la clef à travers les carreaux de l’atelier.
—Eh! s’écria Idoménée secoué par le bruit, je ne t’ai jamais vu comme cela. Au moins, ne casse rien.
—A présent, plus de salut! dit Berhard, la fuite est impossible. Testons!
—Testons, soit, répondit le poëte Armand; mais je ne possède rien, que puis-je léguer?
—Ta pauvreté... à la société moderne!
—Très-joli, mâchonna Célestin, très-joli et très-profond!
—Où sont les plumes? demanda Berhard.
—Ne peut-on tester avec un pinceau? objecta Idoménée.
—Moi, j’exige un notaire, dit Émile; je ne crois à rien de légal sans un officier public; et encore, je veux qu’il apporte ses panonceaux.
—Émile a raison, appuya le poëte.
—Voyons, ne perdons pas de temps à ergoter, messieurs, dit Berhard, qui était parvenu à mettre la main sur une feuille de papier et sur un crayon. Avez-vous assez de confiance en moi pour me charger de la rédaction de cet acte suprême?
—Certes!
Berhard trempa gravement son crayon dans un pâté, et traça ce qui suit: