PREMIÈRE PARTIE.
Le théâtre représente un café, à Paris. Les quatre personnages ci-dessus y sont groupés autour d’un bol de punch, après un dîner excellent. Les têtes sont un peu échauffées.
CAZENAVE. Comment! vous ne connaissez pas Toulouse?
MOI. Non, monsieur, à mon grand regret.
CAZENAVE. Est-ce possible!—Dis donc, Roucoumille; monsieur n’a jamais vu Toulouse.
ROUCOUMILLE. Oh!!!
CAZENAVE. Il faut absolument que vous nous fassiez l’honneur de venir y passer quelque temps.
ROUCOUMILLE. Vous ne pouvez pas vous en dispenser.
DIOMÈDE. Vous n’avez pas le droit de vivre sans connaître Toulouse.—Garçon! un autre bol de punch!
CAZENAVE. Nous serons heureux de vous y offrir une hospitalité qui ne soit pas trop indigne de vous.
MOI. Merci, messieurs, merci...
CAZENAVE. Nous ne sommes que de petites gens auprès de vous autres Parisiens, mais enfin, quand nous voulons nous mêler de faire les choses... N’est-ce pas, Roucoumille?
ROUCOUMILLE. Fiez-vous à Cazenave: il sait traiter son monde.
MOI. Je suis aussi touché qu’embarrassé de ces témoignages de cordialité.
DIOMÈDE. Eh bien, vous seriez bien bon d’y mettre des façons; on voit bien que vous ne nous connaissez pas.—A votre santé!
MOI. A la vôtre, monsieur. (On choque les verres, et l’on boit.)
CAZENAVE. Voyons, quand venez-vous à Toulouse?
ROUCOUMILLE. Oui, quand partez-vous? dites-nous ça.
MOI. Mais... je ne sais pas... aussitôt que je le pourrai.
ROUCOUMILLE. Pourquoi pas tout de suite?
CAZENAVE. C’est justement la saison des bécassines.
MOI. Cela m’est impossible en ce moment.
DIOMÈDE. Allons, faites un sacrifice. Que diable! vous n’êtes pas tellement retenu à Paris!
MOI. Mais si, je vous assure. Tout ce que je peux vous promettre, pour répondre à vos charmantes instances...
CAZENAVE. Ah!
DIOMÈDE. Écoutons!
MOI. C’est d’aller à Toulouse le printemps prochain.
ROUCOUMILLE, d’un ton désappointé. Dans six mois!
CAZENAVE. Au moins, est-ce une affaire bien entendue?
DIOMÈDE, sur un air de basse. Bien convenue?
MOI. Oh! j’y engage ma parole.
ROUCOUMILLE. A la bonne heure! Vous verrez une ville comme vous n’en avez jamais vue.
DIOMÈDE. Ce n’est pas Paris... c’est autre chose.
CAZENAVE. Je me charge de vous montrer toutes nos curiosités; et nous n’en manquons pas!
DIOMÈDE. Moi, les monuments ne sont pas mon fort, mais je vous ferai manger d’un poisson unique au monde, et boire d’un certain vin... Dis donc, Roucoumille, le vin de l’avocat!
ROUCOUMILLE. Ah! oui! le vin de l’avocat!
CAZENAVE. Oh! le vin de l’avocat!
DIOMÈDE. Il faudra le mener aussi chez le père Morel, un restaurant de Clémence Isaure. C’est là qu’on fait de bons repas.
CAZENAVE. Nous lui ferons faire la connaissance de Constantin.
ROUCOUMILLE. C’est une idée!
CAZENAVE. Vous verrez un bon garçon, sans pose, tout franc, tout rond... pas bête cependant.
DIOMÈDE. Qui, bête? Constantin! Je crois bien qu’il n’est pas bête!
ROUCOUMILLE. Un peu braque, par exemple. Il arrivera chez vous sans chapeau, ou avec un soulier d’une façon et l’autre de l’autre.
DIOMÈDE. Je vous présenterai à notre cercle. Le président sera heureux de vous accueillir.
MOI. En vérité, messieurs, vous me comblez.
ROUCOUMILLE. Êtes-vous amateur d’opéra?
MOI. Jusqu’au délire!
ROUCOUMILLE. Nous avons une troupe comme il n’y en a pas deux. Le ténor est un peu faible; mais la basse... c’est ça.
DIOMÈDE. Nous n’aimons que les basses, à Toulouse.
CAZENAVE. Vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer, je vous en réponds.
MOI. J’en suis convaincu.
DIOMÈDE. Et les femmes, donc! Vous nous en direz des nouvelles. Quels yeux! quels cheveux! Et comme c’est établi!—Hein! les femmes, Cazenave?
CAZENAVE. Oui, Clara, la maîtresse à Peyrolle.
ROUCOUMILLE. Et Clotilde, celle au commandant!
DIOMÈDE. Laisse donc! ta Clotilde a quatre dents fausses.
CAZENAVE. Pour une belle femme, parlez-moi de Mariette, qui tient un magasin de modes! Je veux que nous organisions une partie avec elle...
MOI. Messieurs, messieurs, je suis marié!
CAZENAVE. Bah! bah! une fois à Toulouse vous nous appartenez. Nous sommes une petite bande de lurons; nous avons un commissaire de police dans notre manche...—Mais vous ne pourrez rien voir en huit jours. Il faut nous rester un mois.
ROUCOUMILLE. Deux mois!
DIOMÈDE. Tout l’été!
MOI. Je le voudrais de tout mon cœur, mais...
CAZENAVE. Mais quoi? Est-ce que vous ne vous reposez point quelquefois? Est-ce que vous ne prenez jamais de vacances?
MOI. Si fait; je tâcherai...
CAZENAVE. Ah ça! pas de bêtise! Vous savez que vous descendez chez moi, et que vous y demeurerez tout le temps de votre séjour.
MOI. Oh! pour cela, je ne peux accepter.
CAZENAVE. Ce serait me faire un véritable affront, à moi et à mes amis, que d’aller à l’hôtel.
ROUCOUMILLE. Certainement.
DIOMÈDE. D’abord, il n’y en a pas un de passable à Toulouse.
CAZENAVE. Je vous installerai dans une jolie petite chambre, au deuxième étage. Il y a une très-belle vue. Vous serez là entièrement chez vous; vous pourrez sortir et rentrer quand vous voudrez; personne ne vous dérangera.
MOI, ébranlé. Mais c’est moi qui vous dérangerai.
CAZENAVE. Cessez. Je vous attends du premier au quinze mai.
MOI. Eh bien, vous l’emportez, mon cher monsieur, mon cher...
CAZENAVE. Appelez-moi Cazenave tout court, vous me ferez plaisir.
MOI. Oui, mon cher Cazenave, je cède à tant d’urbanité; j’irai à Toulouse, et je descendrai chez vous.—Messieurs, soyez témoins de l’engagement solennel que j’en prends; j’ai éprouvé trop de plaisir dans votre compagnie pour ne pas désirer de me retrouver avec vous le plus tôt possible.—A votre santé encore, messieurs, et au revoir à Toulouse!
TOUS LES QUATRE, unissant leurs verres, comme dans une fin d’acte. A Toulouse!