SCÈNE II

Il est cinq heures et demie de l’après-midi. Le théâtre représente la chambre de Georges dans un hôtel garni de deuxième ordre. Adèle, jeune blanchisseuse des environs, s’y trouve seule en ce moment.

GEORGES, entrant, tout essoufflé. Je te jure qu’il n’y a pas de ma faute, mon Adèle! Ouf!

SON ADÈLE. Merci! je te retiens, toi. Une heure de retard! Que dira ma maîtresse de magasin!

GEORGES. Si tu savais que de courses j’ai faites! J’en suis esquinté.

SON ADÈLE. Avec cette toilette de notaire et ces souliers de bal? Tiens, regarde-moi, tiens, tiens! (Elle hausse les épaules.)

GEORGES. J’ai été à l’enterrement d’un de mes amis.

SON ADÈLE, chantonnant. Trou la trou, trou la trou... Si tu avais été à l’enterrement, tu sentirais le vin.—Approche ta tête, s’il vous plaît.—Et ton mouchoir? Pouah! Monsieur se met du musc à présent, comme les vieilles femmes.

GEORGES, à part. Le parfum préféré d’Herminie! Profanation!

SON ADÈLE. Tu sais bien pourtant que je t’ai défendu de te servir d’autre chose que du Bully.

GEORGES. C’est vrai; je ne le ferai plus; pardonne-moi, ma petite Adèle.

SON ADÈLE. Non; tu n’es pas gentil; tu me traites comme la première venue.—Vois, nous sommes au commencement de l’hiver, et tu n’as pas encore retiré mon manteau de chez la mère Trudaine.

GEORGES. Eh bien, et moi, ai-je retiré ma montre?—Voyons, viens m’embrasser, mon loulou. (Il lui prend les mains, et cherche à l’attirer sur ses genoux.)

SON ADÈLE. Aïe! tu me fais mal... Qu’est-ce qui me blesse donc?... Tiens, tu as une nouvelle bague!

GEORGES, à part. Pincé!

SON ADÈLE. Mais c’est un brillant!

GEORGES. Allons donc! une modeste pierre...

SON ADÈLE. Attends que je l’essaie... Elle me va comme si on m’avait pris mesure. Merci, Georges!

GEORGES. Pas de bêtises! Rends ça tout de suite.

SON ADÈLE. Eh bien, quoi? Du strass, tu peux bien m’en faire cadeau. Ne dirait-on pas?

GEORGES. C’est la bague de ma mère!

SON ADÈLE. Connu! Pourquoi ta mère ne la porte-t-elle pas, sa bague?

GEORGES. Elle me l’a confiée pendant vingt-quatre heures pour y faire graver...

SON ADÈLE. Son chiffre; encore connu!—Je sais un graveur qui ne te prendra pas cher. Adieu; il faut que je rentre au magasin.

GEORGES. Veux-tu bien me rendre cette bague?

SON ADÈLE. Madame doit être dans tous ses états. Je suis aussi sûre d’attraper un savon que deux et deux font quatre... Ce sera ta faute. (Elle arrange ses cheveux devant un miroir.)

GEORGES. Mon petit chat, sois raisonnable; tu ne veux pas que je me fâche?

SON ADÈLE. Si; je voudrais voir ça. (Elle se dirige vers la porte.)

GEORGES, lui barrant le passage. Adèle... Une fois, deux fois!... de bonne volonté!

SON ADÈLE. Non! (Elle court à travers la chambre.) Tu me casseras plutôt le doigt... Aïe!... je vais crier... Georges! Eh bien, je te la reporterai demain... bien sûr!

GEORGES. Bien sûr?

SON ADÈLE. Mais lâche-moi! Oh! le monstre! j’ai le poignet tout bleu. (Elle gagne la porte.) C’est égal, ta bague a fait mon caprice! (Elle se sauve.)

GEORGES, la poursuivant. Adèle!

SON ADÈLE, dans l’escalier. Écris ton linge; je l’enverrai chercher.

GEORGES, seul. Après tout, tant pis pour la Monbazon! Je trouverai une excuse.