V

L’ami des acteurs a employé plusieurs années pour arriver du café Achille, cette ombre, au café des Variétés, cette splendeur,—en passant par le café de la Gaîté, par le café du Cirque, par tous les cafés dramatiques, sans compter les caboulots.

Aujourd’hui, il est arrivé.

Ce que cela lui a coûté de canettes, je ne dirai pas que lui seul le sait; mais il y aurait de quoi mettre à flots trente galiotes avec leur équipage hollandais.

Il est arrivé! c’est-à-dire il connaît tous les acteurs, une armée! depuis les généraux jusqu’aux simples soldats, et les tambours, et les cantinières; il a barre sur eux, il a le droit de les apostropher dans la rue, de leur taper sur le ventre, de les arrêter par un bouton d’habit, de leur demander des billets de faveur, de leur donner des conseils, de faire leur partie de domino!

Les connaissant, il a pris insensiblement leurs manières, leurs habitudes, leur costume; il est rasé de bleu; il boit l’absinthe à trois heures, il dîne à quatre.

Il leur a emprunté leur langage, en l’outrant et en l’employant à contre-sens.

Il appelle mademoiselle Boisgontier la Bois-bois.

Il trouve à Gourdin du galoubet (une bonne voix).

Il déplore qu’on n’ait donné à Omer qu’un rôle de cent cinquante (lignes).

Il dit d’une pièce ennuyeuse qu’elle est crevante.

Il déclare que Deshayes est un bénisseur;

Et que Montdidier colle des affiches, c’est-à-dire qu’il joue, les mains étendues[3].

[3] L’ami des acteurs aura beau faire avec son demi-argot, il n’approchera jamais de la puissance d’expression des deux titis que j’ai entendus l’année dernière.

Ils sortaient du Théâtre-Français, où l’on venait de jouer le Verre d’eau et la Joie fait peur.

Un de leurs camarades les accoste et leur demande ce qu’ils ont vu.

Le Glacis de lance et la Rigolade f... le taf, répondent-ils.

(Note de l’auteur.)

Ses façons de complimenter n’appartiennent à aucun vocabulaire et sont pleines de contorsions:

—Non, vois-tu, tu m’as fait plaisir... Non, ça y est, c’est complet... Non, tu crois peut-être que je blague... Non, parole d’honneur! tu ne sais pas tout le bien... Non, mais tu es d’un nature...