V

Corfou, mon camarade; Corfou, mon ancien compagnon d’entre onze heures et minuit, si tu viens à lire ces quelques lignes,—où que tu sois, en Californie, chez les Turcs, ou dans un riant village de la basse Bourgogne, ton pays natal, je crois; écris-moi, mon cher Corfou. Dis-moi que tu es toujours le même, que tu as encore ta verve d’autrefois, que tu es plus que jamais une nature en dehors.—Ah! quelle peine et quelle déception pour moi, si, comme tant d’autres de mes amis, tu allais me répondre que les temps sont changés, et que tu en as fini résolument avec le passé, et que d’autres idées te sont venues, et que des projets nouveaux ont germé dans ta tête!—car voilà leur refrain aux jeunes gens d’hier et d’avant-hier, à nos connaissances vieillies du quartier Latin. L’esprit de suite et de gaieté leur a manqué absolument. Si, par malheur, il en est advenu ainsi de toi, mon bon Corfou, si tu es actuellement un homme sérieux,—alors ne me réponds pas, fais le muet et le mort. Tu m’obligeras, vrai. Je ne tiens pas à connaître un autre Corfou que celui que j’ai connu; je ne veux pas défaire le roman de ma jeunesse, si complet comme cela, et où s’encadre si bien ta tête résolue et joyeuse.


L’ŒIL,
LA DENT ET LE CHEVEU