I.

Au gai roman de ma jeunesse

J'ai fait une corne ce soir.

Je te ferme, le temps est noir,

Petit livre si plein d'ivresse.

Adieu chansons, tout est fini,

Faisons place à la politique.

Cette seconde République

Pour ses rêveurs n'a pas un nid.

Nos récits étaient des sornettes.

L'heure est venue où les poëtes

Ne seront pas plus regardés

Que bretteurs ou pipeurs de dés.

Le monde, saturé de fables,

Délaisse petit à petit

Les pages où ces pauvres diables

Mettaient leur cœur et leur esprit.

Maigres comme des télégraphes,

Sous les balcons errants et las,

On vide sur eux des—carafes.—

Comme aux amoureux, dans Gil Blas

Où chercher maintenant fortune?

L'Icarie est bien loin de nous;

Et puis, d'ailleurs, s'il en est une,

Elle est pour les planteurs de choux.

Que le ciel ne m'a-t-il fait naître

Comme ce bourgeois gras et blond,

Si bien mis, et si content d'être,

Qu'il n'en demande pas plus long?

Qu'ai-je fait à la Providence

Pour n'être pas tout simplement

Homme de peine et de silence,

Pêcheur breton, meunier normand?

Officier de cavalerie

Jouant au billard chaque soir

Et faisant une cour fleurie

Aux demoiselles de comptoir?

Surnuméraire à la marine,

Ayant de l'ordre et du crédit,

Avec des manches en lustrine

Pour ne point gâter mon habit?

Ou boutiquier dans ma boutique,

Marié, bête, matinal,

Attendant venir la pratique

En lisant le National?