IV.

Vivre, eh Dieu! la pauvre merveille!

Morne chanson, morne refrain!

Ce que nous avons fait la veille,

Nous le ferons le lendemain:

Nous arpenterons sans mystère

Toujours les mêmes boulevards,

Et la même Cité Bergère,

Avec le même pont des Arts.

Combattant la même paresse,

Le matin nous retrouvera;

Et, le soir, la même maîtresse

Sur sa gorge nous vieillira.

Nos cœurs, tristes petites bêtes,

Ne battront qu'une ou deux fois l'an;

Et, dans quinze ans, nos pauvres têtes…

Mais où sont les neiges d'antan?

Car, grâce au public insensible,

Pour nous, vainement révoltés,

La lutte se fait impossible

Avec les faiseurs effrontés.

Et lorsque ainsi l'on nous dispute

La renommée avec le pain,

On s'étonne que dans la lutte

Notre accent devienne hautain.

Que pour tant de stupides œuvres

Nous n'ayons égard ni bon ton,

Et que pour la chasse aux couleuvres

Il nous suffise d'un bâton.

Ah! race de marchands du Temple,

Mais du Temple infect de Paris,

Qu'un de vous sans rougir contemple

Notre légion d'appauvris:

Nos poëmes qui trop tard règnent

Veulent un rude enfantement,

Car nos flancs sont des flancs qui saignent.

Toute ode suppose un tourment.

Eh bien! donc, tombons sans murmure,

Tombons comme des orgueilleux!

La conscience, c'est l'armure

Des poëtes, ces derniers preux!