AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR

DES OBSERVATIONS ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES
JOINTS À CETTE ÉDITION.

Depuis long-temps on sentait la nécessité d'une édition critique des œuvres historiques de Rollin. Il est en effet reconnu que Rollin n'a point également soigné toutes les parties du grand ensemble d'histoire dont il a fait présent à la France. Ne pouvant examiner avec assez d'attention le sens de certains passages difficiles qui auraient exigé un examen approfondi, il a dû s'en rapporter quelquefois à des versions inexactes. Le temps lui a manqué pour remonter toujours à la source des faits: et souvent il a incorporé dans son ouvrage les résultats des travaux de ses prédécesseurs, sans les soumettre à l'épreuve d'un nouvel examen: c'est ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une candeur admirables.

On ne saurait donc être surpris de ce que ses ouvrages historiques renferment quelques erreurs de détail, dont une critique malveillante s'est servie pour tâcher de décréditer ces ouvrages. Dans le siècle dernier, Rollin a été violemment attaqué par des pédants jaloux du succès de son Histoire ancienne, ou par des hommes qui ne lui pardonnaient point d'avoir composé un livre d'histoire dicté par l'amour de la religion. Les critiques pointilleuses et mesquines d'un abbé Bellanger, qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un mot de grec; les sarcasmes de Voltaire, répétés par mille échos, ont contribué à répandre l'opinion, nous dirons le préjugé, que l'Histoire ancienne et l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, et sont remplies d'erreurs de tout genre, de réflexions niaises et puériles, de contes rassemblés sans critique. Ils n'ont pu réussir à en faire abandonner la lecture; mais ils en ont diminué l'autorité et le poids, en exagérant le nombre des fautes qui peuvent s'y trouver.

Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre à ces ouvrages une grande partie de l'autorité qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever dans l'opinion des juges éclairés; de ramener les lecteurs prévenus, ou qui manquent du loisir nécessaire pour examiner les faits par eux-mêmes; c'était de réduire à leur juste valeur les critiques dont les écrits de Rollin ont été l'objet, en publiant pour la première fois une édition qui offrît, sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications et les éclaircissements nécessaires.

Le traducteur [1] italien de l'Histoire ancienne avait déjà essayé de suppléer à quelques défauts qu'il avait cru remarquer dans cette histoire; mais nous n'approuvons nullement la méthode qu'il a suivie, d'insérer une multitude d'additions dans le texte même: à l'inconvénient d'être diffuses et fort insignifiantes, ces additions joignent celui de dénaturer l'ouvrage original.

[Note 1: ][ (retour) ] Storia Antica di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.

Notre méthode est entièrement différente. En premier lieu, nous conservons absolument intact le texte original, pour lequel nous avons suivi l'édition in-4°, imprimée sous les yeux de l'auteur; toutes les citations, les notes, ont été textuellement reproduites; nous ne nous sommes permis de changements que pour corriger les nombreuses inexactitudes qui s'étaient glissées dans l'orthographe de certains noms propres, dans l'indication des auteurs cités; ou les fautes qui défiguraient plusieurs citations de textes grecs et latins.

Nos observations sont rejetées au bas des pages, et se trouvent ainsi entièrement séparées du texte. Il y avait, dans cette méthode même, un écueil à redouter; c'était de multiplier ou d'étendre les notes et les observations, au point de faire réellement un ouvrage à côté de celui de Rollin, et de surcharger le sien d'un appareil scientifique tout-à-fait déplacé, qui eût brisé continuellement la narration, et en eût détruit l'intérêt. Nous croyons avoir évité cet écueil, en nous renfermant dans les limites indiquées par la nature même de l'ouvrage. Nos observations, bornées à ce qu'il y a d'essentiel, sont de deux espèces: les unes ont pour objet de rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; les autres contiennent, soit l'indication d'une particularité négligée par l'historien, mais nécessaire pour la connaissance parfaite du trait historique qu'il rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut avoir de douter des faits qu'il a présentés comme certains, ou de croire à quelques autres qu'il a donnés comme douteux. Ces notes sont en général fort courtes et précises: quelques-unes, en petit nombre, ont plus d'étendue; mais l'importance ou l'intérêt du sujet rendait nécessaires de plus grands développements.

Il est presque inutile d'avertir que nos observations ne portent que sur des faits matériels, jamais sur des opinions: les digressions de l'auteur, ses réflexions, sa manière de voir et de juger les choses, de saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire sacrée, constituent son caractère particulier, pour ainsi dire sa physionomie; et nous en avons scrupuleusement respecté les traits. Sans doute, il nous eût été facile de mettre quelquefois notre opinion en regard de celle de l'auteur; mais quelle eût été la plus vraie des deux?

Nous nous sommes également interdit des discussions générales sur la chronologie de l'ancienne Égypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a sur-tout évité toute discussion approfondie sur ce sujet; il s'est contenté de suivre principalement Ussérius et Fréret: il a le soin d'en prévenir ses lecteurs. Que les systèmes de ces hommes habiles prêtent à quelques difficultés, c'est ce dont nous ne faisons nul doute: il faudrait de longues discussions pour les faire ressortir, et sur-tout pour les lever; et, quand on y parviendrait, serait-on sûr de ne les avoir point remplacées par d'autres difficultés plus grandes encore? En de telles matières, où l'on voit autant d'opinions différentes qu'il y a de gens qui s'en occupent, le difficile n'est pas de faire un système, c'est d'en faire un plus probable de tous points que celui qu'on a la prétention de détruire. Nous nous sommes donc contentés de donner quelques observations de détail.

Nous en dirons autant des notions géographiques par lesquelles Rollin a commencé l'histoire de chaque pays: ces notions sont toujours incomplètes, mais évidemment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage; il le pouvait sans peine. Nous nous sommes donc bornés à quelques notes sur ce qui pouvait s'y trouver d'inexact, sans insister davantage; d'autant plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre de géographie qui ne renferme plus de détails sur ce sujet.

Un article important, et qui avait besoin de rectifications continuelles, est celui de l'évaluation des mesures et des monnaies anciennes: les recherches qu'on a faites depuis Rollin ont modifié sensiblement celle qu'il avait adoptée. Pour les mesures itinéraires, nous nous sommes servis des travaux les plus récents. L'évaluation des monnaies grecques et romaines a été établie sur les bases dont nous avons démontré la certitude dans un ouvrage spécial [2]. A la fin de l'histoire romaine, nous placerons un exposé des principes sur lesquels reposent ces diverses évaluations, et des tableaux dressés d'après ces principes.

[Note 2: ][ (retour) ] Considérations générales sur l'évaluation des monnaies grecques et romaines et sur la valeur de l'or et de l'argent avant la découverte de l'Amérique, chez F. Didot.

Toutes les notes qui nous appartiennent sont suivies de la lettre--L.

Quand il nous arrive de compléter une note de l'auteur, par une addition qui nous paraît nécessaire, cette addition est précédée des deux traits ==, et suivie de la même lettre--L.

Quelquefois, nous avons jugé à propos de mettre en marge une citation qui avait échappé à l'auteur; ou l'indication du livre et de la page, quand il ne l'a point mise: ces additions marginales sont renfermées entre crochets [].

Nous ferons quelques modifications et additions à l'atlas de d'Anville qu'on joint ordinairement aux œuvres de Rollin: elles seront spécifiées dans un avertissement particulier qui sera mis en tête de cet atlas.

L.

Paris, 20 décembre 1820.