PREMIÈRE PARTIE.

Lorsqu'après la chute de l'empire d'Occident cette belle partie de l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait aux Romains, les écrits des anciens y conservèrent le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce germe resta long-temps stérile. Des institutions barbares opposaient une barrière aux progrès de l'esprit humain; les peuples n'existaient que pour la servitude, les grands n'existaient que pour les combats; l'instruction était renfermée dans les cloîtres, et plusieurs siècles dûrent s'écouler avant qu'elle pût se répandre dans les rangs de la société. Mais lorsqu'enfin le temps eut amené dans l'ordre politique une révolution salutaire, les études commencèrent à refleurir: c'est alors qu'un établissement dont l'origine se perd dans la nuit des âges, l'Université, exerça sur l'enseignement une utile influence. L'éducation, auparavant livrée au hasard, prit dans son sein une forme régulière: son indépendance jeta quelques idées de liberté parmi les générations naissantes; les traditions de l'antiquité hâtèrent, en se propageant, le retour des lumières; et la raison humaine s'affranchit par degrés des liens qui l'avaient tenue si long-temps captive.

Nourri dans cette école célèbre, Rollin avait puisé dans les leçons des Gerson, des Hersan, les saines doctrines de l'enseignement, et cet amour de l'antiquité, qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme dans les arts. Héritier de leurs fonctions, il l'avait été de leurs succès: des réformes salutaires, de sages innovations, avaient marqué sa carrière. Une disgrâce vient arrêter le cours de ses travaux: l'homme de paix renonce sans murmure, et non sans regrets peut-être, à l'emploi de faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: il lègue à l'enseignement public les fruits de sa longue expérience; il éclaire comme écrivain ceux qu'il ne lui est plus permis de guider comme instituteur.

Rollin, dans le Traité des Études, n'a point prétendu, ainsi qu'un philosophe célèbre, refaire l'éducation sur de nouvelles bases; il n'a voulu que rassembler des traditions consacrées par l'usage. Toutefois, s'il n'a point cette audacieuse indépendance de l'auteur d'Émile, qui remonte par la pensée à la source de nos institutions pour leur imprimer, du haut de son génie, une direction nouvelle, il s'éloigne également de cette superstition du passé, qui subroge l'usage aux droits de la raison, et compte les années au lieu de peser les avantages. Rousseau, dans sa marche hardie, a poussé plus avant l'investigation des principes; mais, dominé par une imagination impérieuse, il a quelquefois abusé de la vérité. Rollin, plus circonspect, s'arrête avant le but plutôt que de s'exposer à le franchir; mais, s'il se borne à cultiver des vérités connues, il sait les rendre fécondes. Il n'appelle point les réformes, mais il les accepte des mains de l'expérience. Un autre écrivain, qui souvent a servi de guide à l'auteur du Traité des Études; qui, en voulant former l'orateur, s'occupe d'abord à former l'homme de bien, et conduit son élève à l'éloquence par la vertu, Quintilien, interdit aux soins paternels l'ouvrage de l'éducation. Il veut développer par l'émulation nos facultés naissantes, et paraît craindre qu'amollis par les douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son ressort et le corps sa vigueur. Peut-être, en prononçant cette exclusion rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez rendu justice à cette éducation qui ne sépare point ceux qu'unit la nature; qui permet de chercher la convenance la plus parfaite entre les moyens de l'élève et le caractère de l'institution, et rassemble sur une tête chérie une vigilance et des soins qui, en se disséminant, sont quelquefois en danger de se ralentir: peut-être, en voulant transporter de l'ordre politique dans l'ordre moral le mobile puissant, mais délicat, de l'émulation, n'a-t-il pas assez considéré le danger d'éveiller les passions avant d'avoir affermi la raison qui doit les réprimer. Quoi qu'il en soit, je sais gré à Rollin de s'être montré moins sévère; d'avoir permis à la tendresse du père de seconder quelquefois le zèle de l'instituteur; et sur-tout d'avoir respecté ces liens d'affection mutuelle, qui, formés au sein de la famille par l'habitude et l'intimité, préparent à l'ordre social la garantie des vertus domestiques.

Mais, si l'éducation peut varier dans sa forme, son objet est invariable. Éclairer l'esprit par la science, la raison par la morale, l'ame par la religion, tels sont les soins que Rollin lui impose: c'est à la vertu de consacrer le savoir; c'est à la piété de consacrer la vertu.

Avant que les écrivains du siècle de Louis XIV eussent fixé la langue française, l'enseignement dut chercher dans les langues anciennes des formes régulières et des modèles pour l'éloquence. Depuis, lorsque la France, grace au génie des Pascal, des Fénélon, des Racine, fut devenue à son tour une terre classique; l'usage, qui devrait être l'expression de la raison universelle, et qui n'est souvent que celle des erreurs dominantes, continua de bannir de nos écoles une langue que leurs écrits venaient d'illustrer. Rollin la rétablit dans ses droits: il en développe les avantages; et s'il ne l'égale point à celles de l'antiquité pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde une précision, une clarté que l'antiquité n'avait point connue. Bientôt il nous transporte par l'étude loin de la terre natale; il veut agrandir notre intelligence en nous faisant connaître d'autres hommes, d'autres mœurs, d'autres sociétés. C'est alors qu'il nous conduit sur les rivages de la Grèce, et qu'il étale à nos regards les beautés de cette langue, dépositaire des plus nobles créations de l'esprit humain, et qui fut la langue du génie, parce qu'elle fut celle de la liberté. De là il nous ramène vers l'ancienne Rome, et nous découvre la commune origine de nos modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois la souveraine du monde, aujourd'hui le lien des peuples civilisés: elle ne transmet plus les décrets des vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les paisibles conquêtes de la science, et cette gloire est assez belle encore.

Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication entre les hommes, devint un art, lorsque ces communications, en se multipliant, eurent étendu son usage et varié ses ressources. L'éloquence lui confia les vérités de la morale, les souvenirs de l'histoire, les découvertes de la science, les destinées des hommes et des peuples: la poésie l'arrondit en mètres harmonieux, l'orna de brillantes images. Fille de la religion et des passions peut-être, la poésie peut se vanter d'une ancienne origine et nous offre les premiers monuments que le génie de la parole ait élevés chez les nations. A travers l'immensité des âges, elle nous apparaît sous la majestueuse figure d'Homère, d'Homère qui, pareil aux dieux qu'il a chantés, semble avoir en partage une éternelle jeunesse. A sa suite, se présente l'antiquité tout entière, avec ce cortége de beautés naïves que faisait éclore, sous un ciel riant, l'influence d'une société vierge encore. Combien l'on aime à retrouver, dans ces tableaux des vieux âges, l'empreinte de la nature, presque effacée de nos sociétés modernes! Placés plus près de cette nature, principe éternel de tous les arts, les anciens purent saisir ses premiers traits, la peindre dans sa pureté native, et leur goût, en la retraçant, sut l'embellir encore. C'est elle que Rollin chérit dans leurs ouvrages; c'est elle qui en relève le prix aux yeux de l'homme simple et sensible: s'il ne retrouve plus le modèle, il est encore touché de l'image. En vain, dès le siècle de Louis XIV, la médiocrité, toujours impuissante et toujours téméraire, osa secouer le joug d'une légitime admiration: le génie moderne resta fidèle au génie de l'antiquité, et les Despréaux, les Racine, ne rougirent point de s'avouer les disciples de ceux dont peut-être ils avaient droit de se déclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis réformateurs ont voulu fonder en poésie une religion nouvelle, ils ont tenté de nous éblouir par le prestige de quelques beautés originales recueillies dans la littérature informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu ébranler les autels de l'antiquité. Ils ont indiqué à nos écrivains une source où l'imagination puisera quelquefois des couleurs; mais le goût ira toujours chercher ses modèles parmi ces hommes des siècles éloignés, qui furent nos premiers maîtres, et qu'il faudra toujours imiter, parce qu'ils n'ont imité que la nature.

Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point l'adorateur de leurs défauts: il sait voir des taches dans leurs écrits: les anciens n'étaient-ils pas des hommes? mais ses principes, ses remarques, son style même, révèlent encore en lui le sentiment profond, le sûr discernement de leurs beautés. Ce même discernement ne brille pas moins dans les jugements qu'il porte sur ses contemporains; et ce n'est pas son moindre titre de gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de Bossuet.

Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette fille de la liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents la tribune de Rome et d'Athènes. Parmi nous, lorsque la liberté, encore écartée du corps politique, s'était réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire évangélique lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva, dans le caractère sacré que la religion imprime à ses ministres, cette indépendance que les Cicéron et les Démosthène avaient trouvée dans les institutions de leur patrie. Mais la tribune aux harangues resta fermée pour elle, et, dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on cherche en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle de la patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si noble sujet des inspirations dignes d'un si noble théâtre. Un tel oubli, qui accuse les institutions contemporaines, ne serait plus possible aujourd'hui. Français, une gloire nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos Massillon ont illustré par les triomphes du génie leur auguste ministère: à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale, et ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples libres, après le culte de la Divinité, il est encore une religion, celle de la Patrie.

En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de l'éloquence, Rollin n'oublie pas des études plus austères, mais non moins utiles. Puisque l'éducation ne peut embrasser le cercle entier des connaissances humaines, forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à celle qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire; l'histoire, cette perpétuelle allégorie qui, sous les traits du passé, nous montre le présent et l'avenir. Il jette en passant un regard sur la fable, dont les riants mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce luxe indigent de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir; il ne veut point fatiguer l'esprit d'une instruction stérile, et c'est au profit de la raison qu'il cultive le savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner des trésors dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. Le savoir n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche de la vertu, ou qu'un instrument dont elle doit diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et de l'humanité. Comptables envers la société, comme envers la nature, de l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en régler le cours, et de nous faire aimer le bien en nous facilitant les moyens de l'accomplir. Des études que Rollin nous prescrit, la première est celle de nos devoirs. En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour éclairant l'exemple par le précepte, autorisant le précepte par l'exemple, il appelle au secours de la morale l'expérience des siècles passés. Les fastes de l'antiquité sont pour lui un répertoire inépuisable de salutaires instructions: c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat l'avarice; avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour de la patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations, il examine la vertu dans son alliance avec le pouvoir, préparant le bonheur des hommes et la prospérité des états. Il ne sépare point la politique de la justice: comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la morale à la science du gouvernement, et peut-être ce vœu de la vertu est-il aussi un conseil de la sagesse.

Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, que j'aimerais à rappeler ces pages éloquentes de raison et de bonté, où le vertueux recteur, en exposant les devoirs des hommes qui président à l'instruction publique, fait, sans y songer, sa propre histoire, et se peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus beau traité de morale que ces instructions où respire une si tendre sollicitude, une onction si pénétrante, une si touchante modestie, un respect si vrai pour les mœurs, pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est facile encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux hommes, il me semble que ce serait là son langage.

C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, et c'est par la philosophie qu'il veut nous y conduire; car la vraie religion est sœur de la vraie philosophie. Rollin ne veut point fonder sur les ruines de la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme est à ses yeux la perfection de la morale, et, s'il évoque les vertus du paganisme, ce n'est point pour leur insulter par un injuste dédain, mais pour apprendre au chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien éloigné sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion de douceur et de paix, fait une religion de terreur, apprend le remords à l'innocence même et précipite dans l'incrédulité par le désespoir, il dit ses bienfaits et non ses vengeances; il rassure l'homme et ne l'effraie pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré trop rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits si semblables à ceux de la vertu! Sans doute, il est plus pur, cet héroïsme qui se montre supérieur à l'éloge même et n'écoute point le retentissement de ses actions dans l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur, respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle et les Démosthène, les Décius et les Émile.

Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la manière d'étudier l'histoire: elle va maintenant devenir l'objet de ses travaux. Il n'interroge point les annales des temps modernes, trop peu fécondes en nobles souvenirs; il nous montre le genre humain sortant des mains de la nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation naissante. Héritières d'une société dégénérée, les sociétés modernes n'ont pu répudier entièrement cette funeste succession: trop long-temps leurs fastes ne présentent que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire de l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands sujets d'étude, les institutions et les hommes. Les anciens furent nos maîtres dans la liberté, et cette éducation n'est pas leur moindre titre à notre reconnaissance. C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé le germe de cette belle constitution, digne d'être enviée de Sparte même, et qui, balançant les pouvoirs les uns par les autres, leur impose à tous l'heureuse nécessité de la modération. C'est encore chez eux que nous admirons ces grandes proportions de la nature humaine, qui, en étonnant l'imagination, élèvent l'ame et sont pour la morale ce que sont pour les arts les modèles du beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau de la religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est plutôt fait pour être médité par l'âge mûr, que pour instruire la jeunesse. Dans son vol sublime, il plane sur toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur les hauteurs, pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails sont l'instruction elle-même, quand c'est le discernement qui les choisit.

Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les peuples les plus célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour ont fleuri sur la terre. Au fond de ce mouvant tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier berceau de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse entrevoir au loin comme une statue à demi voilée, et cache dans la nuit des temps son origine inconnue, ses obscures antiquités, ses douteuses traditions, sa religion mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage, un instant la rivale de Rome, et dont les destinées vinrent échouer contre la puissance qui devait envahir le monde. Ni ses nombreux vaisseaux, ni l'or que le commerce attirait dans son sein, ni ces peuples qu'elle attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu balancer le double ascendant du patriotisme et du courage. Un jour, une grande infortune viendra s'asseoir sur ses ruines et sera consolée. Ici, j'entends, à travers le silence des âges, le bruit lointain des empires qui s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur les bords de l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes débris s'élève l'empire des Perses. Fondé par la discipline et la valeur, bientôt avili par le despotisme, énervé par la mollesse, à peine laisserait-il dans l'histoire un souvenir de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à sa suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le char des triomphateurs.

Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé la nôtre, l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce sont les archives de nos ancêtres, que Rollin met sous nos yeux. Originaire des contrées orientales, mais semblable pour elles à ces germes qui se développent loin de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter ses racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent sur un espace étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent, aux rayons de la liberté, le génie et la vertu. Athènes nous montre cette liberté, portée trop loin peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses erreurs du prestige des talents et de l'héroïsme. Sparte, tempérant la démocratie par le pouvoir monarchique et la monarchie par les lois, nous offre la première trace de cette constitution ingénieuse, où l'alliance de la royauté, de l'aristocratie et du gouvernement populaire produit l'égalité sans confusion, l'indépendance sans anarchie, et la subordination sans esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève contre ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce colosse d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain de la liberté. C'est un beau spectacle que cette lutte entre la puissance et la vertu, où la vertu remporte la victoire!

Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que l'ambition produit la servitude, et qu'aspirer à la domination, c'est courir à l'esclavage. Deux cités rivales se disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu les descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant un satrape les lauriers de Marathon et les cyprès des Thermopyles. Bientôt s'élève dans son sein une puissance nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce, abattue par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous Alexandre, et ratifie aux champs d'Arbelles le traité imposé par la victoire dans les plaines de Chéronée. Le Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de sa liberté le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre, nous la verrons briser ses fers, mais pour en reprendre de nouveaux. La politique romaine ne l'affranchit un instant que pour mieux l'asservir, et la Grèce, à son tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots engloutiront l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans sa défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus une civilisation nouvelle, et triomphants par les armes, ils sont conquis par les mœurs. Rome, subjuguée par les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et ses orateurs vont perfectionner sur les rivages de la Grèce une éloquence qui décidera des destinées du monde.

Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: bien différent des Grecs, mais non moins admirable, profond dans sa politique, immuable dans ses desseins, sage dans les succès, inébranlable aux revers. La Grèce, sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé ses annales de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une ambition, ce fut de régner sur l'univers. Dans la Grèce, j'admire les hommes; chez les Romains, c'est le peuple que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même, respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et le sang des citoyens, toujours uni contre l'ennemi du dehors, suivant, à travers les révolutions de son gouvernement et les vicissitudes de la fortune, un système invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène sans exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé chez lui le pouvoir monarchique; le gouvernement populaire a succédé à l'aristocratie; mais si la constitution change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces variations, le peuple romain marche à son but, appuyé sur la force de ses mœurs et sur la sagesse de sa politique. Il grandit, il s'élance, il renverse tout ce qui résiste: sa force s'accroît des succès de Pyrrhus, des triomphes d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses portes: Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre; elle n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. Ses commencements ont été la rapine et le pillage: son terme ne sera que l'empire du monde.

Quel peuple, si sa gloire était pure et ses vertus sans mélange! si la politique n'avait souvent fait taire la justice, et le patriotisme l'humanité! Mais ces citoyens si généreux oublièrent trop qu'ils étaient des hommes. Et qu'était-ce, après tout, que ce plan d'asservir le monde, conçu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? une brillante erreur, une faute imposante. Combien Sparte fut plus sage! ainsi que Rome, instituée pour la guerre, elle s'interdit les conquêtes, dont Rome fit l'objet de sa politique: l'une ne pouvait périr qu'en abandonnant son principe; l'autre devait périr par son principe même. Quel fruit recueillit-elle de sept cents ans de victoires? l'esclavage. En dévorant l'univers, elle engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une proie pour les barbares. Chaque conquête était un progrès vers la décadence, chaque triomphe un pas vers la servitude. Son abaissement fut égal à sa grandeur, et ses maux ont vengé les nations qu'elle avait opprimées. Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau énergique, retracé cette grande expiation: Rollin a jeté un voile sur cette partie du tableau: non que les prestiges de la prospérité, les séductions même de l'héroïsme aient pu imposer à sa sagesse; mais il écrivait pour l'adolescence, et, parmi les illusions de cet âge heureux, il en est une sur-tout que la sagesse elle-même doit respecter, celle de la vertu.

En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, Rollin ne veut pas toutefois qu'un enthousiasme légitime pour l'antiquité nous rende indifférents pour nos propres annales. Peut-être va-t-il même trop loin, lorsqu'il laisse entendre que les fastes du moyen âge pourraient, sous la main du talent, balancer les brillants souvenirs de la Grèce et de l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du moins d'avoir revendiqué pour l'histoire nationale le rang qui lui appartient dans le système des études. Ces anciens, que nous admirons, doivent encore être ici nos maîtres. Chez eux, le premier objet de l'éducation était de graver dans les cœurs l'amour de la patrie: en parlant aux enfants de la gloire de leurs pères, elle élevait leur courage, et les avertissait de ne point dégénérer. Aux jours de la prospérité, ce noble héritage entretenait une émulation salutaire: dans l'adversité, il conservait parmi les peuples cette force morale qui contraint la fortune à respecter le malheur, et l'orateur d'Athènes consolait par les trophées de Salamine les désastres de Chéronée. Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin, ramenons quelquefois nos regards sur les monuments de notre histoire. Ils nous révéleront des destinées assez brillantes. Il sied bien à une nation d'être orgueilleuse d'elle-même, à un citoyen d'être fier de sa patrie; et cet orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la France.