PREMIÈRE PARTIE.
CARACTÈRE, MŒURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT
DES CARTHAGINOIS.
§ Ier. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont
elle était une colonie.
Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais leurs mœurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion, leur goût et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le fera connaître. Ils parlaient le même langage que les Bochard, Part. 2, l. 2, cap. 16. Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens et les Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins une langue qui en était entièrement dérivée. Leurs noms avaient pour l'ordinaire une signification particulière. Hannon signifie gracieux, bienfaisant; Didon, aimable ou bien-aimée; Sophonisbe, elle gardera bien le secret de son mari. Ils se plaisaient aussi, par esprit de religion, à faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils portaient, selon le génie des Hébreux. Annibal, qui répond à Ananias, signifie: Baal (ou le Seigneur) m'a fait grace; Asdrubal, qui répond à Azarias, signifie: le Seigneur sera notre secours. Il en est ainsi des autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot Pœni, d'où vient punique, est le même que Phœni ou Phéniciens, parce qu'ils tiraient leur origine de la Phénicie [174]. On a dans le Pœnulus de Plaute une scène en langue punique qui a fort exercé les savants.
[Note 174: ][ (retour) ] Dans beaucoup de mots, les Latins ont changé la diphthongue œ en u. Ils disaient originairement pœnire pour punire, ce qui s'est conservé dans pœna; mœrus pour murus comme on le voit par le mot pomœrium; mœnire pour munire, ce qui s'est conservé dans mœnia. Sur les anciennes inscriptions, on lit œti, lœdos, cœira, pour uti, ludos, cura, etc.: de même, ils ont dit Puni au lieu de Pœni.--L.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union étroite qui a toujours subsisté entré les Phéniciens et Herod. l. 3, c. 17 et 19. les Carthaginois [175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient la principale force de son armée navale, lui déclarèrent nettement qu'ils ne pouvaient pas le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer à son dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent jamais d'où ils étaient sortis et à qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient régulièrement à Tyr, tous les Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c. 2 et 3. ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme un cens et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne patrie; et ils faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutélaires du pays, qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient jamais à y envoyer les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les offrir à Hercule, une des principales divinités de Tyr et de Carthage. Lorsque Tyr fut assiégée par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à Carthage leurs femmes et leurs enfants, qui y furent reçus et entretenus, quoique dans le temps d'une guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des mères les plus tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et sincère reconnaissance font plus d'honneur à une nation que les plus grandes conquêtes et les plus glorieuses victoires.
[Note 175: ][ (retour) ] L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre. Ils tiennent au droit des métropoles sur les colonies. (V. Heyn. Opusc. Academic. t. I, p. 312, seq.)--L.
§ II. Religion des Carthaginois.
Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses généraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir leurs entreprises Liv. lib. 21, n. 1. Ibid. n. 21. par le culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal, avant que d'entrer en Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu'à Cadix pour s'acquitter des vœux qu'il avait faits à Hercule, et il lui en fait de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille de Lib. 23, n. 11. Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse nouvelle à Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de rendre aux dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les victoires qu'il avait remportées: pro his tantis totque victoriis verum esse grates diis immortalibus agi haberique.
Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de faire paraître en toute occasion un soin religieux d'honorer la Divinité; on voit que c'était le génie et le goût de la nation entière.
Lib. 7, pag. 502. Polybe nous a conservé un traité de paix entre Philippe, fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les Carthaginois, où l'on voit d'une manière bien sensible le respect de ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion que les dieux assistaient et présidaient aux actions humaines, et sur-tout aux traités solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres différents de divinités; et ce dénombrement paraît bien extraordinaire dans un acte public comme est un traité de paix entre deux empires. J'en rapporterai les termes mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée de la théologie des Carthaginois: Ce traité a été conclu en présence de Jupiter, de Junon et d'Apollon; en présence du démon ou du génie des Carthaginois (δαίµονοσ), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de Mars, de Neptune, de Triton; en présence des dieux qui accompagnent l'armée des Carthaginois, et du Soleil, de la Lune et de la Terre; en présence des rivières, des prairies et des eaux; en présence de tous les dieux qui possèdent Carthage. Que dirions-nous maintenant d'un pareil acte, où l'on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs d'un royaume?
Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y étaient particulièrement adorées, et dont il est à propos de dire ici un mot.
La première était la déesse Céleste, appelée aussi Uranie, qui est la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamités, sur-tout dans les sécheresses, pour obtenir de la pluie ista ipsa virgo cœlestis, dit Tertullien, Tertul. Apolog. cap. 23. pluviarum polliciatrix. C'est en parlant de cette déesse et d'Esculape que Tertullien fait aux païens de son temps un défi bien hardi, mais bien glorieux au christianisme, en déclarant que le premier venu des chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement qu'ils ne sont que des démons; et en consentant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce chrétien, s'il ne vient à bout de tirer cet aveu de la bouche même de leurs dieux: nisi se dæmones confessi fuerint christiano mentiri non audentes, ibidem illius christiani procacissimi sanguinem fundite. Saint Augustin parle souvent aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il, autrefois régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu son règne depuis Jésus-Christ?» S. August. in psalm. 98. Regnum Cœlestis quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Cœlestis? C'est sans doute la même divinité que Jérémie appelle Jerem. c. 7, v. 18; etc. 44 v. 17-25. la reine du ciel, à laquelle les femmes juives avaient grande dévotion, lui adressant des vœux, lui faisant des libations, lui offrant des sacrifices, et lui préparant de leurs propres mains des gâteaux, ut faciant placentas reginæ cœli, et dont elles se vantaient d'avoir reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient exactes à lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il avait cessé, elles s'étaient vues accablées de toutes sortes de malheurs.
La seconde divinité honorée particulièrement chez les Carthaginois, et à qui l'on offrait des victimes humaines, c'est Saturne, connu sous le nom de Moloch dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à Carthage. Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on voit que c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes calamités, les rois immolassent leurs fils pour apaiser la colère des dieux, et que l'un d'eux, qui l'avait fait, fut depuis honoré comme un dieu sous le nom de la constellation appelée Saturne: ce qui a sans doute donné occasion à la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses enfants. Les particuliers, quand ils voulaient détourner quelque grand malheur, en usaient de même, et n'étaient pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte que ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient des pauvres, pour n'être pas privés du mérite d'un tel sacrifice. Cette coutume se conserva long-temps chez les Phéniciens et les Cananéens, de qui les Israélites l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces enfants, soit en les jetant au milieu d'un brasier ardent, tel qu'étaient ceux de la vallée d'Ennon, dont il est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les enfermant dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. Plut. de superst. p. 171. Pour étouffer les cris que poussaient ces malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mères se faisaient un honneur et un point de religion d'assister à ce cruel spectacle, l'œil sec et sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur échappait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était moins agréable à la divinité, et elles en perdaient le fruit. Tertul. in Apolog. Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la dureté et l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et baiser leurs enfants pour apaiser leurs cris, de peur qu'une victime offerte de mauvaise grâce et au milieu des pleurs ne déplût à Saturne: Minuc. Fel. Blanditiis et osculis comprimebant vagitum, ne flebilis hostia immolaretur. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs endroits de l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient.
Q. Curt. lib. 4, cap. 3. Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur ville cette coutume barbare d'offrir à leurs dieux des victimes humaines; action qui méritait bien plus le nom de sacrilége que de sacrifice: sacrilegium veriùs quàm sacrum. Ils la suspendirent seulement pendant quelques années, pour ne pas s'attirer la colère et les armes de Darius Ier, roi de Perse, qui leur fit défendre d'immoler des victimes humaines, et de manger de la chair de chien. Plut. de serâ vindicatione deor. pag. 552. [Id. Apopht. p. 174-175.] Mais ils revinrent bientôt à leur génie, puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius, Gélon, tyran de Syracuse, ayant remporté en Sicile une victoire considérable sur les Carthaginois, parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y inséra celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines à Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre Herod. l. 7, cap. 167. cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique dans cette occasion-là même par les Carthaginois; car pendant tout le combat, qui dura depuis le matin jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur général, ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout vivants, et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bûcher ardent [176]; et, voyant que ses troupes étaient mises en fuite et en déroute, il s'y précipita lui-même pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre par son propre sang ce feu sacrilège qu'il voyait ne lui avoir servi de rien.
Dans des temps de peste [177] ils sacrifiaient à leurs dieux un grand nombre d'enfants, sans pitié pour un âge qui excite la compassion des ennemis les plus cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le crime, et usant de barbarie pour attendrir les dieux.
[Note 176: ][ (retour) ] «In ipsos, quos adolebat, sese præcipitavit ignes, ut eos vel cruore suo extingueret, quos sibi nihil profuisse cognoverat.» (S. AMBROS.)
[Note 177: ][ (retour) ] «Quum peste laborarent, cruentâ sacrorum religione et scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut victimas immolabant, et impuberes (quæ ætas etiam hostium misericordiam provocat) aris admovebant, pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vità dii maximè rogari solent.» (JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)
Lib. 20, pag. 756. [Lactant. Institut. 1, 21.] Diodore rapporte un exemple de cette cruauté, qui fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle était près de mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent leur malheur à la juste colère de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des enfants de la première qualité qu'on avait coutume de lui sacrifier, on avait mis frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à Saturne deux cents enfants des meilleures maisons de Carthage; et, outre cela, plus de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prétendu crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains étaient penchées vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains tombait aussitôt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu.
Plut. de superst. pag. 169-171. Est-ce là, dit Plutarque, adorer les dieux? Est-ce avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altérés du sang humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes? Id. in Camil. pag. 132. La religion, dit cet auteur sensé, est environnée de deux écueils également dangereux à l'homme, également injurieux à la Divinité: savoir, de l'impiété et de la superstition. L'une, par affectation d'esprit fort, ne croit rien; l'autre, par une aveugle faiblesse, croit tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, pour calmer aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement amis, mais protecteurs et modèles du crime. Ne valait-il pas mieux, dit-il encore, De superstit. [pag. 171.] que Carthage, dès le commencement, prît pour législateurs un Critias, un Diagoras, athées reconnus et se donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis déclarés des dieux, s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils pu établir sur la terre des sacrifices plus abominables?
Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois tel que nous l'avons rapporté. En effet on ne croirait pas le genre humain susceptible d'un tel excès de fureur et de frénésie. Les hommes ne portent point communément dans leur propre fonds un renversement si universel de tout ce que la nature a de plus sacré. Immoler, égorger soi-même ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier ardent! Des sentiments si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par des nations entières, et des nations très-policées, par les Phéniciens, les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs même et les Romains, et consacrés par une pratique constante de plusieurs siècles, ne peuvent avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès le commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, à la misère et à la perte de l'homme.
§ III. Forme du Gouvernement de Carthage.
Le gouvernement de Carthage était fondé sur des principes d'une profonde sagesse; et ce n'est point sans Arist. lib. 2, de Rep. c. 11. raison qu'Aristote met cette république au nombre de celles qui étaient les plus estimées dans l'antiquité, et qui pouvaient servir de modèles aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait beaucoup d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à son temps, c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune sédition considérable qui en eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en eût opprimé la liberté. En effet c'est un double inconvénient des gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage, où le pouvoir est partagé entre le peuple et les grands, de dégénérer ou en abus de la liberté par les séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou en oppression de la liberté publique du côté des grands, par la tyrannie, comme cela arriva à Athènes, à Syracuse, à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour Carthage d'avoir su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des différentes parties qui composaient son gouvernement, éviter pendant un si long espace d'années deux écueils si dangereux et si communs.
Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous eût laissé une description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse république. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une idée assez confuse et imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve épars dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la république des lettres Christophe Hendreich [178]. Son ouvrage m'a été d'un grand secours.
Polyb. lib. 6, pag. 493. Le gouvernement de Carthage réunissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorités différentes qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés suffètes [179]; celle du sénat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des cent, qui eurent beaucoup de crédit dans la république.
[Note 178: ][ (retour) ] «Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc.» Francofurti ad Oderam. An 1664.
[Note 179: ][ (retour) ] Ce nom est dérivé d'un mot qui, chez les Hébreux et les Phéniciens, signifie juges: shophetim.
= C'est l'opinion de Bochart (Chanan I. 24) et de Selden (de Diis Syriis. Proleg. c. 2); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui faisait venir ce nom de Tzazaph, il regarde d'en haut, dans le même sens que ἔφορος έπίσκοπος ἐποπτής. (SCALIGER, in Fest. voce Suffet.)--L.
Suffètes.
Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an [180], et ils étaient à Carthage ce que les consuls étaient à Rome [181].
[Note 180: ][ (retour) ] «Ut Romæ consules, sic Carthagine quotannis annui bini reges creabantur.» (CORN. NEP. in Annib. cap. 7.)
[Note 181: ][ (retour) ] Ou les deux rois à Lacédémone; avec cette différence que leurs fonctions ne duraient qu'un an, et qu'ils étaient pris indifféremment dans les plus nobles familles.--L.
Souvent même les auteurs leur donnent les noms de rois, de dictateurs, de consuls, parce qu'ils en remplissaient l'emploi. L'histoire ne nous apprend point par qui ils étaient choisis. Ils avaient droit et étaient chargés du soin d'assembler le sénat [182]: ils en étaient les présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires et recueillaient les suffrages. Ils présidaient [183] aussi aux jugements qui se rendaient sur les affaires importantes. Leur autorité n'était pas renfermée dans la ville, ni bornée aux affaires civiles; on leur confiait quelquefois le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir de la dignité de suffètes on les nommait préteurs, qui était une charge considérable, puisque, outre le droit de présidence dans certains jugements, elle leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles lois, et de faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du recouvrement Liv. lib. 33, n. 46 et 47. des deniers publics, comme on le voit dans ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce sujet, et que je rapporterai dans la suite [184].
[Note 182: ][ (retour) ] «Senatum itaque suffetes, quod velut consulare imperium apud eos erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30, n. 7.)
[Note 183: ][ (retour) ] «Quum suffetes ad jus dicendum consedissent.» (LIV. lib. 34, n. 62.)
[Note 184: ][ (retour) ] Un autre magistrat paraît avoir eu les mêmes fonctions que le Censeur à Rome. (NEPOS, in Hamilcare, § 3.)--L.
Le sénat.
Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur expérience, leur naissance, leurs richesses, et sur-tout leur mérite, rendaient respectables, formait le conseil de l'état, et était comme l'ame de toutes les délibérations publiques. On ne sait point précisément quel était le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on voit qu'on en tira cent pour former une compagnie particulière, dont j'aurai bientôt lieu de parler. C'était dans le sénat que se traitaient les grandes affaires, qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait les plaintes des provinces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs, qu'on décidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs occasions.
Arist. loc. cit. Quand les sentiments étaient uniformes et que tous les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on ne convenait point, les affaires étaient portées devant le peuple, et dans ce cas le pouvoir de décider lui était dévolu [185]. Il est aisé de comprendre quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien il était propre à arrêter les cabales, à concilier les esprits, à appuyer et à faire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-là étant extrêmement jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément à la faire passer à une autre. On en voit un exemple mémorable dans Polybe. Lorsque, après la perte de la Polyb. l. 15, p. 706 et 707 bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre punique, on fit dans le sénat la lecture des conditions de paix qu'offrait le vainqueur, Annibal, voyant qu'un des sénateurs s'y opposait, représenta vivement que, s'agissant du salut de la république, il était de la dernière importance de se réunir, et de ne point renvoyer une telle délibération à l'assemblée du peuple; et il en vint à bout. Voilà sans doute ce qui, dans les commencements de la république, rendit le sénat si puissant, et ce qui porta son autorité à un si haut point; Polyb. l. 6, pag. 494. et le même auteur remarque, dans un autre endroit, que, tant que le sénat fut le maître des affaires, l'état fut gouverné avec beaucoup de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succès.
[Note 185: ][ (retour) ] Aristote est plus précis: «Les rois avec les sénateurs sont maîtres de porter une affaire au peuple, ou de ne la point porter, s'ils sont tous d'accord [sur cette affaire]; sinon, le peuple est aussi appelé à en décider.» Τοῦ µὲν γὰρ τὸ µὲν προςάγειν, τὸ δὲ µὴ προςάγειν πρὸς τὸν δῆµον οἱ ßασιλεἴς κύριοι ΜΕΤẢ τῶν γερόντων ἄν ὁµογνοµονῶσι ΠẢΝΤΕΣ εἰ δὲ µὴ καὶ τούτων ὀ δῆµος. (Polit. II, 8, § 3, éd. Schn.)--L.
Le peuple.
Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique éloge du gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le sénat du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale administration: et c'est par là que la république devint si puissante. Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses richesses et par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut se mêler aussi du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des principales causes de la ruine de l'état.
Le tribunal des cent.
C'était une compagnie composée de cent quatre personnes, quoique souvent, pour abréger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait lieu à Carthage, selon Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte; par où il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir des grands et du sénat; mais avec cette différence, que les éphores n'étaient qu'au nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que ceux-ci étaient perpétuels et passaient le nombre de cent. On croit que ces centumvirs sont les mêmes que les cent juges dont parle Justin, qui furent tirés du sénat, Lib. 19, c. 2. et établis pour faire rendre compte aux généraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de ceux de la famille de Magon, An. M. 3609. De Carthage, 487. qui, occupant les premières places et se trouvant à la tête des armées, s'étaient rendus maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet établissement. On voulut par là mettre un frein à l'autorité des généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, était presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par la nécessité qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration à ces juges, au retour de leurs campagnes: Justin. Ibid. ut hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque respicerent. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui avaient une juridiction particulière et supérieure à celle des autres: on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq était comme le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y vaquait quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient le droit de la remplir. Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil des cent. Leur autorité était fort grande; et c'est pour cela qu'on avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare mérite; et l'on ne crut point devoir attacher à leur emploi aucune rétribution ni aucune récompense, le motif seul du bien public devant être assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager à remplir leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant Lib. 10, pag. 592. la prise de Carthagène par Scipion, distingue nettement deux compagnies de magistrats établies à Carthage. Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagène, il se trouva deux magistrats du corps des vieillards, ἐκ τῆς γερουσίας (on appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du sénat, ἐκ τῆς συγκλήτου. Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n. 16. Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers sénateurs. Mais dans un autre endroit il nomme les vieillards, et marque qu'ils composaient le conseil le plus respectable de l'état, et qu'ils avaient une grande autorité dans le sénat: Carthaginienses... oratores ad pacem petendam mittunt triginta seniorum principes. Id erat sanctius apud illos concilium, maximaque ad ipsum senatum regendum vis.
Les établissements les plus sages et les mieux concertés dégénèrent peu-à-peu, et font place enfin au désordre et à la licence, qui percent et pénètrent partout. Ces juges, qui devaient être la terreur du crime et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui était presque sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut retourné AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682. en Afrique, employa tout son crédit pour réformer un abus si criant; et de perpétuelle qu'était l'autorité de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans depuis que la compagnie des cent avait été formée.
Défauts du gouvernement de Carthage.
Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le gouvernement de Carthage, y remarque deux grands défauts, fort contraires, selon lui, aux vues d'un sage législateur et aux règles d'une bonne et saine politique.
Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait sur la tête d'un même homme plusieurs charges; ce qui était considéré à Carthage comme la preuve d'un mérite non commun. Aristote regarde cette coutume comme très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme n'est chargé que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en état de s'en bien acquitter, les affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin et expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que, ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un même officier ne commande pas deux corps différents; un même pilote ne conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande que, pour exciter de l'émulation parmi les gens de mérite, les charges et les faveurs soient partagées; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un même sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement par une distinction si marquée, et excitent toujours dans les autres la jalousie, les mécontentements, les murmures.
Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage, c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mérite et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde comme un grand mal dans un état: car alors, dit-il, la vertu n'étant comptée pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout, l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent qu'à grands frais, semblent être en droit de s'en dédommager ensuite par leurs propres mains.
On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace qui marque que les dignités, soit de l'état, soit de la judicature, y aient jamais été vénales; et ce que dit ici Aristote des dépenses qui se faisaient à Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les charges [186]; ce qui, comme le remarque aussi Polybe, était fort ordinaire parmi les Carthaginois [187], chez qui nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas étonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir combien les suites peuvent être funestes.
Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans les premières dignités les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer [188], son sentiment serait réfuté par la pratique générale des républiques les plus sages, qui, sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir sur ce point donner la préférence aux richesses, parce qu'on a lieu de présumer que ceux qui ont du bien ont reçu une meilleure éducation, pensent plus noblement, sont moins exposés à se laisser corrompre et à faire des bassesses; et que la situation même de leurs affaires les rend plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir la paix et le bon ordre, plus intéressés à en écarter toute sédition et toute révolte.
[Note 186: ][ (retour) ] Le texte d'Aristote me paraît se prêter difficilement à cette ingénieuse interprétation. Cet auteur parle formellement de la vénalité des charges. (Polit. II, 8, §7, ed. Schneid.)--L.
[Note 187: ][ (retour) ] Παρὰ Καρχηδονίοις οὐδὲν αἰσχρὸν τῶν ἀνηκόντων πρὸς κέρδος. (POLYB. lib. 6, pag. 497.)
[Note 188: ][ (retour) ] Aristote semble avoir prévu l'objection: «S'il est nécessaire, dit-il, de considérer la fortune [en nommant aux places], à cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges de l'état soient à vendre.»--L.
Aristote, en finissant ses réflexions sur la république de Carthage, approuve fort la coutume [189] qui y régnait d'envoyer de temps en temps des colonies en différents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens des établissements honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de l'état; on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et fainéants, qui la déshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on prévenait les mouvements et les troubles en éloignant ceux qui y donnent lieu pour l'ordinaire, parce que, mécontents de leur fortune présente, ils sont toujours prêts à remuer et à innover.
[Note 189: ][ (retour) ] Cette coutume existait également dans la plupart des républiques grecques.--L.
§ IV. Commerce de Carthage, première source de
ses richesses et de sa puissance.
Le commerce était, à proprement parler, l'occupation de Carthage, l'objet particulier de son industrie, son caractère propre et dominant; c'en était la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le commerce peut être regardé comme la source de la puissance, des conquêtes, du crédit et de la gloire des Carthaginois. Situés au centre de la Méditerranée, et prêtant une main à l'orient et l'autre à l'occident, ils embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes les régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne, de la Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit et des colonnes d'Hercule. Ils allaient par-tout acheter à bon marché le superflu de chaque nation, pour le convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils leur vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte le fin lin, le papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux; des côtes de la mer Rouge, les épiceries, l'encens, les aromates, les parfums, l'or, les perles et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles somptueux, les tapisseries, et les différents ouvrages curieux et d'un travail recherché: en un mot, ils allaient chercher en diverses contrées tout ce qui peut fournir aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe, aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en échange le fer, l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes occidentales; et par la vente de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les nations, et les mettaient à une espèce de contribution d'autant plus sûre, qu'elle était plus volontaire.
En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de tous les peuples, ils étaient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de l'occident et du midi, et le canal nécessaire de leur communication; et avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer avait séparées, et le centre de leur commerce.
Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas de faire le négoce; ils s'y appliquaient avec le même soin que les moindres citoyens; et leurs grandes richesses ne les dégoûtaient jamais de l'assiduité, de la patience et du travail nécessaires pour les augmenter. C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a fait fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de le disputer à Rome même, et qui l'a portée à un si haut degré de puissance, qu'il fallut aux Romains plus de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir l'assujettir et la subjuguer entièrement qu'en lui ôtant les ressources qu'elle eût encore pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si long temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la république.
Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie de la première école du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succès si prompt et si constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses fondateurs en Afrique, après le transport, leur servirent pour le négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les côtes d'Espagne, dans quelques ports qui leur furent ouverts pour y débarquer leurs marchandises. Les commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur firent naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et dans la suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna aux Carthaginois en ce pays-là un empire presque égal à celui que l'ancienne possédait en Afrique.
§ V. Mines d'Espagne, seconde source des richesses
et de la puissance de Carthage.
Lib. 4, pag. 312, etc. Diodore remarque avec raison que les mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne furent pour eux une source inépuisable de richesses qui les mirent en état de soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays avaient longtemps ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, ou du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. Les Phéniciens, par l'échange qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces précieux métaux, profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et amassèrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre plus avant que n'avaient fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'étaient contentés de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent pas de profiter de leur exemple, et tirèrent de ces mines d'or et d'argent de fort grands revenus.
Diod. lib. 4, p. 312, etc. Le travail pour parvenir à ces mines et pour en tirer l'or et l'argent était incroyable; car les veines de ces métaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, où souvent l'on trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait tout court les ouvriers, et semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidité n'est pas moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour trouver des ressources. Dans la suite, par le moyen des [plus haut, p. 35.] pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en Égypte, les Romains venaient à bout d'élever en haut toute l'eau de ces espèces de puits, et de les mettre à sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines, il en coûta la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux à coups de bâton, et à qui on ne donnait de repos ni Strab. l. 3, pag. 147. jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son temps il y avait quarante mille hommes occupés aux mines qui étaient dans le voisinage de Carthagène, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple romain vingt-cinq mille drachmes [190], c'est-à-dire douze mille cinq cents livres.
On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, après les plus grandes défaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armées, équiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs années des dépenses considérables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais il doit paraître bien surprenant que les Romains fissent la même chose, eux dont les revenus étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient aucune ressource ni du côté du trafic, absolument inconnu à Rome, ni du côté des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie [191], supposé qu'il y en eût, et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie, des fonds non moins prompts ni moins assurés que ceux de Carthage, mais plus honorables à la nation.
[Note 190: ][ (retour) ] Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains: c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que 300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque esclave 153 f. environ.--L.
[Note 191: ][ (retour) ] Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par l'abondance des mines de tous métaux (III, 20, p. 177). Mais son assertion paraît hasardée: il faut se souvenir, comme d'un fait capital, que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'année 247 avant J.C. (Voyez mes Considérations générales sur l'évaluation des monnaies grecques et romaines, pag. 108.)--L.
§ VI. La guerre.
Carthage doit être considérée comme une république marchande tout ensemble et guerrière. Elle était marchande par inclination et par état; elle devint guerrière, d'abord par la nécessité de se défendre contre les peuples voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce et d'agrandir son empire. Cette double idée nous donne, ce me semble, le vrai plan et le vrai caractère de la république carthaginoise. Nous avons parlé du commerce.
La puissance militaire de Carthage consistait en rois alliés, en peuples tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques troupes composées de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires qu'elle achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout formés et tout aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus de mérite et de réputation. Elle tirait de la Numidie une cavalerie légère, hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale force de ses armées; des îles Baléares, les plus adroits frondeurs de l'univers; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible; des côtes de Gênes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la Grèce même, des soldats également bons pour toutes les opérations de la guerre, propres à servir en campagne ou dans les villes, à faire des sièges ou à les soutenir.
Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante armée, composée de tout ce qu'il y avait de troupes d'élite dans l'univers, sans dépeupler ses campagnes ni ses villes par de nouvelles levées, sans suspendre les manufactures ni troubler les travaux paisibles des artisans, sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Par un sang vénal elle s'acquérait la possession des provinces et des royaumes, et convertissait les autres nations en instruments de sa grandeur et de sa gloire, sans y rien mettre du sien que de l'argent, que même les peuples étrangers lui fournissaient par son négoce.
Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque échec, ces pertes étaient comme des accidents étrangers qui ne faisaient qu'effleurer extérieurement le corps de l'état sans porter de plaies profondes dans les entrailles mêmes ni dans le cœur de la république. Ces pertes étaient promptement réparées par les sommes qu'un commerce florissant fournissait comme un nerf perpétuel de la guerre, et comme un restaurant de l'état toujours nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes à se vendre; et, par l'étendue immense des côtes dont ils étaient les maîtres, il leur était aisé de lever en peu de temps tous les matelots et les rameurs dont ils avaient besoin pour les manœuvres et le service de la flotte, et de trouver d'habiles pilotes et des capitaines expérimentés pour la conduire.
Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient ensemble par aucun lien naturel, intime, nécessaire; aucun intérêt commun et réciproque ne les unissait pour en former un corps solide et inaltérable; aucune ne s'affectionnait sincèrement au succès des affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec le même zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec le même courage pour une république qu'on regardait comme étrangère, et par là comme indifférente, que l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le bonheur fait celui des citoyens qui la composent.
Dans les grands revers, les rois alliés [192] pouvaient être aisément détachés de Carthage, ou par la jalousie que cause naturellement la grandeur d'un voisin plus puissant que soi, ou par l'espérance de tirer des avantages plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié.
[Note 192: ][ (retour) ] Comme Syphax et Masinissa.
Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la honte d'un joug qu'ils portaient impatiemment, se flattaient pour l'ordinaire d'en trouver un plus doux en changeant de maître: ou, si la servitude était inévitable, ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira.
Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer leur fidélité sur la grandeur ou sur la durée du salaire, étaient toujours prêtes, au moindre mécontentement ou sur les plus légères promesses d'une plus grosse solde, à passer du côté de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, et à tourner leurs armes contre ceux qui les avaient appelées à leur secours.
Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait que par ces appuis extérieurs, se voyait ébranlée jusque dans ses fondements aussitôt qu'ils lui étaient ôtés; et, si par-dessus cela son commerce, qui faisait son unique ressource, venait à être interrompu par la perte de quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine et se livrait au découragement et au désespoir, comme il parut clairement à la fin de la première guerre punique.
Aristote, dans le livre où il marque les avantages et les inconvénients du gouvernement de Carthage, ne la reprend point de n'avoir que des milices étrangères; et il est à croire qu'elle n'est tombée que long-temps après dans ce défaut. Les révoltes arrivées dans les derniers temps dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un état qui ne se soutient que par les étrangers, où il ne trouve ni zèle, ni sûreté, ni obéissance.
Il n'en était pas ainsi dans la république romaine. Comme elle était sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours capables de l'aider à pousser ses conquêtes aussi rapidement que Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que toutes les parties de l'état étaient intimement unies ensemble, elle avait des ressources plus sûres dans ses grands malheurs que n'en avait Carthage dans les siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à demander la paix après la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avait demandée dans un danger moins pressant.
Carthage avait de plus un corps de troupes composé seulement de ses propres citoyens, mais peu nombreux. C'était l'école où la principale noblesse et ceux qui se sentaient plus d'élévation, de talents et d'ambition pour aspirer aux premières dignités, faisaient l'apprentissage de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les différents corps de troupes, et qui avaient la principale autorité dans les armées. Cette nation était trop jalouse et trop soupçonneuse pour en confier le commandement à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens, à qui elle donnait un grand pouvoir, ni ses précautions contre l'abus qu'ils en pouvaient faire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armées n'y était point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces deux autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé pendant un long cours d'années, et jusqu'à la fin de la guerre ou de leur vie, quoiqu'ils demeurassent toujours comptables de leurs actions à la république, et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute, ou un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y donnait occasion.
§ VII. Les sciences et les arts.
On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement renoncé à la gloire de l'étude et du savoir. Masinissa, fils d'un roi [193] puissant, qui y fut envoyé pour y être instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans cette ville quelque école propre à donner une bonne éducation. Corn. Nep. in vit. Annib. cap. 13.
Cic. lib. 1 de Orat. n. 249. Plin. lib. 18, cap. 3. Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en tout genre, n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on le verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre, n'a pas moins illustré Carthage par ses ouvrages que par ses victoires. Il avait écrit vingt-huit volumes sur l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de cas, qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux princes d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent (nouvelle preuve que l'érudition n'en était pas absolument bannie), il donna ordre qu'on traduisît en latin ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà ceux que Caton avait composés sur la même matière. Voss. de hist. græc. lib. 4. [p. 513.] Nous avons encore une version grecque d'un traité composé en langue punique [194], par Hannon, sur le voyage qu'il avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable, autour de l'Afrique, pour y établir différentes colonies. On croit cet Hannon plus ancien que celui dont il est parlé du temps d'Agathocle.
[Note 193: ][ (retour) ] Roi des Massyliens en Afrique.
[Note 194: ][ (retour) ] Ce qui nous reste d'Hannon est moins un traité qu'une espèce d'inscription (traduite du punique par un auteur inconnu), contenant les principaux faits du voyage, et qu'Hannon aura fait déposer dans un temple à son retour.
Les savants s'accordent assez généralement à placer l'époque du Périple d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.
Plut. de fortun. Alex. pag. 328. Diog. Laert. in Clitom. [IV, §67.] Tuscul. Quæst. l. 3, n. 54. Clitomaque, appelé en langue punique Asdrubal, tient un rang considérable parmi les philosophes. Il succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître, et soutint à Athènes l'honneur de la secte académique. Cicéron [195] lui trouve assez d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il composa plusieurs livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville, se trouvaient réduits au triste état de captivité.
[Note 195: ][ (retour) ] «Clitomachus, homo et acutus ut Pœnus, et valdè studiosus ac diligens.» (Academ. quæst. lib. II, n. 98.)
Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête des écrivains qui ont illustré l'Afrique, le célèbre Térence, capable de lui faire seul un honneur infini par l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que, par rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins être regardée comme sa patrie que Rome, où il fut élevé, et où il puisa cette pureté de style, cette délicatesse, cette élégance, qui l'ont rendu l'admiration de tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans Suet. in vit. Terent. les courses qu'ils faisaient sur les terres des Carthaginois, pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la troisième. On le vendit comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur romain, qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin, l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était alors la coutume. Il fut uni d'une amitié très-étroite avec Scipion l'Africain le second, et avec Lélius; et c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte, loin de se défendre d'un bruit qui lui était si avantageux, s'en fit honneur. Il ne nous reste de lui que six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone, qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où il avait fait un voyage, il perdit cent huit pièces qu'il avait traduites de Ménandre, et qu'il ne put survivre à un accident qui devait lui causer une douleur très-sensible. Mais on ne trouve pas que cette particularité de la vie de Térence ait un fondement fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut l'an de Rome 594, sous le consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M. Fulvius, à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était né l'an 560.
Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens de dire, que la disette d'hommes savants a toujours été grande à Carthage, puisque dans le cours de plus de sept siècles cette puissante république fournit à peine trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des liaisons avec la Grèce et avec les nations les plus policées, elle ne s'était pas mise en peine d'en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition n'entrait point dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie, l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe carthaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que croirait-on d'un géomètre ou d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient quelque cas de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence, si nécessaire à la société.
Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous les ouvrages de l'esprit, l'éducation de la jeunesse ne pouvait être que fort imparfaite et fort grossière. A Carthage toute l'étude, toute la science des jeunes gens se bornait, pour le grand nombre, à écrire et chiffrer, à dresser un registre, à tenir un comptoir, en un mot à ce qui regarde le trafic. Belles-lettres, histoire, philosophie, c'étaient toutes choses peu estimées à Carthage. Elles furent même, dans la suite des temps, interdites par les lois [196], qui défendaient expressément à tout Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur que par là il ne se mît en état d'entretenir commerce, ou par lettres, ou de vive voix, avec les ennemis.
[Note 196: ][ (retour) ] «Factum senatusconsultum ne quis postea Carthaginiensis, aut litteris græcis, aut sermoni studeret; ne aut loqui cum hoste, aut scribere sine interprete posset.» (JUST. lib. 2, cap. 5.)
Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? Aussi ne vit-on jamais parmi eux cette douceur dans la conduite, cette facilité de mœurs, ces sentiments de vertu, que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations où elle est cultivée. Il faut que le petit nombre des grands hommes que celle-ci a portés n'aient dû leur mérite qu'à un heureux naturel, qu'à des talents singuliers et à une longue expérience, sans que la culture et l'instruction y aient beaucoup contribué. De là vient que chez ce peuple le mérite des plus grands hommes est terni par de grands défauts, par des vices bas, par des passions cruelles; et il est rare d'y voir briller une vertu sans tache et sans reproche, noble, généreuse, aimable, et soutenue par des principes constants et éclairés, telle qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. On sent bien que je ne parle ici que des vertus païennes, et selon l'idée qu'en avaient les païens. Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté dans les arts moins élevés et moins nécessaires, comme sont la peinture et la sculpture. Je lis qu'ils avaient beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages sur les nations vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en eussent beaucoup fait eux-mêmes.
De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empêcher de conclure, que le commerce était le goût dominant et le caractère propre de la nation; qu'il faisait comme le fonds de l'état; qu'il était l'ame de la république, et le grand mobile de toutes ses entreprises. Les Carthaginois étaient la plupart de bons négociants, uniquement occupés de leur trafic, poussés par le désir du gain, n'estimant que les richesses, et mettant tous leurs talents aussi-bien que leur principale gloire à en amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable destination, et sans savoir en faire un noble et digne usage.
§ VIII. Caractères, mœurs, qualités des Carthaginois.
Dans le dénombrement [197] des différentes qualités que Cicéron attribue aux différentes nations, et par lesquelles il les caractérise, il donne aux Carthaginois, pour caractère dominant, la finesse, l'habileté, l'adresse, l'industrie, la ruse, calliditas, qui avait lieu sans doute dans la guerre, mais qui paraissait encore davantage dans tout le reste de leur conduite, et qui était jointe à une autre qualité fort voisine, qui leur était encore moins honorable. La ruse et la finesse conduisent naturellement au mensonge, à la duplicité, à la mauvaise foi; et en accoutumant insensiblement l'esprit à devenir moins délicat sur le choix des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent à la fourberie et à la perfidie. C'était [198] encore un des caractères des Carthaginois, et il était si marqué et si connu, qu'il avait passé en proverbe, et que, pour désigner une mauvaise foi, on disait une foi carthaginoise, fides punica; et que, pour marquer un esprit fourbe, on n'avait point d'expression ni plus propre ni plus énergique que de l'appeler un esprit carthaginois, punicum ingenium.
[Note 197: ][ (retour) ] «Quam volumus licet ipsi nos amemus; tamen nec numero Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Pœnos, nec artibus Græcos, nec denique hoc ipso hujus gentis ac terræ domestico nativoque sensu Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac religione, atque hâc unâ sapientiâ quòd deorum immortalium numine omnia regi gubernarique perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus.» (De Arusp. resp. n. 19.)
[Note 198: ][ (retour) ] «Carthaginienses fraudulenti et mendaces... multis et variis mercatorum advenarumque sermonibus ad studium fallendi quæstûs cupiditate vocabantur.» (Cic. orat. 2 in Rull. n. 94.)
Le désir excessif d'amasser et l'amour désordonné du gain étaient parmi eux une source ordinaire d'injustices et de mauvais procédés. Un seul exemple en sera la preuve [199]. Pendant une trève que Scipion avait accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains battus par la tempête, étant arrivés à la vue de Carthage, furent arrêtés et saisis par ordre du sénat et du peuple, qui ne purent laisser échapper une si belle proie. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce fût [200]. Les habitants de Carthage reconnurent, au rapport de saint Augustin, dans une occasion assez particulière, qu'ils conservaient encore quelque chose de ce caractère.
[Note 199: ][ (retour) ] «Magistratus senatum vocare, populus in curiæ vestibulo fremere, ne tanta ex oculis manibusque amitteretur præda. Consensum est ut, etc.» (LIV. lib. 30, n. 24.)
[Note 200: ][ (retour) ] Un charlatan avait promis aux habitants de Carthage de leur découvrir à tous leurs plus secrètes pensées, s'ils venaient un certain jour l'écouter. Lorqu'ils furent tous assemblés, il leur dit qu'ils pensaient tous, quand ils vendaient, à vendre cher; et, quand ils achetaient, à le faire à bon marché. Ils convinrent tous en riant que cela était vrai; et par conséquent ils reconnurent, dit saint Augustin, qu'ils étaient injustes. Vili vultis emere et carè vendere. In quo dicto levissimi scenici omnes tamen conscientias invenerunt suas, eique vera et tamen improvisa dicenti admirabili favore plauserunt. (S. AUGUST. lib. 13, de Trinit. cap. 3.)
Plut. deger. rep. p. 799. Ce n'étaient pas là les seuls défauts des Carthaginois. Ils avaient dans l'humeur et dans le génie quelque chose d'austère et de sauvage, un air hautain et impérieux, une sorte de férocité qui, dans le premier feu de la colère, n'écoutant ni raison, ni remontrance, se portait brutalement aux derniers excès et aux dernières violences. Le peuple, timide et rampant dans la crainte, fier et cruel dans ses emportements, en même temps qu'il tremblait sous ses magistrats, faisait trembler à son tour tous ceux qui étaient dans sa dépendance. On voit ici quelle différence l'éducation met entre une nation et une nation. Le peuple d'Athènes, ville qui a toujours été regardée comme le centre de l'érudition, était naturellement jaloux de son autorité et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur des autres, et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses conducteurs. Cléon demanda un jour qu'on rompît l'assemblée où il présidait, parce qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à traiter. Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie.
Lib. 22, n. 61. Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet de Terentius Varro, lorsque, revenant à Rome après la bataille de Cannes, qui avait été perdue par sa faute, il fut reçu par tous les ordres de l'état, qui allèrent au-devant de lui et le remercièrent de ce qu'il n'avait pas désespéré de la république, lui, dit l'historien, qui aurait dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été général à Carthage, cui, si Carthaginiensium ductor fuisset, nihil recusandum supplicii foret. En effet, chez eux il y avait un tribunal établi exprès pour faire rendre compte aux généraux de leur conduite, et on les rendait responsables des événements de la guerre. A Carthage, un mauvais succès était puni comme un crime d'état, et un commandant qui avait perdu une bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie à une potence: tant ses habitants étaient d'un caractère dur, violent, cruel, barbare, et toujours prêts à répandre le sang des citoyens, comme celui des étrangers. Les supplices inouïs qu'ils firent souffrir à Régulus en sont une bonne preuve, et leur histoire nous en fournira des exemples qui font frémir.