L’AMI
DIALOGUES INTÉRIEURS
La Création est un livre ouvert dont il faut épeler la langue.
Tout son est un verbe ; toute ligne une écriture, et le sens est l’Esprit.
SEPTIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
(SOCIÉTÉ ANONYME)
33, RUE DE SEINE, 33
Tous droits réservés.
OUVRAGES DE CHARLES WAGNER
| Justice. — 9e édition. — In-12. | 3 fr. 50 |
| Jeunesse. — 32e édition. — In-12. | 3 fr. 50 |
| Vaillance. — 23e édition. — In-12. | 3 fr. 50 |
| La Vie simple. — 12e édition. — In-12. | 3 fr. 50 |
| Sois un homme ! Simples causeries sur la conduite de la vie. — 4e édition. In-12. | 1 fr. 25 |
| Le Long du chemin. — 5e édition. In-12. | 3 fr. 50 |
| L’Ame des choses. — 4e édition. In-12. | 3 fr. 50 |
| L’Évangile et la vie. — 6e édition. In-12. | 3 fr. 50 |
| Auprès du foyer. — 6e édition. In-12. | 3 fr. 50 |
| L’Ami. — 7e édition. In-12. | 3 fr. 50 |
| Histoires et Farciboles. — In-8o, illustré par René Henriquez, 2e édition. | 2 fr. » |
| Manuel de bonne vie, d’après les œuvres de Charles Wagner, par Mme Brandon-Salvador. Revu et approuvé par l’auteur. In-12. | 1 fr. 50 |
| Pour les petits et les grands. — Causeries sur la vie et la façon de s’en servir. In-12. | 3 fr. 50 |
| Par la loi vers la liberté. — Six discours. In-12. 3e édition. | 2 fr. » |
| Vers le cœur de l’Amérique. — Impressions d’un voyage aux États-Unis. — 2e édition. In-12. | 3 fr. 50 |
| Discours religieux. — Deux volumes in-12, cartonnés. Chacun | 3 fr. » |
| A travers les choses et les hommes. — Pour apprendre à vivre. — In-12. | 3 fr. 50 |
| En écoutant le Maître. — Sermons et discours religieux. — In-12. | 1 fr. » |
| Par le sourire. — Pour apprendre à vivre. In-12. | 3 fr. 50 |
| Ce qu’il faudra toujours. — In-12. | 3 fr. 50 |
| A travers le Prisme du Temps. — Causeries scolaires. — In-12. | 3 fr. 50 |
| N’oublie pas ! — Discours religieux. — In-16. | 1 fr. » |
| Le bon Samaritain. — Cinq discours religieux. In-8. | 3 fr. » |
| Trois contes et deux histoires pour amuser les petits et faire penser les grands. — In-16. | 0 fr. 50 |
| Glaives à deux tranchants. — Discours religieux. | 3 fr. 50 |
PRÉFACE
DE LA 7e ÉDITION
Après avoir envisagé un moment le projet d’ajouter à l’Ami un chapitre sur les événements actuels, j’ai fini par y renoncer. Mieux vaudra, quelque jour, faire sur ce redoutable sujet un livre spécial.
Mais je ne peux pas laisser s’achever la réimpression et laisser partir le volume, sans quelques lignes d’accompagnement. Se taire serait une ingratitude envers Dieu, qui a donné à l’auteur la grâce d’écrire ces pages, et envers les hommes qui, en ayant éprouvé l’effet, ont trouvé juste de le déclarer.
L’Ami est un livre de douleur et de foi. Il a été bon à d’innombrables âmes meurtries à qui le soulagement intérieur naît de la sainte communion des peines. Rompre le pain ensemble, dans la fraternité que crée la misère humaine, est le grand remède que Dieu a mis à la portée de ceux qui souffrent. Le Christ l’a élevé à la hauteur d’un sacrement éternel. De tout mon être, je magnifie Celui qui m’a permis d’expérimenter dans les jours mauvais, et de faire expérimenter à mes semblables la vérité du vieux symbole, à nous transmis par le Prophète Daniel : Où deux ou trois hommes souffrent ensemble, en frères, il apparaît, parmi eux, dans la fournaise, mystérieux et secourable, « un quatrième dont la figure ressemble à celle d’un fils des dieux ».
On ne peut pas exiger de chacun qu’il avertisse l’auteur, lorsqu’un livre a produit sur lui un effet salutaire ; mais sachez, vous qui avez senti le désir de parler et n’avez pu vaincre votre hésitation, sachez qu’à celui qui travaille pour les autres, quelques signes de vie sont nécessaires.
Que de fois, en des jours où nous nous demandons si notre labeur est utile à quelqu’un, le courrier m’a-t-il apporté à cette question une réponse réconfortante ! Venus de près ou de loin, de très loin quelquefois, j’ai toujours vu, dans ces messages de lecteurs, un appel direct, aussi bien humain que providentiel. Quelquefois l’appel prenait une forme singulièrement émotionnante.
En 1904, à Chicago, un inconnu vint me trouver : « Est-ce bien vous qui avez écrit l’Ami ? — Oui ! — Alors j’accomplis un devoir en témoignant que c’est par ce livre que Dieu m’a sauvé. Ayant perdu en un seul jour, dans l’affreux incendie de l’Iroquois-Théâtre, ma femme et mes enfants, j’étais fou de désespoir et prêt à me tuer. Quelqu’un me donna ce livre. Je le jetai machinalement parmi d’autres, et sans même le regarder. Un jour, je ne sais pourquoi, je le feuilletai, et je tombai sur une page qui m’en fit lire une autre. Je compris que mon amour pour mes chers envolés exigeait que je vive et fasse en leur souvenir tout le bien dont j’étais capable. Dieu m’avait arrêté, par votre main, au bord du gouffre, et montré le chemin où maintenant j’essaie de monter. »
N’aurait-on reçu qu’un seul signe de ce genre, c’est la preuve suffisante qu’on n’a ni souffert, ni travaillé en vain.
Amis, dont plusieurs, par discrétion, ont voulu rester anonymes, je saisis cette occasion pour vous dire à tous : merci !
Jeunes gens à la recherche du droit chemin et d’une conviction solide ; pèlerins surmenés par les épreuves, isolés, malades, prisonniers, et vous, soldats de France, qui m’avez écrit de la ligne de feu, je pense à vous. Vous avez fait infiniment plus que vous ne supposez, en vous souvenant fraternellement de l’homme dont la pensée a pu s’associer à la vôtre. Ainsi vous rendiez grâces à Dieu, à travers l’instrument dont il s’est servi pour vous offrir les miettes de pain de vie.
Pieusement, je pense à vous aussi, amis envolés, qui désormais habitez au séjour de la Paix divine. Vos lettres d’autrefois me sont maintenant les messagers d’au delà de la tombe, et jettent un rayon sur nos sentiers crépusculaires. Plusieurs d’entre vous ont lu l’Ami, aux heures suprêmes de leur existence mortelle. Les pages marquées par leurs mains défaillantes sont devenues des reliques de famille.
Livre de douleur et de foi, l’Ami est, de plus, un livre de bonne foi. Sa sincérité va jusqu’à la hardiesse, mais il a trop le respect du sanctuaire intérieur, pour froisser une conscience. Par sa largeur d’esprit, il a trouvé accès dans les milieux les plus divers. Que de fois, par son moyen, des esprits éloignés les uns des autres se sont rapprochés ! Le beau rêve qu’il porte en lui, de « la haute et lumineuse Église qui ne connaît pas d’anathème » a été réalisé dans les cœurs de tant de lecteurs, qu’on peut bien dire qu’il a trouvé ici et là, en des occasions inoubliables, un accomplissement intérieur.
En pleine et affligeante réalité, nous avons le droit de saluer, dans ces faits spirituels, les promesses d’un avenir plus beau.
Et maintenant, pars pour des destinées nouvelles, Ami des jours passés, avec qui, en ce présent formidable, il m’a été si doux de deviser encore ! Que Dieu bénisse ton entrée dans les demeures, et ton action dans les âmes, surtout dans celles, travaillées et chargées, qui ont besoin qu’on les aime, les comprenne, les fortifie.
Ch. Wagner.
Août 1917.
A
PIERRE WAGNER
PARIS, 24 FÉVRIER 1884
MONTANA-SUR-SIERRE, 20 AOÛT 1899
Mon enfant, j’ai commencé ce livre près de ton lit de souffrance et pendant mes promenades solitaires à l’altitude.
Maintes fois, en écrivant, je m’interrompais pour aller près de toi, te rendre un de ces mille services, douloureux à la fois et doux.
Et loin de toi, sur les sentiers alpestres, dans les hauts pâturages, autour des mayens solitaires, mon cœur blessé demeurait plein de ton image.
C’est donc à toi que je dédie ces pages.
Qu’elles te soient offertes, non comme des reliques funèbres de ce qui n’est plus, mais comme un gage éternel entre nos âmes inséparables, et un hommage, que je voudrais plus pur et plus consolant, rendu à ce qui ne meurt jamais.
PRÉFACE
DES SIX PREMIÈRES ÉDITIONS
J’ai connu la solitude, jamais l’abandon.
Toujours est venu, sur les routes les plus écartées, cheminer auprès de moi, un inconnu d’une bonté sans bornes. Il était fort dans la tempête, tendre dans la peine, paternellement sévère aux heures de laisser-aller.
Je n’ai livré aucune bataille sans qu’il se tînt à mes côtés. Nous sommes allés ensemble partout à travers la vie. A deux, nous parlions en public ; à deux, nous devisions sous le manteau de la cheminée. Il se révélait comme un autre moi-même, un bon génie familier et supérieur dégageant des complications de l’existence la ligne essentielle et sûre.
Dans les jours lumineux, il partageait ma joie ; dans les jours tristes, il me réconfortait. Égaré dans les broussailles d’idées ou de passions, je le voyais soudain paraître en plein dédale, et son regard me montrait le chemin.
Aux heures de jeunesse et d’expansion, alors que l’on chante et vibre comme une harpe, il chantait le plus fort. Quand vinrent les heures où la parole elle-même se tait devant la profondeur du chagrin, il se contentait de pleurer avec moi.
Quel est ce mystérieux Ami ? Je ne sais. Ne réclamant pour lui ni prestige divin, ni aucun privilège d’infaillibilité, je désire seulement faire profiter mes semblables de ce qu’il m’a souvent apporté. On s’apercevra sans peine qu’il emprunte un peu partout la clarté qu’il veut répandre sur nos pas. Sa figure est éclairée d’humanité universelle.
Pour moi, je le vénère comme un chevalier de Dieu. Il est certainement très ancien, quoique imprégné de cette sève vigoureuse qui circule sous l’écorce des vieux chênes. Il a chevauché dans tous les bons combats : de tous les soufflets à la vérité et à la justice, son cœur porte la trace. Il a passé au Sinaï, entendu les Prophètes, prié au Calvaire ; mais il admire le bon Homère, Platon, tout ce qui est largement humain. Il prend un goût extraordinaire aux recherches scientifiques, aux questions sociales, se passionne pour tous ceux qui suivent des pistes inexplorées aux vastes champs de l’inconnu. Seulement, lorsqu’ils lui disent que l’Esprit n’est point, il sourit dans sa vieille barbe.
Recherchant l’équilibre et les grands horizons, il étouffe dans l’air confiné, abhorre l’esprit sectaire et déclare volontiers que si les chefs revenaient, par qui l’on jure et s’anathématise, aucun ne serait de sa propre secte.
Ce qui le caractérise surtout, c’est la Foi. Il croit à la fuite utile des jours, au but sublime que, sans pouvoir ni le définir ni l’embrasser, l’humanité souffrante et militante poursuit à travers sa laborieuse carrière. Il croit au mystère qui éclôt dans les fleurs, rayonne des étoiles, perce dans la conscience, sanglote dans nos larmes, vibre dans nos chants, sommeille dans les berceaux et se cache dans les tombes. Il croit à l’Esprit que nul mesure, à la chute lointaine du mal, au triomphe de l’amour, à la réparation des iniquités ; il croit au ciel, mais il croit à la terre ; il croit à l’homme parce qu’il croit à Dieu, éperdûment, non seulement au Dieu des majestueuses créations, des forces transcendantes, de l’inaccessible lumière, mais au Dieu qui besogne sous la bure humaine, tressaille de notre espérance, souffre de nos douleurs ; au Dieu qui a choisi comme devise ce cri magnifique de Térence : « Je suis homme, et rien d’humain ne m’est étranger. »
Et certes, ce que l’Ami possède de meilleur lui vient du Fils de l’homme.
Hélas ! je désespère de jamais exprimer l’esprit qui l’anime. Mais j’ai dû, sous peine de félonie, m’efforcer de bégayer après lui quelques-unes des choses qu’il m’a dites. Fragmentaires, remplies de lacunes, si ces pages pouvaient, par endroits, renfermer des parcelles de vraie vie, des miettes du pain fortifiant dont l’âme se nourrit ! Si quelques-uns me devaient d’être moins grands pour les petits, moins captifs dans leurs affirmations étroites ou leurs négations bornées, moins suffisants et moins pusillanimes, moins tristes dans leurs deuils, plus heureux dans leur travail d’avenir, plus confiants dans nos semailles obscures et douloureuses, quel fruit précieux d’un labeur qui déjà porte tant de douceur en lui-même !
La Commanderie, ce 25 juillet 1902,
jour de Saint-Christophore.