PRÉFACE
Un voyage! il ne faudrait l’écrire que pour soi.
Le voyage donne à l’homme une des plus belles ivresses qu’il puisse éprouver. Découvrir des paysages nouveaux dans une succession rapide, traverser des villes jadis prospères aujourd’hui mortes, courir aux temples dont en pensée on habita les portiques et ne voir que des pierres éparses, trouver le désert et la solitude là où vécurent des peuples puissants, aller plus loin, toujours plus loin, être celui qui ne s’arrête pas, qui passe parmi les vivants et au milieu des ruines, sentir qu’à peine vous les avez possédés ces paysages meurent pour vous, que vous ne les reverrez jamais,—quelle joie et quelle angoisse passionnée!
Je ne sens tout le prix que des choses qui m’échappent. Je cours à elles avec fièvre, mais c’est au moment où je les perds que je les aime le plus fortement.
Peut-être est-ce là le secret de l’ivresse du voyage?
Mais comment la communiquer à l’aide de mots à qui reste dans son fauteuil?
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Nous avons été jusqu’au centre de la Perse cueillir dans leur gloire les roses d’Ispahan.
Nous avions choisi des moyens de transport difficiles. Au lieu de gagner Bakou par train, nous avions décidé de faire une partie du trajet, la plus longue possible, en automobile.
Ainsi avons-nous traversé une contrée qui sera longtemps encore une terra incognita pour les automobiles, la Bessarabie; nous avons visité la Crimée à la belle corniche; au Caucase, la pluie et la neige, plus que les récoltes, nous arrêtèrent; après quelques excursions autour de Batoum et de Koutaïs, nous avons pris le train, et les autos aussi; en Perse, tandis que l’un de nous s’efforçait en vain de passer en machine les infranchissables montagnes qui défendent près de Tabriz le haut plateau de l’Iran, nous atteignions en automobile la seconde ville sainte de l’empire des Chahs, Koum, où repose sous la coupole dorée d’une mosquée hautaine sainte Fatmeh, sœur de l’imam Réza dont le corps rend Mesched sacrée. A Koum, la benzine nous fit défaut. Nous connûmes les horreurs de la traversée du désert en diligence persane avant d’atteindre le paradis d’Ispahan.
Et étant arrivés là-bas dans la sixième semaine du voyage, après avoir vaincu de grandes difficultés et enduré des souffrances variées, nous nous sommes sentis très loin de Paris et des nôtres, «tant à cause de l’énorme distance des lieux que de l’interposition des grands fleuves, empêchement des déserts et objection des montagnes.»
Nous avons vécu à Ispahan une semaine inoubliable.
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Nous emmenions deux jeunes femmes avec nous, ou plutôt nous emmenaient-elles, tant étaient vifs leur enthousiasme, leur gaîté, leur courage, leur volonté d’arriver quand même.
Ces jeunes femmes étaient habituées à la paresse, au confort, au luxe. Elles ont connu les nuits sans sommeil, les nourritures insuffisantes, les gîtes malpropres, le froid de l’aube, le vent glacé dans les montagnes et la chaleur qui monte du désert à midi si forte qu’on reste engourdi et qu’on voudrait mourir...
Elles ont été à Ispahan.
Et nous en sommes tous revenus.
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Au retour, je montrais des photographies de notre voyage à une jeune femme qui a dans les lettres le nom le plus glorieux d’aujourd’hui.
Comme elle les regardait, elle s’écria:
—Mais vous êtes, vous et vos compagnons, dans chacune de ces photographies. Parmi ces ruines, ces paysages et ces Persans, je vous retrouve partout.
C’est vrai. Et dans ce livre il en sera de même. Je voudrais animer les ruines, les paysages, les hommes, et montrer, au milieu d’eux, les voyageurs que nous avons été.
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Rentré à Paris, on m’a demandé:
—Vaut-il la peine d’aller à Ispahan?
J’ai répondu de la façon suivante:
—John W. Robinson, de Birmingham, ayant gagné beaucoup d’argent décida de se retirer des affaires. Et comme il s’ennuyait, il voyagea. Il ne s’intéressait qu’à ce qui avait été l’occupation de toute sa vie. Aussi visita-t-il les villes étrangères seulement pour voir comment s’y pratiquait le commerce des fers et aciers qui avait été le sien. Il arriva en Perse et, après beaucoup de fatigues, gagna Ispahan. Il se fit conduire au bazar et, l’ayant parcouru, ne prit qu’une note sur son carnet, celle-ci:
«Le marché des fers et aciers à Ispahan ne vaut pas la peine qu’on a de s’y rendre.»
Cette brève histoire renferme une moralité.
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Comment sept personnes raisonnables prirent-elles la résolution d’aller à Ispahan en automobile?
Le désir de voyager en auto ailleurs que sur la route qui mène de Toulon à Nice, incita un de mes amis, le prince Emmanuel Bibesco, à parcourir la corniche de la Crimée. Il la visita d’abord sans quitter son domicile, en lisant son Bædeker et en regardant les cartes. Le Bædeker lui apprit, entre autres choses, qu’il y a un service de bateaux de Sébastopol à Batoum au Caucase. C’est à ce moment, vers le 1er janvier 1905, qu’il m’en parla.
Il faudrait ne rien savoir de la géographie pour ignorer que le Caucase est un pays de montagnes admirables et que les Russes y ont construit des routes. Nous voici donc voyageant au Caucase (toujours de la même paresseuse manière), remontant les vallées, franchissant les cols, nous reposant dans les villes. Et nous arrivons sur la carte à Bakou. La mer Caspienne nous arrête. Nous passons quelques jours dans la ville du pétrole.
Puis Emmanuel Bibesco revient me voir.
—Savez-vous où est Resht? me dit-il.
—Resht en Perse?
—Resht en Perse.
—Pas très loin de la mer Caspienne, au sud.
—Souvenez-vous que nous sommes à Bakou.
—Je vois les patrouilles de cosaques dans les rues.
—Des bateaux à vapeur vont deux fois par semaine de Bakou à Enzeli, port de Resht...
Mon cœur commence à s’agiter.
—Et de Resht à Téhéran, continue-t-il, les Russes ont construit une route excellente de trois cent vingt-cinq kilomètres, où les automobiles...
—N’en dites pas davantage. Quand partons-nous?
Il fallut trois mois pour préparer ce départ.
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Entre temps la révolution commençait en Russie. Les journaux étaient pleins des pires nouvelles. Celles qui venaient du sud nous intéressaient particulièrement. On annonçait à Odessa la grève générale; Odessa était une de nos étapes. A Sébastopol, des émeutes éclataient dans les arsenaux; nous devions toucher à Sébastopol. Au Caucase, ce n’étaient que brigandages sur les routes, massacres dans les villes, pillage et assassinat partout, l’état de siège dans chaque gouvernement, l’anarchie régnant à Batoum, et les paysans de Gori révoltés proclamaient la République. Nous ne pouvions éviter de traverser le Caucase pour nous rendre en Perse.
Chaque jour les journaux donnaient deux colonnes de dépêches lugubres sur les choses russes. Il suffisait que nous missions une ville sur notre itinéraire pour qu’il lui arrivât malheur. Ainsi de Yalta. A peine avions-nous décidé de visiter Yalta, qu’elle était pillée...
Aussi les gens sages hochaient la tête, et lorsqu’ils apprenaient que nous emmenions deux jeunes femmes avec nous, ils nous traitaient de fous.
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Pourtant rien ne nous retint. Aux premiers jours d’avril, nous étions tous à Bucarest. Et c’est là que je vais vous présenter nos compagnons de route: le prince Georges V. Bibesco, sportsman émérite et fils d’un Bibesco doublement français, par les deux guerres auxquelles il prit part, celle du Mexique, celle de 1870; sa très jeune femme qui eut toujours avec elle,—où les trouvait-elle dans le désert?—des fleurs, et qui autant que les fleurs aime les vers, jusqu’à en faire de fort beaux; sa cousine Mme Michel C. Phérékyde et le mari de la dite cousine, ancien élève de Louis-le-Grand; le prince Emmanuel Bibesco, le fauteur de ce voyage qui, en Russie et au Caucase, porta le poids et la responsabilité de notre expédition; M. Léonida, sportsman roumain, plus tenace, on le verra, qu’un boule-dogue; moi.
En outre trois mécaniciens, Keller, suisse, Eugène, français, qui n’aime pas la mer, et le mélancolique Giorgi, roumain. Plus d’une fois, ils s’étonneront et ne comprendront pas que ce soit pour notre plaisir que nous voyagions ainsi.
N’oublions pas enfin les trois vaillants automobiles qui nous ont portés: une Mercédès 40-chevaux 1904, châssis court, découverte; une Mercédès 20-chevaux, une Fiat, 16-chevaux, même année, mêmes caractéristiques.
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Et maintenant partons sur les routes vers ces pays de nous inconnus et vers les aventures.
LA PERSE EN AUTOMOBILE
CHAPITRE PREMIER
LE DÉPART.—LA BESSARABIE
Bucarest, mardi 11 avril.—Après avoir parlé pendant trois mois de ce voyage en Perse, il faut se décider à se mettre en route. Voilà deux jours et deux nuits que je roule dans des express marchant vers l’Orient; j’ai traversé Munich, Vienne, Buda-Pesth. Maintenant c’est le départ pour Ispahan, et nous sommes réunis vers neuf heures du matin à l’hôtel du Boulevard à Bucarest. Nos accoutrements sont pittoresques: cache-poussière, manteaux de pluie, fourrures, casquettes diverses, gants fourrés, bottes, leggins, bandes de laine; il est visible que nous ne partons pas pour la journée seulement. Des parents, des amis nous entourent.
Au dehors des automobiles pétaradent dans l’air froid. Ces voitures appartiennent à des membres de l’Automobile-Club roumain qui vont nous emmener jusqu’à Giurgevo sur le Danube où nous nous embarquerons à bord d’un vapeur autrichien, car ce voyage en automobile commence en bateau.
Nous retrouverons les machines à Galatz pour la traversée de la Bessarabie.
Le ciel est clair, le baromètre bon. Le beau temps nous est nécessaire demain et après-demain, car les routes bessarabiennes ne sont que des pistes à travers les terres molles.
Les trois automobiles prennent le train à Bucarest pour aller nous attendre à Galatz.
Embrassades, serrements de mains, premiers déclics des appareils de photographie, nous disons adieu à Bucarest. Quand reverrons-nous cette ville, riches de quelles expériences, épuisés de quelles fatigues?
De Bucarest à Giurgevo, il y a une soixantaine de kilomètres de très bonne route roumaine, ce qui équivaut à une médiocre route française. Le pays est plat avec quelques rangées de collines peu élevées. Je cherche le Danube à l’horizon, je ne le vois pas.
A Giurgevo, déjeuner fort gai; des musiciens de l’endroit quittent leurs boutiques de cordonnier ou de tailleur, mettent une redingote, et nous déjeunons en musique, puis valsons dans la grande salle du cercle. Danserons-nous à Téhéran? Partons d’abord pour le Danube qui est à quelques kilomètres de la ville.
Le voici enfin, roulant des eaux jaunies par les pluies du printemps; en face de nous, très loin, c’est la rive bulgare aussi déserte que la roumaine.
A l’embarcadère des bateaux, nous trouvons nos bagages arrivés par le train. Chacun de nous se précipite pour voir s’il a son compte de colis, valises, malles, châles, etc.
J’admire les voyageurs qui, partant pour des pays lointains et des contrées désertes, ne nous parlent jamais de leurs bagages. Il semble qu’ils soient des êtres immatériels, corps célestes ou purs esprits, insensibles au froid, à la pluie, à la soif, au manque de nourriture. Nous ne sommes pas ces voyageurs. Il nous faut du linge, des vêtements de rechange, et la «réparation de dessous le nez». Le souci de transporter avec soi tout le nécessaire est le souci le plus quotidien du voyage, quand on prend les modes de locomotion que nous avons choisis. Chaque jour, il faut défaire et refaire ses valises, déplier et replier les châles, alors qu’on est abîmé de fatigue. Je supplie le lecteur de compatir à nos peines et d’abord de faire connaissance avec nos bagages.
Dénombrement des Bagages.—Nous sommes sept voyageurs, plus trois mécaniciens. Nous avons droit, chacun de nous, à deux valises, improprement dénommées à main. Nous y ajoutons sournoisement un nombre considérable de petits colis qui, soi-disant, ne comptent pas, et que nous passons le plus clair de notre temps à compter. La chasse et la réunion de ces multiples colis suffiraient à lasser une activité moins dévorante que la nôtre. Les seuls appareils de photographie forment un bataillon important: il y a trois kodaks pliants avec objectifs Gœrz ou Zeiss, un petit panoramique qui ne se laisse pas réduire, et un grand panoramique qui est hors toute mesure. Il emplit à lui seul la caisse de l’auto; ses angles sont incisifs et, à chaque cahot, il nous entame les tibias. A la halte, il sert de tabouret ou de table; c’est du reste l’unique service qu’il rend pendant longtemps, car il se refuse obstinément à photographier les paysages devant lesquels nous le faisons fonctionner. Nous emportons deux fusils inutiles, mais qui tiennent leur place et la nôtre; comptez enfin les fourrures, peaux de bique, caoutchoucs, manteaux, cache-poussière, couvertures et châles, les jeux de casquettes pour neige et pour soleil, les sacs à main insidieux qui ne sont pas des valises, et les nécessaires de toilette. Voyez l’amoncellement de ces colis qui doivent être transportés avec nous dix dans les trois autos! Regardez les valises ouvertes, les châles défaits, le désordre de nos chambres d’hôtel! Imaginez l’affairement de chacun de nous à retrouver ce qui lui appartient! Supputez les retards inévitables!
En outre, il y a des malles qui, elles, prennent des trains, des bateaux, la poste. Ce sont des malles indépendantes; elles font un voyage d’agrément, de leur côté; il est fort rare qu’elles consentent à se rencontrer avec nous à l’étape. Nous les retrouvons dans des endroits inattendus, et toujours avec le même plaisir étonné.
Enfin tous ces bagages sont à Giurgevo, tous, sauf un carton à chapeaux qui, en objet très malin, a préféré se perdre à la première étape.
Et nous nous embarquons à bord du bateau autrichien.
Sur le Danube.—Les rives du fleuve sont sauvages, du côté bulgare accidentées, du côté roumain plates. A droite, des troupeaux de moutons sur les montagnes: à gauche, des saulaies immenses, troncs énormes et mutilés sur lesquels poussent de jeunes branches aux feuillages fins. Des canards s’envolent; un héron argenté se lève, les ailes claires battent l’air gris. Le ciel est voilé, uniforme; le Danube s’en va sans fin, couleur de boue, si large qu’on a soudain la surprise de découvrir qu’une de ses rives boisées est celle d’une île.
Sur le pont, nous sommes comme étonnés d’être partis. Déjà des groupes se forment; les uns prennent un fusil et guettent le héron cendré qui se laissera surprendre. Les autres, réunis autour de tasses de thé (les premières du voyage!), écoutent la lecture de quelques belles pages de Gobineau sur l’esprit asiatique et sur les taziehs persans.
Turtu-Kaya, une ville turque où nous abordons, minarets et mosquées, foule enturbannée, déguenillée, femmes voilées, les premières aussi, le chant du muezzin, c’est déjà un peu de l’Orient.
La nuit vient et un frisson de froid après la chaleur du jour. Les rives se glacent dans le gris du soir, les collines s’endorment, une lune incertaine passe à travers une déchirure des nuages et regarde le monde désert où nous glissons sans bruit entre les bords du fleuve sur lesquels on ne distingue plus que les silhouettes trapues des saules comme d’hommes très vieux qui nous épieraient.
12 avril.—Le même paysage d’une grandeur désolée, le fleuve coule entre des rives toutes deux roumaines; des marais, des lacs en doublent et triplent la largeur. Près des gris argentés des eaux, des troupeaux de moutons sur des pâturages font des taches brunes et chaudes.
Nous passons une demi-heure à Braila, grand port roumain d’exportation pour les blés, ville de soixante mille habitants, laide et moderne.
Galatz.—Une demi-heure plus tard nous sommes à Galatz, dernier port roumain. Ici nous embarquons sur un vapeur russe qui part pour Odessa. Nous retrouvons les autos à quai. Il faut les mettre à bord, cela n’est pas facile. Un chaland flanque le bateau à vapeur qui ne possède pas de grue assez forte pour nos machines; un ponton mène du quai au chaland. Les difficultés commencent; la grande Mercédès est amenée, non sans peine, jusqu’au chaland. Du chaland on jette des madriers pour atteindre, par une pente de quarante pour cent, le pont du bateau. Georges Bibesco met le moteur en marche; les roues patinent. Trente débardeurs et marins russes soulèvent la lourde machine qui arrive enfin au niveau du pont; là, il faut la retenir de peur qu’elle n’exécute un naturel mouvement de bascule et n’aille défoncer le bastingage du côté opposé. Les deux autres machines sont hissées de la même manière. L’embarquement a pris deux heures, non sans force jurons russes, roumains, turcs, voire français. Nos oreilles commencent à s’habituer au niet et au da slaves. Emmanuel Bibesco déplore la facilité avec laquelle il s’assimile les langues étrangères et l’imprudence qu’il a commise en apprenant le russe, car déjà nous le harcelons de questions qui ne sont pas oiseuses.
Nous sommes passés maîtres dans l’art d’embarquer et de débarquer nous-mêmes les autos.
Nous quittons Galatz avec un grand retard, ce dont le capitaine ne se soucie. Sur le quai, un groupe de femmes du peuple, le visage entouré d’un foulard blanc, font des gestes d’adieu à un pauvre conscrit qui part pour la guerre, pour la lointaine et sanglante Mandchourie. Les femmes douloureuses restent à voir le bateau glisser lentement sur les eaux jaunes du fleuve; elles pleurent et cachent leur figure dans leurs mains.
Une heure plus tard, nous arrivons à Reni, douane russe. Mais nos recommandations sont adressées aux autorités d’Ismaïlia, où nous débarquerons. Les douaniers de Reni sont lents à persuader. Il faut deux heures pour les convaincre. Emmanuel Bibesco continue à être notre interprète.
Cependant nous déjeunons sur le pont; nous sommes cuits par un soleil d’orage. Pourquoi ne partons-nous pas? Des officiers arrivent sur la colline où sont les bâtiments de la douane. Et nous apprenons qu’on attend le gouverneur général de la Bessarabie. Est-ce pour nous qu’il s’est dérangé? A l’avance, nous sommes très mal prévenus en faveur des fonctionnaires russes. Le gouverneur arrive avec une escorte d’officiers magnifiques. Il se dirige vers le parc des autos sur le pont, les examine, discute longuement avec le capitaine. Déjà nous nous voyons le passage refusé, des difficultés douanières à n’en plus finir.
Il part enfin, et nous apprenons alors que cet homme aimable a donné ordre de faciliter de toutes manières notre voyage dans son gouvernement...
Descente du Danube sur Ismaïlia; les premiers cosaques se montrent à gauche: un cavalier sur un petit cheval se promène le long du fleuve.
A droite c’est la Dobroudja roumaine, une plaine arrêtée par des montagnes peu élevées, de lignes accidentées. A gauche la Bessarabie, des prés pelés où paissent des troupeaux de moutons, des saules antiques, des rives de sable et d’argile, des herbes rares, le tout d’un ton roussi, qui passe du gris argenté à l’écru dans une gamme chère à Corot.
Ismaïlia, 4 heures.—Quel est celui qui a dit du mal des douanes et de la police russes? Qu’on me l’envoie. Douane et police pavoisent en notre honneur; on n’ouvre pas une seule de nos vingt-huit valises et de nos six malles, et le chef de la police prend la peine de descendre lui-même les armes que nous introduisons malgré les défenses formelles de l’administration.
Une lettre personnelle du très puissant Bouliguine, ministre de l’Intérieur, nous vaut cette entrée facile sur le sol de la Sainte Russie.
Les autos sont amenés sans difficulté à quai où plusieurs centaines de personnes nous attendent. Malgré le service d’ordre, ouvriers et journaliers sont là presque à nous toucher; des yeux clairs de paysans dans des figures brûlées par le plein air et le vent nous dévisagent. La puanteur qui se dégage de cette foule nous asphyxie à moitié. Plus d’une heure, il faut la supporter pendant qu’on expédie une partie des bagages à Odessa et qu’on charge l’autre sur les voitures!
L’homme est l’animal le plus sale de la création. C’est même ce qu’il y a de plus sale au monde, car sur les pierres des chemins il pleut. Mais lorsqu’il pleut, le paysan de Bessarabie se met à l’abri. Aussi ignore-t-il l’usage de notre sœur l’eau.
Guenilles, haillons et peaux humaines, quelle odeur!
Enfin nous partons. Pour la première fois, nous entendons le bruit régulier des moteurs. C’est le soir déjà. La foule qui nous entoure recule épouvantée, lève les bras au ciel, crie au miracle, et nous passons.
Nous franchissons des caniveaux qui sont des fossés et nous voici sur route. L’ordre de marche est le suivant: la grande Mercédès 40-chevaux en éclaireur; puis la Mercédès 20-chevaux de Léonida, puis la Fiat 16-chevaux qui porte les mécaniciens et les bagages. Ainsi sommes-nous sûrs, si nous avons une panne, de voir les mécaniciens arriver à notre secours.
Nous sommes sur route russe. C’est dur. La chaussée entre les arbres maigres est rudement empierrée, avec, par places, des bosses inattendues.
Mais voilà qu’à ma grande surprise, à dix kilomètres d’Ismaïlia, la route s’arrête net! Mes amis sont moins étonnés que moi et sans hésiter lancent les machines à travers champs en suivant les ornières tracées devant nous. Ici le sol est beaucoup plus doux, mais on ne peut avancer vite. En temps de pluie, ces pistes détrempées seraient impraticables.
Nous allons ainsi mollement à travers le pays bessarabien; la terre est noire; des paysans travaillent dans les champs; de longs attelages de bœufs très loin se découpent sur l’horizon où s’avivent encore quelques lueurs du couchant.
Et nous voilà cherchant notre chemin le long des ornières, à la clarté mouvante des phares qui jettent de grandes traînées lumineuses dans le paysage désert.
Nous découvrons enfin un amas de maisons espacées et pauvres; c’est la petite ville de Bolgrade où nous passerons notre première nuit en pays russe.
Bolgrade.—Tous les chiens de Bolgrade hurlent aux roues de nos autos. Nous arrivons à l’auberge, entrons dans la cour intérieure où les paysans laissent leurs attelages pendant qu’ils vont à leurs affaires. Nous sommes attendus; des gorodovoïs, ou agents de police, sont placés à l’entrée de la cour et ferment la lourde porte pour empêcher que nous ne soyons envahis.
La cour est vide; sur la place une foule de paysans est réunie. Par un curieux phénomène d’endosmose, les paysans, un à un, filtrent à travers la porte que tiennent fermée les gorodovoïs.
La première étape en Bessarabie.—Les autos dans la cour de l’auberge.
Bolgrade!—Nous nous attendions au pire; nous étions prêts à tout supporter, la saleté, la vermine, la nourriture médiocre, dans cette petite ville perdue de la campagne bessarabienne. C’était le «trou» le plus trou de notre itinéraire. O surprise charmante! nous découvrons dans un bâtiment au fond de la cour, quatre petites chambres blanchies à la chaux, proprement carrelées, et, chose extraordinaire, des draps et des lits de fer. La chambre Touring-Club au fond de la Bessarabie! Au mur d’attendrissantes lithographies d’un touchant second Empire, «Tristesse-Richesse». On nous sert un dîner très convenable qu’arrose un vin de Bessarabie délicieux.
L’état moral de notre troupe est excellent. Comme nous avons bien fait de partir, de ne pas écouter les prophètes de malheur qui nous prédisaient dès le début les pires calamités!
13 avril.—Nous nous levons à sept heures pour une grande journée en automobile. Nous avons deux cent cinquante kilomètres à faire pour aller coucher à Ackermann, grande ville à l’embouchure du Dniester, comme chacun le sait et comme je viens de l’apprendre. Emmanuel Bibesco a étudié les cartes et tracé la première étape.
L’expérience d’hier nous a enseigné qu’il ne faut pas songer à faire de la vitesse à travers champs, et, qu’en cas de pluie, on ne peut rouler.
Dès le lever, nous consultons mon petit baromètre de voyage. Hélas! il est en baisse, à 750 millimètres. Des gens sages auraient pris le train à Bolgrade pour Odessa. Mais nous n’avons pas quitté Paris et nos affaires pour être sages; il ne pleut pas encore, nous traverserons ce pays en automobile!
Nous partons à neuf heures, en retard, car nous ne savons pas encore le temps qui est nécessaire pour faire et arrimer nos vingt-huit colis à main à bord des autos. Lorsque nous le saurons, cela sera du reste la même chose, et nous continuerons à partir en retard parce que nous en aurons pris l’habitude.
Nous gravissons une haute colline qui surmonte Bolgrade, et bientôt la Bessarabie ondule devant nous, déserte et sans arbres; les lignes arrondies des collines sont brisées ici et là par un tertre, tombeau où les chefs scythes se faisaient enterrer debout, chevauchant leur cheval de guerre, ou par un ancien poste d’observation des phalanges de Trajan. La grande paix romaine s’est étendue jusqu’ici; deux vallonnements qui courent de l’est à l’ouest marquent encore l’ancienne frontière de l’Empire; au delà c’étaient les barbares Sarmates.
Les champs d’une terre noire, les prés pelés s’en vont sans fin, sans un arbre, sous le ciel d’un gris perlé délicat. Les grands paysages ras s’étendent à l’infini. On voit à une lieue la silhouette d’un berger qui s’enfuit à notre approche; puis c’est une nouvelle ondulation de terrain, si longue, si lente, qu’elle semble la houle arrêtée d’un monde mille fois grand comme le nôtre.
Où vont mourir ces molles vagues de terre?
Parfois la vague se brise. C’est alors un ravin au fond duquel on découvre un misérable village. Puis de nouveau le silence et la solitude de la campagne nue.
Un faucon rose traverse les prés devant nous; à quelques centaines de mètres une bande d’outardes se promène à travers champs. Un aigle est là, posé sur une pierre; il regarde venir la lourde machine et comme nous arrivons sur lui, s’envole péniblement.
Nous n’avançons que lentement, car la route est exécrable.
Il faut nous mettre d’accord tout de suite sur le sens du mot route en Bessarabie. Une route, c’est une piste à travers champs; jamais ingénieur ne s’y risqua: elle a indifféremment, suivant la configuration du terrain, trois cents mètres de large ou trois; parfois on s’y perd, parfois on la perd; elle est semée d’ornières, de trous et de bosses; ici, un talus la traverse, là, un fossé; elle ne connaît pas les ménagements; si elle voit un ravin, elle s’y précipite comme une folle; lorsqu’elle est tombée au fond du ravin, elle s’en sort comme elle peut, à l’aide de sauts successifs sur des gradins étagés; lorsqu’il s’agit de franchir une rivière et de passer un pont, invoquez fervemment le fabricant qui construisit votre auto. Fuyez, si vous m’en croyez, fuyez les travaux d’art en Bessarabie et les ponts. Lorsqu’il n’y a pas de route, vous avez une chance de vous en tirer; quand on a empierré une tête de pont, elle est impraticable. Des trous se creusent entre les pierres où on laisserait une roue; deux ravins flanquent la chaussée boueuse et rendent le moindre dérapage mortel.
En outre nous perdons, comme on peut croire, notre route à tout bout de champ, c’est le cas de le dire, et lorsque nous rencontrons un bouvier, nous sommes obligés de nous emparer de lui pour le forcer de répondre à cette simple question: «Tatar-Bounar?» dite en montrant deux pistes allant l’une à gauche, l’autre à droite. Mais il ne comprend pas.
Aussi faisons-nous peu de chemin, du vingt kilomètres à l’heure, et secoués comme si nous marchions à cent sur route royale et pavée de l’Ile-de-France.
«Mais quelqu’un troubla la fête...» Voilà que, soudain, la pluie, une pluie drue se met à tomber; elle a bientôt fait de détremper le sol mou sur lequel nous roulons; une odeur forte monte à nos narines; il semble qu’on respire le parfum même de la terre.
La 40-chevaux travaille puissamment; les pneumatiques arrachent d’énormes mottes humides et noires, qu’ils envoient en l’air. Nous dérapons, par moments, de façon inquiétante; avec une voiture moins stable, nous aurions versé déjà. Maintenant nous sommes pris dans deux ornières si profondes que le carter touche.
Georges Bibesco jette la voiture sur la droite; elle enfonce jusqu’aux essieux; les roues patinent, s’arrêtent dans un pied de boue; la grande Mercédès reste immobile sous l’averse qui cingle.
La première étape. L’auto enlisé dans les boues de la Bessarabie.
Il est près de midi, nous avons fait cinquante kilomètres et sommes loin de notre déjeuner à Tatar-Bounar. Comment sortirons-nous du champ où nous sommes enlisés?
Les deux voitures de nos compagnons ne sont pas en vue. Que leur est-il arrivé? Comment auront-ils passé sous la pluie par les chemins, déjà abominables en temps sec, que nous avons suivis?
Une heure s’écoule. L’averse cesse. Nous travaillons à sortir la voiture de l’ornière qu’elle a creusée; nous la soulevons à l’aide d’un cric, puis tassons de la terre sous les roues, et recommençons. Enfin on met le moteur en marche, nous nous arcboutons derrière l’automobile; lentement la Mercédès sort de l’ornière et repose maintenant en plein champ.
Les jeunes femmes sont descendues. Dans le fossé elles trouvent une touffe de violettes courbées par l’averse. Ces fleurs délicates et familières nous sont plus chères encore au milieu du désert où nous sommes perdus.
Nous repartons en auto à la recherche de nos compagnons, silencieux assez et plus inquiets sur leur sort que nous ne voulons en convenir, passons le plus dangereux des ponts, traversons un village qui n’est qu’un lac de boue, et remontons une côte abrupte, lorsque nous apercevons enfin la voiture de Léonida dégringolant la colline.
De quelle façon, grands dieux! Elle n’a pas d’antidérapants, et va de gauche, de droite, marche de flanc, voire d’arrière, s’incline, se redresse, s’arrête et recommence sur une pente raide, glissante, ravinée et bosselée. Elle gagne enfin le village. Elle a quatre ressorts de cassés. Il faut réparer.
Puis arrive à cinq kilomètres à l’heure l’auto des mécaniciens. Ils ont l’air de comprendre difficilement que ce soit pour notre plaisir que nous traversions la Bessarabie.
La Halte.—Nous voici dans le village misérable. On nous indique l’auberge; c’est une pauvre maison en terre; dans la première pièce, on vend quelques épiceries; une petite salle nous offre une table et un banc; sur le derrière, donnant sur la cour, un fourneau sans feu. C’est là que couchent, sur des planches, sans se dévêtir, les habitants de cette triste demeure. L’hôte et l’hôtesse nous regardent entrer avec indifférence et ne s’occupent pas de nous; lui continue à réparer le mur qui est lézardé, elle disparaît bientôt, et nous voilà à chercher du bois, dont nous trouvons quelques morceaux, et des œufs que nous faisons cuire très durs; l’un de nous prépare du riz. A boire, il n’y a que du vodka et nous n’en voulons pas. Nous sommes partis sans vivres, supposant que nous arriverions facilement pour déjeuner à Tatar-Bounar et comme si le pays que nous devions traverser allait nous fournir le nécessaire. Il faut déchanter.
Le riz a un goût de souris si accentué que nous renonçons à le manger; le pain qu’on nous donne est moisi; nous déjeunons d’un œuf dur. C’est maigre.
La halte à la Fontaine-aux-Fées. Un paysan enlève avec une bêche la boue qui remplit les roues.
Et nous regardons village et paysage. Le village porte le nom de Fontaine-aux-Fées. La fontaine, c’est un marais fangeux au fond de la vallée. La boue est si épaisse qu’on ne peut circuler. Les paysans viennent nous voir. Ils sont d’une étonnante saleté. Après de lentes discussions, ils s’approchent; une conversation s’engage entre le plus hardi d’entre eux et Emmanuel Bibesco. Il montre la grande Mercédès et demande:
—Cela coûte-t-il beaucoup d’argent?
—Plus de dix mille roubles.
Il reste étonné, réfléchit encore et dit:
—Est-ce que cela peut transporter du blé?
Et il s’en va rejoindre le cercle de ses compagnons de misère, qui restent à quelques pas de nous, immobiles, à nous regarder. On parlera de nous longtemps à Fontaine-aux-Fées.
Cependant chez le maréchal-ferrant, Léonida, aidé du jeune et mélancolique Giorgi, qui déjà regrette la Roumanie, fabrique lui-même des ressorts supplémentaires.
Nous tenons le premier conseil de voyage. Que faire? Chaque jour, cette question se posera devant nous. Nous sommes à quarante kilomètres, pensons-nous, de Tatar-Bounar, petite ville de cinq mille habitants, affirme Emmanuel Bibesco qui a travaillé les cartes; à Tatar-Bounar, pas de chemin de fer. Aurons-nous la chance de gagner Tatar-Bounar et d’y coucher, pour arriver à Ackermann demain? Pour cela le beau temps est indispensable, comme l’expérience du matin l’a prouvé. Déjà les deux heures de pluie ont amolli les terres jusqu’au point dangereux où l’on s’enlise.
Rentrerons-nous à Bolgrade d’où le train peut nous emmener à Odessa?
Il y a quelque chose de honteux à prendre ce dernier parti, à se laisser vaincre par les difficultés de la route dès le premier jour! Non, le ciel s’est éclairci, le baromètre a une tendance à monter, les terres depuis trois heures qu’il ne pleut plus doivent avoir séché, partons pour l’inaccessible Tatar-Bounar.
Nous laissons à Fontaine-aux-Fées, Léonida, son mécanicien et sa voiture; il nous rejoindra dans la nuit; et, vers cinq heures et demie, nous voici de nouveau, avec deux voitures seulement, à travers champs. Les terres sont gluantes et collent aux roues; il y a des coups de dérapage terribles; la descente des ravins et le passage des ponts sont périlleux. Mais nous avançons tout de même.
Nous avançons si bien que nous nous trompons de route et ajoutons vingt kilomètres aux quarante que nous avions à faire. La nuit nous surprend; il faut allumer les phares. Ce voyage commence bien; nous ne voyagerons que de nuit. Après deux heures de vagabondage à travers des champs déserts coupés de ruisseaux perfides, nous entrons enfin dans les faubourgs de ce Tatar-Bounar que nous espérions voir à midi. Il est près de dix heures du soir et nous sommes pâles de faim.
Nous manquons disparaître dans les rues qui ne sont que marécages. Les habitants, réveillés, nous entourent. L’ouradnik, ou commissaire de police, nous prend, à juste titre, pour des gens suspects ou, à tout le moins, déséquilibrés. Nous nous obstinons en vain à réclamer l’hôtel promis à nos fatigues. Il n’y a pas d’hôtel, et, en y réfléchissant, je me demande pour qui il y aurait un hôtel à Tatar-Bounar. Depuis que Tatar-Bounar existe (j’ignore la date de la fondation de cette détestable ville), il est certain que nous sommes les premiers Européens qui l’aient traversée et qu’après nous, si on a la sagesse de me croire, personne ne se risquera dans ce trou calamiteux.
On nous pousse, presque de force, dans une misérable auberge. Traverser la cour à pied, c’est risquer sa vie, tant le sol est boueux et plein de trous saugrenus.
En entrant dans l’auberge par la porte de derrière, nous manquons nous rompre le cou. Des femmes graisseuses nous reçoivent.
Une fille, qui n’est pas la plus belle du monde, mais une des plus laides, nous offre ce qu’elle a: une chambre sale où trois lits sont serrés l’un contre l’autre. Il règne dans cette pièce une odeur qu’on ne veut pas définir, mais qui est atroce. Impossible de songer à dormir dans cette maison malpropre et louche. Où est la charmante auberge de Bolgrade?
Alors Emmanuel Bibesco, voyant notre découragement, fait entendre sa voix persuasive. Il nous dit Ackermann, ses quatre-vingt mille habitants, ses hôtels somptueux, des lits propres, des bains, des nourritures succulentes. Il affirme que soixante kilomètres à peine nous en séparent. «Reposons-nous ici une heure, dit-il, soupons, puisque nous n’avons ni déjeuné, ni dîné; repartons à onze heures et, à une heure du matin, nous serons dans cet Ackermann béni.»
J’essaie de faire entendre quelques arguments raisonnables, je montre devant nous une étape aussi longue que celle du matin, à travers un pays inconnu, difficile, désert, dans la nuit, sous la pluie peut-être. Mais je n’insiste pas. Tatar-Bounar nous a trop vivement déçus. Les deux jeunes femmes se déclarent prêtes à la marche de nuit. Nous partirons, nous n’en sommes déjà plus à une folie près. En attendant, soupons.
Cela n’est pas facile. Les vivres manquent.
On finit par nous trouver une boîte de sardines desséchées, du saucisson racorni. Nous mangeons sardines et saucisson, faute de mieux.
Cependant, par un phénomène dont nous avons déjà eu un exemple, la salle basse à côté de celle où nous sommes se remplit, malgré les portes fermées sur la rue, d’une foule de gens crasseux. Les fenêtres sont closes; de ma vie, je n’ai senti une puanteur pareille. L’odeur la plus insupportable à l’homme est certainement celle de l’homme.
A onze heures, nous sommes sur le point de partir. On fait le recensement des bagages qui ont été gardés alternativement par les mécaniciens et par nous. La valise d’Emmanuel Bibesco manque à l’appel. Quelqu’un dans la nuit noire s’en sera emparé. Nous appelons l’ouradnik qui ne s’émeut pas. Avec lui Keller va parcourir l’auberge. Keller revient indigné prétendant qu’on ne l’a pas laissé entrer partout. Discussions un peu vives; nouvelle visite de l’auberge par un de nous. Inutile de dire qu’on ne retrouve pas la précieuse valise qui contenait, en outre du linge et des vêtements, des guides pour le voyage entier, guides qui seront, nous le voyons, de plus en plus nécessaires.
Vers onze heures et demie seulement, nous quittons le détestable Tatar-Bounar, en emmenant sur le marchepied de la Mercédès un pilote pour nous sortir de ville.
Une Nuit de Bessarabie.—L’ordre est donné de ne pas se perdre de vue. La 40-chevaux est la première. Je suis dans la voiture des mécaniciens. Léonida n’a pas encore rejoint.
Nous marchons aussi vite que possible, sans faire beaucoup de chemin, car, à chaque instant, il faut s’arrêter pour retrouver la route qui bientôt devient abominable.
La nuit est noire sous un ciel plein de nuages que pousse un grand vent gémissant.
Nous perdons de vue la première voiture. Les mécaniciens s’inquiètent. Et voilà que notre unique phare commence à baisser. Que devenir sur cette route incertaine si nous ne pouvons nous éclairer? La flamme clignote. Nous marchons avec une extrême prudence sur des pistes défoncées. Là-bas nous apercevons enfin un phare dans l’obscurité. C’est celui de la grande Mercédès qui nous attend.
Quelle heure est-il? Une heure du matin. Où sont les lumières d’Ackermann? J’entends au fond de la grande voiture des rires frais de jeunes femmes.
En route!
Nous sommes seuls de nouveau, car la Mercédès avec son phare puissant peut marcher plus vite que nous qui y voyons à peine. Nous sommes pareils à un aveugle qui trébuche dans un sentier semé d’obstacles. Cahots terribles où les garde-crottes s’écrasent sur les pneumatiques, dérapages inquiétants, nous avançons tout de même, mais secoués et meurtris dans une voiture qu’il faut une poigne solide pour redresser à chaque instant. Soudain, devant nous, un remblai s’élève sur lequel nous allons nous briser; le mécanicien jette la voiture à gauche; le terrain dévale brusquement; en trois bonds nous arrivons au fond d’un ravin. Par miracle nous sommes sur la voiture au lieu d’être dessous, et la voiture elle-même repose sur ses quatre roues enlisées jusqu’aux essieux dans la terre glaise. A deux, nous essayons de pousser la voiture, sans succès. Il faut attendre le retour de la 40-chevaux.
Nous restons figés de froid sur nos sièges; l’imagination travaille dans la nuit; nous sommes dans un désert d’ombre et de désolation. Le vent siffle, des chats-huants tournoient devant nous en poussant des cris lugubres. C’est en des nuits comme celle-là que les sorcières courent les champs pour attraper les taupes qui sont nécessaires à leurs breuvages. Vingt minutes qui semblent une heure se passent. La Mercédès ne revient pas à notre secours. Et si elle vient, pourra-t-elle nous tirer de là? Peut-être nos compagnons sont-ils eux-mêmes au fond d’un fossé et, moins heureux que nous, ont-ils les membres rompus. Les minutes sont lentes. Enfin une lueur monte dans le ciel; c’est le phare puissant de la 40-chevaux qui nous cherche. Elle est bientôt sur nous. On attache une corde, nous poussons aux roues et nous voilà hors de notre trou.
Nous repartons. Un quart d’heure plus tard, le phare s’éteint; on perd vingt minutes à l’arranger. Il éclaire à peine et la route nous est inconnue, dangereuse, détrempée. Nous y laisserons notre peau.
Nouveau départ suivi d’un nouvel arrêt. Cette fois-ci, il n’y a plus de benzine dans les réservoirs. Il faut mettre les bagages à terre, ce qui n’est pas une petite affaire. La 40-chevaux revient. Un vent du nord, aigre, glacé, nous coupe la figure. Devant nous hiboux et chats-huants passent et repassent attirés par l’éclat impérieux du phare. Où sont Ackermann, ses quatre-vingt mille habitants, ses hôtels et ses bains? Il est trois heures du matin, nous sommes encore en plein désert. On ne rit plus dans le fond de la grande voiture.
Nous repartons à la poursuite d’Ackermann. Notre phare semble une pâle lampe à huile et n’éclaire pas à vingt mètres. N’importe, l’énervement nous gagne; nous accélérons le train. Pour nous guider, nous suivons la direction des ornières multiples de la route. Nous sommes secoués comme prunes par vent d’orage; c’est un dérapage violent, un arrêt brusque, une descente que l’on fait de flanc, des trous ou des bosses de trois pieds, une tête de pont ravinée qu’il faut emporter d’assaut. Nous passons tout de même à une vitesse qui semble folle; les terres déchirées par les pneumatiques sont projetées en l’air et nous fouettent continûment la figure. La fatigue est sur nous comme un lourd manteau; le mécanicien assis sur le marchepied oscille et va tomber. Des hallucinations s’emparent de moi; je vois, autour du faisceau lumineux projeté par le phare, la route bordée d’arbres immenses qui se rejoignent au-dessus de nos têtes. Au bruit régulier du moteur, nous nous enfonçons dans l’allée sans fin de la forêt. En vain je regarde les poteaux du télégraphe seuls dressés dans la campagne rase. Toujours les arbres, rangés en files solennelles, flanquent notre course folle.
Un instant je m’endors; un brusque coup de frein me réveille. Où suis-je? Une tache vive devant moi, une figure sombre qui me regarde et la sensation d’une fuite vertigineuse en arrière. Il faut un prodigieux effort pour chasser l’hallucination. La figure sombre qui me regarde est la casquette du mécanicien assis à mes pieds.
Le phare s’éteint. La Mercédès se met derrière nous un peu sur le côté et éclaire la route. Nous filons éperdument, la figure criblée de mottes de terre.
Ackermann, où te caches-tu?
Il y a plus de cinq heures que nous roulons dans la nuit. Le jour, un jour sale, éclaire à l’orient un ciel couvert de nuages. Toujours le désert! Ackermann! Ackermann! Quelques charrettes enfin dont les chevaux s’enfuient à travers champs, une demi-heure de marche encore, puis des piétons, des maisons, un faubourg misérable, des ouvriers se rendant au travail. Voilà la ville.
Où est l’hôtel? Il n’y a pas d’hôtel, mais une auberge malpropre où l’on ne nous donne que des chambres sans air ouvrant sur la galerie intérieure. Voilà le palais promis!
Il y a vingt-deux heures que nous avons quitté Bolgrade; nous n’avons pas dormi, à peine mangé; nous avons supporté la faim, la pluie, le froid, le manque de sommeil et la fatigue. Nous sommes venus chercher des aventures. Nous sommes enchantés.
Ackermann, 14 avril.—Deux heures de mauvais sommeil à peine. A dix heures, nous sommes debout pour assister à l’arrivée de Léonida qui a voyagé, sans s’arrêter, toute la nuit. Il est tombé dans le même ravin que nous: mais il n’avait pas de 40-chevaux pour l’en sortir. Il a cherché des bœufs à cinq kilomètres à la ronde. Le voici, prêt à repartir.
Nous visitons l’ancienne forteresse turque en ruines et, dès après déjeuner, descendons à l’embarcadère des bateaux. Il s’agit de traverser le Dniester qui a dix kilomètres de large. Grâce aux ordres donnés par le gouverneur, nous trouvons pour les autos un chaland amarré au petit vapeur qui nous emmène.
Nous traversons le Dniester en biais pendant vingt kilomètres. Il fait gris, le ciel est sur nos épaules; bientôt une pluie fine et serrée nous cache les rives du fleuve et nous oblige à quitter le pont.
A Ovidiopol, la police a pavoisé en notre honneur et nous offre un thé que nous ne pouvons refuser. Ce thé se fait attendre. Il est cinq heures déjà; il est vrai que nous n’avons que trente-huit kilomètres à faire pour atteindre Odessa. Nous partons enfin. Pour l’instant il ne pleut pas.
Je ne décrirai pas la route entre Ovidiopol et Odessa. Les simples faits que j’enregistre ci-dessous suffiront à renseigner le lecteur.
Il y a trente-huit kilomètres de l’une à l’autre ville. Nous avons mis plus de quatre heures pour les couvrir et nous n’avons pas eu de panne.
Nous avons voyagé de nuit encore et sommes arrivés à dix heures et demie du soir.
Nous nous sommes servis de la boussole.
Ne croyez pas savoir ce que c’est que la pluie avant d’avoir été dans le gouvernement de Kherson. Les géographes affirment qu’il ne tombe que quarante centimètres d’eau par an à Odessa. Nous les avons reçus en deux heures de temps, intégralement. Une montre que j’avais dans l’intérieur de mon second pardessus, sous un caoutchouc, la capote de la voiture levée, était, à l’arrivée, pleine d’eau et de boue! Pourtant je n’avais pas quitté mon siège.
Quant à la danse sauvage qu’exécuta devant nous pendant trente-huit kilomètres, la Mercédès de Léonida, sans antidérapants, vous essaieriez en vain de l’imaginer. Je n’aime pas à m’en souvenir, le soir, lorsque je cherche à m’endormir, car je crains les cauchemars.
Le même soir, étendus dans de moelleux fauteuils à l’hôtel de Londres à Odessa, nous nous regardons avec satisfaction. A peine échappés aux dangers de notre campagne de Bessarabie, nous préparons la campagne de Crimée. Ces quarante-huit heures ont suffi pour que des liens subtils déjà se tissent entre nous. Nous devinons les voyageurs que nous serons; une âme enthousiaste et folle un brin est en train de se former qui sera un peu à chacun de nous. Nous avons appris par où nous plaire et où nous piquer.
Le beau voyage!
Odessa: le boulevard dominant le port.
Odessa, 15-17 avril.—Nous devions partir pour Sébastopol le samedi 15. Nous sommes trop fatigués, nous attendrons le bateau du 17.
Nous visitons sans fièvre Odessa qui est construite en damier à l’américaine. Sur la mer, un superbe boulevard domine de trente mètres le port. Le duc de Richelieu fut gouverneur de la ville au commencement du XIXe siècle. C’est à lui qu’on doit l’escalier monumental qui descend du boulevard au port.
Odessa est une ville riche; elle s’est développée rapidement et compte plus de cinq cent mille habitants, dont un tiers de juifs.
Pourquoi, au lieu de les poursuivre et de les laisser massacrer, le Tsar n’incite-t-il pas tous les juifs du monde à venir civiliser ses États et à y faire régner leur activité pacifique?
On parle à Odessa toutes les langues. Un vieux juif, à qui je m’efforce de demander mon chemin en russe, me dit:
—Si parla italiano?
—Un poco.
Et nous voilà à converser dans une langue que, grâce aux dieux, n’a jamais parlée Dante. Plus loin, chez l’horloger à qui j’achète une montre pour remplacer celle qui s’est remplie d’eau entre Ovidiopol et Odessa, je sors un allemand rouillé; chez le pharmacien, je parle français; dans un bazar, anglais.
Nous nous informons des grèves et des troubles annoncés. Le gouverneur, qui depuis... Odessa alors admirait sa vertu, nous affirme que la ville est calme. On a bien essayé de l’assassiner, voici peu de semaines, mais on l’a manqué. Tout est donc pour le mieux à Odessa.
Mais les renseignements sur le Caucase où nous allons sont détestables. Les trains ne circulent plus que de jour; on met trente heures pour faire ce qui en demandait dix; les rails sont enlevés devant les trains par les grévistes, des actes de brigandage commis sur les routes sans que la force publique puisse intervenir, les paysans et les montagnards révoltés; sur quoi, nous décidons de ne rien changer à notre plan et de traverser le Caucase, coûte que coûte.
En attendant, nous nous promenons à Odessa dans de ridicules petites voitures où une personne un peu forte s’assiérait à peine. Nous allons à la cathédrale voir les popes aux longs cheveux de femme. Nous faisons des achats de conserves pour la Crimée et passons ainsi trois jours agréables et inutiles.
Les petites voitures d’Odessa, étroites pour une personne un peu forte.
Le lundi 17 avril, à quatre heures, nous prenons, avec tous nos colis, nos malles et les trois autos le bateau qui part pour Sébastopol. Nous arrivons à être d’une grande habileté dans l’embarquement des autos.
A cinq heures, nous filons sur une mer bleue et rose, à la Renoir.
CHAPITRE II
LA CRIMÉE
Mardi 18 avril.—Lorsque nous montons sur le pont, vers sept heures du matin, la côte de Crimée apparaît indistincte dans les brumes d’où sortent bientôt des montagnes, tout un pays bleu pâle; et enfin nous découvrons, au fond d’une baie, Sébastopol.
Les torpilleurs prennent-ils la Grande-Duchesse-Xénie pour un bateau japonais? En voici, un, trois, cinq qui quittent le port et filent à grande vitesse vers nous. Puis deux croiseurs se mettent en marche. Nous sommes fort reconnaissants à l’Amirauté qui nous offre ce spectacle gratuit.
La rade de Sébastopol est très belle. Comme il a été démontré par l’expérience, une flotte de guerre peut s’y couler elle-même en toute sécurité. Nous pénétrons dans le port. On y est, en ce moment, fort affairé; sur les chantiers, on construit de nouveaux bateaux; en cales sèches, on répare les anciens. C’est un tapage infernal de boulons rivés à grand fracas de marteaux, de coups de sifflets, d’appels de sirènes, de jets de vapeur qui fusent en nuages blancs dans l’air frais du matin et que le vent déchire.
Ici l’on déploie une activité guerrière et bruyante. Nous n’y comptons rester que quelques heures, le temps de préparer notre départ en auto pour la petite ville tatare de Batchi-Séraï. Sébastopol nous paraît sans intérêt; il y a bien un musée de souvenirs de la guerre de 1854-55. C’est loin de nous, et nous n’avons pas l’âme aux récits de bataille.
Informons-nous plutôt de l’état présent des affaires. Un Français me montre un journal à un sou venu de France pour lui apprendre que Sébastopol est en flammes. Il ne s’en était pas douté.
—Pourtant Yalta, faisons-nous, a été pillée?
—On exagère, dit cet homme qui a besoin, du reste, pour son commerce d’une Crimée calme et pleine de touristes. Il est restaurateur.
Notre programme aujourd’hui est le suivant: déjeuner de bonne heure et départ à onze heures pour Batchi-Séraï, à cinquante kilomètres; de là remonter la vallée du Balbek, passer un col dans les montagnes qui dominent Yalta et redescendre sur cette ville de bains célèbre, la Nice russe, ainsi qu’on l’appelle, qui par la montagne est à cent kilomètres de Batchi-Séraï. Mais on nous promet de belles routes. Il n’est que temps.
Nous quittons Sébastopol à une heure, accompagnés des malédictions des nombreux cochers tatares qui sont assemblés sur la place devant l’hôtel.
Les environs de Sébastopol nous sont dès longtemps connus, de nom tout au moins. Qui n’a d’agréables souvenirs logés avenue de l’Alma ou Malakoff? Nous traversons Inkermann et nous voici sur la haute colline de Malakoff, d’où nous dégringolons sur la vallée du Balbek. On ne nous a pas trompés; il y a des routes, et bonnes, mais il y a aussi des caniveaux inattendus. J’ai la douleur de voir ma grosse valise quitter brusquement l’auto des mécaniciens, décrire une courbe harmonieuse en l’air et retomber sur la route. Nous suivrions la même trajectoire que ma valise si nous ne nous cramponnions à nos sièges.
Le paysage est charmant. Un printemps indécis et retardé verdit les prés, fleurit les amandiers. Nous goûtons la délicieuse sensation de découvrir en automobile un pays inconnu et lointain.
Nous arrivons à Batchi-Séraï. Quinze mille Tatares habitent, au fond d’une vallée étroite, une longue et pittoresque rue qui n’en finit pas. A l’entrée de la ville, sur une colline, une caserne; un bataillon russe y loge. Ceci garde cela. Nous traversons la ville à grand fracas de trompe. Tout Batchi-Séraï est là pour nous voir.
La grande et unique rue de Batchi-Séraï.
J’ai souvent l’illusion pendant ce voyage (est-ce une illusion?) que nous ne parcourons tant de pays que pour apporter une charitable distraction aux habitants des lointaines villes que nous visitons. Les cordonniers, tailleurs, bouchers, chaudronniers, potiers et épiciers de Batchi-Séraï, accroupis dans leurs boutiques dont la devanture est ouverte, prennent un manifeste plaisir à voir passer nos autos. Ce divertissement leur est gratuit. Nous savons déjà ce qu’il nous coûte.
L’entrée du palais des Khans à Batchi-Séraï.
Dans l’ancien palais où habitaient les Khans tatares, maîtres jadis de ce pays, on nous montre une chambre où coucha la grande Catherine, impératrice insigne. Les architectures orientales de la décadence sont médiocres, mais les jardins enclos de bâtiments peu élevés ont un grand charme, et nous nous arrêtons avec plaisir dans le cimetière où sont les anciennes tombes des Khans. Dans les sarcophages ouverts, dont quelques-uns remontent aux quinzième et seizième siècles, des fleurs ont poussé, des touffes de violettes et de giroflées roses qui sortent vives de la mort; les floraisons délicates et fraîches des pêchers les recouvrent; le minaret grêle d’une mosquée monte dans le ciel pâle. C’est un endroit exquis que le cimetière des Khans à Batchi-Séraï.
Le jardin du palais des Khans à Batchi-Séraï.
Une heure plus tard (quelle heure est-il? cinq heures déjà!), nous remontons une vallée sauvage. Nous avons une centaine de kilomètres à faire à travers la montagne et un col de près de quinze cents mètres à franchir pour arriver à Yalta.
Dans le bas de la vallée le pays est très peuplé; nous passons de petites maisons entourées de jardins, des fermes, des champs où travaillent des Tatares; puis bientôt plus un village, plus une maison, nous sommes dans la forêt et dans la solitude. La route commence à grimper en pente raide sur le flanc de la montagne. Je vois à cent mètres au-dessus de moi la 40-chevaux gravissant sans effort les lacets à angles aigus et, derrière nous, la 16-chevaux des bagages qui monte des pentes de douze à quinze pour cent. Il y a un caniveau à chaque tournant, et un tournant à chaque cent mètres. Le soir vient; nous n’arriverons que de nuit à Yalta, et par quelle route difficile!
Nous montons toujours. On voit maintenant de la neige sous les arbres. Enfin nous sortons de la forêt, nous sommes près du sommet du col, lorsque soudain, à un détour de la route, nous nous trouvons en face d’un mur de neige d’un mètre de haut!
La grande Mercédès se lance à l’assaut, entre dans la neige qui se tasse devant le radiateur et bientôt oppose un obstacle infranchissable à la machine.
Que faire?
Il n’y a pas cinq cents mètres de neige devant nous; nous ne sommes qu’à vingt kilomètres d’Yalta. Derrière nous, c’est la terrible route en lacets qu’il faudra descendre dans la nuit; cent kilomètres avant d’arriver à Sébastopol, à quelle heure? sans manger!
Pourtant nous n’avons pas le choix et nous voilà filant dans la nuit, plongeant de quinze cents mètres en deux heures, longeant des précipices, sautant à chaque caniveau, arrêtés tous les cent mètres par le retour à angle aigu de la route sur elle-même. Les phares jettent de grandes lueurs mouvantes sur le pays désert...
Nous arrivons enfin dans la plaine. Le vent s’est levé en tempête; le ciel est noir, traversé de lourds nuages. Vers onze heures nous sommes sur la colline rocheuse de Malakoff. Un pneumatique crève. Pendant que l’on répare, nous descendons et nous étendons sur des châles, serrés les uns contre les autres, abîmés de fatigue et demi-morts de faim. Sur le sol pelé de Malakoff, parmi les pierres et les herbes rares, des souvenirs courent dans la nuit avec le vent qui hurle; d’autres ont été couchés ici plus fatigués que nous, si fatigués que la vie s’en alla d’eux en un soir semblable à celui-ci, alors que le sifflement des balles semblait, tant il était continu, celui du vent dans la nuit.
La place principale de Sébastopol.
19 avril.—Ce matin, nous nous promenons dans Sébastopol. Je prends une leçon de russe en essayant de déchiffrer les enseignes des magasins.
Pourquoi les Russes ont-ils un alphabet si compliqué? Pour nous mieux tromper, ils ont imaginé de prendre quelques-unes de nos lettres mais dans un sens différent. Leur M veut dire T, leur P est notre R. Et puis les caractères imprimés diffèrent de ceux de l’écriture courante, et les majuscules des minuscules, et cela du tout au tout. Aussi peut-on s’estimer heureux si, après un séjour de quelques semaines en Russie, on arrive à déchiffrer les enseignes. Quant à lire une adresse manuscrite, il faut y renoncer. Je me refuse à reconnaître mon nom écrit en russe.
J’ai fait une autre expérience.
Depuis huit jours que je suis en Russie, j’ai découvert que fort peu de Russes parlent français, et que l’on avait sur ce point des idées bien fausses à l’étranger. Ceux qui connaissent notre langue n’habitent pas leur pays; on les trouve en France et dans les villes d’eaux cosmopolites où ils peuvent offrir un agrément certain, mais ne sont d’aucune utilité. Je certifie qu’en Russie les cochers, ouvriers, agents de police, paysans, bouviers et pâtres que nous rencontrons dans les champs, les villages ou les villes, ignorent jusqu’aux rudiments de notre langue. Donc qui veut voyager en Russie en automobile comme nous le faisons, doit savoir lire, comprendre et parler le russe. Emmanuel Bibesco est notre interprète; nous autres arrivons tant bien que mal à nous tirer d’affaire, à l’aide des gestes, dans les petites difficultés quotidiennes. Nous avons tous appris à dire: Stakan tchai, mots magiques qui dans le village le plus perdu sont suivis de l’immédiate apparition d’un verre de thé excellent.
*
* *
Dans l’après-midi nous partons pour Yalta, quatre-vingts kilomètres le long de la corniche célèbre de la Crimée.
Notre première étape est au couvent de Saint-Georges. Pour y arriver, il faut quitter la grande route et couvrir une quinzaine de kilomètres à travers champs. Nos autos en avaient perdu l’habitude. Le paysan qui nous guide s’égare. Nous voici en panne sur un remblai, obligés de faire les cantonniers pour remplir un fossé que l’auto ne peut franchir. Nos compagnes, toujours courageuses, travaillent avec nous et portent de grosses pierres.
Si j’avais conçu, à Paris, quelques craintes au sujet de la présence de jeunes femmes délicates et de luxe dans notre expédition aventureuse, je suis depuis longtemps rassuré. J’ai vu comment elles avaient supporté la nuit de Bessarabie, la bonne humeur, la gaîté qu’elles n’ont cessé de montrer. C’est elles qui nous réconfortent et nous empêchent de nous laisser aller aux petites colères si naturelles aux voyageurs que nous sommes. Je recommande donc beaucoup d’emmener des jeunes femmes dans un voyage semblable. Mais il faut choisir...
Le monastère de Saint-Georges est bâti sur une terrasse dominant de trois cents mètres de rochers à pic la mer si bleue au fond de la baie. Les moines à longs cheveux qui habitent ce couvent peuvent louer soir et matin et chaque jour, d’une âme convaincue, le Dieu qui leur fit des loisirs en face d’une de ses plus belles œuvres.
Nous parcourons maintenant sur bonne route un pays de vallées, de terrains ondulés, de champs fertiles coupés de rivières, de collines parfois entamées et d’un blanc de craie.
Vers cinq heures, nous arrivons à Balaklava.
C’est comme si nous entrions dans une ville en miniature. De petits jardins verdoyants, de petites maisons, des collines dentelées avec, à gauche, les ruines d’une très ancienne tour génoise; ces collines entourent de tous côtés un étang, croirait-on, d’eau claire et bleue ridée par la brise du soir; des quais d’un demi-pied de haut le bordent; des bateaux à rame et à voile y dorment et, à quelques mètres de nous, au ras de l’eau, un fuseau noir qui est, nous nous en assurons, un torpilleur amené là sans doute à grands frais pour la joie de nos yeux, colossal cuirassé de cet étang limpide, un torpilleur flamme au mât, avec de vrais marins qui nous regardent passer. Nous allons au bout du quai et découvrons un goulet étroit qui, entre deux murailles de rochers, mène à la mer invisible. Puis nous retournons à la grande route, enchantés de ce Balaklava minuscule et portatif, bleu et vert dans les collines crayeuses, que le hasard nous a offert comme un jouet au détour du chemin.
Au soleil couchant, bien calés sur les sièges confortables de l’auto, nous filons sous un ciel pur à travers un pays magnifique. Le monde nous appartient. Les jeunes femmes que nous emmenons récitent des vers alternés:
La terre est le tapis de tes beaux pieds d’enfant.
Ronsard, Chénier, Vigny, Verlaine revivent avec nous en ces terres lointaines, et nous savons troubler d’une cadence antique le silence des pays nouveaux qui se lèvent devant nous.
Les rochers maintenant prennent les tons roses du couchant; la route monte en lacets. Enfin nous arrivons au sommet du col; nous avons quitté la mer au couvent de Saint-Georges et ne l’avons pas revue. Une arche large de pierre franchit ici la route. C’est la porte célèbre de Baïdar.
Sur la corniche de la Crimée.
La porte traversée, le terrain semble manquer sous nos pieds. A droite et à gauche, s’ouvre un cirque de montagnes à pic; à huit cents mètres plus bas murmure la mer frissonnante; devant nous, à mi-hauteur, sur une terrasse, une église dresse cinq coupoles dorées; au pied de la paroi des rochers cyclopéens, des arbres fruitiers jettent la note blanche de leurs fleurs dans le paysage, une végétation riche jaillit du sein même des pierres et descend jusqu’au rivage.
Un sentier de chèvres mène à un village au bord de l’eau.
Le soleil qui vient de disparaître a laissé ce vaste cirque de montagnes et d’eau empli de vapeurs bleuâtres et roses. Il y règne un silence impressionnant; nous sommes accablés par la beauté du spectacle que nous avons sous les yeux. A gauche, sort de la mer une lune énorme, rouge, qui n’éclaire pas. Elle monte dans le ciel, devient jaune, brillante et bientôt étend sur les flots un éventail pailleté d’or pâli.
La route que nous devons suivre donne, vue d’ici, le vertige. Elle descend en tire-bouchon avec, dans les lacets aigus, une pente qui doit approcher de vingt pour cent. Mais nous avons fait la Bessarabie, nous ne craignons plus rien.
Je cherche la route qui arrêtera le conducteur intrépide et sûr de soi qu’est notre ami Georges Bibesco. Je lui ai, au départ, confié ma vie, ce que j’ai tout de même de plus précieux. Il m’a promis de me ramener intact à Paris. C’est son affaire et non la mienne, je n’y songe plus. Qu’il tienne la barre d’un bateau à voile ou le volant d’un auto, il est égal à lui-même, voit clair, décide vite, risque tout, passe, et ne casse rien. J’ai fait derrière lui quelques sauts magnifiques et que d’autres qualifieraient de périlleux; je n’en ai eu aucune émotion. A trois mètres en l’air, je me disais: «Qu’importe cette envolée, puisque je suis sûr de retrouver sous moi en retombant l’auto fidèle sur ses quatre roues». Je la retrouvais, en effet, et nous continuions. Après une centaine de caniveaux et de dos d’âne où l’on quitte brusquement son siège pour quelques secondes et gagne plusieurs mètres par manière de saut involontairement fait, on ne prête plus aucune attention craintive à ce mode nouveau de locomotion qui tient de la grenouille par la position des membres et de l’oiseau par l’amplitude du vol à travers l’espace.
Les deux mains sur le volant, les pieds à côté des freins, Georges Bibesco immuable regarde devant lui. Il est resté vingt-deux heures à la direction de la machine sans demander grâce. Je ne pourrais exiger du meilleur des mécaniciens un service aussi dur. Et cela prouve la supériorité de l’amateur sur le professionnel. Je ne voyagerai plus autrement.
La nuit est venue.
Il est curieux de constater que la nuit revient avec une régularité constante toutes les treize heures à peu près à la latitude et à la date où nous sommes. Cette venue de la nuit qui, il y a huit jours, nous étonnait encore lorsque nous étions sur route, ne nous surprend plus. Nous y sommes habitués. Nous sommes devenus une espèce nouvelle dans la grande famille des automobilistes, l’espèce noctambule.
Que d’autres préfèrent la clarté trop vantée des matins (il faudrait écrire une note précise sur les aurores; elles doivent leur réputation à certaines personnes qui, ayant horreur de partager leurs admirations avec la foule, ont décrété que l’aube était plus belle que le couchant. En fait les couchers de soleil sont plus magnifiques que les levers, et l’on n’est pas obligé de veiller toute la nuit pour les admirer), qu’ils recherchent les soleils accablants et connus de midi, les couchants qui sont à tout le monde, nous élisons pour notre voyage l’obscurité de la nuit qui prête du mystère aux spectacles les plus banals et, vertueux à l’excès, pour être plus sûrs de voir lever l’aurore, nous ne nous couchons point. Ainsi sommes-nous arrivés à Ackermann. Oh, la vilaine aube grise! Nous avons vu à l’horizon Odessa signalé à travers l’orage par un millier de points lumineux. Sébastopol nous reçut vers une heure du matin, et nous voici maintenant parcourant sous une lune d’argent clair la corniche de la Crimée à la recherche d’Yalta qui, comme toutes les villes après lesquelles nous courons, semble nous fuir.
Enfin, derrière un promontoire, un phare, puis les lampes électriques d’un port; dix verstes encore à travers un perpétuel verger embaumé, des villas, un quai, c’est Yalta. Nous sommes affamés comme à l’ordinaire, car nous n’avons pas dîné. Mais nous sommes en avance sur notre horaire. Il n’est que minuit.
*
* *
Yalta, 20 avril.—Faut-il l’avouer? Autant que la beauté du site, le souvenir des troubles d’il y a quelques semaines nous attire à Yalta.
Depuis que nous sommes en Russie dont les télégrammes racontent à l’étranger les troubles et les massacres, nous n’avons pas vu la plus légère émeute; aucun gouverneur n’a consenti à se laisser assassiner devant nous; aucun gréviste n’a brandi un drapeau rouge; pas un sergent de ville (à quoi servent-ils?) ne nous a fait le sacrifice de sa vie.
Nous sommes armés d’une façon inquiétante, pour nous s’entend, car nous avons, chacun, au moins un revolver. Il y a, en outre, dans l’auto, une carabine et un fusil de chasse qui nous meurtrissent les jambes. Nos compagnes de voyage ornent leur ceinture d’un redoutable petit poignard qui, jusqu’ici, n’a servi qu’à couper les feuilles d’un exemplaire de l’Amour de Stendhal, mais qui, au besoin, pourrait défendre une vertu que beaucoup affirment leur être plus précieuse que la vie. Cela a toujours été l’opinion des maris. Quant aux femmes, celles qui sont sages la réservent en ces questions jusqu’à mise à l’épreuve. Qui sait le prestige que peut vous avoir un chef de brigands? Le seul Emmanuel Bibesco n’est armé que d’une lime à ongles.
Il faut avouer que, dès le début de notre voyage, ces armes dorment au fond de nos valises, car, si c’est déjà un grand effort d’acheter un revolver, c’en est un excessif de le porter dans la poche de son pantalon.
Enfin dans Yalta nous cherchons avidement les traces du pillage et l’un de nous qui a, en outre de lui-même, une femme à défendre, montre un derrière bossué par une arme terrible.
—Ici, voilà une vitrine défoncée!
—Une devanture provisoire!
—Une maison brûlée!
—Enfin!
Nous avons des âmes de sauvage.
Nous nous faisons raconter les troubles. Pendant quarante-huit heures Yalta appartint à l’émeute. Une dame nous apprend qu’elle était dans une des maisons qu’on a brûlées et que cette maison lui appartient. Elle trouve cela si amusant qu’elle en rit encore et qu’elle a peine à parler.
—On a sauvé notre piano; on l’a descendu par la fenêtre à l’aide de cordes; il pendait lamentablement... c’était si drôle, Monsieur...
Elle ne peut reprendre son sérieux. Je veux la croire. Mais c’est l’amusement qu’elle a eu à se voir piller qui me paraît le plus drôle de son histoire.
Un coiffeur français est encore bouillant de colère et en veut aux officiers qui n’ont pas fait tirer sur la foule.
Enfin Yalta est maintenant calme. Les gens ont les mines les plus pacifiques du monde. Aussi, par dépit, nous mettons-nous à créer des troubles nous-mêmes.
Yalta, ville de luxe, appartient à la corporation bruyante des cochers tatares. Ils sont deux ou trois cents qui rangent leurs équipages le long du quai. Les chevaux sont vifs et mal attelés. Au bruit inconnu des autos, ils s’effarent, se cabrent, ruent, et partent au galop. Le beau désordre!
Les cochers nous apostrophent bruyamment. Nous supportons d’un cœur placide des injures que nous ne comprenons pas et qui s’adressent, paraît-il, par-dessus nos têtes, à nos parents et ancêtres. Grand bien leur fasse. Mais nous n’avons pas passé vingt-quatre heures à Yalta que les plaintes affluent chez le gouverneur, frère du célèbre Trepoff, préfet de police à poigne à Saint-Pétersbourg. Et nous recevons la visite du chef de la police; au premier abord il est assez cassant. Alors nous tirons de notre poche un papier revêtu d’un cachet et d’une certaine signature, et voici aussitôt un fonctionnaire incliné qui nous assure de son éternel dévouement.
Pauvres cochers d’Yalta.
Ce même jour, nous apprenons que Maxime Gorki est dans une villa voisine à se soigner, et je décide d’aller le voir. Un pharmacien me donne son adresse et me voilà parti.
La voiture suit la route de Livadia, puis entre dans une espèce de parc qui s’appelle Tchoukourlar; plusieurs villas éloignées de la route et de la poussière, semées irrégulièrement selon le terrain, regardent la mer voisine; la nature n’y est pas trop peignée; il y a de la vigne et des arbres fruitiers aujourd’hui en fleurs. C’est un des charmes de la corniche de la Crimée: elle n’a pas les cactus en lame de sabre édenté, les palmiers vernissés, les aloès épineux et les araucarias difformes que l’on a acclimatés, hélas! sur notre Côte d’Azur et qui semblent en fer-blanc.
La dernière maison à laquelle aboutit l’allée sinueuse est une villa toute blanche, d’un étage, avec portique, terrasse et toit plat à l’italienne. A la porte, une servante ne me comprend pas; je fais quelques pas dans le vestibule. Un homme grand, vêtu de noir, vient à ma rencontre. C’est Maxime Gorki.
M’ayant introduit dans un petit salon, il disparaît d’une allure souple. La pièce où je suis est simple; les murs sont passés à la chaux, ainsi que le plafond très élevé.
Rentre Gorki accompagné de sa femme. Je me présente à elle; lui dis qu’une admiration ancienne et une vive sympathie m’amènent chez eux. Mme Gorki parle le français très bien, avec un peu de timidité, une voix douce et un accent charmant. Son mari ne sait que le russe; grâce à elle, la conversation s’engage à trois.
Lorsque Gorki apprend que je viens de Paris et que je connais personnellement plusieurs des littérateurs dont il aime les œuvres, sa figure s’éclaire. Il veut dire tout de suite son admiration pour nos écrivains qu’il n’a lus qu’en traduction. Il préfère ceux de la grande lignée naturaliste; parmi les morts, Flaubert avant tout, puis Maupassant, les Goncourt des romans; des vivants, il nomme Anatole France, Loti, Octave Mirbeau. Mais c’est Mirbeau qui l’émeut le plus profondément. Tolstoï avait déjà exprimé son enthousiasme pour l’œuvre d’Octave Mirbeau. Ce qu’il y a de passionné, de tragique, de douloureux dans les pages du Calvaire ou du Journal d’une femme de chambre, la satire violente qu’on y trouve de la société actuelle, ont gagné à Mirbeau le cœur des deux plus grands écrivains de la Russie contemporaine.
Maxime Gorki, sa femme et Claude Anet à Yalta.
Pendant que Gorki parle, je le regarde.
Il est grand, élancé, souple; il est vêtu d’une espèce de tunique de drap noir flottante, serrée au cou, la culotte de même étoffe, des bottes molles; à la taille une ceinture de cuir avec des ornements d’argent ciselé. Le visage aux méplats accusés est tourmenté, le front aux rides creusées, puissant; les cheveux blonds sont rejetés en touffes en arrière; une petite barbiche rousse et rare couvre une mâchoire forte; les narines sont larges et les yeux bleus, d’un bleu intense et profond; on y lit une volonté forte; ce sont les yeux d’un homme d’action qui a souffert, non d’un mystique; en somme, le visage énergique et fatigué d’un homme qui s’est dépensé sans compter.
Il se penche vers nous, essayant de comprendre ce que nous disons. A un mot que sa femme lui traduit sur la sympathie que nous avons tous pour lui en France à cette heure-ci de sa vie, ce visage tendu s’éclaire, le regard s’adoucit, les yeux brillent et la bouche s’entr’ouvre dans un sourire heureux, confiant, qui dit une bonté profonde, essentielle et une jeunesse toujours vivante.
Mme Gorki me raconte comment son mari fut arrêté au moment où il arrivait chez elle à Riga où elle était dangereusement malade. Sans lui donner une heure, on l’emmena à Saint-Pétersbourg, on le conduisit à la forteresse; là, on le fouilla, puis on le fit se déshabiller; il resta nu longtemps dans une pièce froide, les pieds déchaussés sur des dalles en pierre. «—C’est là qu’il prit la mauvaise toux qu’il soigne à présent», me dit-elle.
Il ne se plaint pas de la prison, mais on refusa de lui communiquer les télégrammes qui lui apportaient des nouvelles de sa femme. Enfin on le remit en liberté provisoire. Son grand crime avait été de faire l’impossible avec ses amis pour éviter les horribles massacres de janvier. Le vendredi et le samedi, il avait multiplié les démarches auprès des ministres, éconduit partout. Tout cela, on le sait. Après, il écrivit un récit des journées tragiques, et un appel resté en brouillon. C’est cela qu’on saisit chez un de ses amis. Mais cet appel n’avait été ni signé, ni imprimé, ni donné pour être imprimé, ni répandu à plusieurs exemplaires écrits à la main. Toute base légale paraît donc manquer aux poursuites. Le procès doit avoir lieu dans le plus strict huis-clos; mais la date, quoi qu’on en ait dit dans la presse, est encore incertaine. Il semble que l’on n’ait nulle hâte de pousser l’affaire...
Maintenant nous parlons de la vie de Gorki. On a écrit sur lui beaucoup de choses inexactes en France et en Russie. On a dit qu’il était né dans la misère; ce n’est pas vrai. Il l’a connue et presque choisie; c’est autre chose.
Il est né à Nijni-Novgorod, dans une famille à l’abri du besoin. Son grand-père, entrepreneur de peinture en bâtiment, l’éleva et lui donna sa première instruction. Maxime Gorki n’alla pas à l’école. Puis le grand-père lui apprit son métier; il voulait que son petit-fils lui succédât. Mais l’enfant se révolta; il rêvait d’une autre existence que de celle de peintre en bâtiment; il voulait courir le monde, voir les hommes et les choses; il s’enfuit.
Alors commença la vie aventureuse de celui qui devait être Maxime Gorki; il fut mousse sur un bateau de la Volga, il fut aide-boulanger; il connut les fatigues, les misères, les souffrances des malheureux; il vécut avec ceux pour qui l’unique problème est de savoir s’ils auront aujourd’hui de quoi manger; il a vu dans leur réalité triste les ouvriers et les paysans, et aussi ceux qui sont en marge de toute existence régulière, ceux qu’il appelle d’une expression si forte, si émouvante «les ex-hommes». La nécessité de gagner son pain, le goût plus impérieux encore du changement, le désir de voir des cieux nouveaux et les conditions diverses des hommes firent de lui un être errant à travers l’immense Russie. Il l’a traversée plusieurs fois du nord au sud, de l’est à l’ouest, des rivages boisés de la Finlande aux lacs perdus dans les forêts de bouleaux et de pins jusqu’aux montagnes âpres et magnifiques du Caucase. A travers ce monde énorme, il a été un inlassable vagabond. Mais cela, il l’a voulu; il aurait pu, comme son grand-père, être un placide peintre en bâtiment. Détail amusant: il est resté pour l’administration russe ce qu’il aurait dû être, et l’acte d’accusation est dressé contre «Maxime Gorki, peintre en bâtiment et homme de lettres...».
On a dit aussi qu’il était illettré. Cela encore est inexact. Jeune homme misérable et volontaire, il sentait fortement la nécessité de s’instruire et, au cours de sa vie d’épreuves il y eut des années où il donnait une partie de ses nuits pour dévorer les livres nécessaires des auteurs russes et étrangers.
—Mon mari était en ce moment très pauvre, dit Mme Gorki; il n’avait pas de quoi acheter des bougies; alors il remplissait des vieilles boîtes de sardines de toutes les graisses qu’il trouvait, et d’un morceau de laine faisait une mèche. Mais à cette pauvre lumière il contracta à la longue une maladie des yeux qui faillit lui faire perdre la vue.
On voit combien la réalité est loin de la légende qui nous présentait un Gorki illettré, et pour peu, ennemi de la science.
Il commença à écrire à vingt-deux ans; il en a trente-six aujourd’hui. Trente-six ans! Mais sa figure fatiguée dit que beaucoup de ces années de souffrance ont pesé lourdement sur lui. «—Trente-six ans, dit-il; en France, on est encore un homme jeune à trente-six ans, tandis qu’en Russie...»
J’ai une question sur les lèvres. Je la risque.
—Quels sont les rapports actuels de Gorki et de Tolstoï?
A ce nom qu’il entend, Gorki attache sur nous un regard plus intense.
*
* *
Il a une admiration infinie pour l’œuvre du romancier. C’est le plus grand écrivain de la Russie; jamais il ne pourra dire ce que Tolstoï fut pour lui dans les heures de peine. Puis il connut l’homme et il l’aima; leur intimité fut complète.
Mais le Tolstoï d’après les romans, le Tolstoï apôtre mêlé aux luttes où s’engage aujourd’hui la Russie! Il a publié, après les événements de janvier, une lettre dans le Times qui a causé la plus grande tristesse à ses amis d’autrefois. Gorki voulait y répondre; mais il y eut alors dans la presse russe un tel déchaînement d’attaques basses et méprisables contre Tolstoï, que Gorki, l’ami des anciens jours, ne voulut pas, bien qu’il lui en coûtât de se taire, élever la voix. Mme Gorki explique ce qu’est Tolstoï.
—Voyez-vous, me dit-elle, Tolstoï est un aristocrate; il est né parmi ceux qui commandaient; aujourd’hui encore, il est comme un général. Il n’est pas du peuple, il ne le connaît pas; il ne sait pas quels sont ses besoins réels, quelle est sa vie, ce qu’il faut lui donner. Il n’a aucun droit de parler au nom du peuple; les choses qu’il nous dit ne sont pas celles que la Russie demande à présent. Mon mari, lui, connaît le peuple, il en vient, il veut l’aider, travailler pour lui, mais d’une façon pratique, terrestre.
Je sens, à l’accent de ces paroles, que j’ai touché un point douloureux.
Tolstoï poursuit un but idéal qu’il veut réaliser par des moyens mystiques: il veut que l’humanité entière, rangée sous la loi du Christ, renonce au mal par un acte spontané de volonté et vive purement. Le progrès lent, pas à pas, difficile, terre à terre, de l’humanité, le respect de soi-même et d’autrui, le foyer inviolable, la loi égale pour tous, la liberté de conscience nécessaire, le droit primant la force, l’instruction mise à la portée de chacun, les hommes réglant eux-mêmes de leur mieux les affaires communes qui les concernent—qu’est-ce que cela au regard du mystique qui voit Dieu face à face?
C’est pourtant cela que veut la Russie aujourd’hui. En face de Tolstoï qui ne fait aucune différence entre l’état politique et social auquel sont parvenues l’Angleterre ou la France et celui de la Russie, Gorki s’élève et dit: «Nous voulons ces conquêtes-là d’abord. Vous prêchez la non-résistance au mal; nous demandons, nous, une constitution et des écoles.»
Il y a un abîme entre ces deux hommes.
Gorki sait l’immensité de la tâche que les Russes ont devant eux, l’ignorance de la masse, la force effroyable d’inertie qu’elle opposera. Mais au lieu de trouver dans ces difficultés un motif de découragement, il n’y voit qu’une raison de plus pour agir tout de suite. L’heure est grave; la guerre a enlevé les hommes et accru la misère; le malaise est devenu si vif, si général, qu’on peut espérer que de l’excès du mal sortira enfin quelque bien.
Je dis à Gorki que nous espérons le voir rétabli en France. Mais pour l’instant, c’est en Russie qu’il veut vivre et agir. Je le sens inquiet, frémissant à l’idée d’être immobilisé par la maladie dans ce Yalta de luxe fait pour les désœuvrés.
—Je n’aime pas Yalta, dit-il; là-bas, au Caucase où vous allez, la nature est forte, âpre et belle.
Sur la table de Mme Gorki, j’ai vu des livres français, entre autres La Maternelle, de Frapié, qu’ils aiment beaucoup. C’est Mme Gorki qui tient son mari au courant des œuvres les plus récentes de notre littérature. Sur les fenêtres, sur les tables, des fleurs, des fleurs partout.
Je quitte mes hôtes. Je garde le souvenir de la poignée de main chaude, appuyée, que me donne Gorki quand je pars.
Je vois, sous le porche, près de Gorki grand, énergique, tourmenté, sa femme frêle et délicate, mais, elle aussi, d’une volonté qui ne plie pas.
Je vois la calme villa blanche parmi les arbres fruitiers en fleurs en face de la mer.
Je pense à ce qui attend cet homme malade que je laisse; derrière lui, je vois la Russie souffrante qui demande un peu de justice.
Je n’oublierai pas ma visite à Maxime Gorki dans le parc paisible de Tchoukourlar.
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* *
Ce même jour nous nous promenons dans les environs d’Yalta tandis qu’on nettoie les autos. Nous passons une partie de l’après-midi à flâner dans les parcs de Massandra.
Cette corniche de la Crimée est célèbre par la beauté de ses sites et l’agrément de son climat. Les monts de Crimée qui s’élèvent jusqu’à quinze cents mètres protègent la côte des vents froids du nord; ils descendent presque à pic jusqu’au rivage, ici tombant en blocs énormes qui forment un promontoire dans la mer; là laissant à leurs pieds quelques gradins de terre cultivable où poussent des vignes, des arbres fruitiers, des bois de pins sombres aux troncs roses; plus loin s’ouvrant en cirque autour d’une petite rivière qui se précipite d’abord en cascade, puis coule en torrent, grise des neiges fondues et des terres emportées. Les grands murs de rochers, les forêts au bas des monts, les villages accrochés au flanc des collines, le dessin si précis des côtes où les rochers mordent l’eau, la douceur printanière et automnale du climat, tout contribue à faire de cette partie de la Crimée un des plus beaux endroits du monde.
21 avril.—Aujourd’hui nous explorons le pays en automobile. Nous traversons des forêts de pins admirables, de hêtres, d’ormeaux; des champs de muguets, de perce-neige, de primevères remplissent les clairières. Le parfum du printemps nous monte au cœur. A mesure que nous nous élevons, la vue devient plus belle sur le golfe où Yalta mire ses villas blanches et ses jardins fleuris. Il faudrait vivre ici plusieurs jours, goûter la joie de ne rien faire sous ce ciel clément. Mais nous sommes en retard déjà sur notre itinéraire et si loin de Téhéran! Y arriverons-nous jamais?
Passage d’un torrent dans les bois au-dessus d’Yalta.
Tandis que nous nous promenons dans les bois d’Yalta, nous croisons quelques voitures et charrettes de paysans. Hélas! les paysans sont petits et les chevaux très grands! Les uns et les autres n’ont jamais vu d’automobiles; aussi, malgré nos arrêts immédiats (de tout le voyage, nous n’ayons pas écrasé une poule!), les chevaux montrent un goût vif pour les haies et les fossés, et se livrent à la joie d’un steeple-chase, comme s’ils ne traînaient pas un lourd véhicule. Les paysans s’enfuient et nous laissent courir après leurs chevaux. De loin, ils nous insultent.
Mais voici que dans un village, un énergumène, transporté de fureur, bondit sur la voiture de Léonida, un gourdin à la main. Va-t-il fracasser la tête de la princesse Bibesco qui est au fond de la voiture à côté de moi?
Non, avant que nous ayons eu le temps de nous défendre, le gourdin tombe sur des épaules que nous laisserons anonymes.
Une mégère échevelée quitte sa bouteille de vodka, se joint à son mari et assaille la 40-chevaux qui arrive à huit kilomètres à l’heure.
Cette fois-ci un revolver sort d’une poche; le paysan à cette seule vue tombe dans le fossé. Nous accélérons le train. Un énorme pavé destiné par la virago à nos têtes délicates tombe sur l’arrière de la voiture. Une vingtaine de paysans sont rassemblés; il faut filer; ce que nous faisons.
Ainsi faillîmes-nous être lapidés, tels des martyrs chrétiens, dans les champs d’Yalta.
Livadia.—La résidence d’été de l’Empereur. Mais cette année, il ne quitte pas, et pour cause, Tzarskoie-Sélo.
Livadia, c’est un grand parc en pente jusqu’à la mer; des pavillons nombreux sont disséminés dans la verdure, pour l’administration, pour la suite impériale, pour les popes aux longs cheveux de femme.
Deux pavillons aussi simples que les autres sont ceux qu’habite l’Empereur. Dans l’un d’eux mourut d’une mort que certains croient mystérieuse, Alexandre III; dans l’autre Nicolas II passa ces étés derniers. Des pièces petites, un ameublement de vieilles filles sans fortune et sans goût, pas de confort non plus, voilà le palais d’été où villégiature l’Empereur de toutes les Russies, l’autocrate qui règne sur cent quarante millions de sujets et dont la fortune est inestimable. Le moindre boutiquier enrichi de Londres a, près de Hampstead Heath, une installation plus luxueuse.
Mais on voit, auprès des pavillons des Empereurs, de très belles jacinthes, des tulipes, des roses, des camélias, en parterres ou en massifs, des fleurs partout.
On voit autant de soldats que de fleurs.
A chaque détour de l’allée, on en aperçoit un peloton; sur les pelouses, des soldats font l’exercice; sur les marches des escaliers d’autres sont assis.
La note de couleur que donne l’uniforme dans les verdures n’est pas déplaisante. Mais il faut ménager ces effets dont on abuse dans le parc de Livadia.
Et, à chaque pas, l’ordonnance qui nous précède se retourne et nous surveille.
Sous ce regard inquiet, nous finissons par avoir l’air d’enfants pris en faute et marchons timidement, les mains dans les poches, n’échangeant qu’à voix basse de rares observations.
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* *
Ce même soir, je vais prendre congé de Maxime Gorki.
A huit heures, le Grand-Duc-Boris arrivant de Sébastopol est dans le port. Nous nous y précipitons pour voir si nos vingt-huit colis, petits et grands, que nous avions laissés à Sébastopol à la charge du portier de l’hôtel, sont à bord.
C’était une des manœuvres les plus risquées que nous ayons faites au cours de ce voyage.
Nous retrouvons dans trois cabines tous nos bagages. Douce joie!
Et, vers dix heures, après le difficile embarquement des automobiles, nous quittons le port par une nuit magnifique sous la lune qui éclaire les terrasses blanches et les villas endormies d’Yalta.