DE L’UTILITÉ DU PRÊTRE ET DES BIENFAITS DE LA CONFESSION
Cet homme sombre, au visage rasé comme celui d’un comédien, qui porte une robe de femme, il nous est arrivé de le croire un organe inutile dans la société. Il n’était qu’un intermédiaire entre l’homme et Dieu, un transmetteur de prières, accapareur d’offrandes, diseur de messes pour le salut des âmes, distributeur des lieux communs de la morale officielle dans sa chaire le dimanche, vivotant tant bien que mal de ce curieux métier de commissionnaire patenté entre la terre et le ciel.
Mais son utilité réelle, nous ne la comprenions pas. Et nous nous étonnions de voir qu’il avait conservé dans la société une place, malgré tout, considérable. Il était, à nos yeux, pareil à cet appendice qui a joué jadis, paraît-il, un rôle important dans notre économie et qui est devenu un organe inutile à tous, sauf aux chirurgiens qui en vivent.
Nous étions dans l’erreur. Lorsque nous avons compris le rôle destructeur de l’amour dans la société, la raison d’être du prêtre nous est apparue soudain. Il est un des soutiens solides de la société. Et cela par le moyen de la confession.
L’amour ne vise qu’à détruire la famille, à en arracher l’individu en faisant miroiter devant ses yeux un bonheur suprême. Le prêtre défend la famille, et par les moyens les plus efficaces.
Voyez cette femme qui court au confessionnal. Depuis des semaines sa vie est bouleversée. Rien de ce qui l’occupait ne compte plus. Son mari, qu’elle croyait aimer, elle découvre qu’il lui est indifférent ; ses enfants remplissaient ses jours de joie ; ils lui sont à charge.
Une pensée, une seule, la harcèle nuit et jour… Est-ce elle vraiment qui a changé d’elle-même à ce point ?… En être arrivée là ! Si vite !… Non, ce n’est pas possible. Pourtant c’est vrai !
Ce secret lui brûle l’âme.
A qui se confier ? Il n’est pas une personne au monde à qui elle puisse même laisser entrevoir la terrible vérité. Et voilà des jours et des jours qu’elle se torture !
Oui, elle aime, c’est vrai… Mon Dieu, de cela elle se sent à peine coupable, car comment faire autrement que d’aimer cet homme ? Elle aurait dû l’aimer, jusqu’à en mourir peut-être, sans lui laisser voir ses sentiments. Mais tout le reste, « les choses qu’on n’écrit pas » !… Tromper son mari qui a confiance en elle ! Comme elle se sent coupable vis-à-vis de lui ! Il est à mille lieues de se douter du combat terrible qu’elle soutient. « Il a une confiance entière en moi, se dit-elle, cela est pire que tout. »
Alors une idée point dans ce cerveau affolé, et grandit, grandit, — celle de tout avouer à ce mari qui a été jusqu’ici l’unique compagnon de sa vie. Peu importe ce qui en résultera, son ménage brisé, ses enfants perdus, son mari au désespoir. Elle ne voit qu’une chose : le rachat de la faute par cet aveu nécessaire.
Cela, et puis sortir d’un silence affreux.
Mais avant de parler, elle veut aller prier, demander à Dieu la force d’accomplir ce qu’elle a résolu. Elle se confessera. Ainsi sera-t-elle en règle avec Dieu avant de l’être avec les hommes.
Elle entre dans l’église, s’agenouille au confessionnal : « Mon père, j’ai péché…! » Qu’elle a de peine à parler ! Les mots ne sortent pas de sa gorge fermée. En quelques phrases pleines d’un détachement qui n’est pas feint, le prêtre l’apaise ; maintenant rien ne grince plus ; elle se détend, elle se raconte et, à mesure qu’elle parle, elle se sent plus légère ; elle dit tout, et, finalement, la peine qu’elle s’est imposée pour son péché, la résolution qu’elle a prise d’avouer sa faute à son mari.
Le prêtre sur son siège étroit a un mouvement de recul… Maintenant la pénitente a fini ; à son tour il parle.
Le danger grave commence à ses yeux, non à l’adultère, mais à l’aveu au mari. L’adultère, le monde l’ignore. C’est une affaire à régler entre elle et Dieu, dont il est le truchement. Il y veillera, comme il est de son devoir de prêtre ; elle n’a qu’à s’en remettre à lui. Mais surtout qu’elle se garde de parler à son mari. Elle n’a pas à se confesser à un époux. Dieu, qui est toute sagesse, a voulu que seul le prêtre ait le droit d’entendre les pécheurs en confession. Sans doute il reconnaît ce que cette décision a, en apparence, de noble, mais c’est là une tentation de plus du démon. Que deviendraient l’Église et sa hiérarchie, si on laissait aux brebis à chercher elles-mêmes leurs pâturages ? La première chose que demande Dieu est la soumission. Et puisqu’elle déclare qu’il lui est impossible de ne pas parler à son mari, c’est précisément ce lourd devoir que Dieu lui impose en pénitence. Qu’elle ait confiance en Dieu. Il lui donnera la force de porter ce fardeau ; Il est toute bonté ; Il a offert son Fils pour racheter les péchés des hommes, etc., etc. Le prêtre termine par quelques sages conseils : voir moins souvent son ami, éviter d’être seule avec lui, se défendre des caresses innocentes si dangereuses entre gens qui s’aiment. Enfin prier Dieu, prier Dieu beaucoup.
Il la renvoie chez celle calmée.
Si elle compare son état moral avant et après la confession, comment douterait-elle des bienfaits de la religion ?… Elle ne dira rien à son mari, elle gardera son amant. La famille est sauvée, les enfants ne sont pas sacrifiés, le mari continue à goûter un bonheur qui, pour être aveugle, n’en est pas moins le bonheur : quant à elle, elle mène des jours fiévreux et non sans beauté. La vie, comme il arrive, se chargera de la séparer de son amant. Rémy de Gourmont dit quelque part : « Il est des adultères exquis, ils ne sont pas durables. »
Grâce au prêtre le scandale est évité, la société triomphe. Mais qui sait ? l’individu lui-même est peut-être plus heureux ainsi et je ne vois pas de solution plus satisfaisante pour tous que celle-là ?
Ce n’est pas la thèse qu’exalte Ibsen dans quelques-unes de ses pièces, thèse qui a une grande beauté et une force extrême d’attraction. Il est légitime de faire des sacrifices pour l’achèvement d’une haute destinée. Mais à la solution ibsénienne peuvent seules se hausser des âmes fortes. Elle n’a rien à faire dans le train ordinaire de la vie des hommes ; elle sèmerait des ruines autour d’elle, car il n’est pas donné à chacun de jouer impunément avec l’absolu. Le bonheur de la plupart des hommes est dans une juste médiocrité. Ne fait pas figure de héros qui veut ; la sagesse est peut-être de remplir exactement sa destinée, sans aller au delà…
Aussi, le plus souvent, l’aveu est-il dangereux et nuisible. Il risque de laisser platement dans la boue une femme sans force pour se créer une vie nouvelle, sans volonté pour réaliser l’idéal qu’elle a conçu dans un moment de fièvre… Souvent elle rentre au foyer abandonné ; mais son action irréfléchie a des conséquences irréparables. Même si son mari la reprend, l’intimité est perdue ; jamais plus leur union ne sera ce qu’elle a été.
Par conséquent le prêtre a mille fois raison d’intervenir pour empêcher la dommageable effusion. « Cachez la vérité, dit-il, rien n’est plus dangereux que la vérité ! »
Du reste nous n’avons pas à discuter la question au point de vue d’une morale qui serait, en quelque sorte, extérieure à l’humanité. Restant parmi les hommes, déclarons que le prêtre qui est là pour défendre les règles sociales approuvées par l’Église, le mariage et la famille, est dans son rôle lorsqu’il ordonne à la femme le silence. Il protège ce qu’il doit protéger, et de façon efficace.
« Reprendre ma liberté », crient les femmes ! Il y a une foule de femmes qui ne sauraient que faire de leur liberté et bien peu d’hommes pour qui il vaut la peine de se sacrifier. Du reste est-il sage de renoncer à des biens positifs et durables, position, respect, fortune, enfants, pour les bonheurs précaires de l’amour ?
L’aveu, dira-t-on, est une solution extrême et qui ne se présente pas à l’esprit de beaucoup de femmes.
C’est possible. Mais sans aller jusqu’à l’aveu, il y a la lutte avec soi-même, le remords, le désespoir, l’énorme poids du secret. L’utilité du prêtre est ici la même ; il vous débarrasse d’un accablant fardeau, il vous soulage, vous calme, évite un inutile scandale… On comprend pourquoi il continue à occuper une place importante dans la société.
A présent, vous me direz peut-être que vous ne tenez pas autrement à conserver la société actuelle et que vous ne ferez rien pour la défendre.
Cela, c’est un autre point de vue.
Nous venons de décrire le grand combat.
Toutes les femmes ne le livrent pas. Il en est qui ne connaissent pas le remords. (J’aimerais qu’on fît une exacte étude psychologique du remords). La plupart des femmes qui prennent un premier amant s’y décident après une lutte que les circonstances rendent plus ou moins longue. Même celles dont l’esprit est le plus affranchi ne se donnent pas aisément.
Le changement si grand dans les habitudes, la puissance séculaire de la tradition religieuse, morale et sociale selon laquelle la femme doit être la femme d’un seul homme, tout contribue à rendre difficile le passage du mari à l’amant.
Dans ce conflit l’amour a contre lui des adversaires redoutables et divers :
1o la pudeur d’abord, si naturelle à la femme. Comment se dévêtir devant un homme, se livrer nue à ses caresses ?
2o l’idée du partage, horrible à beaucoup de femmes, insurmontable pour certaines d’entre elles. Comment être à la fois la femme de deux hommes ?
3o les risques à courir, perdre sa réputation et, pire, sa position.
4o les enfants, ceux que l’on a, et ceux que l’on craint d’avoir.
5o le mensonge. Il y a des gens qui sont très mal faits pour mentir. Ce peut être une joie de tromper un mari jaloux ; c’est une trahison de tromper un mari qui vous aime et qui a confiance en vous.
Je donne ces raisons sans ordre. En effet, pour Mme X…, la raison numéro cinq (mensonge) a une valeur immense et la première (pudeur) — Mme X… est d’une anatomie impeccable — n’en a aucune. Pour celle-ci, dont le mari seul a de la fortune, le numéro trois (risques) est un cran d’arrêt, tandis que pour l’autre, qui est plus mère qu’amante, le quatre (enfants) est infranchissable. Et ainsi de suite.
Mais on peut établir que ces combats où la nature et la société ont une égale part et qu’à des degrés différents subissent toutes les âmes délicates, prennent chez les femmes dont l’âme et l’éducation sont religieuses une teinte uniquement religieuse. Ces femmes ne voient plus que le péché. La lutte pour elles est entre le devoir et la passion. Mais le devoir est envers Dieu ; elles résistent au nom de la religion ; c’est à Dieu qu’elles demandent des forces pour lutter contre leur amour. Elles se suggestionnent au point que la religion leur devient réellement un soutien. Elles imaginent que c’est à cause de leur foi qu’elles ne cèdent pas.
En fait, on voit les mêmes combats chez celles qui croient et chez les autres. Chez ces dernières l’horreur du mensonge, de la trahison, l’impossibilité du partage, la pudeur, etc. prennent la place que Dieu tient dans l’âme de leurs sœurs croyantes.
Peut-être la lutte est-elle moins douloureuse, moins âpre, chez celles qui la livrent à Dieu. Il est plus facile d’attendrir un Dieu compatissant que de se fléchir soi-même quand on a l’âme faite d’une certaine façon.
Puis, en Dieu, on est sûr de trouver le pardon final. Il y a mis certaines conditions, une contrition sincère… Mais on l’éprouve toujours, au moins momentanément. En tout cas, il a son représentant patenté qui se tient à votre disposition dans une belle église parfumée. Le prêtre a des paroles d’indulgence prêtes. Si vous pleurez, allez à lui.
Tandis que pour une femme droite, honnête, inaccoutumée aux compromissions, et qui doit lutter seule, le combat est plus dur.
Mais on comprend aussi que cela ramène les femmes, les faibles femmes, aux pieds du prêtre, au confessionnal.
X
L’AMOUR ET LA LITTÉRATURE
La littérature vit de l’amour.
Hélas ! par un funeste retour, l’amour trop souvent vit de littérature. La littérature nous impose ses clichés, nous oblige à nous servir d’idées toutes faites. Au lieu de courir librement devant nous, nous sommes forcés de suivre les ornières tracées. Avant l’épreuve, nous savons quels sentiments doivent correspondre à telles situations. Et les situations évoquent fatalement ces sentiments associés, un mari trompé ne peut être que ridicule — ce qui est tout à fait absurde ; une femme cédant à un premier amant doit à la tradition littéraire de crier qu’elle est perdue et de lamenter le sort de ses enfants.
Des années sont nécessaires pour que nous arrivions à nous retrouver nous-mêmes.
Longtemps nous sommes le double de frères romanesques qui agissent et parlent en nous. Nous ne discernons plus ce qui est à nous et ce qui leur appartient.
La littérature nous prend tout jeunes. Nous avons lu et réfléchi sur l’amour avant d’aimer.
L’État, le premier, se charge de notre éducation.
J’ai entendu un jour deux lycéens aux Champs-Élysées. Ils avaient entre treize et quinze ans ; ils discutaient avec ardeur. Le plus petit dit d’une voix précise :
— Tu n’y es pas. Tu as raté le sujet. Hermione et Phèdre n’aiment pas de la même manière. Hermione est jalouse et poussée au crime par la jalousie. Phèdre est criminelle dans son amour même…
Le vent emporta la suite des paroles dans les bosquets élyséens et je poursuivis mon chemin en bénissant la Providence de m’avoir fait naître dans un pays d’intense culture amoureuse où les collégiens, sous la tutelle de professeurs patentés par l’État, font leur éducation théorique des passions avant que d’être hommes.
On peut poser en axiome que les héros de romans exercent une influence d’autant plus grande qu’ils doivent plus à l’imagination de l’auteur qu’à l’étude directe de la réalité.
Ces héros sont-ils vrais ? Nous nous détournons d’eux, nous ne les écoutons point, nous nous refusons à confronter nos visages à leurs faces trop humaines. Quelle femme adultère se croira pareille à la malheureuse et passionnée Emma Bovary ? Quel jeune homme voudra revivre Frédéric Moreau ? Plus tard seulement, lorsque nous sommes rentrés de quelque terrible voyage, nous devenons sensibles au charme de ces voix tristes et persuasives.
Mais Mimi Pinson trouve, aujourd’hui encore, des admiratrices prêtes à l’imiter. En combien de jeunes gens vibre l’espoir de renouveler la fortune de Rastignac ? Qui n’espère rencontrer une madame de Nucingen, une duchesse de Maufrigneuse, une madame de Mortsauf. A vingt ans, on voit l’amour par les yeux de Balzac. Prestigieuses héroïnes du prince et roi de la littérature romanesque, nous vous avons cherchées passionnément à travers la vie et notre imagination avertie était si puissante que, ô miracle, nous vous avons parfois trouvées !
Du reste toute littérature d’amour est fallacieuse et mensongère. Dès qu’on écrit, on trompe le lecteur.
Nous aimerions savoir la vérité sur la vie sentimentale d’un Stendhal, d’un Byron, d’un Victor Hugo. Nous l’ignorerons toujours. Dans leurs confessions, les hommes de lettres mettent le plus grand soin à ne pas se révéler à nous. Lorsque, par hasard, un grand homme a pris des notes vraies sur lui-même, il se garde de les publier. Quelques-uns oublient de les détruire. Nous savons ainsi beaucoup de choses sur Stendhal, mais nous ne savons pas tout et il manque précisément ce qui nous intéresserait le plus.
Byron avait laissé des notes autobiographiques. Son exécuteur testamentaire les lut ; terrifié, il les brûla. Perte irréparable ! On refusa également de publier le journal de Schopenhauer. Et personne n’osa raconter sincèrement la vie du Titan Beethoven.
Mais qui de nous voudrait dire sa vie, toute sa vie ?
Nous avons horreur de la vérité.
Lorsqu’on nous raconte une histoire vraie, nous sommes choqués par la vérité même des détails qui nous gênent, que nous voudrions supprimer, — que nous supprimons en effet, si nous avons à écrire cette histoire.
L’union des sexes est, dans la littérature comme dans la vie, la finalité suprême. Une fois qu’ils se sont joints, le Créateur ne leur demande plus rien, et l’homme de lettres, comme le Créateur, regarde son ouvrage, le déclare bon, et se repose.
Malgré son intelligence, l’homme de lettres n’arrive pas à imiter la nature. Il apporte dans les événements une logique un peu grosse, un ordre un peu médiocre, un arrangement factice.
En fait, les rapports que l’amour établit entre les êtres sont à la fois plus simples et plus compliqués que la littérature ne l’admet. Lorsque nous trouvons, par hasard, dans un livre des pages vraies qui semblent traduire exactement la réalité, nous nous étonnons et crions à l’invraisemblance, lorsque nous voyons, par exemple, dans Les Confessions les rapports qui s’établirent naturellement aux Charmettes entre « Maman », le petit Jean-Jacques, et mon estimable homonyme, le discret et rare Claude Anet.
Quel romancier imagina jamais une vie à trois comme celle qui se mena dans la petite maison aux portes de Chambéry, ou qui, l’ayant imaginée, nous la raconterait dans sa sincérité sur un ton uni, sans mots excessifs, sans ironie et sans indignation ?
Dans trop de livres, l’amour n’est que timidités, craintes, hésitations, puis remords, angoisses. Il faut en conclure que chez les auteurs de ces livres l’amour n’a de retentissement que cérébral. Mais l’amour, c’est de la chair d’abord, de la peau, des muscles, des nerfs et du sang souvent.
Un des clichés dont la littérature a le plus usé et dont elle ne cesse, hélas ! de se servir est le suivant :
On suppose qu’une femme, honnête ou non (pour employer la terminologie usuelle, mais sans valeur), ne peut entendre un homme lui déclarer qu’il l’aime, si délicatement qu’il le fasse, sans se sentir outragée. Il faut alors que tout rapport cesse entre eux ; elle condamne sa porte à cet homme qui était hier son ami.
Voilà le thème familier à tant de romans anciens et à beaucoup de modernes.
En est-il de plus faux ?
Comment outragerait-on une femme en lui déclarant qu’on ne voit rien de plus beau et de plus doux qu’elle, qu’elle promet le seul bonheur auquel on tienne, que les autres femmes auprès d’elle sont comme des ombres vaines, etc., etc. ?
Y a-t-il là rien qui puisse porter atteinte à l’honneur d’une femme ? Est-on un intrigant, un homme vil, un débauché, parce qu’on nourrit de tels sentiments et qu’on les confesse ?
C’est pourtant ce que nous disent beaucoup de romans dont on loue la délicatesse. Mais dans la vie il n’en va pas ainsi. Regardons autour de nous pour voir comment les choses se passent.
Il n’est peut-être pas une femme qui n’ait entendu au moins une fois la déclaration d’un homme épris d’elle. Quels sont à ce moment les sentiments qu’elle éprouve ?
Elle en est d’abord flattée et heureuse, car une femme à qui on parle d’amour sent qu’on lui dit précisément ce qu’il est de sa destinée d’entendre ; on se sert d’une langue qu’elle comprend et dont les mots ont en elle des résonnances lointaines. Elle en éprouve une grande satisfaction.
Il est rare que la déclaration la surprenne. Quand une femme est aimée, elle le devine à l’ordinaire bien avant qu’on lui en fasse l’aveu. La plus simple des femmes a sur ce point des lumières spéciales. Elle voit plus vite et mieux que l’homme le plus intelligent.
Si elle a beaucoup d’amitié pour l’homme qui se déclare, elle peut ressentir un peu de peine à l’idée du chagrin qu’il aura (dans l’hypothèse où la femme ne se donne pas). Mais il n’est presque pas une femme qui, à ce moment-là, ne s’imagine qu’elle « arrangera les choses », qu’elle défera ce qu’elle a fait. Encore ne tient-elle pas à le défaire complètement, car elle est fière, malgré tout, d’avoir inspiré un grand sentiment.
Si l’homme est ennuyeux, elle en conçoit de l’ennui.
En fait, elle peut éprouver mille sentiments divers, sans penser un seul instant qu’elle est outragée.
Ne voyons-nous pas auprès de chaque femme un homme au moins qui a été, à un moment donné, éperdument amoureux d’elle, qui a parlé… et qui est resté son ami le plus cher, le compagnon de chaque jour sans que, bien souvent, il ait obtenu ce qu’il demandait.
Voilà ce qu’on trouve lorsqu’on regarde dans la vie, mais dans les romans on continuera à nous montrer des jeunes gens n’osant se déclarer de peur d’outrager celles qu’ils aiment et des femmes tremblantes à l’idée d’entendre des paroles après lesquelles elles seront obligées de sonner leur domestique et de faire jeter à la porte l’ami qui leur était jusque-là si tendrement cher et dont elles goûtaient l’exclusive et délicate amitié.
Autre cliché : la déclaration.
On sait l’abus qu’on fait de la déclaration dans les livres et surtout au théâtre. Cela se passe selon un rite fixé par les usages. A un moment donné (on recommande de choisir un temps orageux), le héros s’avance et déclare son amour en termes choisis et cadencés ! Il s’exprime avec une émotion qui sait se contenir, car rien n’est plus noble et mieux ordonné que l’exposition progressive de ses sentiments. — Et les spectateurs applaudissent.
J’imagine qu’il en est rarement ainsi dans la vie. Les grandes amours sont, à l’ordinaire, moins éloquentes ; les vraies passions sont moins belles parleuses. Entre gens qui s’aiment, l’aveu ne se fait pas en longues phrases. Un mot, un geste, un regard même en réponse à une question banale, à l’occasion d’un incident insignifiant, suffisent à révéler à deux cœurs l’amour qu’ils se cachaient.
Si l’on parle avec éloquence, ce n’est qu’après, une fois la situation établie…