DEUX ÉMOTIONS
On ressent une émotion délicieuse lorsqu’on s’aperçoit soudain que l’on est sur le point d’aimer.
Les hommes qui ont eu le plus de succès n’en sont pas exempts. Un trouble qu’ils connaissent bien s’empare d’eux ; ils ne font rien pour le vaincre. Ils savourent la joie inaccoutumée d’être gênés en face de la femme qu’ils aiment ; ils gardent le silence ou ils parlent trop, et sont conscients de cette nervosité qui n’est pas sans analogie avec celle que l’on ressent au moment de partir pour un grand voyage. Ce trouble même les renseigne sur leurs sentiments ; ils l’attendent avec impatience, ils saluent sa venue avec joie.
Une autre émotion précieuse est celle que l’on éprouve à rencontrer au bal sa maîtresse le soir même du jour où elle s’est enfin donnée à vous. Et lorsque vous êtes le premier amant, l’émotion est d’une qualité plus rare.
Elle est là, dans un salon, sous la lumière adoucie des lustres. Des indifférents s’empressent autour d’elle. Vous la regardez et vos regards se heurtent à la robe. — Il est inouï de constater à ce moment combien une robe cache un corps de femme ! Une femme décolletée offre sa tête et ses épaules ; puis soudain, voici de l’étoffe impénétrable ; il semble que la chair s’arrête à la ligne que la robe trace sur la poitrine ; la robe paraît être née avec la femme, faire partie d’elle, avoir poussé jusque là ; on ne pourrait enlever la robe sans écorcher la femme !
Vous regardez donc votre maîtresse décolletée. Auriez-vous imaginé qu’elle fût aussi peu changée d’elle-même ? Elle est pareille à ce qu’elle était hier et chaque jour. Elle parle de ceci, de cela, comme si rien n’était survenu dans sa vie, comme si, il y a quelques heures, elle n’avait pas pleuré et crié de bonheur dans vos bras… Vous en arrivez presque à croire qu’il ne s’est, en effet, rien passé entre vous. Vous cherchez sur ses épaules la trace de vos baisers. Les épaules n’en ont pas gardé la marque. Vous descendez plus bas. Une onde de chaleur vous court dans les veines. Ce qui est caché à tous sous cette robe miraculeusement hermétique, elle vous l’a révélé aujourd’hui même. Vous l’avez possédé, c’est votre bien. Elle l’a donné à vous seul, après quelles luttes !… Et ces imbéciles qui ne soupçonnent rien !…
Elle ne vous a pas encore vu ; mais elle vous a deviné, elle sait que vous êtes là. Elle est plus belle ce soir que jamais. Ses yeux un peu battus ont plus d’éclat ; sa chair que vous avez couverte de baisers fervents rayonne de bonheur. Vous êtes si ému que vous restez à l’écart, craignant que l’on entende les battements de votre cœur.
Elle tourne enfin la tête. Son regard, une seconde, cherche le vôtre, entre en vous. Vous formez les yeux de volupté, et, au milieu de la fête, des lumières, des bijoux des femmes, des habits sombres des hommes, vous revoyez soudain ses pieds nus sur vos tapis.