XII

... La porte, sans bruit, avait glissé dans sa rainure. Et la marquise Yorisaka était sortie.

Hors du salon, elle s'arrêta. Elle écouta, attentive.

Les voix d'Herbert Fergan et du marquis Yorisaka alternaient en phrases paisibles. A travers la cloison mince, des noms historiques passèrent, Rodney, Nelson, Suffren...

La marquise Yorisaka, d'un geste lent, toucha, du bout de ses doigts, ses deux tempes. Puis, marchant à pas muets, elle s'éloigna de la cloison.

La chambre attenant au salon n'était qu'un cabinet étroit, vide de meubles. La marquise Yorisaka traversa ce cabinet, traversa la pièce qui lui faisait suite, et parvint à l'aile extrême du logis.

Là, un couloir presque obscur s'allongeait entre deux panneaux de papier uni, surmonté de frises ajourées. Au fond, deux portes à coulisse se faisaient face. La marquise Yorisaka fit glisser la porte de gauche.

Une sorte d'alcôve était derrière cette porte, une alcôve de simple bois blanc, finement menuisé, mais absolument nu. Le plafond, très bas, montrait ses solives; le plancher, ses tatamis couleur de paille fraîche. Trois grands châssis de papier grenu tenaient lieu de fenêtres et de vitres. Et dans un coin, devant une toilette de poupée posée à même le sol et surmontée d'un miroir à cadre de laque, un coussin de velours noir figurait l'unique siège où l'on pût s'asseoir, s'agenouiller plutôt,—s'agenouiller à la japonaise.

Debout sur le seuil, la marquise Yorisaka frappa deux fois dans ses mains, et deux servantes accoururent.

Il n'y eut point de paroles prononcées. Bouches closes, les mousmés se prosternèrent d'abord, et déchaussèrent la maîtresse. Puis, prestement, elles la dévêtirent, ôtant le corsage de dentelle qui glissa vite le long des bras poudrés, ôtant la jupe de moire et les jupons de soie, ôtant le corset, ôtant la chemise, ôtant les bas d'Europe qui n'ont point de doigts comme les bas nippons.

Toute nue, la marquise Yorisaka s'enveloppa d'un kimono à grands ramages, mit ses pieds dans des sandales à brides d'étoffe, et, quittant d'abord l'alcôve de bois blanc, qui était sa chambre personnelle et intime, s'en fut se baigner dans une cuve d'eau brûlante, comme font toutes les femmes du Japon, chaque soir, un peu avant le coucher du soleil.

Puis elle revint. Elle laissa tomber son kimono. Elle repoussa du pied ses sandales. Et les servantes lui tendirent trois robes de crêpe léger, trois robes japonaises à grandes manches, toutes trois bleu de nuit, toutes trois sobrement semées d'une même rosace bizarre et hiératique,—le môn,—le blason.

Habillée, la marquise Yorisaka s'agenouilla devant son miroir. Les robes s'évasaient comme il sied. L'obi les ceinturait largement de son nœud magnifique. A deux mains, la chevelure fut détachée, séparée, lissée en bandeaux larges qui encadrèrent l'impassible visage. La marquise Yorisaka se releva, marcha un moment par la chambre, sortit dans le couloir demi-obscur. Et soudain, frappant encore dans ses paumes, elle ouvrit la porte de droite.

Une deuxième chambre apparut, pareille exactement à la première: mêmes panneaux de bois blanc et nu, mêmes châssis de papier diaphane, mêmes solives et mêmes tatamis. Mais au lieu d'une toilette et d'un miroir, deux tabernacles minuscules flanquaient un autel de cèdre poli, sur lequel s'alignaient des tablettes d'ancêtres.

Toujours silencieuse, la marquise Yorisaka se prosterna d'abord correctement devant les tablettes, et demeura, plusieurs minutes, les mains à plat sur le sol, et le front heurtant les nattes.

Puis elle s'agenouilla sur un coussin, devant une sorte de harpe horizontale qu'une servante, respectueuse, venait d'apporter entre ses bras.

Une musique naquit, lugubre et lente, dont le rythme et l'harmonie ne ressemblaient en rien aux harmonies ni aux rythmes de l'Occident. Des sons mystérieux se succédèrent et se mêlèrent, des phrases sans commencement ni fin s'ébauchèrent, des rêveries, des tristesses, des plaintes lamentables frémirent parmi d'étranges grincements sinistres, qui rappelaient le bruit des bises d'hiver et le cri des oiseaux nocturnes. Sur tout cela, une mélancolie désespérée planait...

Agenouillée à la mode antique dans la salle de ses ancêtres, la marquise Yorisaka jouait du koto...