XIV

La chambre de Mrs. Hockley, à bord de l'Yseult, avait été copiée sur celle de S. M. l'Impératrice de Russie, à bord du Standardt. L'ameublement en était anglais, avec profusion de boiseries claires, de laqués vert d'eau et de marqueteries ton sur ton. Le lit de cuivre n'avait pour tous rideaux qu'une mousseline, brochée de grands iris. Le tapis était d'un feutre ras, cloué. Et des photographies tenaient lieu d'objets d'art. Mrs. Hockley, à cette exacte imitation d'une souveraine austère dans ses goûts, trouvait la double satisfaction de sa vanité démocratique et de son instinct du confort. Le luxe véritable, le luxe des ors, des marbres, des tableaux de maîtres, des statues antiques, on le prodiguait orgueilleusement dans les salons et dans les halls. Mais aux appartements intimes s'adaptait mieux la moelleuse simplicité des capitonnages britanniques.

Minuit venait de sonner.

Étendue sur le lit, un coude contre l'oreiller et la joue dans la main, Mrs. Hockley, seulement vêtue de ses bagues et d'une chemise de surah noir, beaucoup plus transparente qu'une dentelle, écoutait miss Elsa Vane lui faire à haute voix la lecture du soir.

Miss Elsa Vane, lectrice correcte, était assise sur une chaise à dossier droit, et n'avait point quitté sa robe de dîner, robe, d'ailleurs, plus indécente, en sa qualité de robe, que la chemise de Mrs. Hockley, en sa qualité de chemise,—la différence en était du dégrafé au nu,—mais, tout de même, robe. Et l'habit faisant, comme chacun le sait, le moine, miss Vane corrigeait, par son vêtement et par son attitude, ce que Mrs. Hockley pouvait avoir d'un peu hardi dans son attitude et dans son vêtement.

Tel était d'ailleurs le cérémonial de chaque soirée. Mrs. Hockley n'en changeait point, détestant toute infraction au protocole.

Et miss Vane lisait, ce soir-là, le chapitre onze du volume dont elle avait lu, la veille, le chapitre dix.

La voix légèrement nasillarde, comme sont toutes les voix yankees, mais bien timbrée, et très grave pour un timbre de jeune fille, achevait en scandant les mots:

—«Et cependant—étrange contradiction pour ceux qui croient au temps—l'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un moment. La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit.

«Mais c'est cet éclair qui est tout.»

—M. Poincaré,—prononça Mrs. Hockley,—est un original écrivain.

Miss Vane, fatiguée, buvait la traditionnelle citronnade, lemonsquash, préparée d'avance.

—Original,—répéta Mrs. Hockley.—Philosophique assurément. Un peu superficiel, ne trouvez-vous pas? Trop français et dépourvu de la profondeur allemande...

—Oui,—dit miss Vane,—les Allemands adaptent à chaque sujet une langue particulière qu'il est agréable de connaître et de comprendre, parce qu'elle fixe notre esprit. M. Poincaré parle la langue de tout le monde. Et il y a là une frivole tendance.

Mrs. Hockley, nonchalamment, se renversait sur le dos et prenait un de ses genoux entre ses mains jointes:

—Frivole, en vérité. Vous avez raison, Elsa. En outre, cette langue vulgaire crée un danger d'athéisme. Il est impropre que le peuple sans instruction lise tels livres qui lui paraîtraient irréligieux.

—Vous pensez que réellement ces livres ne sont pas irréligieux?

—Certes. Je pense. Ils ne sont clairement qu'une paradoxale spéculation. Ils n'ébranlent aucune foi.

Les mains jointes sur le genou glissèrent le long de la jambe, et saisirent, au bas de la chemise légèrement retroussée, la cheville découverte. Mrs. Hockley, dans cette attitude nouvelle, entreprit de compléter sa pensée:

—La Sainte Bible...

Mais deux coups frappés à la porte interrompirent cet exorde.

—Est-ce François?

—C'est moi,—dit Felze.

Il entra, et regarda les deux femmes: miss Vane toujours assise, et son livre près d'elle,—Mrs. Hockley couchée sur le dos et ses mains, nouées l'une à l'autre, serrant maintenant son pied nu.

—Vous parliez théologie, si j'ai bien entendu?

Il prononça le mot «théologie», avec tout le respect convenable.

—Non théologie, mais philosophie; à cause de ce livre-ci...

Pour désigner du doigt le livre en question, Mrs. Hockley avait lâché son pied. Et la jambe soudain libre, glissa sur le lit et s'allongea très blanche hors de la chemise noire.

Felze considéra un instant cette jambe, puis détourna ses yeux vers le volume encore ouvert:

—Peste!—dit-il,—vous avez des lectures hautaines.

Il se pencha, lut à mi-voix:

—«La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. Mais c'est cet éclair qui est tout...» Tiens! je répéterai cette affirmation à un Chinois que je sais, et qui l'approuvera... Mais j'y songe: c'est contre ce terrible Poincaré que vous appeliez la Sainte Bible à votre secours?

Mrs. Hockley, dédaigneuse, agita lentement, de droite à gauche, sa main scintillante de diamants.

—Cela eût été superflu. Et, d'ailleurs, ce Poincaré n'est pas terrible. Miss Vane, tout à l'heure, l'a raisonnablement estimé frivole.

Felze écarquilla les yeux, mais se souvint à temps d'une parole récemment entendue sous la lumière philosophique de neuf lanternes violettes: «Il convient d'écouter les femmes et de ne pas leur répondre.» Et Felze ne répondit pas.

Mrs. Hockley l'interrogeait déjà:

—Avez-vous été à la gare?

—Oui. Et j'ai fait vos adieux au marquis Yorisaka.

—Il est donc parti. Le commandant anglais est-il parti également?

—Oui. Et le vicomte Hirata Takamori avec eux.

—Ce vicomte Hirata ne m'intéresse pas parce que je le crois peu civilisé. Mais dites-moi: avez-vous vu la marquise?

—Non.

—Elle n'était donc pas à la gare... Il me paraît ainsi qu'elle n'est point amoureuse de son mari; ne vous paraît-il pas?

—Je suis plus lent que vous à apprécier.

—Je saurai d'ailleurs ses réels sentiments. Quel jour avez-vous l'intention de commencer le portrait en travesti?

—Demain ou après. Rien ne me presse. Mais ne pensez-vous pas que ce mot «travesti» est plutôt désobligeant pour la marquise Yorisaka, quand vous l'appliquez au costume national des femmes du Japon?

—Pourquoi désobligeant? puisque la marquise ne porte plus ce costume national? Vous êtes sans cesse comique. Ah!... je vous prie: quelle a été votre fantaisie de ne pas rentrer à bord pour dîner? Vous êtes bien entendu tout à fait libre. Mais j'ai reçu votre billet étonnamment tard.

Felze allongea les lèvres:

—Quelle a été ma fantaisie? Je ne sais pas. La gare est très éloignée. Quand le train fut parti, le soleil allait se coucher. J'ai traversé la moitié de la ville. Les rues, sous le ciel lilas, luisaient comme pavées d'améthystes. Je n'ai pas eu le courage de continuer mon chemin. Je me suis arrêté pour mieux voir. Et quand le dernier reflet fut épanoui, je me suis senti tout d'un coup si las et si triste, que j'ai mieux aimé ne pas vous infliger ma présence.

Mrs. Hockley, attentive, avait soulevé sa tête blonde au-dessus de l'oreiller ajouré.

—Oh!—dit-elle, frappée.—Vous parlez avec une extraordinaire poésie...

Elle se tut, cherchant peut-être à se représenter la vision des rues bariolées par le crépuscule, et n'y parvenant probablement pas. Puis, se renversant de nouveau:

—Mais ensuite, qu'avez-vous fait?

—J'ai été saluer mon ami chinois Tcheou-Pé-i.

—Combien étrange le plaisir que vous trouvez à fréquenter chez cet homme ridicule... Avez-vous, ce soir, fumé l'opium?

—Non.

—Pourquoi?

—Parce que ... parce que j'avais l'intention de rentrer ici, tôt...

Il attachait maintenant sur elle un regard insistant. Elle rit brusquement:

—Miss Vane, je trouve qu'il entre par ce sabord une odeur très japonaise... Et je sais que vous n'aimez pas... Voulez-vous prendre le vaporisateur?... Oui, vaporisez partout, je vous prie, et aussi sur le lit ... et sur moi...

Miss Vane obéissante et silencieuse pressait le petit piston du flacon d'or. Sous la caresse fraîche du parfum, Mrs. Hockley avait raidi et cambré tout son corps, et les pointes de ses seins tendaient le surah transparent.

Felze passa deux fois sa main sur son front, puis ferma les yeux. Le rire de Mrs. Hockley résonna de nouveau très clair.

—C'est assez... Remettez le vaporisateur, Elsa. Je suis présentement tout à fait bien. Quelle heure est-il?

—Minuit et demi.

—Je pense que vous souhaitez tous deux aller dormir.

Il n'y eut point de réponse. Miss Vane rangeait avec lenteur le flacon d'or sur son étagère. Felze, immobile, n'avait pas rouvert les yeux.

—Oui!—trancha soudain Mrs. Hockley.—Vous devez être fatigués. Bonsoir!...

L'un après l'autre, ils s'approchèrent du lit, docilement. Mrs. Hockley leur tendit sa main droite ouverte. Miss Vane, d'un geste inattendu, baisa la paume de cette main. Felze ne fit qu'en effleurer le bout des ongles.

—Bonsoir!—répéta Mrs. Hockley.

A la porte, Felze s'effaçait pour laisser passer la jeune fille.

—François!—appela Mrs. Hockley, soudain.—Restez un moment, vous seul...

Miss Vane était dehors. Elle poussa la porte d'une main sans doute maladroite, car le pêne craqua presque violemment.

Felze, demeuré comme on l'y conviait, avança de trois pas. Et la lumière rose des lampes électriques éclaira son visage un peu pâli.

Mrs. Hockley souriait:

—Réellement, j'ai un remords de vous retenir quand vous êtes à ce point épuisé... Il vaudrait mieux que vous alliez vous coucher, comme a fait miss Vane...

Il était tout près du lit. Il s'agenouilla, prit la main pendante, et, passionnément, appuya sa bouche sur la chair du bras tiède:

—O Betsy! ce soir par exception, daignerez-vous ne pas me faire trop souffrir?

Elle pencha sa tête vers lui:

—Êtes-vous bien certain que vous n'aimeriez pas davantage rentrer dans votre chambre et faire une peinture de ces rues, telles des améthystes?... Non?...