III

Je me souviens qu'à l'angle de la rue Revel et de la place de la Liberté, nous faillîmes écraser un enfant qui jouait, assis sur le bord du trottoir...

Boulevard de Strasbourg, il fallut marcher lentement, à cause d'un encombrement de voitures. Sous la voûte de la porte Notre-Dame, une charrette nous força de serrer les freins...

Après ce fut le faubourg de Saint Jean du Var, interminable entre ses deux rangées de maisons étroites serrées les unes contre les autres. De kilomètre en kilomètre, un tramway nous croisait. Sous le pont du chemin de fer, des ouvriers pris à l'improviste injurièrent le chauffeur. Un train passait, dont le sifflet couvrit leurs voix...

La pluie avait cessé. Mais le pavé continuait d'être mouillé. Le ciel gris pesait sur les toits de tuiles brunes. Pas un rayon de soleil ne dorait le payage, médiocre d'ailleurs par tous les temps, et lugubre sous ce jour terne...

Les dernières maisons du faubourg s'espacèrent. La route s'allongea, droite et boueuse, en pleine campagne. À gauche, les contreforts du Faron formaient talus. Je me penchai à la portière pour apercevoir le sommet de la montagne: un capuchon de nuages le coiffait; et je songeai alors que, fort probablement, un capuchon pareil coiffait le sommet, plus élevé encore, du Grand Cap ... et que j'aurais peut-être quelque peine à me bien reconnaître dans le dédale assez confus des sentiers et des pistes... Oui, je songeai à cela ... mais rien qu'un instant...

L'auto entrait dans le village de la Valette, le premier qu'on traverse en allant de Toulon vers Nice. Et des enfants couraient à droite et à gauche, en jetant des cris de chien écrasé. Je consultai ma montre. La demie de trois heures n'avait pas encore sonné. Néanmoins, je baissai une glace de devant, et, du doigt, je touchai le chauffeur:

—Rondement, n'est-ce pas, dès qu'on aura sauté les caniveaux?

—Oui, mon capitaine.

L'auto prit son élan et se précipita sur la route rectiligne et plane. A main droite, le hameau de La Garde se montra, perché sur sa butte et couronné de son château-fort en ruines. Par un enchaînement involontaire, je revis alors, avec ce château, le visage d'une femme qui tenait une large place dans ma vie ... d'une femme que j'avais rencontrée pour la première fois, un an plus tôt, dans ces ruines ... et je ne pensai plus qu'à cette rencontre et qu'à ce visage... Les vieilles murailles crénelées se découpaient nettes sur le ciel couleur de brume. A leur pied, la plaine s'écrasait, nue, lépreuse d'oliviers gris et ras... Je me souvins de l'esplanade que j'avais traversée, allant à l'aventure, et du donjon derrière lequel une forme svelte m'était apparue,—la forme d'une promeneuse inconnue qui se reposait, assise sur la dernière marche du perron qui monte vers la poterne... Au bruit de mes pas, on s'était retourné, et j'avais été ébloui par une éclatante chevelure d'or vert, et par deux yeux pareils à deux émeraudes...

Madeleine ... Madeleine de...

J'ai failli écrire son nom... Toutes ces choses me sont aujourd'hui si lointaines, si effroyablement lointaines!... Elles ne sont cependant lointaines que pour moi, pour moi seul. Et je ne puis écrire ici le nom d'une femme qui fut ma maîtresse, et qui n'est pas morte, et qui n'est pas vieille... Ce serait déjà trop que d'avoir écrit ces quatre syllabes,—Madeleine,—si le prénom qu'elles forment n'était pas à ce point répandu, que l'incognito d'aucune femme ne sera jamais percé, même pour ceux qui sauront qu'elle s'appelle Madeleine, et qu'elle est blonde, et que ses yeux sont verts...

L'auto, continuant sa course, était entrée dans le village de la Farlède, puis en était ressortie, sans que j'y eusse pris garde. Maintenant, les premières maisons de Solliès apparaissaient, droit devant nous, à moins d'une lieue...

Quand nous les atteignîmes, il était, tout juste, quatre heures moins vingt. Sur la route, au premier carrefour,—précisément au carrefour du chemin qui va de Solliès aux Aiguières, et des Aiguières vers le Grand Cap,—mon ordonnance attendait, tenant mon cheval par la figure. Le chauffeur arrêta si court, que je faillis glisser à bas du baquet.

Je fus en selle la minute d'après. Des commères, sur le pas de leurs portes, commentaient l'événement de mon arrivée et de mon départ, trop soudains à leur gré. L'une affirma, d'une voix provençale qui claironnait:

—Pas moins, le monsieur, il n'aura pas soleil pour faire le bel homme sur son cheval!...

Je crois que cette phrase fut la dernière que j'entendis ce jour là ... ce jour là,—mon dernier jour en somme...