V
Ce fut à la pointe la plus nord de la chaîne des Mouras que, très probablement, je me trompai de chemin.
Il ne faisait pas encore nuit; mais il ne faisait déjà plus jour. La piste disparaissait absolument sous une brousse épaisse, tout à fait pareille à la brousse qui tapissait la lande alentour. Mon cheval avançait là-dedans tant bien que mal, tâtant parfois le sol avant d'y appuyer son sabot. Je me fiais à son instinct, incapable moi-même de distinguer ce qui était le sentier et ce qui était la lande. J'avais oublié que, précisément à cette pointe la plus nord de la chaîne des Mouras, la piste de Tourris se détache de la piste du Grand Gap,—s'en détache sur la gauche, vers un col assez célèbre dans les annales toulonnaises, et assez singulièrement nommé: le col de la Mort de Gauthier.
C'est dans cette piste de Tourris que mon cheval s'engagea. Et je ne m'en aperçus pas, n'ayant pas même soupçonné que nous venions de dépasser un carrefour.
Le sentier, médiocre jusque-là, devint alors mauvais. L'ombre commençait d'épaissir. Aux derniers gradins du cirque succédaient les premiers escarpements rocheux. Le sol était inégal, raviné, jonché de pierres et criblé de trous. La brousse cachait les unes et couvrait les autres. Siegfried butta plusieurs fois. Cependant les longues floches des nuages formaient au-dessus de ma tête un plafond opaque, et ce plafond s'abaissait au fur et à mesure que la montagne était plus proche. Bientôt une brume diaphane m'enveloppa, avant-garde du brouillard plus dense que je devinais, suspendu à quelques dizaines de mètres plus haut.
Je me souviens que je jurai, et dis:
—C'est du propre, comme Provence!...
Juste à cet instant, la piste, qui montait assez raide, se prit à redescendre de manière à m'étonner: la carte ne m'avait rien indiqué de semblable. J'eus envie de la consulter de nouveau. Mais, le crépuscule était déjà trop brun pour me permettre de vérifier exactement les cotes et les hachures. J'y renonçai. D'ailleurs la descente fut courte. Je parvins dans une sorte de creux, très touffu; et la piste recommença de monter. Je dis «la piste»; mais, proprement, de piste il n'y avait plus: les ronces et les lentisques faisaient fourré, et leurs épines atteignaient le poitrail de mon cheval; je dus garer mes mains pour éviter des griffades. Je n'apercevais littéralement plus le sol, à travers ces buissons pressés; et Siegfried, nerveux et inquiet, marquait sa répugnance à marcher en aveugle sur ce terrain qu'il flairait dangereux...
Après cent mètres environ de cette côte touffue, il y eut une nouvelle descente; puis, une nouvelle montée. Je me rendis compte alors que j'étais hors de la bonne route. Car, à n'en pas douter, je franchissais un col,—un col à trois seuils successifs;—et nul col d'aucune espèce ne me séparait du Grand Cap. De cela, j'étais sûr. Je continuai cependant afin d'atteindre le troisième seuil, d'où sans doute j'aurais quelque vue.
Je l'atteignis.
Et, en effet, j'eus la vue que j'espérais. Devant moi s'abaissait une plaine large et longue, bornée de tous côtés par des montagnes lointaines, dont la forme quoique brouillée par la brume pluvieuse me fut un repère certain. La barrière massive qui se dressait au sud ne pouvait être que le Faron, dont la silhouette est caractéristique, pareille à celle d'un gigantesque chien couché; et je reconnaissais aussi sûrement le Coudon, dont l'arête orientale, coupée nette comme l'éperon d'un cuirassé, semblait fendre la plaine à la manière d'un proue qui fend l'Océan. Oui: j'étais au col même de la Mort de Gauthier, et je n'avais rien de mieux à faire qu'à rétrograder, le plus vite possible, jusqu'au fâcheux carrefour, cause de mon erreur;—le plus vite possible, car il importait d'y arriver avant que la nuit fût trop noire...
Siegfred hésita, près de s'enfoncer encore dans le fourré dont les hautes épines avaient chatouillé ses naseaux au passage. Je serrai la jambe, pour qu'il comprît bien qu'il ne s'agissait pas de piétiner sur place. Courageux, il allongea l'allure, et, sitôt la première descente achevée, il trotta.
Il trotta, mais pas longtemps.
A l'instant que la piste se relevait vers le deuxième seuil, je sentis tout à coup la selle manquer sous moi. Je tombai, et Siegfred tomba. Les lentisques me reçurent assez rudement, moins toutefois que n'eussent fait les pierres. Je fus debout en moins de dix secondes, froissé et égratigné, mais, somme toute, intact. Mon cheval ne se relevait pas. Je me penchai vers lui: le membre antérieur gauche s'était pris dans une fente du roc, et si malheureusement que la jambe était cassée comme verre. Plus jamais le pauvre Siegfried ne trotterait ni ne galoperait, ni ne quitterait cette lande au bord de laquelle son instinct l'avait fait hésiter. Nous autres cavaliers aimons nos chevaux autant et plus que des amis ou des maîtresses. A voir mon Siegfried abattu de la sorte, je crus que j'allais larmoyer comme une fillette de douze ans. Et tout de suite, brutalement, pour réagir, je tirai mon pistolet, et, fourrant le canon dans l'oreille de la malheureuse bête, je fermai les yeux et je pressai la détente. Le grand corps blessé tressaillit à peine avant de s'affaisser définitivement sous le suaire des hautes herbes. Machinalement je remis mon pistolet en poche. Et, marchant sans songer où j'allais, je gravis la pente du second seuil, et je m'arrêtai au plus haut, et je m'assis au hasard, sur la première pierre qui s'offrit.
Ce ne fut qu'au bout d'un bon quart d'heure que je m'avisai de réfléchir à ma situation.
Elle n'était point enviable. J'étais à pied, hors de tout chemin frayé, et quasi perdu au milieu d'une lande qui compte parmi les plus désertes de toute la Provence montagneuse. La chaumière la moins distante l'était encore d'une grande lieue; et le fort du Cap, d'au moins deux. Et mon devoir était pourtant d'y parvenir, malgré la quasi impossibilité où j'étais de me dépêtrer de cette brousse inextricable, dans la nuit qui m'enveloppait, sombre déjà, et bientôt noire.