XII
Combien de temps je dormis, je ne sais. Une sensation singulière, mais connue, me tira brusquement de mon sommeil: la sensation d'une présence étrangère et d'un regard appuyé sur moi. Je gisais sur le flanc, le visage dans le creux du bras. Je ne voyais donc pas. Mais l'effluve de cette présence et le poids de ce regard me frappèrent à la fois, et j'en reçus un coup véritable,—à la nuque.—Souvent j'avais ainsi deviné, étant endormi, l'approche d'un être vivant. Mais jamais avec une égale intensité.
Il me parut que l'être dont je subissais un choc si puissant ne pouvait ressembler à aucun autre être.
Et moi, qui, en ce temps—impossiblement lointain,—étais un homme jeune, hardi et brave, au lieu de me dresser soudain, et de faire face à la présence sentie, je ne bougeai d'abord pas, et je demeurai à terre, le visage dans le creux du bras, feignant de dormir encore, et guettant les bruits...
Entre mes paupières, à peine entrouvertes, j'apercevais seulement, par-dessus mon bras, un pied carré de terre et de broussaille. Peu à peu, cette terre et cette broussaille s'éclairèrent d'une lueur jaune et tremblante. Je compris qu'une lanterne était balancée au-dessus de ma tête.
Et je fis alors un sursaut, comme si je me réveillais seulement à cet instant. Puis je me levai en rompant d'un pas.
Un homme était debout devant moi,—un homme très vieux.
Très vieux: car, malgré la lueur aveuglante de sa lanterne sourde, qu'il braquait sur mes yeux, je vis, de mon premier regard, étalée sur la poitrine de cet homme, une barbe large et longue, éclatante de blancheur.
La voix dont il me parla n'était pourtant pas la voix d'un vieillard. Non qu'elle ne fût parfaitement grave, et même profonde; mais elle ne chevrotait pas le moindrement, et résonnait au contraire avec une force très virile, sans fêlure ni usure d'aucune sorte. Et j'en fus étonné, non moins que du ton bref dont il m'interrogea,—en ces termes:
—Monsieur, que faites-vous ici?
Je n'attendais pas cette question, qui me sembla discourtoise, étant donnés la posture et l'état où l'on me trouvait. Je songeai toutefois que le questionneur avait à coup sûr pour le moins le double de mon âge. Et je répondis, aussi poliment que je pus:
—Vous le voyez, monsieur, je suis égaré; pis: perdu.
La lanterne sourde continuait de m'éblouir. Je distinguais cependant fort bien les deux yeux qui me scrutaient: deux yeux singulièrement lumineux, et plus aigus que des vrilles.—La voix grave et brève insista:
—Perdu? en ce lieu? D'où veniez-vous donc, monsieur? et où alliez-vous?
Je fus assez agacé par cet interrogatoire pour ne pas prendre garde à la bizarrerie de ce langage, correct et châtié, dans la bouche d'un coureur de brousse. Et j'expliquai sèchement:
—Je viens de Toulon, par Solliès. Je vais au fort du Grand Cap. Je me suis d'abord égaré près du col de la Mort de Gauthier, où mon cheval s'est cassé une jambe. Et je me suis perdu ensuite en essayant de couper au plus court pour gagner le Grand Cap par les sentiers de la montagne...
L'explication parut tant bien que mal contenter l'homme à barbe blanche. Sa lanterne, détournée de mon visage, éclaira tout autour de nous la lande montueuse et farouche. Je vis alors qu'en vérité ma course folle m'avait conduit dans un tel chaos de rocs et d'éboulis que ma présence y pouvait à bon droit stupéfier n'importe qui.
Et, stupéfait à mon tour de la présence, en ce même chaos, d'un autre être, je renvoyais la question:
—Mais vous-même, monsieur, comment êtes-vous ici?
D'un geste vague il désigna la pente abrupte qui s'élevait à ma gauche:
—Je vous ai aperçu de là-haut...
Il se tut, et moi comme lui.
Maintenant que la lanterne laissait mes yeux en paix, j'examinais mon interlocuteur.
C'était bien un vieillard, et, sans conteste, un vieillard extrêmement vieux: à la barbe de neige s'ajoutaient le parchemin de la peau, la maigreur des mains, les rides de la face. Mais c'était un vieillard merveilleusement robuste et vert. Sa taille était droite, sa tête haute, ses coudes et ses genoux souples. Il était grand, avec des jambes longues et de larges épaules. Tout en lui respirait la force, et le bâton sur lequel il s'appuyait prenait dans son poing la valeur d'une arme. Devant cet homme, peut-être octogénaire, moi, soldat de trente-deux ans, je me sentis débile. Et d'instinct, je touchai du doigt dans ma poche la bosse longue et plate de mon pistolet, auquel ne manquait qu'une seule cartouche sur huit,—la cartouche qui avait abattu, tantôt, mon cheval Siegfried...
Honteux, la seconde d'après, de cette peur confuse et stupide qui avait poussé ma main vers mon arme, je repris l'entretien:
—Monsieur,—dis-je, très poli cette fois,—je ne vous ai pas encore remercié; excusez-m'en. Je n'avais pas compris votre généreuse intervention: c'est pour me secourir que vous avez risqué peut-être votre vie en descendant cette pente périlleuse. Veuillez accepter l'expression de ma gratitude. Je suis le capitaine André Narcy, de l'état-major du vice-amiral gouverneur...
Je m'interrompis, supposant qu'en échange de mon nom, j'allais en entendre un autre. Mais le vieillard ne se nomma pas.
Il m'écoutait en tout cas avec une attention extrême. J'achevai:
—J'étais, je suis porteur d'un pli pour le gardien de batterie qui réside au fort du Grand Cap. Si je me suis égaré et perdu, si j'ai fini par m'abattre ici, à bout de force, et si je m'y suis endormi, épuisé, c'est en essayant de remplir cette mission qu'on m'avait donnée, et dont je n'ai pu m'acquitter encore. Maintenant, monsieur, oserai-je mettre encore à contribution votre courtoisie? Indiquez-moi, je vous en prie, le bon chemin que je n'ai su trouver moi-même: le chemin qui mène au Grand Cap...
Tout en parlant, je continuai d'examiner l'homme à qui je parlais. Et je m'avisai soudain de son costume. Ce n'était rien d'extraordinaire; c'était même, assez exactement, le costume qu'on peut s'attendre à trouver, la nuit, en montagne, sur le dos d'un berger, d'un chasseur ou d'un bûcheron: gros souliers et grosses molletières, blouse et pantalon de velours à côtes, nul linge apparent. Mais, à l'instant que je finissais ma phrase, le contraste de ce costume et du dialogue académique que nous échangions me frappa tout d'un coup. Et j'en demeurai ahuri, et, derechef, peureux. J'entendis à peine la réponse qui m'était faite:
—Le bon chemin, monsieur? vous êtes dans le mauvais;—dans le plus mauvais.
Je fis un effort sur moi-même:
—Où suis-je donc, enfin? loin du fort?
—Très loin.
—Mais encore?... comment s'appelle cet endroit?
—Je ne crois point qu'il ait de nom. Il ne figure pas sur votre carte.
—Voyons, monsieur, je ne puis pourtant m'être à ce point écarté de ma route! Forcément, je suis entre le Grand Cap et la Mort de Gauthier!... donc, à moins de deux lieues de mon but!...
Le poing qui serrait le bâton se leva lentement et retomba, pour un geste d'ironique lassitude:
—Deux lieues, dans cette nuit, monsieur?... Ne seraient-elles que deux, qui les franchirait?
La lanterne, balancée de nouveau, éclairait le chaos de pierrailles. Involontairement je hochai la tête. Puis, me raidissant:
—Il faudra bien que je les franchisse,—dis-je:—le pli que je porte est urgent tout de bon. Monsieur, voulez-vous simplement m'indiquer la direction du fort, et je serai votre obligé!...
Le bâton désigna la pente la plus abrupte,—un entassement de rocs qui semblaient près de crouler:
—C'est par là.
Je ne voulus pas hésiter. Je saluai l'homme à barbe blanche:
—Monsieur, merci.
Et bravement, je mis le pied sur le premier degré de la pente. Mais, devant la quasi impossibilité de l'ascension, une colère me prit, et, entre mes dents, pour moi seul, je grommelai:
—Dans cette nuit-ci, et sur ces rocs-là, des gens que je sais courent tout de même assez vite!...
J'avais grommelé entre mes dents, et pour moi seul. Matériellement il était impossible que le vieil homme, déjà distant d'une dizaine de pas, m'eût entendu. Néanmoins, je sentis encore, très nettement, sur mon dos et sur ma nuque, un choc pareil à celui qui m'avait éveillé tantôt: le choc si étrange et si lourd du regard de cet homme aux yeux aigus. Et je me retournai d'un coup, m'attendant presque à une attaque.
Le vieillard n'avait pas bougé. Ses yeux étaient fixés sur moi. Mais leur expression n'était nullement hostile. Je crus même distinguer un sourire sur ses traits rudes. Il parla. Et sa voix fut on ne peut plus calme, voire bienveillante. Le ton bref des questions de tantôt s'était fort adouci:
—Monsieur,—me dit-il,—j'hésitais à vous offrir un conseil que vous ne m'avez point demandé, et que vous n'accepterez peut-être pas. Mais il n'importe. Je me reprocherais de vous laisser courir à votre perte. Car je ne vous donne pas une heure pour vous rompre bras ou jambe en tombant à bas d'un de ces cailloux. Et quand vous serez gisant au fond d'un précipice, votre mission n'en sera pas davantage remplie. Croyez m'en donc, et attendez, pour reprendre votre route, qu'il fasse jour. Partant alors, vous arriverez sûrement à votre fort, et peut-être même à temps. Partant tout de suite, vous n'arriveriez, je vous l'affirme, ni tôt, ni tard.
Il conclut, persuasif:
—Il faut être, monsieur, le montagnard que je suis pour se pouvoir risquer, de nuit, sur ces pierres branlantes.
D'instinct, et sans que je pusse la retenir ou la guider, ma pensée se reporta vers l'autre rencontre que j'avais faite quelques heures plus tôt. Et je fermai les yeux pour revoir, gravée nette au fond de ma rétine, l'image de Madeleine, de Madeleine muette, insensible et sourde, courant la lande...
Dans le même instant, je reçus, pour la troisième fois, et en plein visage, le choc mystérieux de ce fluide qui jaillissait des prunelles attentives dont j'étais regardé! Je rouvris brusquement les yeux, avec la même peur invincible. Les prunelles étaient toujours fixées sur moi. Mais rien davantage. Un doute extravagant s'insinua dans mon cerveau: cet homme ... cet homme, pour le moins singulier ... lisait-il par miracle en moi-même, et entendait-il le son de mes pensées, comme j'entendais, moi, le son de ses paroles?...
Il sembla tout d'un coup prendre un parti:
—Monsieur,—reprit-il,—ma maison est ici près. S'il vous plaît d'y accepter l'hospitalité jusqu'à l'aube? La pluie est froide, et bientôt il sera minuit.
J'écarquillai les yeux. Une maison, ici près?
Mais lui, conscient de mon étonnement, inclinait la tête:
—Ici près,—affirma-t-il.—Venez, monsieur.
Il parlait maintenant avec une extrême douceur. J'eus pourtant la sensation d'un ordre auquel je ne pouvais pas ne pas obéir.
J'obéis.