XIV
L'antichambre était vaste. Deux torchères allumées ne l'éclairaient qu'à peine. J'entrevis très vaguement quatre murs peints à fresque au-dessus d'une boiserie de chêne ou de noyer, presque noire. Des portes basses, à l'ancienne mode, se confondaient avec la boiserie. Deux grands trophées de chasse étaient l'unique ornement.
Mais ce que je vis avec netteté, sitôt le seuil franchi, ce fut, debout en face de moi, et la main gauche encore posée sur la serrure que cette main venait d'ouvrir, un vieillard, tellement identique au vieillard qui m'avait guidé qu'involontairement je me retournai, pour vérifier qu'ils étaient bien deux hommes différents, et non pas un seul avec son image reflétée dans quelque miroir:—même barbe, longue et large, plus blanche que neige; mêmes yeux graves et immobiles... Oui, je me retournai, doutant d'une identité si exacte. Mais les deux hommes étaient réellement deux:—le père et le fils.—Le fils s'inclina devant le père, avec respect. Et ce respect seul me permit désormais de discerner le fils du père, tous deux m'apparaissant également vieux,—également centenaires!—quoique également robustes et droits,—verts,—jeunes!
D'instinct je m'étais arrêté, et je saluais bas mon hôte. Il me rendit poliment mon salut, mais sans dire mot. Ses yeux me dévisageaient avec la plus précise fixité. A la fin, ils s'écartèrent de moi, le temps d'un clin d'œil, et je sentis qu'ils interrogeaient mon guide, impérieusement.
Et le fils dit au père:
—Monsieur, j'ai cru bien faire en amenant ici monsieur, que j'ai trouvé sous la pluie, et dans l'état où vous le voyez, égaré ou perdu, à l'entrée du labyrinthe de pierres.
Il parlait à mi-voix, comme s'il eût craint de troubler le repos de gens endormis.
Un silence succéda, que je trouvai long. Puis le père répondit au fils:
—Vous avez, je pense, bien fait, monsieur.
Lui aussi parlait à mi-voix.
La politesse surannée du dialogue m'étonna. Je m'avisai de détailler alors l'habit de ce vieil homme qui employait pour parler à son fils les formules cérémonieuses de l'avant-dernier siècle. Ce n'était qu'un gros vêtement de velours à côtes, pareil de tous points au vêtement que portait le fils. Les molletières seules en étaient remplacées par des bas de laine, et le pantalon, par une culotte bouclée au genou.
Le fils, cependant, exposait au père mon cas. Et je remarquai qu'il n'en omettait pas un détail:
—Monsieur est officier,—disait-il,—et s'appelle monsieur le capitaine André Narcy. Il porte au fort du Grand Cap un pli scellé, et ce pli, très urgent, paraît-il, doit atteindre au plus tôt sa destination. C'est pourquoi j'ai cru pouvoir offrir à monsieur notre hospitalité pour cette nuit, afin qu'il se repose, et soit mieux à même de se hâter, demain matin, dès que l'aurore lui permettra de ne plus errer vainement, comme il a fait ce soir, faute d'un fil conducteur. Car monsieur n'a bien entendu rencontré sur sa route âme vivante qui eût au moins pu lui indiquer la direction à suivre. Et c'est, à n'en point douter, la raison pour laquelle monsieur s'est écarté si loin de ce Grand Cap où il allait.
L'insistance qu'on mettait à certifier la solitude des lieux où nous étions me frappa. Je scrutai l'un après l'autre les deux visages qui m'observaient. Mais pas une ligne d'aucun des deux ne bougea. Et la voix du père répondant au fils fut tout à fait normale. Elle répéta, mot pour mot sa première approbation.
—Vous avez, je pense, bien fait, monsieur.
Je cherchai une formule de remerciement. Mais, avant que j'eusse trouvé, mon hôte, allongeant un doigt, désigna l'une des portes dissimulées dans la boiserie.
—Il convient donc,—dit-il, s'adressant toujours à son fils,—que monsieur l'officier puisse dormir sans retard. Veuillez le conduire, monsieur, et l'éclairer.
Je m'inclinai derechef en silence. Mon premier guide me précédait déjà, haussant sa lanterne sourde à la façon d'un flambeau.
Sur le carrelage du sol, nos pas éveillèrent un écho confus. Les quatre murs, nus, se renvoyaient le son, et prolongeaient chaque bruit d'un bref tremblement. La lanterne, dirigée sur l'une des fresques, y promena un rond lumineux. Je distinguai le dessin flou et la couleur pâlie d'une scène mythologique,—Aphrodite naissant de la mer, autant qu'il me fut possible de reconnaître...
Mon guide tirait, l'un après l'autre, trois verrous de fer, plus épais et plus longs que tous ceux dont je me souvenais. Les verrous fermaient la porte qu'avait désignée l'autre vieillard. Regardant de près, je vis qu'à côté de cette porte il y en avait une autre pareillement dissimulée et pareillement verrouillée. L'ensemble figurait assez bien les deux battants d'une seule porte,—deux battants qui d'ailleurs joignaient fort mal, en dépit de leurs lourdes ferrailles: un jeu large d'un bon pouce existait sous l'un et l'autre vantail, et les vents coulis s'y pouvaient glisser à l'aise...
Dans l'instant que je m'en avisais, l'autre vieillard,—le père, toujours debout au milieu de la vaste antichambre, et ses yeux toujours dardés sur moi,—marcha soudain vers nous. Et ses pas, quoique légers, résonnèrent comme avaient résonné nos pas. Je m'arrêtai et le regardai. Il fit un geste de la main, et parlant cette fois à moi-même:
—Monsieur,—dit-il,—j'oubliais de vous avertir: nous avons, sous notre toit, et précisément non loin de votre appartement, un malade. Oserai-je en conséquence vous prier de vouloir bien faire peu de bruit?
C'était la seconde fois qu'on me demandait d'être, dans cette maison, silencieux; et ç'avait été, l'une et l'autre fois, sous deux prétextes différents...
Au même moment, une très petite sensation me fit tressaillir. Et, pour être exact, ce ne fut pas moi-même qui tressaillis, mais plutôt cet être subconscient qui habite en nous, et qui veille quand nous dormons, et qui a sa mémoire propre, distincte de la nôtre:—Par dessous l'autre porte,—la porte qui demeurait fermée,—une bouffée d'air tiède passa. Il faisait assez froid dans l'antichambre. Sans doute derrière cette porte close, y avait-il un appartement mieux chauffé...
Or, cette bouffée d'air tiède, je la sentis odorante;—parfumée;—parfumée d'un parfum, qui, tout d'abord, étonna mes narines, mais que je ne reconnus pas; que mon subconscient, seul, reconnut...
Et moi, je franchis la porte ouverte, avant d'avoir compris,—avant d'avoir compris ce qu'il y avait derrière la porte fermée...