XXV
Moi, j'étais resté assis dans mon fauteuil, et j'attendais, et je regardais...
Silencieux, le comte François et le vicomte Antoine procédaient à une mystérieuse besogne.
Ils avaient d'abord écarté chaque meuble, rangeant les trois fauteuils tout contre la muraille, et dégageant le parquet entier, comme s'il se fût agi de préparer un bal. Après quoi, sans échanger un seul mot, et répétant évidemment des gestes appris d'avance, et répétés déjà maintes fois, ils s'en furent chercher dans son coin le chevalet dont j'ai parlé, et le placèrent exactement dans l'axe longitudinal de la salle, au tiers à peu près de la longueur de cet axe. Alors, ouvrant le bahut que j'ai dit, ils en tirèrent un objet singulier, qu'ils soulevèrent avec précaution, et non sans effort, pour le porter jusqu'au chevalet, où ils le disposèrent, vertical. Je vis que cet objet, grand au moins comme une grande roue de voiture, et pareillement rond et plat, n'était autre qu'une véritable lentille, pareille aux lentilles des phares ou des projecteurs électriques, sauf toutefois qu'elle n'était pas de cristal, mais d'une substance que je ne pus déterminer: c'était diaphane plutôt que transparent, et incolore, mais avec des reflets irréguliers, très brillants, métalliques, et nuancés de toutes les couleurs de l'or, depuis le rouge rubis jusqu'au vert émeraude. Et ces reflets étaient nettement distincts de la masse incolore et diaphane, quoique incorporés en elle. Si bien que l'ensemble rappelait ces eaux-de-vie de Dantzig, où flottent des parcelles d'or,—rappelait aussi ces bouteilles de Leyde, où du clinquant froissé luit à l'intérieur du verre...
Maintenant les deux vieillards s'étaient approchés de leur père et grand-père, toujours rigoureusement immobile dans sa dormeuse bizarre, et, sans bruit aucun, ils commençaient de rouler cette dormeuse, très doucement, vers un point du plancher où je venais d'apercevoir quatre repères marquant avec précision la place des quatre pieds. L'un après l'autre, en effet, le comte et le vicomte, à genoux sur le sol, vérifièrent que tout fût où il fallait. Sans doute s'agissait-il d'une opération étrangement méticuleuse. Quand le premier siège fut en place, vint le tour du second. Et, quoique vide, il ne fut pas roulé moins doucement, ni moins silencieusement; et sa position fut aussi vérifiée avec la plus extrême attention. Puis, toutes choses accomplies, les deux vieillards s'en retournèrent à leurs fauteuils, et s'y rassirent, le dos au mur, et face à moi. Moi seul, en tout cela, n'avais pas été remué ni dérangé.
Je regardais toujours. Les choses étaient maintenant disposées comme suit: les deux dormeuses et le chevalet portant la lentille occupaient trois points en ligne droite; les deux dormeuses se faisaient vis-à-vis: et il me parut que l'une devait être à la place où se formait l'image de l'autre réfractée par la lentille... Cependant le marquis Gaspard, inerte et les yeux clos, continuait de ne pas donner signe de vie. Et un long silence suivit.