XXXVII
De tous mes yeux, je regarde...
La rue entière, trottoirs, chaussée, est encombrée d'une foule nombreuse, qui piétine de ci, de là, et parle bas. Force gens sont vêtus de noir. Des officiers en grand uniforme se tiennent à part, groupés autour de quelques chefs dont j'aperçois les plumes blanches. Un large cordon barre une poitrine. Je reconnais la haute stature et le noble visage, grave et régulier, du vice-amiral gouverneur....
Des prêtres se rangent derrière une croix. La calotte rouge des enfants de chœur tache les surplis et les aubes. Un camail de chanoine s'agite...
Plus loin, une compagnie d'infanterie coloniale, l'arme au pied, semble attendre...
Aux fenêtres des maisons, beaucoup de visages apparaissent. Des enfants grimpent aux balustrades des balcons, et se penchent, mais sans rires ni cris. La foule est recueillie, ou s'efforce de l'être. Tous les regards convergent vers mon logis. La porte en est habillée d'une ample draperie noire. Deux initiales d'argent se détachent au milieu d'un écusson de velours. Je lis: A. N.—André Narcy.—C'est bien cela.
C'est bien cela: mon enterrement. J'ai compris.
Voici le char funéraire, qui arrive au pas, fendant la cohue. Les chevaux sont très caparaçonnés. Les quatre colonnettes d'ébène portent de gros panaches qui oscillent. Et voici des couronnes, dix, vingt, trente couronnes, toutes enguirlandées de rubans tricolores. Sur chacune, une inscription en lettres d'or. Je ne peux pas déchiffrer, je suis trop loin. Peut-être tout à l'heure, quand le cortège défilera...
Ah!... un remous dans toute la rue... La levée du corps, probablement.—Oui.—Voici les croque-morts, qui sortent de l'allée. Ils marchent lestement, sans peiner à la tâche. Mon cercueil n'est guère lourd. Je me hausse pour le mieux examiner. Il est plat, à la mode du pays. Le bois disparaît sous les plis du drapeau jeté par-dessus. Et maintenant, d'autres hommes noirs s'approchent, et disposent sur le char une défroque bleu de ciel avec un sabre de cavalerie dont la lame et le fourreau croisés tintent:—mon uniforme et mes armes;—en effet, c'est l'usage;—mes croix aussi, sans doute: je n'ai pas vu, je n'ai pas eu le temps de voir...
D'ailleurs, je vois autre chose ... je vois ... oui ... je vois avec ces autres yeux mobiles et infaillibles, qui savent percer les murs, les rochers, les broussailles,—qui savent percer les planches d'un cercueil aussi.—Je vois, oui! je vois très bien...
Horreur! horreur!...
Les clairons sonnent le glas. Le cortège s'ébranle.
Les prêtres s'avancent en tête, psalmodiant. Puis huit officiers, tenant en main deux poëles. Puis les soldats. Puis le char...
Le gros pavé brutalise les ressorts. Le cercueil secoué danse. Trop de secousses, trop de secousses, trop de secousses... Oh! prenez garde!... c'est un pauvre, pauvre cadavre, qui est là-dedans... Prenez-garde!... Trop de secousses... Regardez: sous le char, par les fentes des ais, des gouttes sinistres suintent et tombent sur le pavé, une après une...
La foule s'éloigne, derrière le char.
Ils ont tourné le coin de la rue. Ils vont à l'église, et, de là, au cimetière. Ils se hâtent pour en finir avant qu'il fasse nuit...
La rue, maintenant, est toute vide. Les fenêtres se sont refermées.
Moi, je suis resté où j'étais, adossé contre mon mur. La fatigue, d'un coup, est entrée dans mes membres. Je plie et m'affaisse à demi.
Je veux marcher encore, pourtant. Je traverse la rue. Je vais vers mon logis. Où irais-je ailleurs?
La porte d'allée est encore ouverte. Les draperies de deuil pendent autour. Je passe le seuil. Je m'arrête.
Une petite table est là, avec un tapis de crêpe, un encrier, une plume, et un gros registre funéraire. Le vent qui s'engouffre dans l'allée feuillette les pages encadrées de noir, couvertes de signatures pressées. C'est là que mes amis, mes camarades, et force indifférents, ont écrit leurs noms, selon la coutume.
Oui. Et sur le premier feuillet, c'est mon nom, mon ancien nom, qui est écrit,—imprimé:
Monsieur Charles-André NARCY
Capitaine breveté d'État-Major.
Décédé le 21 décembre 1908 dans sa 33e année.
J'ai pris le registre funéraire. Je l'ai caché sous mes haillons.
Et je m'en vais.
Je m'en vais: ce logis, c'était le logis du capitaine Charles-André Narcy, qui est mort. Mon logis à moi est ailleurs,—évidemment.
Je m'en vais.
Dans la rue, je me hâte, à mon tour. Et je clopine, à force d'être las...
Tiens? elle n'est plus tout à fait déserte, la rue... Sur le trottoir d'en face, quelqu'un, debout et immobile, regarde la porte drapée de deuil,—regarde fixement... Quelqu'un. Une femme. J'ai fait halte. Et je la regarde aussi, fixement.
Une femme. Une femme élégante. Sa robe est un fourreau de drap clair. Ses mains disparaissent dans un manchon d'hermine, très ample...
Je l'ai reconnue. C'est elle,—Madeleine.—Je l'ai bien reconnue.—Mais, n'est-ce pas? je suis mort. Et puis, et surtout, je suis vieux,—si vieux...
Non, je ne suis pas ému. Pas du tout ému. Étonné seulement. Très étonné.
N'importe! Je veux passer près d'elle. Par curiosité.
Oui, la voilà. Ses yeux ne se détournent pas de la porte endeuillée. Et je vois ... tiens?... je vois qu'elle pleure, qu'elle pleure à grosses larmes silencieuses et lourdes...
Elle pleure... Tiens?... je n'avais pas prévu cela. Oh! évidemment, des larmes de femme...
Tout de même ... que faire?
J'hésite un moment. Je m'approche:
—Mad...
Elle tressaille soudain, m'aperçoit, essuie d'un geste brusque du manchon ses joues mouillées, puis, fouillant dans ce manchon, me jette quelques sous, et s'enfuit.