NUIT DE NOCE SCANDALEUSEMENT DÉTAILLÉE


—Voulez-vous souper?—avait demandé Bertrand Peyras à Célia.

—Pas faim!...

—Voulez-vous boire n'importe quoi?

—Pas soif!...

—Alors ... voulez-vous ... rentrer?...

—Oui....

Ils marchaient à petits pas, pressés l'un contre l'autre. En prononçant ce «oui», elle crispa ses ongles autour du bras sur lequel elle s'appuyait.

—Vous savez,—reprit-il,—je n'ai pas de chez moi.... Nous autres aspirants, nous logeons tout à fait à bord de nos bateaux, presque tous....

Elle crispa plus fort ses ongles autour du bras:

—Cela ne fait rien ... c'est chez moi que je veux rentrer ... chez moi, avec vous....

Ils se turent. Ce ne fut qu'après avoir marché plus de cent pas qu'il s'informa:

—Chez vous?... Où est-ce?

Elle expliqua:

—Au Mourillon ... villa Chichourle ... rue Sainte-Rose.... Nous allons prendre le tramway, place de la Liberté....

Ils avaient couru droit devant eux, au hasard. Et ils lui tournaient précisément le dos, à cette place de la Liberté.

—Non,—dit-il;—nous n'allons pas prendre le tramway. Il est déjà beaucoup trop tard.... Et il faudrait attendre beaucoup trop longtemps.... Il ne part qu'une fois par heure, le tramway.... Nous allons prendre une voiture à la porte du théâtre....

Prendre une voiture, à Toulon, n'est pas bagatelle courante. Le fiacre y est inconnu. Des landaus en tiennent lieu, gigantesques et antédiluviens. Et l'on ne s'assied pas dans ces formidables guimbardes sans nécessité bien démontrée.

Or, il faisait beau temps, brise tiède et pleine lune. Et, quoiqu'en eût dit l'aspirant, il n'était pas tellement tard: minuit n'avait pas sonné. Si bien que le cocher du landau hélé par Peyras manifesta moins d'empressement que de surprise, et dépensa cinq pleines minutes à replier les couvertures de ses rosses, et à s'envelopper lui-même d'une houppelande, ni plus ni moins que s'il se fût agi d'affronter douze lieues de steppe en Sibérie. En fait, il n'y a pas tout à fait trois kilomètres entre la ville et le faubourg....

Mais Peyras ni Célia, blottis au fond du véhicule, ne se plaignaient que le cocher fût trop lent.

Et eux-mêmes furent, à leur tour, lents à descendre, quand, au bout du trajet, le landeau s'arrêta. Ils furent lents, très lents,—parce que leurs bouches achevaient à peine le baiser qu'elles avaient commencé, tout à l'heure, aussitôt qu'elles s'étaient trouvées seule à seule, la portière refermée, avant même que le solennel équipage eût entamé son premier tour de roue....

Maintenant, ils étaient face à face, au milieu de la chambre à coucher, devant le lit ouvert. Lui, chapeau d'une main, canne de l'autre, attendait. Elle, debout, les bras le long du corps, baissait obstinément les yeux. Le vent nocturne avait soufflé sur son fiévreux désir, durant qu'elle traversait le jardin, qu'elle ouvrait la porte, qu'elle pénétrait dans la maison obscure.... Et voici qu'une répugnance mystérieuse la saisissait au moment d'ôter son manteau, ses gants, ses bijoux, et le reste....

La lampe, qu'elle venait d'allumer, et dont la flamme dansait encore, les éclairait tous deux, Célia et Peyras, semblables exactement, devant ces draps prêts à les recevoir, à n'importe quel couple, à n'importe quelle paire d'amants, de ces amants de rencontre et de hasard qui s'accrochent l'un à l'autre au coin d'une rue, et s'appareillent, sans amour, sans trouble, ignoblement, pour un rut bestial d'une nuit ou d'une heure. Et Célia, qui se souvenait, hélas! de ces rencontres et de ces ruts, tant de fois subis par toutes les pauvres courtisanes, aux jours les plus misérables de leur misérable vie, sentait une grande nausée lui soulever le cœur....

Ainsi donc, même avec cet homme qu'elle avait librement choisi, et qui lui plaisait, et pour lequel son cœur et sa chair avaient tressailli ensemble, d'un profond tressaillement douloureux et doux,—même avec cet homme, ça allait être la même chose,—implacablement la même chose,—la même saleté....

Et elle restait debout, les bras le long du corps, les yeux baissés. Et elle n'était ni son manteau, ni ses gants, ni ses bijoux, ni le reste....

Alors, émergeant de leur silence à tous deux, un bruit s'éleva, peu à peu perceptible, un bruit faible, mais tout de même immense, et qu'on devinait éternel,—la chanson sourde que chantait, contre la falaise, la mer....

Et, quand il l'entendit, l'aspirant, qui, par contenance, s'était approché d'une fenêtre, et regardait, à travers les vitres, dans la nuit, se retourna tout à coup vers la femme immobile:

—Oh!—dit-il,—je ne savais pas que votre villa fût si près de la mer.... Voyez donc le clair de lune qu'il fait!... Écoutez! j'ai une idée tout à fait loufoque: voulez-vous que nous sortions?... et que nous allions nous asseoir au bord de l'eau, tout au bord?... Il fait presque chaud ... et le ciel est si pur!...

—Oh! oui!—dit-elle.

Ce fut comme si elle s'échappait d'un cauchemar. Et, la première, elle courut à la porte. Il ne la rejoignit que dans le jardin.

—Nous aurions pu nous installer sur la terrasse,—dit-elle alors, indécise.

—Ce sera bien plus amusant de descendre au bas de la falaise, et de nous mouiller les pieds dans l'écume des lames....

Il l'entraînait. Ils dégringolèrent comme ils purent le long de la pente très raide, glissant à reculons, l'un derrière l'autre, quasi à quatre pattes, et s'agrippant aux buissons de lentisques qui cédaient en s'arrachant. Et ils reprirent pied sur un bout de plage, long de six pas, large de trois, que la mer caressait à grands baisers paisibles, et d'où l'on voyait, droit devant soi, toute la prodigieuse plaine glauque moirée d'argent lunaire, avec, à droite et à gauche, deux rochers à pic dont la base, baignée par l'eau phosphorescente, semblait brûler à petit feu....

—On ne peut pas s'asseoir,—dit-elle.

Elle cherchait une grosse pierre ou un tas de galets. Il montra le sable sec, incliné comme un lit de repos:

—On peut se coucher....

Elle hésita, regardant sa robe de soie et touchant les bords de son chapeau,—ce si joli chapeau, vaste comme une cloche de tocsin.—Mais Peyras déployait déjà son manteau de marin, le manteau suédois à pèlerine très ample, et il l'étalait par terre. Puis, dépinglant d'une main leste l'imposant couvre-chef, il le posait en lieu sûr, sur une confortable touffe de lentisques, à' flanc de falaise. Après quoi, tous préparatifs terminés, il aida sa compagne à s'étendre sur le manteau tapis, et s'agenouilla près d'elle.

—Êtes-vous bien?—demanda-t-il.

Il se penchait sur elle, interrogeant ses yeux. Elle fit «oui» d'un battement de paupières. En vérité elle était bien, si bien même qu'elle préférait ne pas remuer les lèvres, et ne pas troubler, fût-ce d'un seul mot, la paix silencieuse et ouatée qui commençait de l'envelopper toute. Et sa seule inquiétude était que lui, homme, donc brutal en amour, et pressé, ne troublât cette paix si précieuse, ne la troublât à la manière des hommes amoureux, par des gestes sans préambule.... Ces gestes-là, elle les avait désirés tout à l'heure, parmi le tumulte et la cohue du casino;—et désirés encore, un peu plus tard, dans le landau fermé, obscur et feutré comme une alcôve.... Mais maintenant, ici, sous cette voûte d'étoiles et devant cette mer dont l'haleine chaste séchait toutes les sueurs, calmait tous les frissons, dispersait, éparpillait, évaporait jusqu'aux moindres sensualités, ces gestes de viol et de luxure l'épouvantaient d'avance. Et elle s'apprêtait craintivement à les repousser de toute sa molle inertie de femme qui ne veut pas être prise,—qui ne veut pas, qui ne veut pas, qui ne veut rien....

Mais elle fut très étonnée: lui non plus ne voulait pas,—lui, l'homme, brutal en amour, et pressé!—il ne voulait pas la prendre, ou, du moins, pas maintenant, pas ici. Il s'était couché à côté d'elle, sagement, fraternellement. Et il ne tentait aucune approche, aucune attaque hardie ou sournoise. Il n'essayait pas d'enlacer la taille ronde, ni d'atteindre la bouche parfumée. Il ne bougeait pas, et sa nuque à la renverse ne se détachait pas de l'oreiller de sable, et ses yeux fixes ne regardaient rien, sauf le ciel étincelant et la mer étincelante. Il avait seulement étendu la main, et ses doigts s'étaient emparés des doigts de Célia. Nulle autre caresse. Et les minutes coulèrent, si fluides et pures que ce fut comme si le temps s'était arrêté....

Au bout d'un laps inappréciable,—très court ou très long, Célia n'en savait rien,—l'aspirant parla; mais sa voix sembla s'ajouter au silence au lieu de le rompre:

—Voyez,—dit-il:—ce n'est pas de l'eau, c'est du lait; le lait de la Voie Lactée, qui a ruisselé sur la mer.

La plage était si faiblement inclinée que leurs deux têtes ne dominaient pas d'un demi-mètre la plaine liquide. Vues de si bas, les lames apparaissaient en raccourci, tout recul et toute profondeur étant abolis, et les moindres reliefs marqués et grossis. Il faisait calme. Pas une vague ne déferlait. Une houle cylindrique et molle gonflait régulièrement les eaux ensommeillées, comme la respiration gonfle la gorge d'une femme qui dort. Cela faisait des ondulations à peine sensibles, dont la courbe était seulement ridée par la brise nocturne. Du haut de la falaise, on n'en eût rien aperçu. Mais pour les yeux de Célia et de Peyras, chaque ride et chaque ondulation s'exagéraient et se déformaient. Si bien que les reflets de la lune, au lieu de parsemer toute la mer d'une infinité de taches brillantes et sautillantes, pareilles à des écus neufs qui danseraient, n'y jetaient plus qu'une clarté laiteuse, diffuse et confuse, faite d'une myriade de points lumineux tous mêlés ensemble et mêlés à de l'ombre.

—Oui,—dit-elle,—c'est du lait: du lait qui chauffe, du lait qui va bouillir.... Écoutez le bruit qu'il fait!

Les lames lentes et lisses s'en venaient l'une après l'autre mourir contre le sable de la petite plage. Et le sable, effleuré par l'eau qui avançait et reculait tour à tour, rendait un son léger, une sorte de frémissement, pareil, en vérité, au frémissement du lait qui monte....

Tournant un peu la tête, l'aspirant considéra sa compagne. Il répéta:

—Du lait qui va bouillir....

Et il se tut, prêtant l'oreille. Après quoi, convaincu, il répéta encore:

—Du lait qui va bouillir, oui....

Il continuait de considérer la jeune femme, très attentivement. A la fin, il posa une question:

—Où êtes-vous née?

Elle tressaillit, et fut lente à répondre:

—Loin ... très loin d'ici....

Il n'insista pas. Il regardait derechef les étoiles. Il songea, parlant à mi-voix, et pour lui plutôt que pour elle:

—Quand j'étais enfant, c'était ma première joie de la journée, d'aller au saut du lit jusque dans la cuisine, et de regarder la grande bassine de cuivre où chauffait le lait du déjeuner.... La bassine était large et basse, évasée.... Le lait s'y gonflait comme un ballon de baudruche.... Je voyais la pellicule de crème, épaisse et ridée, se tendre peu à peu.... Et, tout à coup, la pellicule se déchirait, le ballon crevait, et le lait pur, tout blanc et bouillonnant, jaillissait au milieu, prêt à déborder par-dessus la bassine. La cuisinière se dépêchait d'accourir, un torchon mouillé d'une main, une grande louche d'argent froid de l'autre. Et elle plantait la louche dans le bouillonnement, pour l'arrêter; et elle emportait la bassine en la saisissant à travers le torchon mouillé, pour éviter les brûlures....

Elle écoutait, bercée mystérieusement par cette étrange évocation enfantine. D'instinct, elle voulut y répondre par une évocation semblable:

—Moi, quand j'étais petite....

Mais elle s'arrêta aussitôt, prise de cette pudeur qu'ont les courtisanes à parler du temps où elles étaient sages. Et, après avoir hésité, elle murmura très vaguement:

—Moi, quand j'étais petite, j'étais malheureuse....

Il demanda, plus tendre que curieux:

—Malheureuse? Très?

Elle répondit avec une sorte d'énergie:

—Très!

Et elle affirma, résolument:

—Aussi ... je ne regrette rien!... rien!...

Mais il leva la main vers les étoiles, et, parlant très bas:

—Chut!—dit-il.—Par des nuits aussi belles, il faut toujours tout regretter!... Regardez ... là, juste au-dessus de nous ... ces trois points bleus qui brillent, au centre de cet immense carré scintillant ... là: Sirius, Aldébaran, Beitelgeuze, Bellatrix.... Vous voyez?... Les trois points bleus sont les trois Rois d'Orion.... Songez qu'ils brillaient pareillement, quand vous étiez petite ... et qu'en ce temps-là, on vous a peut-être raconté, comme à moi, que ces trois Rois célestes sont les âmes glorieuses des trois Mages qui vinrent adorer l'Enfant Jésus, jadis, dans sa crèche.... On vous a raconté cela, ou d'autres histoires aussi belles ... et vous les croyiez toutes, aveuglément, délicieusement.... Vous aviez la foi ... et c'était bon d'avoir la foi ... très bon ... si bon que, l'ayant, vous ne pouviez pas être tout à fait malheureuse.... Voilà pourquoi, par des nuits aussi belles, il faut regretter le passé, tout le passé....

Sa voix s'éteignit, et il continua de rêver en silence.

Elle, bouleversée d'une extraordinaire émotion, s'était soulevée du lit de sable, et, étayée sur un coude et sur une main, regardait fixement le rêveur. C'était bien lui, ce n'était que lui: le gamin svelte et joli dont la chair jeune et la fine moustache l'avaient si brusquement, si impérieusement tentée, une heure plus tôt, au bar.... Ce n'était que lui: le gosse malicieux et burlesque qui l'avait d'abord séduite par ses railleries drôles et gaies.... Ce n'était que lui: l'amoureux vif et avide dont la bouche s'était acharnée sur sa bouche à elle, dans le landau qui les ramenait.... Et voilà que, néanmoins, ce n'était plus lui. Un être différent avait surgi, sous le coup de baguette magique de la nuit, de la mer et du rêve. Pourquoi? comment? par quelle sorcellerie? Et d'où venait qu'à l'heure où, seul à seule avec une courtisane, les amants, même vieux, sages et graves, oublient leur âge et leur philosophie pour découpler tout ce qui dort en eux de ruts brutaux et bestiaux, d'où venait que cet amant-là, jeune, fougueux et fou, abdiquait comme en se jouant ses ardeurs et ses désirs, pour n'être plus qu'une âme et qu'une pensée?...

Soulevée toujours du lit de sable, sur un coude et sur une main, la femme, troublée jusque dans ses plus secrètes fibres, ne détachait pas son regard du visage que, passionnément, elle essayait de déchiffrer. L'amant, peut-être, sentit cette interrogation muette appuyée sur ses yeux. Et il murmura, comme pour une explication très confuse:

—Je me souviens d'autres nuits semblables à cette nuit, et d'autres plages où j'étais couché comme sur cette plage.... Je ne me souviens plus des femmes qui étaient à côté de moi, durant ces nuits-là.... Était-ce déjà vous, petite fille?... Partout où nous passons, nous, les errants, nous essayons de mêler un peu de volupté aux belles nuits ... un peu de volupté, pour fixer quelque chose de ces beautés si brèves qu'efface inexorablement l'aube triste et froide ... un peu de volupté, pour qu'on soit deux mémoires, au lieu d'une seule, à se souvenir plus tard.... Était-ce déjà vous, était-ce déjà votre mémoire à côté de la mienne, sur les plages tahitiennes ou japonaises de l'an dernier, et sur la lisière du bois havanais qui précéda les plages japonaises et tahitiennes?... Non, sans doute.... Et pourtant, il me semble à présent que ce fut vous toujours, vous, votre mémoire et votre présence,—vous....

Il pressait mollement la main qu'il n'avait pas lâchée. Et, tout à coup, se soulevant à son tour, il lâcha cette main, et prit l'épaule, comme on la prend à un enfant pour qu'il écoute mieux:

—Qui êtes-vous? d'où venez-vous? pourquoi m'avez-vous rencontré ce soir? quel vent vous a poussée sur mon chemin, juste à l'heure, juste à la minute, juste à la seconde où j'y passais moi-même? Serons-nous assez naïfs, vous et moi, assez niais, pour nommer ce vent-là: hasard? Non, n'est-ce pas? Il n'y a pas de hasard. Vous me cherchiez et je vous cherchais. Nous nous sommes trouvés,—retrouvés: car nous nous connaissions.—Nous nous connaissions depuis longtemps. Nous nous connaissions depuis toujours. Et ce n'était pas vous que je caressais naguère à Tahiti et à Cuba; mais c'étaient des fantômes de vous, que j'avais évoqués ... comme vous-même évoquiez des fantômes de moi, chaque fois que vous aviez besoin de rêver, après le coucher du soleil, seule à seul avec un amant.... Et il en a certainement toujours été de même, depuis l'époque incommensurablement lointaine où nous avons vécu, vous et moi, une existence antérieure, commune....

A mesure qu'il parlait, sa voix, d'abord hésitante et vague, s'animait, s'exaltait, devenait vibrante et passionnée. Tout à coup il s'interrompit, sembla réfléchir, et reprit, cette fois avec une sorte d'emphase:

—Une existence commune, commune à nous deux!... Dites, ô Célia! que pensez-vous qu'elle fût, cette existence oubliée?... Qu'avons-nous été, vous et moi, au cours des âges révolus? sultane et sultan? prêtresse et prêtre? déesse et dieu? ou, moins magnifiquement, sauvage et sauvagesse? ou singe et guenon? quoi?...

Ahurie, elle avait ouvert la bouche. Il hocha la tête, approuvant avec gravité la réponse qu'elle n'avait pas faite:

—Singe et guenon, oui. Vous avez raison. Votre souvenir est exact. Je me rappelle moi-même très bien, maintenant que vous m'y faites songer.... Oh! Célia! Célia!... Que c'était bon, de sauter d'un arbre à l'autre!... dans la forêt vierge où la main de l'homme n'a jamais mis le pied!...

Leste comme un clown, il avait bondi, la tête en bas, les jambes en l'air, et il arpentait triomphalement la petite plage, marchant sur les paumes....

Elle n'eut pas le temps d'éclater de rire. Déjà, il se rejetait auprès d'elle, tout auprès. Et il l'enlaçait d'un bras vif et tendre, et il posait sa bouche parmi les cheveux fous que la brise nocturne agitait près de l'oreille dans laquelle il glissait tout de suite des mots câlins:

—C'était très bon, oui!... Moins bon que de s'aimer comme à présent, de s'aimer nous deux, ici....

Elle crut qu'il l'invitait à des caresses. Honnêtement elle se soumit. Il avait été très gentil d'attendre si longtemps, n'est-ce pas? de ne pas réclamer, de ne pas exiger, tout de suite, dès l'arrivée, qu'elle se livrât, qu'elle lui donnât son plaisir,—le plaisir que les hommes achètent aux femmes, et paient comptant.... S'il désirait maintenant en finir, elle ne pouvait pas refuser. Il convient d'être probe en affaires.

—Voulez-vous rentrer?—dit-elle.

Il la lâcha, recula un peu et pencha la tête de côté:

—Moi?—dit-il.—Mais je ne veux rien! Je veux ce que vous voulez, petite fille!...

Elle insista:

—Il faudra m'avertir, vous savez!... Moi, je suis si bien, ici, que j'y resterais jusqu'à demain matin sans m'en apercevoir!... Mais dès que vous voudrez, nous rentrerons, naturellement....

Il répéta:

—Naturellement?...

Et, s'agenouillant, il prit à deux mains la tête docile, et plongea son regard dans les beaux yeux noirs qui s'efforçaient d'éteindre tout désir, toute volonté, toute fantaisie, et d'accepter, et d'acquiescer.

—Petite fille,—murmura-t-il alors, sur un ton d'étrange respect,—puisque vous êtes si bien, ici, je veux, moi, «naturellement», que vous y restiez.... Et je veux y rester avec vous, jusqu'à demain matin ... si vous me le permettez, «naturellement»?...


[CHAPITRE V]

COMME QUOI, PAR EXCEPTION, CÉLIA N'ÉTAIT PAS NÉE
SOUS UNE ROSE


Fréquentes fois, leurs amants de rencontre criblent les courtisanes de questions non moins saugrenues qu'indiscrètes:

—Quel est ton vrai nom? de quel pays es-tu? de quelle famille? pourquoi as-tu quitté ta mère? à quel âge? qui t'a eue le premier?

Interrogatoire horripilant, auquel il serait toutefois impolitique de ne pas répondre. Célia n'avait donc garde d'y manquer. Mais les renseignements biographiques qu'elle fournissait alors sur elle-même variaient considérablement selon le temps, le lieu et l'interlocuteur.

Le plus communément, elle était née à Paris.—Être Parisienne constitue une séduction qu'on doit ne pas négliger. Toute courtisane qui a souci de sa réputation est Parisienne, sauf la pauvre Auvergnate ou l'infortunée Provençale, que nul professeur de diction n'a pu débarrasser de son infirmité native. Célia, prononçant un français net et sans accent, était par conséquent née à Paris. Ce qui ne l'empêchait pas de devenir à propos la compatriote d'un provincial nostalgique, Bordelais, Dunkerquois ou Bisontin.—Le plus communément aussi, elle avait été fiancée contre son gré, et s'était jetée dans la galanterie par dégoût du mari dont elle ne voulait point. Il arrivait cependant parfois que ce mari malencontreux passât au second plan: auquel cas tout le mal, puisque mal il y avait, était venu d'un séducteur très séduisant, qui, jadis, avait enlevé Célia du château paternel, puis, après une lune de miel promenée en automobile dans tous les pays les plus poétiques et sur toutes les plages les plus chères, s'était mystérieusement évaporé sans qu'on en retrouvât jamais trace.—Certains jours, enfin,—quand le questionneur montrait barbe chenue et vénérable, voire sénatoriale,—il n'était plus question de mari, ni de fiancé, ni de séducteur; et seul un tempérament excessif, et dont on rougissait, avait irrésistiblement poussé la vierge hors du virginal sentier.—Ainsi Célia, ingénieuse et courtoise, s'efforçait-elle à composer ses récits selon le goût de ses auditeurs.

Et, comme juste, s'efforçait-elle aussi de ne mêler à chaque fiction que les bribes de vérité strictement indispensables. On ne peut pas mentir à jet continu: le cerveau le plus imaginatif n'y suffirait pas. D'ailleurs, la vérité est quelquefois meilleure à dire qu'aucun mensonge. Célia tout de même préférait, n'importe comment, le mensonge,—par pudeur intime et farouche: forcée de montrer à tout venant ce que les femmes d'autre condition cachent, elle cachait ce que ces femmes montrent. Beaucoup d'hommes avaient pu, sans obstacle, la contempler, tout leur soûl, nue. Mais pas un de ces hommes ne l'avait, une seule fois, nommée de son ancien prénom de jeune fille, ni jamais n'avait eu le moindre indice de ce qu'elle avait réellement été, avant de devenir la demi-mondaine Célia.

En sorte que Célia la demi-mondaine était proprement née à Paris, en 1904, un matin de décembre: car c'était ce matin-là qu'elle avait tout d'un coup fait son entrée dans le demi-monde, sortant non pas d'une rose ou d'un chou, comme sortent les enfantelets, mais d'un wagon de chemin de fer,—d'un wagon de seconde classe, capitonné de drap bleu, et dont la peinture jaune, toute noircie d'escarbilles, témoignait qu'il avait roulé pas mal d'heures, avant de s'arrêter enfin ici, le long de ce quai de gare où maintenant la voyageuse trottinait, son réticule d'une main, son nécessaire de l'autre.... D'où venait ce wagon,—du nord, du sud, de l'est ou de l'ouest.—Célia n'avait jamais jugé à propos d'en rien dire à personne.

Dès cette première journée de décembre 1904, la nouvelle Parisienne s'était d'ailleurs fort bien acclimatée dans sa patrie d'élection. Et, le soir même, causant avec un galant inconnu qui insistait pour la reconduire chez elle, comme il l'interrogeait, curieux:

—Vous n'êtes pas de ce quartier?... je ne vous ai jamais vue encore....

Elle avait répondu tout de go, sans l'ombre d'une hésitation:

—Non: j'habitais sur la rive gauche.... Mais je n'y retournerai plus: c'est bien plus chic de ce côté-ci....

En fait, elle resta «de ce côté-ci»,—sans jamais s'en écarter plus qu'une chèvre ne s'écarte du piquet autour duquel il faut qu'elle broute,—quatre pleines années....

Quatre sombres années....

Elle les vécut en pauvre petite prostituée de seconde classe,—de seconde classe, comme le wagon qui l'avait amenée: un avertissement du destin, ce wagon!—Elle les vécut en pauvre petite fille, trop propre de corps et d'esprit, trop soignée, trop instruite peut-être, et d'une éducation sûrement trop enracinée pour jamais descendre jusqu'au ruisseau, mais trop simplette, trop bourgeoise, trop pot-au-feu pour s'élever jusqu'à cette aristocratie du demi-monde, dont le blason très doré porte obligatoirement, à défaut de pièces honorables, un petit hôtel en place de donjon, une cent-chevaux en manière d'hydre, et trois rangs de perles en guise de tortis. Célia fut la demoiselle des Folies-Bergère ou du Moulin Rouge. Elle logea rue de Calais ou rue de Moscou, en garni pour commencer, puis «dans ses bois», après qu'une camarade de bon conseil l'eut persuadée que les armoires à glace s'achètent à crédit moins cher qu'au comptant. Et, en ses jours de plus grande hardiesse, elle se risqua hors de son quartier, et affronta bravement l'Abbaye et Maxim's,—sans succès décisif, d'ailleurs: le tapage et la cohue l'effaraient, et lui faisaient perdre cette sérénité tranquille qui était sa plus attirante séduction.

A quoi bon, du reste, s'agiter, aller ici, courir là, changer de bar, changer de beuglant, changer de promenoir? Est-ce que les hommes, partout, ne sont pas des hommes,—des mâles plus ou moins grossiers, plus ou moins brutaux, plus ou moins naïfs, mais toujours également insolents, également méprisants, également durs aux femmes qu'ils paient, même quand ils ont l'air de leur être doux? Est-ce qu'en tout lieu la courtisane n'est pas enveloppée d'une pareille réprobation, est-ce que le monde entier ne crache pas sur elle? Est-ce que les plus indépendants des libres penseurs modernes ne conservent pas pieusement, au fond de leur âme soi-disant affranchie, toute l'intacte morale chrétienne, de par laquelle il est permis, voire conseillé, à n'importe quelle créature humaine, robuste ou intelligente, de faire commerce de ses bras, de ses jambes et de son cerveau, mais rigoureusement interdit à celle qui n'a ni muscles, ni matière grise, de louer ou de vendre les seules richesses qu'elle possède en propre, sa tendresse et son baiser?

On le sait, que les «honnêtes» filles ne sont pas celles qui ont le cœur doux et l'âme droite, ni celles qui gardent leurs serments, ni celles qui se dévouent, ni celles qui rendent le bien pour le mal, ni celles qui risquent leur vie pour sauver d'autres vies, mais seulement et exclusivement celles qui, lorsque le besoin les prend de ne plus dormir seules, en avertissent au préalable l'adjoint préposé aux mariages, et qui, lorsque la fantaisie leur vient de changer de compagnon, en informent à temps le juge préposé aux divorces.

En vertu de quoi Célia put, quatre années durant, s'efforcer de vivre aussi dignement qu'on lui permit, et pratiquer avec conscience et scrupule le seul métier qu'elle sût, le seul, d'ailleurs, qui ne condamne pas une femme à mourir de faim. Son effort persistant n'en fut pas moins récompensé, invariablement, par ce verdict, que tous ses amants, les uns après les autres portèrent sur elle:

—Gentille, oui! très gentille! Mais enfin, ce n'est tout de même qu'une grue!...

Et, peu à peu, à force de n'être pas estimée, elle devint moins estimable. Ainsi nos courtisanes de Paris, petites-filles des hétaïres athéniennes, dont Socrate et Platon faisaient leurs amies intimes, consultées et écoutées, ne sont-elles, fatalement, plus du tout dignes de leurs grand'mères....

Cependant, vers la fin de sa quatrième année parisienne, Célia, par un hasard extraordinaire et presque unique, découvrit un amant qui ne ressemblait pas aux autres.

C'était par une nuit de juin. Le Grand Prix avait été couru l'avant-veille. Paris se vidait. L'espoir d'une chambrée moins pleine et moins reluisante avait poussé Célia à une incursion chez Maxim's. Le Maxim's d'été ne ressemble pas au Maxim's d'hiver. Et dans celui-là Célia se jugeait moins déplacée. Non qu'elle l'eût été d'aucune façon, même dans l'autre, pour des yeux masculins: ses toilettes, très suffisamment élégantes, et d'un goût toujours délicat, valaient, sans conteste, tout ce qui s'étale de plus flamboyant dans le célèbre bar aussi bien en décembre qu'en juillet. Mais ses bijoux étaient moins que rien: deux bagues de jeune fille, si imperceptibles qu'il fallait les mettre au même doigt pour qu'on devinât qu'elles existaient.... Et une femme qui n'a point de bijoux, parmi des femmes qui en sont couvertes, s'imagine être, très exactement, et très scandaleusement, nue.

Mais chacun sait que, le soir même du Grand Prix, tout écrin qui se respecte émigré vers Trouville ou vers Aix. Voilà pourquoi Célia, sans perles ni diamants, affrontait le Maxim's d'été, sûre de n'y rencontrer ni collier, ni bracelet sensationnel dont elle risquât d'être mortifiée.

Cette nuit-là, l'heure était déjà avancée, et la grande salle montrait encore des vides. Nombre de femmes soupaient seules, et les couples étaient l'exception. Des vestons à carreaux se mêlaient aux smokings. L'étranger et le touriste remplaçaient l'habitué, et ce, pour le plus grand dommage des clientes solitaires: car si les Parisiens méprisent les courtisanes, leur mépris s'atténue quelquefois par ce qui subsiste encore de l'ancienne courtoisie française; au lieu qu'un Allemand ou qu'un Yankee, plus méprisant d'ailleurs, parce que plus dévergondé et plus hypocrite, s'efforce par surcroît d'étaler son mépris, comme preuve de sa pseudo-vertu.

Sitôt entrée, Célia s'était attablée, le dos au mur, dans le coin opposé au coin des tziganes. Elle était là en bonne position de tout voir et d'être vue à son avantage, sous la lumière vive d'un groupe de lampes qui mettait en valeur sa peau jeune et la flamme noire de ses yeux doux. Deux rangs de soupeurs la garaient en outre des bousculades possibles: les ivrognes sont légion, parmi les barbares qui envahissent Paris après l'exode des Parisiens de race; et rien n'amuse un honnête Teuton, bien empli de choucroute et de bière, comme d'arroser à jet de siphon la robe délicate d'une femme sans protection d'aucune sorte, et que pas un homme ne défendra.

Et la nuit s'était traînée sans incident aucun, pareille à toutes les nuits que Célia avait passées déjà, dans ce même coin, devant cette même table. Des gens étaient entrés, avaient bu, étaient ressortis, les uns gais, les autres essayant de le paraître, quelques-uns ne cachant pas leur ennui morne ou leur tristesse. A tous, Célia avait jeté l'appel d'une très discrète œillade. Et plusieurs s'étaient approchés, avaient causé. Pas un toutefois n'avait rien demandé de précis, ni rien offert.

Un peu après deux heures, les garçons avaient dégagé le milieu de la salle, et l'on avait dansé, sans grand enthousiasme. Une camarade, seule comme Célia, et s'ennuyant autant que Célia, l'avait invitée à un tour de valse. Et Célia, pour tuer le temps, avait valsé.

Mais, comme elle regagnait sa chaise, elle eut une surprise: deux hommes, qu'elle n'avait pas encore remarqués, s'étaient assis sur les chaises voisines, et attendaient qu'elle revînt; ils l'arrêtèrent au passage:

—Chère amie,—dit l'un d'eux,—je n'ai pas le plaisir d'être connu de vous; mais ça n'a, n'est-ce pas?... aucune importance.... Voici mon camarade qui est officier de marine, et qui meurt du désir de souper avec vous. Seulement, il est timide, le pauvre! et il n'aurait jamais osé se présenter tout seul. Heureusement, j'étais là!... Vous n'avez personne, ce soir? On peut s'installer à votre table?...

—Si vous voulez,—répondit Célia.—Je suis libre.

Et elle considéra curieusement l'homme qui n'osait pas se présenter tout seul à une femme rencontrée chez Maxim's....

C'était le premier qu'elle eût jamais vu, de cette rare espèce!...

Il avait, ma foi! l'air d'un monsieur comme tout le monde; voire, d'un monsieur mieux que tout le monde: car il était plutôt beau que laid, plutôt grand que petit, plutôt robuste que chétif; et ses yeux vous regardaient en face, avec une assurance tranquille qui semblait le comble de l'invraisemblance, de la part d'un personnage si peu hardi.... Célia l'interrogea tout de suite, persuadée qu'il balbutierait:

—Vous n'habitez pas Paris, monsieur?... puisque vous êtes officier de marine?...

Mais il ne balbutia pas du tout, au contraire: sa voix résonna on ne peut plus nette:

—Si fait! j'habite Paris.... Pas à demeure, non!... Mais voilà près d'un an que je campe ici.... Et j'y ai même une cabane très drôle ... dans un quartier effarant, par exemple: à Grenelle.... Bah! il faudra tout de même venir me voir là-bas, quand nous serons amis, jolie madame. Vous ne regretterez pas la course ... parce que la cabane est pleine de joujoux très amusants pour les petites filles....

Elle faillit proposer l'excursion pour l'instant même: qui empêchait qu'on devînt amis sur-le-champ?... Pourtant elle se tut, après réflexion: un homme qui n'osait pas se présenter tout seul à une femme rencontrée chez Maxim's pouvait évidemment n'avoir pas, sur le chapitre des amitiés soudaines, les idées du commun des mortels....

Et, de fait, il ne fut pas question, ce soir-là, d'aller à Grenelle, non plus que d'aller nulle part: le souper fini, l'étrange amoureux se contenta de saluer très courtoisement la «jolie madame», et prit congé.

—On se reverra?—demanda Célia, par acquit de conscience: quatre ans de rendez-vous manqués lui avaient pertinemment enseigné qu'on ne se revoit jamais, quand on ne s'est pas «vu» du premier coup,—vu de plus près qu'il n'est permis de se voir chez Maxim's....

La réponse fut pourtant affirmative, et si nette que le scepticisme de Célia en fut ébranlé:

—On se reverra, si vous le voulez bien, après-demain jeudi, à sept heures trente minutes p. m.... Ne cherchez pas à comprendre: p. m., c'est de l'espéranto.... Ça veut dire en français huit heures moins le quart....

—Je sais,—fit Célia, souriant.—I speak english....

Il se moquait d'elle, mais elle avait l'habitude des moqueries. Et le rendez-vous, quoique différé, avait l'air de tenir; c'était le principal.

L'espérantiste, cependant, avait suspendu son discours:

—Ho!—fit-il.—You speak english? you learned little girl! Voyons donc! vous n'êtes tout de même pas Anglaise? Vous avez eu un amant anglais, alors?

—Non,—dit Célia, qui ne songea pas assez vite à mentir:—j'ai appris quand j'étais petite....

Et elle rougit excessivement, comme rougissent les femmes du monde, quand une agrafe cassée découvre un coin de leur peau nue aux passants. Par chance, le questionneur, discret ou indifférent, n'insista pas:

—Parfait!—dit-il simplement. Et il reprit, sur un ton tout à coup moins plaisant, dont Célia faillit s'étonner:

—A huit heures moins le quart, après-demain jeudi, j'irai vous prendre chez vous, et je vous emmènerai dîner où il vous plaira.... Est-ce convenu?... Ou préférez-vous un autre programme?

Elle préféra ce programme-là, et elle s'empressa de donner son adresse: 34 ter, rue de Moscou, au deuxième....

—Parfait!—dit-il encore.—Tenez, voici ma carte en échange....

Elle serra dans sa bourse le bout de bristol, après avoir lu d'un coup d'œil: Charles Riveral, enseigne de vaisseau, 66, rue Alphonse.... Et cette fois, elle s'étonna tout de bon: les hommes sont d'ordinaire moins confiants, et ne livrent pas à la première venue, sans nécessité, leur état civil au grand complet....

Il était parti. Elle ne s'attarda pas. Le bar, plus bruyant de minute en minute, lui faisait maintenant mal à la tête. Elle sortit, et s'en fut tout droit se coucher,—seule.—La nuit était tiède. Marchant à petits pas sur les trottoirs blancs de lune, Célia songeait à cet amant qu'elle trouvait mystérieux.... Non, il ne ressemblait pas aux autres.... Elle eût voulu qu'après-demain fût aujourd'hui....


Telle avait été, pour parler comme parlent les marins, la prise de contact de Célia et de la Marine.


Charles Riveral.... Célia, huit jours durant, s'en était cru très amoureuse.... Huit jours durant: les huit jours qui avaient précédé leur vraie première nuit de noces. Jusqu'à cette nuit-là, Riveral avait aimé sa «jolie madame»,—il l'appelait ainsi, décidément,—à la va-vite: entre deux portes, sur un divan, ou, très audacieusement, sur les coussins des wagons ou des voitures qui, plusieurs soirs de suite, les ramenèrent d'excursions champêtres et de dîners campagnards. Et Célia s'était accommodée de ces façons qu'elle jugeait pittoresques et maritimes....

Mais la première grande nuit lui fut une déception. Quoique jeune, l'enseigne avait assez voyagé, et dans assez de pays hétéroclites, pour différer sensiblement d'un bourgeois parisien; et ses goûts sensuels témoignaient de cette différence: il était raffiné et bizarre,—des moralistes diraient pervers et vicieux.—Or Célia, par instinct et par profession, était le contraire. Non qu'elle fût froide ou inerte. Mais ses ardeurs étaient toutes simples. Et la complication de son nouvel amant l'effara quelque peu.

D'un autre, elle n'eût probablement pas accepté ce qu'elle accepta. Mais Riveral, hors du lit, continuait de lui plaire beaucoup. Elle l'avait imaginé mystérieux, lors de leur rencontre chez Maxim's. Maintenant, elle savait qu'il l'était en vérité, car jamais on ne devinait sa pensée, toujours singulière et dédaigneuse des chemins battus. Il parlait volontiers; mais ses paroles étaient très souvent mal compréhensibles; Célia les gardait tout de même dans sa mémoire, avec le pressentiment confus qu'elle les comprendrait plus tard; et elle les comprit en effet, quand d'autres marins et d'autres voyageurs lui eurent appris à parler et à penser comme ils pensaient et comme ils parlaient, comme pensait et parlait Riveral lui-même....

Et puis Riveral était bon. Ou du moins elle l'estima tel, parce que jamais aucune raillerie, aucun sarcasme, aucune phrase grossière ou méprisante ne lui échappa en aucune occurence. Elle supposa que c'était de sa part charité très chrétienne: car, au fond de lui-même, il devait évidemment railler, mépriser, injurier comme font tous les hommes;—elle n'était qu'une grue, après tout; et on le lui avait assez rabâché pour qu'elle le sût!—mais ça n'en était pas moins gentil à Riveral de dissimuler son intime et désobligeante opinion....

En fin de compte, Riveral avait été promu lieutenant de vaisseau le 1er juillet, et, pour fêter comme il convenait ce troisième galon glorieusement conquis, Célia, ce même 1er juillet, avait transporté ses pénates du 34 ter de la rue de Moscou au 66 de la rue Alphonse. Et le nouveau ménage avait coulé des jours qui, pour n'être ni d'or ni de soie, n'en étaient pas moins d'un métal et d'un tissu acceptables.

—J'ai trois mois de congé,—avait exposé Riveral, avant de pendre la crémaillère;—dites, jolie madame, voulez-vous qu'on les passe ensemble, ces pauvres trois mois qui auront bien vite fait d'être passés? Quatre-vingt-dix jours! vous n'aurez guère le temps de vous ennuyer.... Et aucun risque de prolongation malencontreuse: je suis «bon pour campagne lointaine»: le quatre-vingt-onzième jour, pfuit!... en route pour Tahiti, Terre-Neuve ou Madagascar!... Vous ne serez pas cramponnée, soyez tranquille!

Et c'est vrai qu'ils avaient vite passé, ces trois mois....


Mais, vers la fin de la onzième semaine, Riveral, sur le point d'enfoncer dans sa première malle sa première paire de chaussettes, s'était arrêté tout à coup pour considérer attentivement sa maîtresse, debout derrière lui, et fouillant des deux mains dans la grande armoire pleine de linge bien plié.

—Venez ici,—lui dit-il, au bout d'une minute de réflexion.

Elle vint docilement.

—Causons un peu,—reprit-il après l'avoir encore considérée, de tout près cette fois.—Voyons! Je pars dimanche pour Toulon, n'est-ce pas.... Moi parti, qu'allez-vous devenir au juste?

Elle allongea les lèvres, haussa les épaules et se tut.

—Oui,—dit-il:—vous n'en savez rien. Mais cherchons à nous deux.... Je pars dimanche, dimanche soir, à neuf heures quinze.... Vous m'accompagnez à la gare, pas, jolie madame?... Le train parti, vous rentrez, naturellement. Où rentrez-vous?

Elle hésita.

—Ici,—dit-elle enfin.

Elle regardait vers le sol. Il prit entre ses deux mains la tête baissée, et releva le visage vers lui.

—Ici,—il parlait à voix très douce.—Ici, pour ce soir-là, et peut-être pour quelques soirs encore.... Mais après?... Vous ne pourrez pas continuer longtemps d'habiter un quartier perdu.... Il faut vivre.... Vous retournerez d'où vous êtes venue.... Vous retournerez vers la rue de Moscou ou vers la rue de Calais ... vers le Moulin Rouge, vers les Folies-Bergère, vers Maxim's.... Oui!...

Elle ne protesta pas. Et elle haussa les épaules derechef,—résignée.

Il tenait toujours entre ses paumes les deux joues veloutées. Il les lâcha, et prit machinalement son mouchoir pour essuyer ses doigts.... Mais ce n'était pas la peine: les joues n'étaient pas poudrées du tout.

Alors, brusquement, il demanda:

—Ça vous amuse?

—Quoi?—dit-elle.

—Cette vie que vous allez recommencer?... Maxim's, les Folies, et le reste?.....

Elle secoua silencieusement la tête de droite à gauche.

—Non, hein? Ça ne vous amuse pas.... Savez-vous à quoi je pense, petite Célia? Je pense que vous n'êtes guère faite pour cette vie-là.... Et je le pense depuis longtemps ... depuis que je vous ai vue valser, la nuit de notre rencontre.... Même, c'est à cause de cette pensée que j'ai voulu vous connaître ... et que je vous ai demandé de venir loger dans ma maison, et d'être ma maîtresse tout à fait....

Elle l'interrogea des yeux, un peu anxieuse. Jamais il ne l'avait questionnée sur son passé. Jamais il n'avait paru soucieux de rien savoir d'elle. Il avait deviné des choses, pourtant ... des choses qu'il gardait pour lui, et qui étaient peut-être les choses vraies....

Mais il n'insistait pas, discret autant qu'à l'ordinaire:

—Vous n'êtes probablement pas Parisienne.... En tout cas, vous ne serez jamais la Parisienne qu'il faut être pour réussir à Paris.... C'est très difficile de réussir à Paris, jolie madame!... Il ne suffit pas d'avoir des joues comme celles-ci, pareilles à des pêches: il faut encore mettre de la poudre dessus, beaucoup de poudre.... Vous ne saurez jamais mettre autant de poudre qu'il faut....

Il songea un moment, puis murmura, si bas qu'elle eut peine à entendre:

—Dommage que vous ne vous soyez pas mariée ... autrefois ... en province ... vous auriez épousé un brave homme quelconque ... un fabricant ... ou un architecte ... ou un médecin ... vous n'auriez jamais quitté Besançon ... ou Saint-Étienne ... et vous auriez été très heureuse.... L'imbécile qui vous a poussé hors de ce chemin-là vous a rendu un fichu service!...

Il songea encore, muet. A la fin:

—Et si je vous emmenais?—proposa-t-il.

Elle leva les sourcils:

—M'emmener? où?

—Où je vais.—A Toulon.—Oh! pas plus loin, bien sûr!... pas à Madagascar ni à Tahiti!... A Toulon seulement....

—Mais pourquoi, à Toulon? puisque vous n'y restez pas?...

—Non, je n'y reste pas,—dit-il.—Mais j'y ferai bien une halte de cinq à six semaines.... On ne peut guère m'expédier plus rapidement: j'ai droit à trente jours de délai, avant d'être mis en route.... Donc, comptons cinq ou six semaines: j'aurai le temps de vous installer là-bas, et de vous y acclimater....

—Pourquoi, m'y acclimater?

—Parce que!... parce que la vie de Paris ne vous amuse pas ... et que la vie de Toulon vous amusera peut-être!... Du moins, j'imagine que oui....

Elle hochait la tête, très indécise. Elle n'aimait guère Paris, c'était vrai. Mais aimerait-elle d'avantage la province?... Il réfuta l'objection:

—Toulon, ce n'est pas la province. C'est autre chose, vous verrez: l'étranger, plutôt; ou la colonie. Toulon vous plaira plus que vous ne vous figurez.... Et puis....

Il sourit:

—Et puis ... à Toulon, on peut réussir avec des joues comme les vôtres, sans poudre ... sans poudre du tout.... Croyez-moi!...

Elle l'avait cru.

Et ils étaient partis ensemble, le dimanche 4 octobre, par le train de 9 heures 15.


[CHAPITRE VI]

OU L'ASPIRANT BERTRAND PEYRAS S'EFFORCE D'ÉLEVER CÉLIA
AU RANG DES FEMMES
QU'ON NE TRAITE PAS PAR-DESSOUS LA JAMBE


Il y avait maintenant quinze jours que Célia était amoureuse du petit aspirant Bertrand Peyras.

Amoureuse tout de bon, et jalouse. Bertrand Peyras, d'ailleurs, taquin comme un moustique, ne négligeait aucune occasion de larder à vif cette jalousie toujours prompte à s'enflammer. A ce jeu très peu charitable, il goûtait un plaisir qu'il dissimulait mal.

Naïve à vingt-quatre ans comme elle avait pu l'être à douze, Célia donnait immanquablement dans chaque panneau, et, dix fois de suite, la même agacerie du gamin la dressait sur ses ergots, crispée, rageuse:

—D'où viens-tu, à sept heures au lieu de cinq?

—Mon autre maîtresse ne voulait pas me laisser partir....

Elle n'allait pas jusqu'à croire des horreurs pareilles. Mais, tout de même, elle endêvait ferme. Et puis, au fond, elle n'était pas tellement sûre.... Avec un homme, sait-on jamais?...

Et, quand enfin le gamin l'embrassait, elle, avant de lui rendre son baiser, flairait d'abord passionnément l'odeur familière de la moustache, des cheveux, des mains mêmes, pour bien vérifier qu'une autre odeur ne fût pas mêlée à cette odeur-là....

Il avait pourtant l'air d'aimer sa maîtresse, ce gosse. Sans doute la tourmentait-il du soir au matin et du matin au soir. Mais c'était en sa qualité de gosse, de sale gosse sans raison ni pitié. Et cela ne l'empêchait pas de la câliner très délicatement, du matin au soir et du soir au matin, avec les mêmes façons moitié folles et moitié tendres dont il l'avait ensorcelée, le premier jour. L'ensorcellement n'était pas près d'être brisé.

—Je t'aime,—avait-elle dit une fois,—je t'aime parce que tu ressembles à quelqu'un que j'ai connu autrefois, et qui m'a fait tout le mal imaginable.

—Moi,—avait-il répondu,—je t'aime parce que tu ne ressembles à aucune autre....

Il savait par expérience que nul compliment ne porte plus juste: pas une petite rien du tout qui ne se targue avec candeur d'être une femme «pas comme les autres». Mais Peyras ne mentait qu'à demi, en répétant à Célia cette phrase qu'il avait répétée uniformément à toutes ses précédentes amies: Célia, pareille à n'importe quelle courtisane par l'amour, la jalousie, la naïveté, l'orgueil intime, se distinguait de toutes par le bizarre contraste d'une nature très simple et quasi instinctive avec une culture très complète et quasi raffinée. La marquise Dorée, jugeant Célia capable «d'écrire des lettres de quatre pages, et de n'y pas lâcher une faute d'orthographe», était restée fort au-dessous de la vérité.

Bertrand Peyras eût tôt fait de s'en apercevoir: les scènes quotidiennes, pleurées, grincées et trépignées, à la mode féminine universelle, alternaient avec des conversations littéraires, artistiques voire scientifiques, qui sentaient d'une lieue la lycéenne lauréate des concours.

—Parole!—jugeait l'aspirant, comme avait jugé la demi-mondaine,—parole! tu es une drôle de fille!... Tu me fais l'effet d'une sauvagesse de Papouasie, qui aurait passé son baccalauréat!...


Et, telle quelle, elle ne lui déplaisait pas du tout. Il le lui avait dit, très flatteusement, au saut de leur lit nuptial:

—Je t'adore! et tu es même la seule que j'adore comme ça!...

Ravie, elle lui proposa, tout de go, une entrée en ménage:

—Veux-tu nous mettre ensemble tout à fait? puisque tu m'adores?.....

Mais, quoique l'adorant, il fit un saut de carpe:

—Ensemble tout à fait!... Malheureuse!... C'est qu'elle vous envoie ça sans un sourire!... Mais, jeune inconsciente, vous ignorez donc que la solde magnifique d'un aspirant de première classe, tel moi-même, s'élève, au plus grand total, à deux cent dix francs par mois?

—Je sais bien!...

—Tu sais bien!... Alors, quoi? Te figures-tu que je possède, en outre de ces appointements princiers, le capital de quelques cent mille livres de rente?... comme L'Estissac?... ou comme son ami, le portefaix du Rhône?... Voyons, mon chéri!... Si je l'avais, ce capital, je ne serais pas ici!... Je ferais la fête avec des filles de joie!...

—Hein?

—Crac! ça y est!... La panthère noire se déchaîne!... Non, je t'en prie!... pas de scène à propos de ces filles de joie, trop hypothétiques.... Et soyons sérieux comme deux vieux papes!... Ma petite enfant, je n'ai, tout de bon, pas le sou.... Et ça ne suffît vraiment pas, pour entretenir une femme ... surtout cette année que le beurre est si cher....

Elle se taisait, déconcertée. Néanmoins, au bout d'une minute, elle insinua:

—C'est que ... tu ne sais pas ... en ce moment, je n'ai pas besoin de beaucoup d'argent ... parce que Riveral ... Riveral, mon ancien ami, qui est parti pour la Chine ... m'en a laissé un peu.... et, même, a promis de m'en envoyer de là-bas, chaque mois, pendant un bout de temps.... Il n'en fera probablement rien, mais....

L'aspirant leva les sourcils:

—Pourquoi donc n'en ferait-il rien?

—Parce que ... dame!... ce serait un peu baroque!... Songe: c'est complètement fini, nous deux Riveral.... Il le sait, que je prends d'autres amants....

—Naturellement, il le sait! Il n'est pas idiot, cet homme!... Mais ça ne l'empêche pas de penser à toi, j'imagine ... et de t'aider à vivre, mon pauvre chat!... Ça n'a rien de baroque....

Elle le regardait avec des yeux étonnés. Elle reprit, hésitant un brin:

—Enfin, dans tous les cas ... comme je te le disais tantôt ... je n'ai pas besoin de beaucoup d'argent.... Et si tu voulais ... avec ce que nous recevrions de Riveral....

—Fitchtre!... Non, par exemple!...

Posément il s'expliqua, beaucoup plus sérieux que les deux vieux papes de tout à l'heure:

—Ma petite Célia, vous êtes un amour de me tendre comme cela la plus appétissante moitié de votre galette.... Mais ma galette à moi est trop mince pour que je puisse accepter.... Le pique-nique serait déplorablement inégal.... Écoutez-moi bien, ma gentille: être votre amant, votre seul amant, je ne peux pas,—je ne veux pas:—ce ne serait vraiment pas très honorable.... En somme, il faut que vous dîniez presque tous les jours.... Et moi, j'ai bien juste de quoi vous payer un bifteck sur sept.... Conclusion: il vous faudra tôt ou tard gagner les six autres.... Dieu me garde de les manger dans votre assiette....

Elle avait baissé le front. Il vit deux larmes qui roulaient le long des belles joues veloutées.

—Mimi! vilaine chérie! vous n'allez pas pleurer pour une saleté de midship[1] comme moi, voyons!... Et puis, réfléchis donc, petite cruche: le septième bifteck! nous le mangerons ensemble! Et c'est si tant tellement meilleur, quand on a beaucoup, beaucoup attendu.... Et qu'on a faim, faim, faim!...

Et les choses s'étaient arrangées comme cela,—théoriquement.


Théoriquement: parce qu'en pratique, Bertrand Peyras, quinze jours de suite, vint dormir à la villa Chichourle chaque fois que le service de quart ne l'obligea pas à veiller sur le pont de son cuirassé.

On avait fort à propos touché la solde du mois le 1er décembre. Et l'on vivait sur cette solde sans la ménager, comme font tous les marins,—matelots, officiers, et jusqu'à l'amiral,—en accord avec l'antique adage: «Tant qu'il y en a, il y en a; et quand il n'y en a plus, on s'amarre au mât de misaine avec un tour mort et deux demi-clés[2]

Il y en avait encore un petit peu. On en profitait pour faire la grande fête. Toulon, sous ce rapport, est une ville bénie, où les soupers de minuit et demi coûtent communément moins chers que les déjeuners de midi moins le quart. Si bien que les pauvres diables d'aspirants y peuvent, très correctement, rouler à peu près carrosse, sept ou huit jours sur trente, à charge, bien entendu, d'aller tout à fait à pied, les vingt-deux ou vingt-trois jours restants.


Et des habitudes étaient nées.

Peyras descendait à terre par le canot major de trois heures trente. Vers quatre heures, il débarquait donc sur le quai de Cronstadt, et commençait par expédier bon train les affaires quotidiennes,—menus achats, commissions pour camarades retenus à bord, tournée rapide chez le libraire, coup d'œil aux étalages du marchand chinois et du marchand japonais: il y a graine de collectionneur semée dans toute cervelle maritime. Enfin, la liste du jour épuisée, Peyras sautait en tramway, et le tramway, trente minutes plus tard, le déposait au bord du boulevard Cunéo, à vingt pas de la rue Sainte-Rose. La villa Chichourle tendait sa façade bleue aux rayons du soleil près de se coucher derrière les montagnes de l'ouest; et le ciel carmin et la mer écarlate teintaient la façade bleue de violet.

Selon l'heure,—cinq, six ou sept,—on s'aimait alors, ou on se querellait. Et l'une ou l'autre péripétie dénouée, on s'habillait, à dessein d'aller dîner en ville. Célia, à diverses reprises avait proposé l'ordinaire plus frugal de l'excellente mère Agassen. Mais Peyras avait deux raisons péremptoires de décliner ces propositions économiques:

—Ta mère Agassen n'est d'abord qu'une immonde fripouille, et tu t'en apercevras plus tôt que tu ne penses ... ma pauvre petite oie à plumes, va!... Et puis je ne tiens pas le moins du monde à prendre pension dans une gargote avec toi. Ce serait bon si nous étions mari et femme. Mais, comme nous voilà, j'aime beaucoup mieux t'avoir huit jours au lieu de quinze, et t'exhiber, ces huit jours-là, dans des cabarets décents. Au moins les gens sauront-ils ainsi que tu n'es pas une femme que l'on traite par-dessous la jambe ... si j'ose employer cette locution vraiment inconvenante à force d'être imagée....

On dînait donc à la Pintade, ou chez Margassou; à moins qu'on ne désirât s'encanailler élégamment, en allant goûter des «pieds et paquets»[3] que fricote, en plein quartier réservé[4], le traiteur Marius Agantanière, homme fort à la mode, poète provençal à ses heures, et conseiller général du département, quoique ne sachant pas le français. Ces soirs-là étaient joyeux. Pour parvenir au caveau du conseiller général poète, on avait à parcourir quelques cent mètres de ruelles invraisemblablement bariolées et parfumées, de par l'arc-en-ciel des lanternes à gros numéros qui se balançaient devant chaque porte en guise d'enseignes très parlantes, et de par le flot de femmes aux trois quarts nues que chaque porte déversait immanquablement vers tout passant du sexe mâle. Peyras, quoique ayant Célia à son bras, n'était point épargné. Les donzelles innombrables, tout le long du chemin surgies autour de lui, ne s'en accrochaient pas moins passionnément à ses habits, et ne s'inquiétaient de sa compagne que pour l'insulter à profusion. Très écœurée, et feignant de l'être plus encore, Célia ne ripostait pas d'une syllabe, mais s'exaspérait d'entendre l'aspirant, ravi de ces algarades, répondre aux sollicitations comme aux brocards, et provoquer parfois les adversaires trop lentes à l'attaque.

—Ça t'amuse, alors de haranguer ces créatures, et d'être raccroché jusque sous mon nez? Tu sais, si tu veux que je te laisse seul?...

Il haussait les épaules:

—Que tu es bécasse!

—C'est de ce quartier-ci que tu viens, les soirs où tu n'arrives au Mourillon que passé sept heures?

—Oui!... Je ne voulais pas te l'avouer, pour ne pas te faire de peine.... Mais puisque tu l'as deviné!... J'ai une maîtresse ici, rue de la Visitation ... au grand 9 ... une blonde dodue!... Et, tiens! la voilà justement, sous le réverbère!... Tu la vois? je vais l'appeler, écoute plutôt.... Salut, ma belle chatte! Sias poulido[5]!... Eh bien? Célia?... tu as entendu? Et tu ne lui sautes pas aux yeux?...

Elle se taisait, ravalant son dépit.

Tout de même, au bout de cette traversée rebutante, le restaurant, avec sa salle en contre-bas, ses chaises de paille tricolore et la fantaisie ahurissante des fresques de ses murs, était un dédommagement auquel Célia ne se montrait pas insensible. Davantage encore elle se réjouissait du pêle-mêle indescriptible de la chambrée: les dames «en semble maison», sobrement vêtues de la liquette traditionnelle, et leurs amis, cravatés de soie vert-pomme, y alternaient avec des officiers, des bourgeois corrects, des demi-mondaines à cheval sur les convenances, et force matelots, les uns en goguette, les autres graves de cette imperturbable gravité du matelot, qui a vu trop de choses pour s'étonner d'aucune; et la note la plus extravagante était fournie par de bonnes gens du petit peuple, qui, candidement, venaient s'attabler là en famille,—père, mère, garçonnets, fillettes, bébés en lisières,—pour savourer sans vergogne une large platée de ces «pieds et paquets», orgueil et renommée de Marius Angantanière, poète, conseiller général, et fin maître-queux!...

—Je me figure,—avait dit Célia, le jour que Peyras lui révélait ce lieu baroque,—je me figure que les tavernes de Suburre, dans la Rome antique, devaient ressembler à ça....

Sur quoi Peyras avait cessé net d'admirer le caveau, pour considérer sa maîtresse.

C'est ce jour-là qu'il l'avait traitée de sauvagesse bachelière....


Mais le plus souvent Célia reculait devant l'épreuve préalable de cette terrible rue de la Visitation. Et c'était alors le dîner très bourgeois de la Pintade, ou celui du restaurant Margassou, très bourgeois pareillement.—Très bourgeois l'un et l'autre, oui ... ou du moins, les gens qui ne savaient pas pouvaient les juger tels....

A la Pintade, la salle ressemblait à n'importe quelle salle de brasserie. Tous les habitués de toutes les «Munich», de toutes les «Strasbourg», de toutes les «Alsaciennes» et de toutes les «Lorraine» s'y seraient crus chez eux, dès le seuil franchi. Chez Margassou, c'était l'hôtellerie de province, claire et nue, avec des rideaux blancs aux fenêtres. Célia, au commencement, avait allongé des moues dédaigneuses. Ce n'était plus Paris....

Mais elle s'était souvenue d'une parole de Riveral:

—C'est autre chose ... peut-être est-ce mieux.... Et bientôt elle avait compris.

La première explication lui avait été fournie sans tarder, la première fois qu'elle était entrée, au bras de Peyras, dans l'une de ces auberges obligatoires,—les seules de Toulon;—c'était chez Margassou, cette fois-là. A l'une des tables proches de la porte, un homme à cheveux blancs, d'assez haute mine, était assis déjà. En passant, Célia avait regardé cet homme. Et cet homme, rencontrant ce regard et apercevant l'aspirant, s'était soulevé de sa chaise pour saluer le couple, courtoisement.

—Qui est-ce, ce vieux?—avait demandé Célia.

La réponse l'avait confondue:

—Ce vieux, ma chère? c'est le vice-amiral Felte, commandant en chef l'escadre de la Méditerranée Occidentale et du Levant....

Elle n'avait plus soufflé mot d'un grand quart d'heure. Ses yeux ahuris ne quittaient pas l'homme à cheveux blancs, qui continuait, le plus paisiblement du monde, de pignocher un très simple repas. Force gens entraient et sortaient, officiers pour la plupart, quoique presque tous vêtus d'habits civils. Tous, avec grand respect, s'inclinaient en passant près de l'amiral. Et à tous, l'amiral rendait un cordial sourire, sans jamais manquer de prévenir le salut, lorsqu'une femme accompagnait l'officier....

—Enfin, quoi!—avait fini par murmurer Célia;—cet amiral-là?... est-ce qu'il nous prend pour des femmes mariées?

L'aspirant, bouche ouverte, avait écarquillé les yeux:

—Pour des femmes mariées?... Ici?... Tu es folle?

—Mais regarde!... Il nous salue?...

—Naturellement!... En voilà, une idée de l'autre monde!... Alors, tu te figurais que, parce que tu n'es pas mariée, lui ne serait pas poli?

Elle s'était tue, désemparée derechef. Et, de tout le dîner, elle n'avait plus parlé que par monosyllabes. Au dessert pourtant, elle était revenue à la charge une dernière fois:

—Dis-moi?... Est-ce que vous en avez beaucoup, d'amiraux aussi polis que celui-là?

L'aspirant avait haussé les épaules, assez fièrement:

—Il n'en manque pas, grâce à Dieu! Vois-tu, mon petit, chez nous, marins, les mufles sont heureusement l'exception....


Après dîner, le cérémonial quotidien exigeait qu'on allât s'attabler boulevard de Strasbourg, à la terrasse d'un des cafés à la mode. On se retrouvait là, camarades de bord, petites amies, compagnons et compagnes de fête, et l'on buvait en groupes,—très sobrement.—De cela aussi Célia s'était étonnée.

—Moi qui me figurais que les officiers de marine levaient volontiers le coude!...

—Autrefois, oui.... Du temps des vaisseaux à voiles.... Tu comprends, c'était l'époque des croisières qui n'en finissaient plus.... On naviguait des semaines et des mois, sans escales ni relâches.... On mangeait du vieux bœuf salé, on buvait de la vieille eau saumâtre.... Et, bien entendu, la question femmes ne se posait même pas. Tout le long de la traversée, on faisait l'amour «à longueur de gaffe».... Et ce qu'elles étaient longues, les gaffes des vaisseaux à voiles!... Je t'en montrerai qu'on conserve au musée de l'arsenal.... Le ministère en a réuni toute une collection, de 1902 à 1904.... Mais après des croisières de ce goût-là, tu te figures si on s'en donnait, en arrivant au port!... C'est bien simple: tout le monde était soûl quinze jours de suite!... On appelait ça: tirer une bordée ... Et rien ne se portait plus élégamment, ma chère! les amiraux donnaient l'exemple; chaque matin, la police les ramassait, avec le plus profond respect, ivres-morts dans le ruisseau de la rue du Rempart.... Ah! c'était le bon temps!... Mais la marine à vapeur a bouleversé tout ça. Plus de bœuf salé, plus d'eau pourrie.... Pour comble, la mode a pris, il y a quelques dix ans, de fumer l'opium.... Ça, ç'a été le coup de grâce: un fumeur d'opium ne peut pas avaler une seule goutte d'alcool, tu sais.... Alors patatras! En cinq secs, plus un ivrogne.... Par la suite, la mode de fumer l'opium a passé.... Mais la mode de se soûler n'est pas revenue....

Plus tard, c'était le bar du Casino, où l'on allait sucer le cocktail de dix heures. Les vendredis, une cohue joyeuse se bousculait dans la salle étroite, et les huit tabourets qui font face au comptoir étaient pris d'assaut. Les autres jours, par contre, le bar était quasi vide, et seuls les habitués s'y donnaient rendez-vous, en tout petit comité, pour bavarder, confortablement et entre soi. Les barmen oisifs écoutaient la causerie d'une oreille attentive, et s'y mêlaient de temps en temps, avec le fabuleux sans-gêne des Provençaux, gens candides dans le dictionnaire desquels le mot «discrétion» ne figure pas.


Et, le cocktail sucé, on s'en allait, et l'on prenait position, au coin du boulevard et de la rue de l'Intendance, pour attraper au passage le tram qui part de la gare à dix heures et demie. Là encore, on se retrouvait en pays ami. Tout le véhicule, intérieur, plate-forme arrière, plate-forme avant, était bourré, à raison de deux personnes par place, de Mourillonnais regagnant leurs pénates. Et le Mourillon n'est pas tellement vaste qu'on puisse l'habiter six semaines sans en connaître tous les indigènes. Célia, s'asseyant tant bien que mal,—moitié sur la banquette, moitié sur les genoux de ses voisins,—ne voyait que des visages familiers autour d'elle. On échangeait des saluts et des sourires. Les femmes mariées seules, et non sans regret, se tenaient hors de ce commerce cordial. Leur dignité les enchaînait, et elles demeuraient dans leur coin, raides et figées, beaucoup moins méprisantes qu'envieuses.—«Ces demi-mondaines, ma chère!... Leurs amants se coupent en quatre pour elles!... Tenez, celle-ci s'appelle Célia.... Le petit aspirant qui est avec elle lui a payé cette semaine une robe chez ma couturière ... une robe inouïe, ma chère: mousquetaire, avec le boléro court et la tunique longue très serrée, et un bas de jupe ample, ample!... J'ai demandé la pareille à mon mari: ce qu'il m'a envoyé promener!...»

Car on ne s'ignorait pas d'un camp à l'autre. Et les jeunes filles elles-mêmes, tant du monde élégant que de la bourgeoisie grande ou petite, savaient à merveille chaque nom de courtisane, et chaque nom d'amant, et chaque aventure, et chaque passade,—tout comme les courtisanes savaient, d'une science aussi certaine, chaque nom de jeune fille, et chaque nom de fiancé, et chaque flirt, et chaque potin. Voire, si, dans le tramway du Mourillon, on n'échangeait ni salut, ni sourire, on se jetait volontiers des clins d'œil qui n'étaient pas obligatoirement hostiles....

Le tramway, quoique alourdi par tant de voyageurs divers, n'en roulait pas moins à grande allure, dans la solitude propice de la ville endormie. Passé le boulevard Cunéo, la villa Chichourle tendait sa face bleue aux rayons de la lune, dont le cyprès d'argent s'allongeait sur la Grande Rade; et le ciel ardoise et la mer lazulite teintaient la façade bleue de brun.

Dans la chambre à coucher, le lit ouvert attendait les amants. Mais on ne se couchait pas tout de suite. Quoique décembre fut commencé, les nuits étaient encore toutes tièdes et sereines. On s'installait sur la terrasse, ou dans le pavillon chinois du jardin. Et l'on demeurait très longtemps sous les étoiles, à causer d'abord, et à se taire ensuite.

Puis, quand on était las, ou quand un souffle du large avait fait frissonner les épaules de la jeune femme, ou quand le parfum de ces épaules avait fait tressaillir l'aspirant, on rentrait. Favouille, patiemment stylée par Peyras, qui ne manquait point de ténacité, n'oubliait plus maintenant d'allumer les lampes en temps opportun. Le cabinet de toilette était éclairé. Peyras n'y entrait point, laissant toujours sa maîtresse se dévêtir seule, et procéder sans témoin à sa toilette de nuit. Et cette délicatesse si simple et cependant rare la pénétrait chaque fois d'une gratitude nouvelle....


De grand matin, l'aspirant, après un dernier baiser, discret, au front de la dormeuse, s'en allait sur la pointe des pieds. L'air piquant du petit jour séchait à ses joues la moiteur du lit amoureux, chassait de sa moustache l'odeur féminine qui l'imprégnait encore. Dans le tramway de sept heures, les petites ouvrières soufflaient sur leurs doigts gourds, et regardaient avec malice les yeux cernés du monsieur somnolent sur sa banquette, et rougissaient tout à coup, en songeant à leurs yeux à elles, cernés pareillement, à n'en pas douter....

Au quai de Cronstadt, les canots majors, leurs pavillons claquant à la brise, attendaient les officiers en retard. Déjà, aux cornes des cuirassés, les couleurs montaient, saluées par la fusillade réglementaire....

[1] Midship (midshipman), se dit familièrement, dans toute la marine française, pour aspirant.

[2] Procédé infaillible pour ne plus quitter le bord, où les occasions d'être prodigue sont naturellement rares. Les deux «demi-clés» capelées sur un «tour de mort» constituent un nœud marin de toute sûreté.

[3] Réplique provençale des tripes à la mode de Caen.

[4] Toulon possédait encore, en l'an XXXIX de la Troisième République, son quartier réservé,—réservé aux ribauds et aux ribaudes,—tout comme en possédaient les bonnes villes du Roy Loys le Unziesme.—Et ce quartier, qu'une municipalité non moins éclairée qu'énergique s'efforça à faire disparaître (en même temps que la vieille mairie inconfortable de Pierre Puget), était un des plus délicieusement pittoresques qu'il y eût au monde.

[5] Tu es jolie!


[CHAPITRE VII]

OU CÉLIA, AMOUREUSE, S'INQUIÈTE,
S'AFFLIGE ET S'ENNUIE


Un jour sur trois, Bertrand Peyras, retenu à son bord par le service de nuit, ne descendait pas à terre. Et Célia, trente-six heures durant, faisait métier de veuve.

Trente-six heures, puisque l'aspirant, ayant quitté sa maîtresse dès le patron-minet, ne rentrait au bercail que le lendemain, à la brune.—Trente-six heures que Célia trouvait longues. Les marins ne sont pas des époux encombrants, et les femmes éprises de liberté n'en sauraient souhaiter de meilleurs. Mais ils sont en revanche des amants fort irréguliers, et leurs maîtresses ont lieu de se plaindre, pour peu qu'elles soient de complexion le moins du monde amoureuse, et qu'elles n'aiment point à dormir seules.

Célia, pour ce motif ou pour tout autre, s'estimait à plaindre en effet; tellement qu'une après-midi de décembre la marquise Dorée, entrant à l'improviste dans le salon de la villa Chichourle, trouva sa protégée pleurant d'ennui.

—Allons, bon!—fit avec autorité cette femme d'expérience.—Quoi encore de cassé? Les haricots ne veulent pas cuire, dans la marmite d'aujourd'hui?

D'un haussement d'épaules éloquent, Célia exprima à quel point la marmite d'aujourd'hui lui semblait identique à la marmite d'hier, identique aussi à la marmite de demain,—identique déplorablement.

—Mais dites, voyons! qu'est-ce qui ne va pas?

—Rien ne va!—murmura la pleureuse.

Elle tamponnait ses yeux d'un mouchoir déjà fort humide.

—Rien,—fit la marquise,—ce n'est guère. Expliquez un peu, mon petit. Peyras?...

Célia inclina la tête:

—Oui, d'abord! Peyras!... Il n'est pas là, vous voyez bien.

—Mais c'est son jour de quart?

—Oui.

—Eh bien, alors?

—Alors, je suis toute seule, Dorée. Déjà, ce n'est pas drôle....

—Non!... Celle-là, par exemple!... Alors c'est ça, le grand chagrin?...

—Ça, oui ... et le reste....

—Mais parlez donc! Quel reste?

—Tout....

La tête dolente se balançait mélancoliquement.

—Tout, Dorée.... Oh! je sais bien que vous allez me dire que je suis folle de pleurer aujourd'hui, puisqu'aujourd'hui n'est pas pire qu'hier.... Vous avez raison.... Depuis le temps que ça dure, je devrais sûrement avoir pris l'habitude,—l'habitude de pleurer.... Mais, à Paris, le métier m'occupait, m'absorbait ... je n'avais pas cinq minutes par jour pour réfléchir.... Il fallait du soir au matin courir de-ci, courir de-là, s'habiller, se déshabiller.... Et, le travail fini, j'étais si lasse que, souvent je n'avais même pas le courage d'ôter mon corset pour me jeter sur mon lit ... je dormais comme une brute, sans penser à rien.... Ici, je pense. Ce n'est pas gai de penser....

La visiteuse avait posé sa joue sur son poing:

—Pas très gai, évidemment....

—Pas gai du tout! Tenez, rien qu'une chose à laquelle je ne peux pas m'empêcher de réfléchir soixante fois l'heure.... Vous avez vingt-cinq ans, vous....

—Vingt-cinq, oui ... un peu plus de vingt-cinq....

—Vingt-six, si vous voulez.... Moi, vingt-quatre. C'est tout un.... Enfin, vous et moi, nous sommes jeunes....

—Heureusement!

—Nous sommes jeunes. Mais un jour, Dorée, nous serons vieilles. Et une demi-mondaine vieille, qu'est-ce que ça devient?

—Oh! zut!... Si vous avez souvent des idées de ce tonneau-là!...

—Qu'est-ce que ça devient, Dorée, une demi-mondaine dont les hommes ne veulent plus? Il faut tout de même que ça mange et que ça boive, que ça se couche le soir dans un lit et que ça n'ait pas trop froid l'hiver.... Les autres femmes, elles continuent d'avoir des maris, des enfants, des familles.... Mais nous? l'hôpital, hein? et encore!... quand l'hôpital est plein?... Pas gai du tout, allez, ma pauvre....

Elle laissait retomber son front dans le creux de ses mains.

—Pas gai du tout!... Ah! Dorée, Dorée ... celles qui pouvaient aller ailleurs ... et qui sont venues où nous voilà ... elles ont fait une fière bêtise.... Vous ne pouviez peut-être pas, vous.... Moi, je pouvais....

Le mouchoir n'était plus qu'une boulette de linon, trempée d'eau amère. Et la voix ressemblait à un hoquet, très lamentable.

Mais, debout, énergique et péremptoire, la marquise Dorée coupa court à la lamentation:

—Vous, mon petit ... d'abord ... vous n'êtes pas encore au point qu'il faut pour habiter le Mourillon. Vous devrez lâcher votre villa et venir vous installer à Toulon même, en ville.

—Pourquoi?

—Parce qu'ici n'habitent que des femmes sérieuses, quasi mariées, comme sont les maîtresses d'officiers coloniaux, ou endurcies à la vie, comme je suis, moi. Tant que vous vous emballerez sur le premier midship venu, pour sangloter ensuite chaque fois qu'il dort autre part que dans votre lit, vous serez mieux à votre place rue de l'Ordonnance ou place d'Armes, dans le quartier des Petite Horreur, des Farigoulette et des Mie TSF.... Là perche le bataillon des mômes de votre espèce, des mômes qui ne sont pas encore revenues des sottises et des rêvasseries, des mômes qui ne savent pas encore vivre comme on doit, comme vous saurez plus tard, quand vos amants vous auront appris. Là-bas, vous auriez des camarades avec qui vous jacasseriez aux heures vides ... et vous auriez d'autres midships avec qui vous oublieriez un peu le vôtre. Ça vous ferait énormément de bien....

Mais Célia hochait la tête:

—Je n'ai pas du tout envie de tromper Bertrand, d'abord.... Ensuite la villa est louée pour un an, Dorée: Riveral a payé les deux termes d'avance.... Donc....

La marquise interrompit:

—Il vous aimait bien, Riveral....

—Oui,—dit Célia, indifférente.

Tout ce qui n'était pas Peyras avait cessé de lui importer.

—Enfin!—conclut la marquise,—restez ici, si vous y tenez! Mais, en tous cas, ne vous confinez pas entre vos quatre murs. Aujourd'hui, par exemple ... il fait beau ... le soleil est très chaud pour décembre ... alors, qu'est-ce que c'est que ce peignoir que vous traînez là? Vous avez l'air de relever de maladie! Hop! deux-temps, trois mouvements, enfilez une robe, je vous enlève. Il n'est pas trois heures, allons voir Jannik!

—A Tamaris?

—A Tamaris, villa Bleue! Oui!

—C'est fou! nous n'arriverons jamais! c'est au diable, Tamaris!

—Il n'est pas trois heures, je me tue à vous le dire! Nous arriverons juste pour le thé. Hop! debout!

—Vous êtes terrible! on n'a pas le temps de souffler avec vous....

—Mais dépêchez-vous donc!... D'abord, vous qui êtes une femme bien élevée, vous pourriez bien vous souvenir de l'invitation qu'elle vous a faite au bar, Jannik, l'avant-dernier vendredi ... le vendredi de votre coup de foudre.... Une invitation, ça vaut une visite, ma chère!

—C'est vrai!—avoua Célia.

Elle se tourna à regret vers la pendrille.

—Quelle robe, Dorée?

Elle était toujours très docile aux conseils.

—Une robe simple.... A Toulon, on ne s'habille guère, vous savez.... Les trois quarts du temps, vous mettez plutôt trop de belles choses.... Sans compter qu'avec Jannik, c'est charité de ne pas se faire trop chic....

Célia, qui passait les manches de son tailleur, s'arrêta, un bras en l'air.

—Dorée ... sérieusement ... elle est si malade, Jannik?... L'autre soir, au bar, elle avait des couleurs superbes ... et elle riait, rappelez-vous!...

Sentencieuse, la marquise leva un doigt:

—On a les couleurs qu'on veut, mon petit: les bâtons de rouge n'ont pas été inventés pour les fox.... Et quant à la gaîté, chacun garde son caractère. Jannik est bâtie pour faire risette jusqu'aux croque-morts, c'est moi qui vous le dis! Mais les croque-morts emporteront tout de même Jannik....


Dans le tramway, elles s'étaient assises à côté l'une de l'autre. Et elles causaient bas, graves et pincées comme il convient à des femmes respectables.

La marquise Dorée revenait à ses croque-morts:

—J'ai rencontré L'Estissac avant-hier. Il m'a dit: «Jamais les médecins n'ont eu le moindre espoir: la sale petite bête s'est soignée beaucoup trop tard; et, en outre, elle a toujours fait tout ce qu'il fallait faire pour claquer. Mais, jusqu'ici, on avait encore du temps devant soi; tandis qu'à présent la phthisie commence à galoper....» Voilà où c'en est! Pauvre gosse!... Il faudra prendre garde à ne pas l'effrayer, tout à l'heure....

—L'Estissac est très amoureux d'elle, naturellement?

—Lui? Pas pour un sou! Peut-être autrefois ... je n'en sais rien.... Mais, aujourd'hui, il l'aime en camarade ... comme tous les autres, d'ailleurs.... J'ai bien connu deux bonshommes qui étaient amoureux de Jannik ... un lieutenant de vaisseau et un commissaire.... Mais le commissaire est à Madagascar.... Et le lieutenant de vaisseau, c'était Querrier.... Querrier, vous savez! Querrier, qui est mort dans l'abordage du Pirate et de l'Austerlitz.... Vous savez bien! le Pirate a été coupé en deux, par un faux coup de barre de l'Austerlitz.... Les baleinières de sauvetage ont failli repêcher Querrier: on était arrivé jusqu'à lui; il nageait encore.... Mais un peu plus loin, des matelots barbotaient. Alors Querrier a crié aux baleinières: «Ceux-là d'abord! Moi le dernier!» Et quand on est revenu vers lui, il avait coulé bas.... C'était un homme!... Pauvre Querrier.... Il aimait bien Jannik, et d'amour, lui!... Je me rappelle le temps qu'ils fumaient ensemble rue Courbet.... Tout le monde fumait, alors: c'était la grande mode.... Jannik habitait la maison du numéro 44, celle qu'on appelle la Volière.... Querrier venait y passer une nuit sur deux, l'autre nuit étant réservée au commissaire.... Mais c'était Querrier que Jannik préférait. J'allais souvent les voir dans leur fumerie, sans fumer, moi, parce que l'opium abîme la voix ... et je pensais déjà au théâtre.... Je les vois encore tous les deux sur leurs nattes.... Querrier faisait les pipes et Jannik les fumait.... Moi, je me couchais en face d'eux, et je regardais la tête de Jannik blottie dans le «creux» de Querrier.... Et puis je chantais, et Querrier me disait toujours: «Marquise, vous avez un million dans le gosier.... Allez à l'Opéra, passez à la caisse.... Dès que vous aurez touché le million, par exemple, vous vous souviendrez du prophète ... du prophète Querrier ... et en récompense de la prophétie, vous donnerez la moitié du million au prophète ... pas? pour que le prophète la donne à Jannik!... Alors Jannik pourra foutre à la porte la brute sanguinaire ... ce qui est impossible actuellement, vu l'éliage des ors....» C'était le commissaire qu'il appelait la brute sanguinaire.... Vous comprenez, ni l'un ni l'autre n'avait assez d'argent pour entretenir Jannik à soi seul.... Et, bien entendu, c'était par plaisanterie que Querrier traitait l'autre de brute.... Ils ne s'en voulaient pas, vous pensez!... Et je me souviens même qu'un jour où Jannik avait eu envie d'un service à thé, ils s'arrangèrent pour le lui offrir à eux deux, la veille de sa fête....


A la station de la Mairie, elles avaient quitté le tramway. Maintenant, elles traversaient la rade, à bord du petit vapeur à cheminée jaune qui dessert les deux presqu'îles du sud, Sicié et Cépet. Alentour, les cuirassés de l'escadre, bien alignés sur deux rangs, et rigoureusement immobiles malgré la brise et le clapotis, composaient un archipel d'acier.

—Ils sont beaux!—admirait la marquise.

—Je ne sais pas les reconnaître,—dit Célia.—Où est l'Auerstedt,—celui de Peyras?...

—Oh! zut!—protesta l'autre, moitié rieuse, moitié lassée.—Vous ne rêvez donc qu'à votre gosse, jour et nuit?

Elle indiqua tout de même:

—L'Auerstedt, c'est le troisième de la seconde ligne ... là-bas, le plus loin....

Célia s'étonna:

—Comment pouvez-vous deviner? Ils sont tous pareils!...

—Non!... Il y a de petites différences.... Sûr et certain que le ministre s'embrouillerait ... et les députés comme lui ... et les journalistes ... Vous lisez les canards d'ici? On y confond tout, cuirassés, croiseurs, torpilleurs.... Une vraie salade.... Mais dès qu'on se donne la peine de regarder un peu!... L'Auerstedt, par exemple: il a deux cornes à son mât arrière ... et il n'a pas de pavillon d'amiral.... Si vous vous promeniez de temps en temps sur rade avec des officiers, ils vous apprendraient....

Elle ajouta, doctorale:

—Ce n'est pas un fameux bateau, cet Auerstedt.... Il n'a quasi pas de canons ... comme tous les bateaux français, d'ailleurs! Comptez plutôt: les quatre 305 de chasse et de retraite, quatre ... les 194 qu'on voit sortir des petites tourelles et des casemates ... un, deux, trois, quatre, cinq ... cinq de chaque bord ... dix en tout, par conséquent ... et avec les quatre gros, quatorze.... L'Estissac nous montrait la semaine dernière des plans de cuirassés allemands ... c'est une autre paire de manches!...

Célia, stupéfaite, ouvrait de grands yeux:

—Comme vous êtes savante!...

—Mais non, mon petit!... Ce que je sais là, tout le monde en France devrait le savoir.... Et justement, les officiers enragent parce que personne ne le sait ... personne, comme je vous disais: ni les journalistes, ni les députés, ni même, les trois quarts du temps, le ministre.... Ce n'est pourtant pas la mer à boire.... Il suffit d'écouter un peu, et de réfléchir.... Très vite, on peut prendre part aux conversations....

—Oui, mais pour nous, à quoi bon?

—A quoi bon? Mon pauvre petit! on n'a encore rien trouvé de mieux, pour s'attacher les hommes, que de s'intéresser à ce qui les intéresse!... Et c'est une fameuse blague de raconter, comme les imbéciles racontent, que les officiers de marine en ont plein le dos de leurs bateaux, de leurs canons et du reste et que ça leur suffit amplement de s'en occuper quand ils sont de quart!... Pas un mot de vrai là-dedans! Ce qui exaspère les officiers, c'est de lire les idioties des gazettes, ou d'entendre parler les gens qui n'y connaissent rien.... Mais dès qu'on dit trois mots de bon sens, les officiers sont ravis.... Et ils ne se font pas prier pour répondre.... Et on n'en finit pas de bavarder....

Elle s'interrompit pour regarder Célia:

—Ah çà! de quoi diable causez-vous donc, avec votre Peyras?

Célia sourit:

—Oh!... pas de grand'chose.... D'abord, n'est-ce pas?... les gestes peuvent très bien remplacer les paroles.... Et nous gesticulons beaucoup....

La marquise éclata de rire:

—Petite ordure, va!... Si on croirait jamais des choses pareilles, à la voir comme la voilà!... sainte Nitouche, va!...

Elle s'interrompit encore:

—Tout de même.... Vous ne gesticulez pas perpétuellement, dix fois par nuit et douze fois par jour?... Alors, dans les intervalles?

—Dans les intervalles,—fit Célia, naïve,—on se dispute ... naturellement!...

—Hum!—protesta la marquise Dorée,—ça me paraît moins naturel qu'à vous, ces disputes obligatoires.... Ma gosse, j'en suis toujours pour ce que je vous ai prédit le premier soir: à prendre feu, comme vous avez fait, sans savoir pourquoi, et à gesticuler sans trêve ni répit, avec des «scènasses» en guise d'intermèdes, vous ne vous préparez pas des avenirs bleus et roses!... Achetez tout de suite douze douzaines de grands mouchoirs.... Il n'y en aura pas de trop pour essuyer vos yeux!...


[CHAPITRE VIII]