SIGNATURES SANS IMPORTANCE
Comme la marquise Dorée poussait la grille entr'ouverte, un homme qui descendait le perron s'effaça respectueusement, chapeau bas, échine courbe, pour faire place à la visiteuse. Et la visiteuse, ayant braqué son face à main, fit un haut-le-corps:
—Hein?—mâchonna-t-elle, bouche close.—Céladon? Bah!...
Céladon,—un irréprochable garçon coiffeur, onctueux, bellâtre et pommadé,—s'en allait à pas furtifs, de l'air d'un cambrioleur qui vient de reconnaître, sans bruit, la maison qu'il pillera la nuit prochaine.
—Bah!—répéta la marquise.—Céladon, villa Chichourle?...
L'homme avait refermé la grille. Son dos disparut derrière le mur du jardin. Mais la marquise Dorée n'en demeura pas moins deux bonnes minutes, plantée sur le perron, telle une borne au coin d'une route, à regarder fixement le mur derrière lequel le dos de l'homme avait disparu....
—Bien sûr!—répondait Célia, un quart d'heure plus tard.—Bien sûr! c'était pour me prêter de l'argent.... Vous pensez bien que, quand Céladon, se dérange....
La marquise brandissait deux bras désespérés:
—Mais, petite malheureuse que vous êtes!... vous ne savez donc pas sous quelle patte vous tombez?... Céladon, vous croyez peut-être que c'est un homme comme les autres?
—C'est un usurier comme tous les usuriers.
—«Comme tous les usuriers»! Elle est renversante!... Vous les avez connus tous, alors?... Dites un peu que vous ne méritez pas le fouet, pour dire des choses pareilles!...
—Dorée, voyons!...
—Il n'y a pas de Dorée qui tienne!... vous méritez le fouet!... Et c'est qu'elle ne m'avait rien dit, pas un mot, cette horreur!... Je croyais qu'elle roulait sur l'or, moi!... Alors, quoi? vous avez des dettes?
—Dame!... naturellement!...
—«Naturellement!...» Vous me faites bondir!... «Naturellement!...»
—Mais oui, Dorée!... naturellement!... C'est tout simple!... Voilà six semaines que Peyras m'a «planchée»....
—Oh! celui-là ... quand même vous l'auriez encore, pendu à vos jupes ... pour ce que vous y gagneriez!...
—Possible.... Mais enfin, depuis six semaines que je n'ai pas d'ami, avec quoi voulez-vous que j'aie pu vivre? N'oubliez pas que c'est Mandarine elle-même qui m'a conseillé de rester un temps seule.... Vous étiez de son avis, ce soir-là. Comme elle, vous m'avez conseillé en outre d'installer ma maison, de lâcher la gargotte, détenir mon ménage et de recevoir beaucoup de camarades.... Ma pauvre Dorée, ça coûte cher, les services à thé, les napperons Renaissance, les grès flambés et les verres de Murano.... J'avais un peu d'argent.... Mais il y a belle lurette que je n'en ai plus....
—Alors?...
—Alors, je tâche de me débrouiller....
—Si c'est pour vous débrouiller que vous empruntez au plus sale bonhomme de Toulon!...
—Oh! j'ai commencé par emprunter à d'autres....
—Hein?
—Oui. D'abord, à cette brave mère Agassen....
—Celle-là n'est pas une mauvaise femme....
—Bien sûr que non!... Elle m'a prêté tout de suite, et sans intérêts.... Seulement, elle n'avait pas beaucoup de sous.... Elle a fait ce qu'elle a pu, elle a même emprunté à d'autres.... Bref, tout compris, j'ai reçu cent quarante francs. Et, à cause de l'autre prêteur, j'ai dû signer des billets: un billet de soixante pour la mère Agassen ... oh! elle avait confiance en moi ... seulement son amant ... parce qu'elle a un amant ... saviez-vous?
—Non....
—Moi non plus.... Enfin elle en a un, et c'est lui qui tient la caisse....
—Pauvre femme! à son âge!... si c'est Dieu possible!... Alors, avec le billet de soixante francs?...
—Avec le billet de soixante francs, j'ai dû en signer un autre, pour le prêteur qui avait avancé à la mère Agassen les quatre-vingts francs de complément....
—Aïe!... de combien, ce second billet?...
—De cent trente.... Oh! la mère Agassen me conseillait de ne pas signer.... Elle me l'avait dit: «C'est une crapule, ce prêteur....» Un nommé Galéjean, vous connaissez?
—Galéjean?.....Non.....
—Enfin ... que voulez-vous?... j'ai signé tout de même ... puisqu'il n'y avait pas moyen de faire autrement....
—Vous n'aviez donc rien reçu de Riveral, ce mois-ci?
—De Riveral? si fait!... cent francs.... Mais quoi faire, avec cent francs? Rien que pour le train-train de la maison, je dépense le triple.... Et la couturière ... et la modiste ... et la lingère ... et les bibelots....
—Pourquoi ne me disiez-vous rien de tout ça?
—Pour ce que c'est intéressant!... Je comptais vous le dire d'un seul coup.... Alors je finis: les cent francs de Riveral et les cent quarante de la mère Agassen, vous pouvez calculer ce qu'ils m'ont duré: une semaine.... Justement, cette pauvre mère Agassen était elle-même dans une vraie purée: elle vendait des choses.... Elle m'a offert un manchon, en chat de Mongolie, pas trop râpé ... je ne pouvais guère refuser, après le service qu'elle venait de me rendre.... Mais tout de même, ce manchon-là m'a saignée de six louis....
—Six louis.... Alors, en somme, de la mère Agassen vous avez touché vingt francs d'argent, plus un chat de Mongolie, et vous avez signé cent quatre-vingt-dix francs de billets?...
—Eh oui!... à cause de ce prêteur ... cette crapule de Galéjean.... Mais vous comprenez comment la semaine dernière j'ai dû chercher encore.... La mère Agassen m'a conseillé d'aller chez la vieille Elvire ... rue du Canon.... Ah! ma chère!... Jamais au grand jamais je n'avais vu taudis pareil!... Et cette espèce de squelette ambulant, habillé vert-pomme, et suivi d'une douzaine de chats qui lui miaulent aux talons!... j'en ai rêvé....
—Il y a de quoi!... je la connais, la vieille Elvire.... Et dire, mon petit, que cette femme-là, il y a vingt ans, faisait la pluie et le soleil à la Pintade!...
—Qu'est-ce que vous dites?...
—Vous ne saviez pas?... Eh bien!... oui!... la vieille Elvire a été jolie, élégante, et courue!... Fabrégas, le contre-amiral,—je dors encore avec lui, de temps en temps,—Fabrégas l'a connue quand il était enseigne.... Et il paraît qu'il n'y avait pas mieux alors.... Ce qu'on devient, n'est-ce pas!... c'est effrayant à penser.... Et, maintenant, vous dites qu'elle prête à la petite semaine, la vieille Elvire?... Ça m'explique comment elle vit.... Je n'avais jamais compris....
—Elle prête, oui ... pas à la petite semaine: au mois.... Elle m'a prêté deux cents francs, contre un billet de deux cent vingt ... payable le trente et un ... ou renouvelable....
—Vous avez renouvelé?
—Comme juste ... et j'ai signé un nouveau billet, de deux cent quarante.... Seulement, hier, je n'avais plus que des dettes.... Et la mère Agassen est venue me dire que son prêteur ... cette crapule de Galéjean ... la menaçait de saisir chez elle....
—Patatras....
—En même temps, elle m'apportait un peignoir de mousseline brodée ... l'empiècement était joli: du point à l'aiguille bordé de filet....
—Vous l'avez?
—Oui, je vous le ferai voir.... C'était une femme qui voulait le vendre.... La mère Agassen m'a expliqué que, si je ne pouvais pas la rembourser tout de suite, je n'avais qu'à acheter le peignoir.... Ça arrangeait tout, parce que la femme qui le vendait, elle aussi, devait au prêteur.... Alors, en présentant mon billet.... Et le peignoir était une occasion très bon marché: cent cinquante!... Rien que la dentelle valait davantage....
—C'est rudement compliqué, tout ça!... Enfin ... vous avez signé?...
—J'ai signé.... Et après, j'ai fait mon compte: je n'avais plus un centime en caisse; tous les fournisseurs me bombardaient de notes; et il courait pour près de six cents francs de papiers à mon nom.... C'est alors que j'ai pensé à Céladon.... A quel autre vouliez-vous?...
—Mon pauvre petit!...
—Pourquoi, «votre pauvre petit»?... Il a été très bien, Céladon.... Il faut vous dire que déjà, lui et moi, nous avions causé de ces choses-là dans son cabinet d'affaires.... Vous y êtes sûrement allé, à ce cabinet de Céladon?... place de la Poule-Verte?
—Autrefois, oui ... quand j'étais bête.... C'est là que mon premier amant dénicha cette petite montre plate que j'ai encore.... C'était une occasion épatante.... Mon premier amant sauta dessus.... Et, en fait, il la paya tout juste deux fois plus cher que neuve....
—Possible!... n'empêche qu'on trouve de vraies occasions, place de la Poule-Verte ... surtout en bijoux anciens.... Vous ne direz pas non, Dorée!... Le mois dernier ... justement le jeudi que Rabœuf nous amena ses trois amis, le Chinois, le Malgache et le Soudanais ... j'avais eu envie d'un sautoir fantaisie....
—Ah! cette grande chaîne de corail qui vous va si bien?
—Vous y êtes!... Eh bien! Céladon l'a achetée pour moi, dans une vente....
—Combien?...
—Je ne sais même pas!... Il n'a jamais voulu me le dire....
—Aïe!...
—Dorée! enfin!... qu'est-ce que je risque?... Céladon m'a rabâché au moins soixante fois qu'il s'arrangerait avec mon prochain amant ... que ce n'était pas mon affaire à moi de payer mes bijoux ... et, d'ailleurs, qu'il serait toujours temps de rendre le sautoir, si mon prochain amant était trop rat....
—Je connais l'histoire.... On me l'a contée autrefois.... Vous verrez comment elle finit, cette histoire-là!... Mais le sautoir, ce n'est encore rien.... Dites l'autre affaire?...
—L'autre affaire, eh bien!... c'est le jour du sautoir que Céladon l'a amorcée.... Ça a commencé par des compliments: j'étais ceci, j'étais cela, on n'en avait jamais vu de si belle!... Et voilà mon homme qui se lève, fait le tour de sa table, m'emmène dans un coin de la chambre et entame le chapitre des confidences. Ah! nous en avons eu pour un bout de temps!... Précisément deux femmes du monde venaient d'entrer, et madame Céladon leur montrait des émeraudes,—quatre belles grosses pierres qu'une actrice de Marseille cherchait à laver.... Eh bien! ma chère!... si vous saviez les potins qu'il m'a rapportés sur ces deux femmes-là, Céladon!... J'en avais froid dans le dos, en pensant qu'elles risquaient d'entendre!... Il paraît que chacune d'elles dort avec le mari de l'autre!... Ça a l'air d'être du mimi, le monde toulonnais!...
—Oh! vous savez!... les potins de Céladon!...
—Et c'est alors que, tout en causant, il m'a demandé comment je m'y prenais pour n'avoir pas d'amant.... Il en était tout ahuri.—Une personne comme moi!—Je l'entends encore: «Ce n'est pas Dieu possible que vous ne trouviez pas, dix fois pour une, tout ce qu'il vous plairait!...» Et il me prenait les deux mains, en parlant bas, bas: «Ma petite dame, si je puis vous être utile, vous savez que j'en serai enchanté, ravi.... Il vient tant de monde, chez moi!... toute la ville!... Voulez-vous que je vous cherche quelque chose de discret?... un homme marié, jeune et gentil, qui aurait envie d'une maîtresse tout à fait sûre?...» Et comme je lui disais pourquoi je préférais vivre encore seule quatre ou cinq semaines: «Tant que vous voudrez, ma chère petite dame.... Mais ça coûte cher, de vivre seule.... Alors, quand la tirelire sera vide, il faudra penser à Céladon.... Il y a tant de mauvais usuriers à Toulon, qui seraient trop contents de vous «profiter».... Tandis qu'avec moi, vous verrez!... on s'arrangera toujours....» Et là-dessus, il me serre les doigts à me rentrer les bagues dans la peau, et le voilà qui s'en retourne vers les deux femmes du monde ... celles qui dorment chacune avec le mari de l'autre ... et le voilà qui leur invente un boniment, à propos de leurs émeraudes!... Ç'auraient été deux impératrices, il n'aurait pas pu être plus poli!...
—Bref?
—Bref, avant-hier ... non, hier ... je m'embrouille ... oui, hier, après la visite de la mère Agassen.... Je vous ferai voir tout à l'heure le peignoir de mousseline.... Après la visite de la mère Agassen, donc, j'ai pris le tramway, en pensant: «Je n'ai plus que Céladon....» J'arrive en ville, je descends place de la Poule-Verte, je sonne à la porte du cabinet d'affaires.... Ma chère, je n'avais pas refermé la porte que Céladon était déjà sur moi: rien qu'en me voyant, il avait deviné.... Vous direz ce que vous voudrez, mais cet homme-là, ce n'est pas un imbécile....
—Un imbécile?... ah non!... malheureusement!...
—Vous en avez, une de ces dents, contre lui!... Écoutez pourtant, et dites qu'il n'a pas été gentil: Avant que j'eusse ouvert la bouche, il m'avait repris les mains comme le premier jour, et sans même me donner l'ennui de demander: «Ma petite dame, ma chère petite dame jolie, vous savez ce que je vous ai dit:—Tout ce que vous voudrez!—Alors, vite: combien vous faut-il?» Moi, je ne savais que répondre. Il ferme les yeux, sourit, et me pousse vers la porte: «Je vois ce que c'est, on est timide!... Demain soir, à quatre heures, je sonnerai à la porte de votre villa.... Et je vous apporterai le nécessaire....»
—Et il a apporté?
—Mille francs, ma chère!... Et par-dessus le marché, deux bracelets....
—Que vous avez payés?
—Il ne voulait pas un sou! Mais ça m'aurait fait trop de dettes.... Alors, j'ai insisté pour verser tout de suite la moitié du prix en acompte ... trois cents sur six cents.... Et pour le reste des mille francs ... sept beaux billets tout neufs ... regardez dans ma bourse!... un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.... Avec sept cents francs, j'ai de quoi durer six semaines....
—A condition que la vieille Elvire vous laisse tranquille.....
—Quand même elle ne me laisserait pas!... je ne lui dois que deux cent quarante!... Qu'elle y vienne!... je l'enverrai joliment promener!...
Triomphante, Célia brandissait la petite bourse pleine.
Dorée néanmoins hochait la tête:
—Et dans six semaines, mon petit?...
—Bah! dans six semaines ... j'aurai peut-être gagné le gros lot de la Loterie Tricolore.... J'ai justement deux billets ... un cadeau de Peyras....
Elle riait de toutes ses dents.
—En fait de gros lot,—grogna la marquise,—je vous vois bien plutôt gagnant une bonne saisie....
—Une saisie?...
—Oui, ma chère!... Vous n'avez pas encore fait connaissance avec messieurs les huissiers....
—Non....
—Moi, oui. Et pas d'hier! Quand j'étais gamine, on saisissait chez nous, six fois l'an, l'un dans l'autre.... Les saisies n'avaient plus de secret pour moi.... A preuve que j'avais inventé un nouveau jeu, un jeu superbe, auquel nous jouions dans la rue, entre gosses du quartier....
—Quel jeu?
—Le jeu de «l'huissier qui vient saisir»! Je faisais l'huissier, parce que j'étais celle qui savait le mieux, de beaucoup.... On dessinait sur le trottoir, avec un bout de charbon, un appartement et des meubles. Je mettais mon cartable d'école sous mon bras, un chapeau de garçon sur mes cheveux, et j'entrais solennellement dans l'appartement dessiné. Tout de suite les autres joueurs, qui faisaient la famille et les voisins, m'injuriaient tant qu'ils pouvaient. C'était le jeu. Il y avait même des injures spéciales. On devait surtout me traiter de fainéant, de propre à rien et de vampire. Moi je dressais procès-verbal et j' «instrumentais». Ensuite il fallait se disputer à propos du lit et des vêtements et des outils. Et, pour finir, je m'en retournais, en crachant par terre. Alors, tout le monde se mettait à sangloter, et on allait chez le chand de vin boire «la consolette».—Le chand de vin, c'était la fontaine.—Ah! pour un jeu amusant, c'était un jeu amusant!... Plus tard, ma chère, j'y ai joué tout de bon, avec de vrais huissiers, qui faisaient de vraies saisies.... Mais ç'a été beaucoup moins drôle.... Et je me le suis juré une fois pour toutes: je ne recommencerai jamais, jamais, jamais! Vous, ne commencez pas: ce sera plus court,—et plus avantageux!...
—Bah! il n'y a pas de danger!.... Asseyez-vous donc, ma pauvre Dorée!... Favouille va nous apporter deux larmes de Xérès ... ça vous remettra.... Vous êtes pessimiste, aujourd'hui.... Voyons? voulez-vous que je vous fasse un peu de musique?... Il n'est pas encore six heures, et Mandarine doit venir avant dîner, pour essayer la nouvelle natte cambodgienne.
Mandarine hors de chez elle avant sept heures du soir, c'était paradoxal, voire fabuleux. Mais l'amitié fait de ces miracles. En six semaines, Mandarine et Célia étaient devenues intimes. La mission civilisatrice offerte par l'une, assumée par l'autre, avait servi de lien. Mandarine, d'abord flattée dans son amour-propre, puis piquée d'honneur en constatant les progrès de celle qui, très docilement, s'intitulait son élève, s'était enfin prise d'une tendresse croissante pour cette élève si tendre elle-même et si reconnaissante. A tel point que des projets s'étaient ébauchés, et qu'il avait été question, très sérieusement, d'hospitalités réciproques et de vie en commun. En attendant, Mandarine se levait volontiers deux heures plus tôt, pour aller fumer ses pipes d'avant dîner sur les nattes de la villa Chichourle. Et la marquise Dorée s'en émerveillait.
—Ah! bien!—avait-elle dit, dès le premier jour,—le soleil peut maintenant se coucher le matin et se lever le soir! je ne m'étonnerai plus de rien!
Mais Mandarine, tout à fait placide, avait achevé de coller sur le fourneau la pipée prête, et répondu, avant d'appliquer à l'embouchure de jade ses belles lèvres en arc:
—Voyons, Dorée!... fumer ici ou fumer là-bas?... Les nattes de Célia valent bien les miennes!... Et le piano, que vous oubliez!... Célia, s'il vous plaît!... un peu de Beethoven....
Mandarine avait appris de L'Estissac à aimer la musique classique; et, à son tour, elle l'apprenait à Célia.
Mais, ce jour-là, quand Mandarine vint, Dorée ne lui laissa pas le temps d'essayer la nouvelle natte cambodgienne: elle l'interpella, dès le seuil, ex abrupto:
—Ah! ma chère!... Elle va bien, cette Célia!... Savez-vous qui sort d'ici?
—Non. Fallières?...
—Céladon!...
Les bras en croix, la face tragique, une jambe raidie tendant la jupe comme un péplôn, Dorée avait jeté le nom redoutable avec une horreur on ne peut plus scénique. Mandarine, au contraire, exagéra sa simplicité habituelle pour répliquer, calme:
—Ah?... Fallières eût été plus amusant.
Et, apercevant la natte à son intention préparée, elle s'y coucha de tout son long, avant même de dépingler son chapeau. Puis, disposant à bonne portée le «cercueil» à fumerie:
—Au fait!—dit-elle, parlant très naturellement d'autre chose;—à propos de Fallières ... j'ai rencontré tout à l'heure, à cent pas d'ici, un personnage d'importance qui semblait, ma foi, rôder alentour ... le seigneur Peyras, ne vous déplaise!... Son Auerstedt a dû mouiller sur rade hier soir.... Et, dès aujourd'hui ... Célia, ma chérie!... que vous avais-je dit? vous devenez civilisée: le seigneur Peyras se rapproche....
Mais la marquise Dorée avait bondi:
—Il s'agit bien de Peyras! Voyons, Mandarine!... vous ne comprenez donc pas? Céladon!... Céladon l'usurier, qui sort d'ici!...
—Oh! si fait!—affirma Mandarine, en se retournant sur la natte cambodgienne.—Je comprends très bien—je lui dois moi-même de l'argent, à Céladon....
—Eh bien! alors?
—Alors je pense bien que Célia lui en doit aussi. C'est fâcheux, d'autant plus que Céladon est une fort vilaine canaille; mais nous n'y pouvons plus rien, n'est-ce pas?
Célia, assise sur le tabouret du piano, haussait les épaules par petits coups dédaigneux. Elle s'interrompit lorsque Mandarine eût porté son verdict sur Céladon l'usurier.
—Une si vilaine canaille que ça?—questionna-t-elle.—Pourquoi donc? qu'a-t-il tant fait, ce malheureux Céladon?
Mandarine répondit sans-hâte:
—Mon Dieu!... Il a fait tout ce qu'il a pu, toute sa vie durant, pour diviser, brouiller, séparer, et ruiner par surcroît, tous les hommes et toutes les femmes qui ont eu la guigne de se trouver sur son chemin. Des tripotages, des potins, des calomnies, des lettres anonymes, du maquignonnage, du chantage, de petites escroqueries prudentes, voilà ce qu'il a fait, et il n'a jamais fait autre chose. Demandez aux demi-mondaines qu'il a grugées, demandez aux femmes du monde qu'il a déshonorées, demandez aux maris et aux amants qu'il a renseignés, demandez surtout aux huissiers qui ont saisi pour lui!... Ah! sa boîte est une fameuse usine à catastrophes!... Dès qu'on y entre, on peut ouvrir son parapluie: les tuiles vont pleuvoir.... J'y suis entrée, je sais ce que je dis.... Dans toutes les villes il y a forcément un vilain monsieur plus vilain que tous les autres et qui vit en exploitant les misères, les fautes, les malheurs et les secrets d'un chacun.... A Toulon, ce vilain monsieur est Céladon....
—Pristi!... vous l'arrangez!...
—Oui ... mais je l'arrange moins bien qu'il n'arrangea Léoube le midship, qui dut démissionner parce que Céladon l'avait fourré dans je ne sais quelle affaire illégale ... moins bien qu'il n'arrangea la petite madame Topaze, qui avait oublié place de la Poule-Verte sa bourse d'or avec deux lettres dedans.... Après ça, vous savez ... y a des gens veinards qui échappent même à Céladon: nous voilà deux ici, Dorée et moi. Vous serez la troisième....
Elle avait ouvert le cercueil, et déballait la lampe, l'aiguille, le fourneau et la pipe. Ensuite seulement elle ôta son chapeau,—au moment d'appuyer sa tête sur l'oreille de la natte,—le tout sans interrompre son paisible petit discours. Finalement, elle ouvrit le pot d'opium, commença de cuire la première pipée, et se tut.
Alors la marquise Dorée, qui n'avait pas cessé, de l'exorde à la péroraison, d'approuver Mandarine à tour de bras, entreprit de tirer la conclusion du discours:
—Donc,—prononça-t-elle,—mon pauvre petit, je ne vous vois pas blanc!
Célia, dédaigneuse, sourit. Elle avait sonné. Avec une promptitude qui ne rappelait en rien les lenteurs d'antan, Favouille, pimpante et soignée, apparut dans le chambranle de la porte, soutenant d'une main aux ongles nets le plateau de bois ciré, le carafon de Xérès, et trois des verres vénitiens couleur d'eau morte.
Toujours experte dans l'art délicat d'emplir sans anicroche et d'offrir gracieusement tasses, coupes ou gobelets, la maîtresse de maison posa le premier verre devant la fumeuse à côté de la petite lampe à flamme jaune, puis s'en revint tendre le second à la pessimiste marquise:
—Dorée!... buvez, ma chère!... A travers ce joli vin-là, vous allez me voir au contraire, plus blanche que la blanche hermine!...
L'autre but, mais continua de hocher la tête. Célia, égayée, finit par éclater de rire:
—Ma petite Dorée! je vous en supplie!... ne faites pas une moue pareille!... Écoutez! s'il ne faut que cela pour vous rassurer, j'aime mieux tout vous dire ... à vous et à Mandarine.... L'échéance est à six semaines, pas? Eh bien! d'ici à six semaines, si je me donne seulement, la peine de lever un doigt....
—Oui?—fit Dorée, défiante, mais soulagée tout de même un peu.
Et elle ajouta aussitôt, confidentielle:
—Vous avez une affaire en vue?
Mais, de la natte cambodgienne, déjà embrumée de fumée grise, la voix de Mandarine s'éleva. Et ce n'était plus du tout la voix indifférente et ironique qui, la minute d'avant, détaillait les menues ignominies du maître-chanteur, usurier et escroc, Céladon.... C'était une voix singulièrement sonore, et dont chaque mot tintait comme un bon marteau d'acier sur une bonne épée qu'on forge:
—Célia, ma chère!... N'ayez donc pas d'affaire en vue pour si peu de chose que payer des dettes!...
Célia, juste à cet instant, portait son verre plein à sa bouche. Mais sans doute la première gorgée passa-t-elle de travers: car le verre plein, brusquement reposé, resta tel quel sur le plateau. Et la buveuse, appuyant un mouchoir contre ses lèvres, s'en fut droit à la fenêtre ouverte, et respira fort la saine brise hivernale, dorée de soleil, parfumée de résine, et salée d'embrun piquant.