ULTIMA RATIO REGINÆ
—Voyons, mon petit, quand vous passeriez toute la soirée d'aujourd'hui, comme celle d'hier, à pleurer la pauvre Jannik, ça ne la ressuscitera pas, hein? Alors!... Prenez donc un peu de courage, secouez-vous, et venez réveillonner en ville ... non, pas réveillonner!... puisque vous ne voulez pas qu'on parle de réveillon ... souper seulement, et rien qu'avec moi ... en tête à tête, là!...
Et la marquise Dorée, des deux bras noués à la taille de son amie, la souleva du fauteuil et la mit debout.
Célia, très mélancolique, balançait la tête de droite à gauche. Elle murmura enfin:
—Souper? à quoi bon?...
L'autre bondit:
—«A quoi bon?...» Mon petit, la prochaine fois que je vous entends dire «à quoi bon», je vous calotte! A quoi bon? je n'en sais rien; mais, sûrement, bon à quelque chose! parce que tout est bon à quelque chose, tout, excepté de rester chez soi à cagnarder en kimono et en savates!... Votre robe, oust!... Croyez-vous qu'elle se confinait au coin du feu, Jannik, du temps qu'elle se portait bien? Personne n'était plus gaie, ni plus allante!... Et ça ne lui ferait guère plaisir, de savoir qu'à cause d'elle vous voulez perdre une soirée, juste en ce moment que vous êtes «plaquée»! Alors, quoi? vous y tenez, à ce que votre midship puisse se ficher de vous, et dire que vous le pleurez à domicile?
De ce coup, Célia passa au cabinet de toilette. Selon les rites, Dorée l'y suivit.
L'eau du tub clapota. Nue, la baigneuse pressait à deux mains contre sa taille la grosse éponge emplie, avant de s'accroupir dans le petit lac froid.
—Pas d'eau chaude?—fit Dorée, étonnée.
—Jamais. L'habitude prise, vous savez! Quand j'étais jeune fille, ma mère me défendait l'eau chaude, même en hiver....
La marquise arrondit les yeux:
—Vous preniez des tubs chez vos parents?...
Célia baissa brusquement les paupières, rougit, et balbutia:
—Oui ... parce que....
Et elle ne sut pas achever sa phrase. Mais Dorée, charitable, coupa court à l'embarras de sa petite amie. D'ailleurs, ce n'était pas d'aujourd'hui qu'elle avait flairé l'origine «relevée» de Célia, fille pour le moins, d'un pharmacien ou d'un chef de gare.... Quand on a de l'orthographe, rien d'extraordinaire qu'on sorte d'une maison où l'on prend des tubs chaque matin!... Et qu'importait, au bout du compte, du moment que, Célia n'en profitait pas pour «faire sa poire»? Dorée, sans plus écouter, interrompit donc:
—A propos, j'y pense ... c'est bien sur, au moins, qu'il vous a plaquée, Peyras?
—Trop sûr!
—Pourquoi, trop? J'espère bien que vous n'allez pas le regretter, ce mauvais gosse? Vous savez, je vous ai dit ce que je pensais des ménages à la colle forte: c'est bon pour une femme qui a doublé la trentaine, et qui doit songer à faire une fin.... Mais, jusque-là, il faut absolument courir, passer de mains en mains, et faire provision d'expérience et de savoir.... Ce n'est qu'à force de changer d'amis, qu'on apprend des choses diverses.... Je vous l'ai déjà rabâché combien de fois, cette rengaine?... Moi, tenez! croyez-vous que j'aurais jamais trouvé ma vocation,—le théâtre,—si je m'étais cramponnée à mon premier amant? C'est le quinzième, qui a découvert ma voix, et qui m'a payé des leçons de chant!... Allez, mon petit! vous pouvez brûler un cierge à saint Expédit, en remerciement d'avoir été plaquée par Peyras!...
Muette, Célia, toujours accroupie, pressait maintenant l'éponge au-dessus de ses seins, qu'elle couvrait d'une pluie lente. Dorée, la regardant, trancha le fil de la harangue commencée:
—Vous n'aimez pas mieux vous servir d'une serviette mouillée, pour votre poitrine? On dit que ça raffermit les chairs, en serrant fort.... Il est vrai que vous n'avez guère besoin de penser à tout ça.... Ce que vous êtes bien faite, mon petit!...
—Oh!—fit Célia, polie,—je vous ai vue assez souvent dans votre tub: vous êtes tout aussi bien faite que moi ... et tellement plus blanche!... Rien que d'après votre peau, on devinerait que vous êtes blonde....
—Moquez-vous de moi!... Comme si vous ne le saviez pas, que mes cheveux sont oxygénés!...
—Vous me l'avez dit, mais personne ne le croirait....
Elle sortait du tub. Dorée lui tendit le peignoir.
—A présent, dépêchez-vous! Il va être sept heures.... Et je vous emmène dîner, en pique-nique, chez Margassou....
—En pique-nique?...
—Oh! soyez tranquille! rien que nous deux!...
Elle reprit:
—Dites moi?... tout à l'heure, vous m'aviez commencé une histoire.... Qui est-ce donc, ce docteur Rabœuf, qui vous a ramenée de Tamaris, hier matin, après l'enterrement?
—Je ne sais pas trop.... Un ami de L'Estissac ... un médecin de marine ... à trois galons....
—Jeune?
—Oh! non!... Quarante-cinq ans au moins!...
—Gentil?
—Ça, oui!... gentil tout à fait.... Je m'étais presque trouvée mal, je vous ai expliqué ... eh bien, il m'a soignée, dans le bateau, avec une attention, une délicatesse!... Et il était en uniforme, avec les épaulettes et l'épée.... Tout le monde nous regardait.... Ça paraissait lui être joliment égal.... Une fois sur le quai, il m'a offert le bras. Puis il est monté en tramway avec moi. «Si nous avions une station de voitures pas trop loin du quai,—me disait-il,—je vous aurais installée en sapin. Mais plutôt que d'aller à pied jusqu'au Théâtre, mieux vaut prendre le tram qui passe ici même.... Seulement je ne veux pas vous laisser faire le trajet seule, dans l'état où vous êtes encore.... Je vais vous mettre chez vous.» Et il a fait comme il avait dit.
La marquise Dorée s'était prise à réfléchir:
—Il est entré avec vous?
—Oui. Mais il est ressorti tout de suite.
—Et ... rien?... pas un baiser?... pas un ... geste?...
—Oh! rien!... Il n'a pas l'air d'être un homme à ça.... Et puis, vous savez, Dorée ... avec lui, moi ... non!...
—Pourquoi, non?
—Est-ce que je sais!... Non, parce que non!... Il est trop vieux d'abord....
—Quarante-cinq ans?.... Vous êtes difficile.... Vous en aurez souvent de plus vieux que ça....
—En tout cas, pas la peine de s'en occuper!... attendu que lui n'y pense pas du tout!...
—Dommage!...
—Par exemple!...
—Eh oui! dommage!... Un homme comme celui-là, plus trop jeune, et revenant de campagne lointaine,—c'est-à-dire sûr de n'y pas retourner de sitôt, et pourvu très probablement d'économies sérieuses,—c'est juste la sorte d'amant qu'il vous faudrait, à vous qui êtes popote, qui n'aimez pas les changements, et qui pleurez quand on vous quitte....
Célia rejetait son peignoir en arrière, et, debout, attrapait d'une main sa chemise posée en équilibre sur deux feuilles de paravent:
—C'est égal!—dit-elle.—J'aime mieux....
La chemise qu'elle enfilait, passant devant sa bouche, lui coupa la parole. Elle acheva quand sa tête eut émergé de la batiste:
—J'aime mieux mon midship!... Dites, Dorée, il réveillonnera sûrement quelque part, ce soir?... Si ça pouvait se replâtrer....
L'autre leva les deux bras au plafond:
—Si je le savais, j'aimerais mieux vous laisser ici!... Ah çà! combien de fois faut-il vous le répéter, que vous devriez bénir le ciel d'en avoir fini avec cette absurde affaire?... Je me tue à vous expliquer qu'il vous faut courir un peu, connaître des gens, fréquenter tous les mondes ... et que ce sera bien assez tôt de vous lier dans un an ou deux, quand vous serez bien débrouillée ... parce qu'alors, vous vous lierez beaucoup plus confortablement ... avec un bon docteur Rabœuf quelconque.... Et vous, bête comme lune, vous recommencez à geindre et vous vous «rentêtez» de votre sale gosse!... Méfiez-vous; la prochaine fois, vous l'aurez, la gifle!... Maintenant, dépêchez-vous!... Voilà vos bas, votre pantalon, vos jarretelles.... De ce train-là, nous ne serons pas à table avant neuf heures.... Et j'ai faim, moi!... Plumez, plumez!...
Théoriquement, il ne pleut jamais, sur la Côte d'Azur.
En pratique, il pleut quelquefois. Et quand il pleut, le ciel se rattrape. A Toulon, cinq minutes d'averse valent cinq heures de bruine à Paris.
Et, ce jour-là, jeudi 24 décembre 1908, il pleuvait. Si bien que le tramway du Mourillon, devenu bateau, navigua sur des fleuves et sur des rivières, qui avaient été des boulevards et des rues.
Chez Margassou, Célia et Dorée firent une entrée quasi aquatique. Les parapluies avaient tant bien que mal sauvé les chapeaux et les corsages, voire les jupes haut troussées. Mais le bas des jupons semblait lessivé de frais, et les souliers dégouttaient comme des éponges.
Heureusement, la simplicité des anciens âges, bannie du reste de la terre, a trouvé son ultime refuge dans le midi de la France. Avant même que les deux inondées eussent choisi leur table, le maître de céans, l'honorable Margassou en personne, se précipitait du haut de son comptoir et s'agenouillait tout de go devant ses clientes:
—Mesdames!... vous allez prendre «de mal», avec vos pieds mouillés!... Bou Dio!... aujourd'hui, ce n'est pas «de tempête», c'est «d'ouragan»! Laissez faire, je vais vous «lever» les bottines et les mettre à sécher sur un fourneau.... Le temps que vous mangez, ce sera fait.... Victor!... apporte deux petits bancs, et dis comme ça à madame Margassou qu'elle envoie des pantoufles pour madame Dorée et madame Célia.... Vous avez la veine: vos bas n'ont pas reçu trois gouttes ... c'est vrai que du tramway ici, on n'a guère le temps de patauger.... A présent, qu'est-ce que je vous sers? Il est tard, mais, à cause du réveillon, nous avons encore de tout....
Il était neuf heures. La marquise le constata, non sans un reproche à sa protégée:
—Hein, lambine?...
Puis, la commande faite, toutes deux, remises de l'émotion première, s'occupèrent, comme profession oblige, de la galerie.
Elle était restreinte: Toulon avait dîné tôt, à cause du souper obligatoire. Neuf tables sur dix étaient déjà desservies. Seuls quelques isolés s'attardaient: deux officiers, que le baccara du cercle avait retenus plus que de raison,—beaucoup plus!—une femme très chapeautée, qui sans doute avait prolongé le cinq à sept ... une autre, qui contemplait d'un œil fixe sa tasse à café vide et ne se décidait pas à affronter le déluge extérieur ... un vieil amiral, que le réveillon ne pressait point ... et une tablée très bruyante,—la seule,—qui délibérait avec fracas sur l'opportunité de ne pas traverser deux fois l'inondation, et d'emporter des victuailles pour fêter Noël à domicile.
—Quelle bande est-ce là?—demanda d'abord Célia à Dorée.
—Oh!—fit celle-ci, après un coup d'œil,—c'est une bande tout à fait bien.... Seulement, vous ne les connaissez pas, hommes ni femmes, parce que ce sont des gens du Mourillon....
—Du Mourillon?... Eh bien! et nous?... est-ce que nous n'en sommes pas aussi, du Mourillon?... Il me semble qu'au contraire....
—Il vous semble mal, mon petit!... Vous et moi, nous logeons au Mourillon, mais nous n'en sommes pas. Nous sommes de Toulon,—de la ville:—nous dînons chez Margassou, nous soupons à la Pintade, nous «soirons» au Casino, nous poussons des bordées jusque chez Marius Agantanière, en plein «quartier»... Les gens du Mourillon ne font rien de tout ça. Ils vivent chez eux, comme maris et femmes; ils mangent leur cuisine; ils s'invitent les uns les autres à «prendre le café», et ils ne sortent de leur trou qu'une ou deux fois l'an, pour la Noël et pour le Quatorze Juillet.... Encore, vous entendez ceux-ci: ils parlent d'emporter la dinde et le foie gras dans leurs poches!... ça les embête de revenir ici, à minuit, pour le réveillon....
—En voilà, une existence!... Mais comment se fait-il?...
—Bien simple, mon petit: le Mourillon, c'est le refuge de tous les coloniaux et de tous les maritimes qui arrivent de campagne et qui ont besoin de se soigner ou de se reposer, tranquillement. Tenez! votre docteur Rabœuf ira là, dix contre un à parier!... On loue une petite villa, on la meuble d'une petite femme, et l'on met la poule au pot tous les dimanches.... Maintenant, voulez-vous que je vous dise une bonne chose? cette «existence», comme vous dites, elle vous irait comme un gant!...
—Dame!... Si Peyras voulait....
—Hein?...
—Non!... vous fâchez pas, Dorée!... ça m'a échappé, mais ça ne compte pas....
La bande mourillonnaise levait la séance, fort à propos pour calmer la marquise, en colère tout de bon, cette fois.
—Hep!—murmura-t-elle, en poussant le pied de Célia,—Hep!... regardez vite!...
Trois hommes s'en allaient, les derniers de la bande, trois hommes que Célia ni Dorée n'avaient remarqués jusqu'alors, parce que, assis, ils leur avaient tourné le dos; trois hommes, en vérité, étranges....
C'était visiblement trois officiers, trois officiers de l'armée, ainsi qu'en témoignaient leurs longues moustaches à l'ordonnance et je ne sais quoi dans le geste de raide et de précis que n'ont jamais les marins. Mais c'étaient trois officiers bien extraordinaires. D'abord, on n'eût pas dit qu'ils étaient européens. Leur race originelle semblait s'être effacée peu à peu de leurs visages, et d'autres traits, des traits mystérieusement exotiques, s'étaient substitués à leurs traits anciens....
Le premier, sec et jaune jusqu'à l'invraisemblable, laissait traîner autour de lui un regard ironique et absent; et ce regard glissait entre des paupières quasi fermées, obliques et tirées vers les tempes. Le second, plus bizarre encore, était une sorte de sauvage mince et souple, très brun, et dont les yeux n'avaient point de blanc, toute la sclérotique en étant d'un bleu presque foncé. Enfin, le dernier du trio, basané au point qu'on l'eût pris pour un mulâtre, si sa bouche avait été moins fine et son nez moins aquilin, marchait la tête balancée, les épaules basses, le pas félin, comme marchent les hommes qui toute leur vie ont erré par les brousses et par les déserts, découvrant, explorant, conquérant....
Or, ces trois hommes suivaient la bande joyeuse dont ils faisaient partie,—suivaient de loin, avec nonchalance.—Avant qu'ils eussent franchi la porte, Célia les vit se prendre le bras. Et ils s'en allèrent ainsi, se tenant de près.
—Le Chinois, le Malgache et le Soudanais,—expliqua Dorée, confidentielle.—Je ne sais pas leurs vrais noms, ni leurs âges, ni rien; et presque personne ne sait, à Toulon.... C'est prodigieux de les voir ici! En voilà qui sont du Mourillon, du vrai Mourillon!... Ils n'en bougent pas plus que la Tour Carrée[1]!... Ce sont des capitaines de «la Coloniale»,—artilleurs ou fantassins, je ne sais pas.—Sur quatre années, ils en passent trois dans leurs pays de là-bas, en Chine, à Madagascar et au Soudan; et, la quatrième, ils refont leur foie sur le «bord de mer», en se chauffant au soleil, dans le petit jardinet d'une petite villa.... On dit des choses d'eux! Ils vivent ici «pareil que» chez les sauvages, ils mangent à la sauvage, enfin, tout!... Du moins on raconte ... et, naturellement, ça doit être exagéré!... Les langues des «mocos», vous savez ce que c'est!...
Elles achevaient leur repas. Deux femmes qui dînent seule à seule ont vite fait de dîner, et dînent sobrement.
La pluie, toujours battante, mitraillait les vitres. Dorée hocha la tête:
—C'est stupide, un temps pareil.... Une veille de Noël, je n'ai pas de goût à aller au Casino.... Ce qui m'aurait plu, c'aurait été une belle promenade en voiture, rien qu'à nous deux ... dans les gorges d'Ollioules, par exemple.... Vous aimez ça, vous aussi?...
—Oh oui!
—Mais on ne peut même pas y penser.... On serait noyé, rien qu'en mettant le riez dehors.... Voyons ... il faut tout de même attraper minuit, n'importe comment.... Autrefois, je vous aurais emmenée dans une fumerie.... Vous n'avez jamais goûté à l'opium? Ç'aurait été une occasion d'essayer.... Mais il n'y a plus de fumerie à présent.... Je ne connais que celle de Mandarine.... Et, à cette heure-ci, Mandarine s'habille pour dîner.... Pas moyen....
Célia appuyait sa joue sur son poing:
—Mandarine, c'est vrai.... Vous vous rappelez?... Vous m'aviez dit que c'était une femme à connaître ... la seule de Toulon, même, avec cette pauvre Jannik.... Vous deviez me conduire chez elle, me présenter.... Et puis ça ne s'est jamais trouvé.... Et voilà plus d'un mois que j'ai commencé de sortir avec vous....
—Ma foi oui!... Et pourtant, c'est tout à fait comme je vous avais dit: Mandarine est la seule femme de Toulon qui vaille la peine d'une visite.... N'importe comment, je veux que vous vous rencontriez cette semaine.... Ça vous vaudra mieux que de courir après les aspirants. Mais pour le moment il s'agit d'autre chose.... Où allons-nous, décidément, puisqu'on ne peut pas aller aux gorges d'Ollioules? Si on était à Brest, je vous offrirais un bout de messe de minuit ... mais, ici, il n'y en a pas....
Célia, d'ailleurs, avait refusé d'un coup de tête brusque. Dorée s'excusa:
—Pardon.... J'oubliais encore.... Vous n'entrez jamais dans les églises, vous.... C'est drôle.... Ils ont dû vous faire quelque chose de pas agréable, les curés?...
D'un nouveau signe, aussi bref que le précédent, l'interrogée nia que les curés lui eussent jamais fait quoique ce fût. Étonnée, Dorée regarda son amie:
—Vous n'êtes pas comme les autres, vous, mon petit.... Enfin! Si nous allions faire un tour au cirque?...
Un cirque de passage donnait depuis quelques jours des représentations assez peu suivies.
La proposition n'était certes pas d'un attrait irrésitible. Célia néanmoins l'accueillit sans hésiter:
—Allons faire un tour au cirque!...
—Bon!—fit la marquise, soulagée du poids des décisions à prendre.—Bon!...
Et elle appela:
—Chasseur!... Une voiture!... et nos bottines!...
A force de torrents et de cataractes, les nuages furent vides. Et, tout d'un coup, vers minuit, le ciel se dégagea. Cela se fit avec la promptitude qui est de règle en Provence. Le mistral se leva sans qu'on sût pourquoi, et nettoya le firmament plus vite qu'une servante zélée ne nettoie un plafond à coups de tête de loup. L'instant d'après, une lune neigeuse régna parmi dix mille étoiles, qui toutes scintillaient comme autant d'émeraudes, de saphirs, de rubis balais et de diamants.
A la Pintade, on avait commencé le réveillon. Les habitués arrivaient, par petits groupes successifs. Un soupeur solitaire, s'attablant, félicita le patron accouru à ses ordres:
—Vous en avez, une de ces veines! Voilà le beau temps, juste à point pour engager les gens à venir chez vous!
Mais le Pintadier,—comme le surnommait familièrement toute la ville,—se défendit d'avoir la veine dont il était question:
—Eh non! capitaine!... jamais de la vie!... A présent c'est trop tard! Ceux qui sont rentrés chez eux, «ils ont passé le pyjama et l'espadrille»!... Vous ne voudriez pas les faire rendosser le veston et le soulier!... Et ceux qui se sont couchés avec «la petite», alors donc? C'est-il vous qui les tirerez par les pieds, pour qu'ils viennent?
De fait, force tables demeuraient vacantes. Et l'on faisait bien quatre fois moins de bruit qu'il n'est d'usage en pareille occurence. Le réveillon ne s'annonçait guère plus considérable que n'importe lequel des soupers ordinaires. Et le Pintadier s'en désespérait:
—Ah! capitaine,—geignait-il, lamentable,—ça fend le cœur de voir ce désert! J'avais rôti douze dindes, croyez-vous! quatre de plus que pour le Syphilitique!... Et vous voyez: d'un bout de la salle à l'autre on peut se regarder «à l'œil nu», malgré les chapeaux de ces dames!...
On le pouvait sans conteste. Le couple Célia-Dorée, retour du cirque, venait de faire une entrée fort discrète,—par la porte du fond;—et cette entrée néanmoins n'avait échappé à personne. D'ailleurs, dans toute la brasserie, il n'y avait pas une seule grande table,—donc, pas une table où l'on fût gai tout de bon.—Et la marquise Dorée le constata, non sans regret:
—On aurait bien besoin de la bande qui dînait tout à l'heure chez Margassou! Ça dégèlerait!...
Mais elle s'interrompit net: Célia l'avait saisie par le bras:
—Oh! Dorée!... là: le monsieur qui soupe avec L'Estissac....
—Avec L'Estissac? où?...
—Là!... C'est Rabœuf, le médecin ... mon médecin d'hier....
Du coup, la marquise se leva de sa chaise et s'en fut au lavabo, pour passer près du dit médecin, et l'examiner. Stratégie qu'un succès complet récompensa: car L'Estissac, apercevant «sa belle amie», ne négligea point de l'arrêter au passage et il s'ensuivit une présentation.
—Eh bien?—questionna Célia, quand «la belle amie», de retour, se fut rassise.
—Eh bien,—décida la marquise Dorée, péremptoire,—c'est un homme tout ce qu'il y a de bien!...
Elle développa:
—Il connaît L'Estissac, d'abord;—très bonne note: L'Estissac ne souperait pas avec n'importe qui, surtout une veille de Noël.—Et puis ce Rabœuf est quelqu'un.... Avez-vous vu comme il m'a saluée, quand le duc a prononcé mon nom?...
—Il n'est pas joli, joli, en tout cas!...
—Oh! zut!... joli!... Vous n'avez pas la raison d'un enfant de quatre ans!...
Elle avait pris la carte et l'étudiait avec gravité:
—Quel champagne?
—Peuh!—fit Célia,—est-ce utile de prendre du champagne, quand nous ne sommes que nous deux?
—Utile?—répéta la marquise, scandalisée;—utile? un soir de réveillon?...
Intimidée, Célia ne protesta plus. La marquise, d'ailleurs, décrétait:
—Indispensable, mon petit! Et, même, nous ne pouvons pas prendre une tisane quelconque.... Il faut un extra-dry.... Pensez donc: si quelqu'un vient nous dire bonsoir, à notre table!... Il faut pouvoir offrir une coupe convenable!...
—Oui ... mais, moi, j'aime mieux quand c'est sucré....
—Chut! donc!... Il faut aimer juste le contraire!... Tant pis pour vous, ma pauvre gosse!... S'agit pas de ce qu'on préfère, s'agit de ce qui est chic!... c'est le métier!... Alors, faites votre choix: Mumm, Clicquot, Pommery, Heidsieck?...
—Choisissez vous-même!... Moi, pourvu que je puisse avoir un peu de sucre en poudre.... C'est permis, je suppose, le sucre en poudre?
—Oui, c'est permis.... La seule chose importante, c'est la bouteille.... Regardez donc du côté du duc.... que boivent-ils?
—Une carte rouge.... Attendez que je lise ... Monopo....
—Monopole? Ça suffit comme indication: le sommelier saura bien nous donner la pareille. ...
Sur la nappe, la langouste et le dindonneau se faisaient vis-à-vis. Le goulot casqué d'écarlate sortait confortablement du seau à glace, et dans les verres la mousse blonde montait comme il sied. Galant envers ses clientes, le Pintadier avait répandu des violettes autour des deux couverts. Et le tout faisait un réveillon vraiment correct et tentant. A cette table de si bon goût, entre ces deux soupeuses irréprochables, tout homme le moins du monde accessible à l'élégance et à la grâce eût désiré s'asseoir.
Mais il y avait fort peu d'hommes, accessibles ou non. Célia, plaisamment, le déplora:
—Bien la peine de nous être mises en frais!...
La marquise n'était pas de cet avis:
—Rien n'est jamais perdu, mon petit!... Croyez-vous que demain ce ne sera pas quelque chose, nos deux noms cités par L'Estissac, ou par un autre bonhomme sérieux, dans une parlotte de cercle ou de carré? «Elles étaient gentilles, hier, à souper ensemble, ces deux mômes.... Ça vaut peut-être la peine de les connaître un peu....» Une phrase de ce genre-là, c'est.... Hein? quoi?... vous êtes malade?...
Les yeux soudain dilatés et les joues grises comme cendre, Célia, paralysée, lâchait sa fourchette et chancelait sur sa chaise comme chancelle une femme évanouie....
—Mais vous allez tomber!...
D'instinct, la marquise étendait les deux bras par-dessus la table. Célia tressaillit et se redressa d'un sursaut:
—Je vous en supplie!—dit-elle précipitamment:—ne bougez pas!
Et elle parla, après un effort qui ramena de l'air dans ses poumons et du sang à ses joues:
—Ce n'est rien.... C'est lui ... avec elle.... Ne regardez pas!... Ce n'est rien, je vous dis.... Je le savais ... il y a longtemps que je le savais....
Sans se retourner, la marquise parcourut d'un coup d'œil les glaces murales où se reflétait toute la salle. Et elle vit Bertrand Peyras qui entrait avec la Marseillaise Joliette à son bras....
—Ne regardez pas!—répétait Célia.—Je ne veux pas qu'il croie....
Elle n'acheva pas sa phrase. Mais, d'un geste violent, elle saisit son verre plein et le porta à sa bouche. La marquise, qui ne la quittait pas des yeux, entendit le cristal grincer sous les dents tremblantes. Tout de même Célia put boire, à grandes gorgées fièvreuses. Et elle ne reposa le verre qu'après l'avoir vidé.
Mais comme, ayant bu, elle demeurait immobile, laissant fourchette et couteau sur la nappe, Dorée, très doucement, la sermonna:
—Là!... vous le dites vous-même, que ce n'est rien!... Alors ne vous tracassez pas, et mangez....
—Pour sûr que ce n'est rien! Un polichinelle pareil!... Il peut bien promener tous les chameaux dont il a envie!...
La voix n'était pas irréprochablement calme. Mais le discours témoignait d'intentions très louables. La marquise, chaleureuse, se hâta d'approuver:
—Bon! ça, c'est parler!... Mangez, mon petit.... Obéissante, Célia piqua un morceau et le mâcha.
Mais le morceau passa mal. Un maître d'hôtel désœuvré venait de remplir tous les verres vides à la ronde, et celui de Célia parmi les autres. Célia vida le verre rempli....
Alors elle cessa d'être pâle, et les artères de ses tempes commencèrent à battre la charge. Elle n'était pas grise le moins du monde; mais ces deux verres de bon Champagne, bus coup sur coup, lui faisaient courir une sorte de feu pétillant dans toutes les veines.
Elle parla, un peu plus haut qu'elle n'avait parlé jusqu'ici:
—Au moins, si je suis «plaquée», ce n'est pas pour la première venue.... Il a beaucoup de goût, Peyras!... Vous vous rappelez, Dorée, ce que vous m'aviez dit de cette grue-là, le premier soir que nous sommes allées au Casino ensemble? Vous vous rappelez?... Elle avait trouvé le moyen d'insulter le marquis de Lohéac, en le prenant pour un vrai matelot!... Pourtant, elle devrait s'y connaître, en matelots, cette Joliette!... Vrai, c'est plutôt comique, la vie!...
—Oui—acquiesça la marquise Dorée.
Elle n'était pas des plus rassurées sur la suite de l'incident. Parmi le silence de la salle, la voix de Célia résonnait avec une dangereuse netteté. Jusqu'où pouvait-elle, bien porter, cette voix?... Dans la glace murale, la marquise Dorée s'efforça de calculer la distance qui séparait la bouche de Célia des oreilles de la Joliette.... Il y avait une, deux, trois, quatre tables d'intervalle.... Quatre tables, ce n'était guère ... ce n'était peut-être pas assez....
—Dites, Célia ... après le dindonneau, voulez-vous un entremets?... ou des fruits?...
—M'est égal.... Mais ... est-ce que vous n'aviez pas commandé un petit aspic?...
—Heu ... je ne sais plus ...
—Si, si!... vous l'avez commandé ... Dorée!... dites?... ce n'est pas parce que la grande sardine du port de Marseille est entrée ici que nous allons en sortir?... Évidemment ça sent un peu la marée.... Mais, en faisant ouvrir une fenêtre.... Garçon!... s'il vous plaît, donnez-nous un peu d'air!...
—Chut! vous criez comme une sourde....
—Eh bien?... Il faut que le garçon m'entende!...
—Il n'y a pas que le garçon, mon petit!... tout le monde vous entend!... Et voyez plutôt: le duc, qui se retourne pour vous regarder!...
—Mais ça ne me gêne pas! au contraire!... Il a meilleur goût que Peyras, le duc!
La voix allait crescendo. Dans la glace murale, Dorée jetait des regards de plus en plus inquiets.... Impossible qu'on n'entendit pas chaque mot, à quatre pauvres petites tables de distance!... Gare, tout à l'heure!... Les choses risquaient de mal tourner!...
Et cette Célia qui ne voulait pas se taire!... Peut-être une intervention énergique?... La marquise se pencha en avant:
—Célia!... sérieusement?... est-ce que vous tenez à vous crêper le chignon avec cette femme?
—Moi! vous voulez rire?... J'aurais bien trop peur de me salir les mains!...
—Alors, je vous en prie, parlez moins fort!... Ou sinon, je vous garantis que vous vous les salirez, les mains!...
—Laissez donc!... A Marseille on est brave, mais pas téméraire!... Voyez-la plutôt qui baisse le nez dans son assiette, la grande sardine!... Et son protecteur itou!... Soupez tranquille, ma pauvre Dorée!... Un peu de champagne, hein?...
Elle arrachait du seau nickelé la bouteille casquée de rouge, et versait libéralement. Les dernières gouttes tombèrent. Célia reposa la bouteille.
—Allons, bon!... Dorée, vous parliez de mains sales....
Dans la glace pilée, la bouteille très poussiéreuse s'était maculée d'une boue verdâtre. Et les cinq doigts écarquillés apparaissaient couleur de bronze.
—Prenez ma serviette....
—Oh! non ... c'est trop dégoûtant....» Je vais au lavabo....
Elle se leva, brusque toujours: les nerfs, décidément, n'étaient pas en place normale. La chaise repoussée fit beaucoup de bruit.
Un pressentiment traversa la marquise:
—Je vais avec vous?...
Mais Célia courait déjà:
—Non, non, non!... Continuez.... Je reviens dans deux secondes....
Elle passa à côté de la table ennemie. Et sa jupe, envolée derrière elle, frôla la jupe de sa rivale,—laquelle rivale, précisément, ne baissait pas du tout le nez dans son assiette, mais, fort mal à propos, considérait avec fixité le bout de ses ongles, et découvrait sans doute qu'un coup de polissoir leur était indispensable.... Chacun sait qu'on trouve des polissoirs aux lavabos de la Pintade....
Peyras n'eut pas le temps de poser une question: sa nouvelle maîtresse, mue comme par un ressort, courait déjà sur les talons de sa maîtresse ancienne.
La salle de la Pintade, plus longue que large, s'enfonce du boulevard de Strasbourg jusqu'à la rue Picot. Une porte discrète donne sur la rue, et le couloir qui mène à cette porte dessert aussi les lavabos et deux ou trois petits salons.
Célia, pénétrant dans le premier lavabo, plongea tout de suite ses mains boueuses dans une cuvette pleine. Juste à cet instant, une voix exaspérée éclata sur le seuil du lavabo:
—Dites donc, espèce de traînée?... Faudra-t-il que je vous foute la main sur la figure, pour vous apprendre la politesse?... Continuez donc à faire la sale bête comme tantôt, pour voir!... Et je vous arrangerai, moi!...
Dans l'eau de la cuvette, les deux mains, nerveusement, se crispèrent. Des gouttes éclaboussèrent le marbre. Célia pivota sur les talons, et fit face à l'adversaire. La Joliette était là, dans le chambranle. Célia vit d'abord la tache rouge des cheveux bouffant sous le chapeau très vaste, et l'éclair furieux des yeux noirs. Et, instantanément, une envie tragique la posséda d'arracher ces cheveux et de crever ces yeux.... Seule une angoisse physique extraordinaire la retint un quart de minute, une angoisse qui paralysait cœur et poumons, à tel point qu'elle crut étouffer et suffoquer ensemble. Pas une parole ne sortait de sa bouche grande ouverte. L'ennemie, sur ce silence, crut triompher. Elle ricana, lança trois insultes d'un vocabulaire inconnu même à Montmartre, et recula d'un pas, pour se retirer....
Dans la même seconde, Célia, retrouvant le souffle, jaillit en avant, et, de toute sa force, tapa dans le ricanement qui l'insultait, tapa si fort que les coups claquèrent comme des applaudissements bien frappés....
A leur table, la plus proche des lavabos, Rabœuf et L'Estissac philosophaient à mi-voix:
—L'instinct amoureux?—exposait le médecin:—mais, mon cher ami, quand il ne serait bon qu'à nous rapprocher de l'animal primitif, qu'à refaire de nous, trop rarement, hélas! de belles bêtes ardentes, despotiques, courageuses, meurtrières....
Il s'arrêta, bouche bée: des lavabos, un crépitement de gifles arrivait soudain, crépitement tout de suite couvert par des cris épouvantables.
—Patatras!—fit le duc:—l'exemple après la théorie: bataille de dames!...
Tout le restaurant, déjà en éveil, et attentif, se précipitait. Rabœuf et L'Estissac, les premiers, poussèrent la porte du couloir.
Devant le deuxième lavabo, une chose vivante et hérissée reculait en tournoyant, une chose qui hurlait à gorge arrachée, parmi des trépignements et des sanglots;—une chose vivante: deux femmes accrochées l'une à l'autre, et tellement mêlées qu'elles n'étaient plus qu'une. Les quatre mains disparaissaient parmi deux cascades rousse et noire; les genoux se choquaient à grandes saccades, et, sur la peau nue d'une épaule, des dents aiguës mordaient à faire gicler le sang. Un chapeau lacéré gisait à deux pas en deçà, parmi des lambeaux de corsage....
—Séparez-les donc!—cria quelqu'un.
Rabœuf, qui s'était arrêté d'ahurissement, avança, les bras ouverts. «Séparez-les!...» c'était vite dit!... Il hésita,—le temps d'un dernier effort, décisif, des combattantes.—Et il vit la chose tournoyante s'effondrer tout d'un coup. La double étreinte se relâcha. Une femme—les cheveux noirs—émergea du tas, dessus. Elle maintenait sa rivale—les cheveux roux—sous elle, et l'achevait, lui serrant la gorge et lui labourant le ventre. La vaincue ne se défendait plus qu'à coups d'ongles désespérés, et râlait. Rabœuf avança encore, se pencha, et empoignant la victorieuse à pleine taille, l'arracha. Après quoi, faisant demi-tour, il tendit sa prisonnière à L'Estissac.
—Tenez celle-ci,—dit-il.—L'autre a peut-être besoin de moi, tout de bon....
Curieux, L'Estissac souleva d'une main l'épaisse toison dénouée, qui avaient croulé sur le visage. La face de Célia apparut, toute labourée de griffures saignantes, et tordue de rage. Les yeux flambaient. La bouche féroce découvrait les dents. Et plus rien ne subsistait de l'habituelle douceur des traits, prodigieusement raidis et durcis. Le bras de L'Estissac soutenait et retenait les deux épaules dont les muscles encore gonflés ne cédaient pas. Mais, à la fin, sous une pression du bras, la détente se fit, soudaine et extrême. Trois secousses ébranlèrent tout le corps épuisé. Et Célia faillit s'abattre à la renverse, en proie à la plus bestiale des crises de nerfs. Rabœuf, toujours penché sur la Joliette évanouie, dut revenir à Célia convulsée. Et la même serviette mouillée, qui avait fouetté les joues de la vaincue serra les tempes de la victorieuse.
Le duc, les bras maintenant croisés, contemplait le champ de bataille.
—Eh bien! mon vieux?—dit-il au bout d'un instant.—Les voilà bien, vos belles bêtes courageuses et meurtrières! Vous tenez toujours pour l'indispensable utilité de l'instinct amoureux?
Rabœuf, accroupi sur Célia, qu'il maintenait, releva le nez:
—Peuh!—dit-il.—Dans cet instant-ci, je vous avoue que je m'en passerais!... Elle est charmante tout de même cette furie-là ... et, au naturel,—je l'ai vue hier,—- douce comme un mouton! Elle me plaisait vraiment, je vous assure.... Diable de gosse!... Aidez-moi, nous allons la porter dans un des petits salons....
Consciencieusement, il aspergeait le front en feu....
Sortant enfin de sa torpeur, Célia, lourde, se leva du divan où on l'avait couchée. La marquise Dorée était auprès d'elle,—seule.
—Enfin!—dit la marquise.
Célia, comme incertaine de ses souvenirs, la regardait. Puis, se rappelant, elle se releva soudain, impétueuse:
—Où est-elle?
—Qui?
—Elle!... vous savez bien, voyons!... Cette femme!...
La marquise haussa les épaules:
—Ah! Seigneur!... Voilà bien de quoi se tourmenter, oui! Elle est partie, ne cherchez pas!... On l'a emportée en voiture.... Vous arrangez bien les gens, vous, quand vous vous y mettez!...
Un flot carmin colora les joues de la combattante:
—Elle en a eu, hein? Oh! quand je la mordais, je l'ai entendue crier pardon! J'avais de son sang plein la bouche!
—Sauvage!...
Célia tressaillit et redevint pâle.
—Et lui?—murmura-t-elle après un silence.
—Peyras? Il est parti avec elle naturellement.... Ce n'était guère le moment de la lâcher, avouez!
—Ho!...
Elle ne retint pas ses larmes. Dorée leva les bras, comme excédée:
—Ça y est! la voilà qui fond!... Mais vous êtes toquée!... Vous n'espériez tout de même pas le ramener sous vos couvertures en lui abîmant son nouveau béguin?
Il n'y eut point de réponse. Célia s'était accoudée sur un coussin du divan, et pleurait à petit bruit.
A la porte du salon, on frappa:
—Peut-on entrer?
L'Estissac et Rabœuf revenaient aux nouvelles.
—Parfait!—fit le médecin.—Voici la réaction.... Il n'y paraîtra plus dans un quart d'heure.... Vous avez eu la chance pour vous, jeune Célia!... Le Dieu des Armées s'est visiblement occupé de vos affaires!... D'une tuerie comme celle-là, vous deviez sortir avec au moins un œil crevé!... Elle en a pour quinze jours de lit, au minimum, votre bonne amie, savez-vous?...
Il se tourna vers la marquise:
—Celle-ci, vous la ramènerez chez elle? Ne la quittez pas trop tôt, n'est-ce pas?
—Non,—fit L'Estissac,—j'ai une meilleure idée.... Puisque nous devions aller chez Mandarine, emmenons-la.... Est-elle fumeuse?
Ce fut Dorée qui répondit:
—Non.
—Auquel cas,—reprit le duc,—trois ou quatre pipes la calmeront miraculeusement ... hein, médecin?
—Miraculeusement, oui,—affirma Rabœuf.—L'idée est excellente.—Trois ou quatre pipes sont même capables de la sauver de la courbature actuellement probable.... En route!...
—Dommage que l'autre soit déjà partie!—conclut L'Estissac:—on l'emmenait aussi, et avec six pipes au lieu de trois, c'était la réconciliation, à coup sûr!...
[1] La Tour Carrée constitue le plus bel ornement du Mourillon. C'est une bâtisse haute de sept étages et coiffée de tuiles. Aucun Mourillonnais ne se souvient d'avoir vu la Tour Carrée prendre le chemin de la ville pour aller dîner chez Margassou.