I
L'ÉDUCATION ET LE MARIAGE
Ce fut le dix-huitième jour du mois de mars 1634, disent les registres de la paroisse Saint-Sulpice, que fut baptisée en cette paroisse «Marie-Magdeleine, fille de Marc Pioche, écuyer, sieur de la Vergne, et de demoiselle Élisabeth Pena, sa femme. Parrain, Messire Urbain de Maillé, marquis de Brézé; marraine, Marie-Magdeleine de Vignerot, dame de Combalet». C'est une pièce peu intéressante que le texte d'un acte de baptême; mais il n'y a si mince document dont on ne puisse tirer parfois une indication instructive, et c'est le cas pour celui-ci. Le père de Marie de la Vergne est qualifié d'écuyer: c'était, dans la hiérarchie nobiliaire, le dernier des titres; sa mère, de demoiselle, sans épithète. Ses parents étaient donc de très petite noblesse. Par contre, le parrain et la marraine sont de haut lieu: le marquis de Brézé est maréchal de France, chevalier des ordres du roi, conseiller en son conseil, etc. Quant à la marraine, c'est la future duchesse d'Aiguillon, la nièce préférée de Richelieu. Sont-ce des amis? Non, ce sont des supérieurs. Pioche de la Vergne sera gouverneur de Pontoise pour le compte du marquis de Brézé, et il commandera plus tard au Havre, au lieu et place de la duchesse d'Aiguillon, gouvernante en titre. C'étaient surtout des protecteurs qu'en parents avisés, Pioche de la Vergne et Élisabeth Pena avaient cherchés dans le parrain et la marraine de leur fille. Cela suffit à nous montrer que Marie de la Vergne est née au second rang. Nous la verrons conquérir peu à peu le premier, mais pour y réussir, il lui faudra déployer un certain savoir-faire, et nous n'aurons qu'à nous rappeler son acte de baptême pour comprendre qu'un peu de diplomatie se soit toujours mêlé à son charme et à son génie.
Quelques années après, nous retrouvons Marie de la Vergne à Pontoise. Un obscur poète, du nom de Le Pailleur, nous apprend que son père y commandait au nom du marquis de Brézé:
Un soldat m'apprit l'autre jour
Que Pontoise était ton séjour.
Il me dit que ta chère femme
Est une bonne et belle dame,
(Oiseau rare en cette saison),
Qu'elle garde bien la maison,
Entretient bien la compagnie,
Avec la petite Ménie,
Qui de son côté vaut beaucoup,
Surtout quand elle fait le loup,
Son devanteau dessus la tête.
La petite Ménie avait quatre ans quand elle faisait ainsi le loup, en ramenant son tablier (son devanteau) sur sa tête. De Pontoise, elle devait suivre son père au Havre, où il mourut, la laissant, très jeune encore, aux soins d'une mère qui n'était pas de grande protection. Élisabeth ou plutôt Isabelle Pena, car elle est ainsi désignée dans l'acte de mariage de sa fille, descendait d'une famille originaire de la Provence, et, plus anciennement peut-être, de l'Espagne, ainsi que le prénom d'Isabelle semblerait l'indiquer. Ceux qui sont curieux des phénomènes de l'hérédité, me sauront gré de rappeler qu'un sien ancêtre, Hugues de Pena, secrétaire du roi Charles de Naples, reçut, en 1280, des mains de la reine Béatrice le laurier de poète, et que la famille Pena eut toujours en Provence renom de littérature et d'érudition. Mais de la mère elle-même la fille, à son honneur, n'hérita rien.
Le cardinal de Retz, qui connaissait bien Mme de la Vergne, nous la dépeint comme honnête femme au fond, mais intéressée au dernier point, et plus susceptible de vanité pour toutes sortes d'intrigues sans exception que femme qu'il eût jamais connue. Il raconte en effet qu'il détermina la bonne dame à lui prêter ses bons offices dans une affaire qui était de nature à effaroucher d'abord une prude, et cela en lui persuadant qu'il ne lui demanderait jamais d'étendre ses services au delà de ceux que l'on peut rendre en conscience, pour procurer une bonne et chaste, pure et très sainte amitié. «Je m'engageai, ajoute Retz, à tout ce qu'on voulut.» Une mère aussi facile à persuader était, comme nous allons le voir tout à l'heure, un chaperon peu sûr. Incapable, au surplus, de se conduire elle-même, elle chercha bientôt un nouvel époux. Sa fille allait avoir seize ans quand elle lui-donna un beau-père. La Muse historique de Loret, après avoir relaté ce mariage, ajoute malignement:
Mais cette charmante mignonne
Qu'elle a de son premier époux
En témoigne un peu de courroux,
Ayant cru, pour être fort belle,
Que la fête serait pour elle,
Que l'Amour ne trempe ses dards
Que dans ses aimables regards;
Que les filles fraîches et neuves
Se doivent préférer aux veuves,
Et qu'un de ces tendrons charmans
Vaut mieux que quarante mamans.
Quelque réalité se cache-t-elle derrière cette malice du gazetier? Marie de la Vergne avait-elle cru effectivement que la fête serait pour elle, et l'homme qui épousa sa mère avait-il en secret fait battre son cœur? Ici tout est conjecture, et rien, il faut le reconnaître, ne vient au premier abord appuyer cette supposition. Le chevalier Renauld de Sévigné qui épousait Mme de la Vergne était âgé de trente-neuf ans. Quelle apparence y a-t-il qu'il ait plu, sans y tâcher, à une jeune fille qui n'en avait pas seize? Et cependant! Ce n'était pas un homme ordinaire que le chevalier de Sévigné. Original, brave, chevaleresque, on racontait de lui un trait qui était de nature à séduire une imagination romanesque. Engagé, comme chevalier de Malte, dans les guerres d'Allemagne et d'Italie, il trouva un jour, au sac d'une ville, une petite fille de trois ou quatre ans, abandonnée sur un fumier. Il ramassa l'enfant dans son manteau, et fit vœu d'avoir soin d'elle toute sa vie. Elle fut, en effet, ramenée par lui en France et élevée à ses frais dans un couvent jusqu'au jour où elle prit le voile. Entraîné par son attachement au cardinal de Retz dans les guerres de la Fronde, il s'y distingua par sa bravoure, et s'il eut la malchance de commander le régiment de Corinthe, le jour de la Première aux Corinthiens, il échappa du moins au ridicule, en demeurant pour mort dans un fossé. Il devait compter plus tard au nombre des pénitents les plus sincères de Port-Royal, sans parvenir cependant à vaincre tout à fait sa nature altière et impétueuse. C'est ainsi qu'il demandait un jour à son confesseur s'il y aurait péché à faire bâtonner par son laquais des polissons qui s'étaient moqués de lui. Cette originalité de caractère, cette générosité, cette bravoure avaient-elles un moment séduit la jeune fille qui aurait ainsi débuté dans la vie par un premier mécompte? C'est là un mystère impossible à éclaircir, car les méchants vers de Loret peuvent, je le reconnais, s'expliquer beaucoup plus simplement par le dépit naturel à une jeune fille qui songe à se marier, et qui voit sa mère elle-même convoler à de secondes noces. Quoi qu'il en soit, ce mariage eut pour résultat de fixer à Paris l'existence jusque-là un peu errante de Marie de la Vergne. Ce fut au milieu des troubles de la Fronde qu'elle commença d'apparaître dans le monde, tout en s'occupant de compléter, par elle-même, l'éducation assez frivole que lui avait jusque-là donnée sa mère.
Segrais, qui parle souvent de Mme de la Fayette, mais qui ne l'a connue qu'après son mariage, indique comme ayant été les maîtres de sa jeunesse le père Rapin et Ménage. Dans ses intéressants mémoires, le père Rapin ne fait cependant aucune mention de la part qu'il aurait prise à l'éducation de Marie de la Vergne, et il se borne à la dénoncer avec assez d'aigreur comme fréquentant plus tard le salon de Mme du Plessis-Guénégaud «où l'on enseignait l'évangile janséniste». Quant aux relations de Marie de la Vergne avec Ménage, elles furent des plus étroites, et se prolongèrent même, comme on le verra, bien au delà de ses années de jeunesse.
Dans son introduction à la Jeunesse de Mme de Longueville, M. Cousin avait signalé l'existence d'une correspondance entre Mme de la Fayette et Ménage, qui faisait partie d'une collection d'autographes appartenant à M. Tarbé. Cette correspondance se composait de cent soixante-seize lettres, qui, à la mort de M. Tarbé, ont été acquises en vente publique par M. Feuillet de Conches. Le savant collectionneur en préparait la publication lorsque la mort vint mettre un terme à cette longue vie de travail et d'érudition. J'ai dû la communication de cette correspondance aux traditions de bonne grâce et de libéralité que M. Feuillet de Conches a laissées autour de lui, et je pourrai, grâce à ces lettres inédites, marquer d'un trait plus précis la nature des relations qui s'établirent entre Ménage et son élève.
C'était un assez singulier personnage que ce Gilles Ménage, abbé juste autant qu'il le fallait pour avoir droit à un bénéfice, mais pédant autant qu'on peut l'être, avec cela dameret, rempli de prétentions, honnête homme au demeurant et digne, à tout prendre, des amitiés qu'il inspira. Il passait sa vie à être amoureux. Arrivé cependant à la cinquantaine, il crut qu'il était temps de s'arrêter et fit chez ses belles une tournée de visites pour leur annoncer qu'il renonçait à l'amour; mais elles se moquèrent quelque peu de lui, en lui donnant l'assurance que, pour ce qu'il en faisait, il pouvait, sans inconvénients, continuer comme auparavant. C'était un peu son défaut de s'en faire accroire, et d'affecter des airs d'intimité dans les maisons où il n'était pas toujours le bienvenu. Écoutons sur ce point Tallemant des Réaux: «Ménage, dit-il, entre autres dames, prétendait être admirablement bien avec Mme de Sévigné la jeune, et avec Mlle de la Vergne, aujourd'hui Mme de la Fayette. Cependant la dernière, un jour qu'elle avait pris médecine, disait: Cet importun de Ménage viendra tantôt. Mais la vanité fait qu'elles lui font caresse.» Personne à la vérité ne prenait les prétentions de Ménage au sérieux, et, sur ses relations avec ces deux dames on fit courir le quatrain suivant:
Laissez là comtesse et marquise,
Ménage, vous n'êtes pas fin,
Au lieu de gagner leur franchise,
Vous y perdrez votre latin.
Ménage n'y perdit rien cependant, et son latin lui servit, au contraire, puisque ce fut sous couleur de l'enseigner qu'il entra dans la vie et de la marquise et de la comtesse. On sait ses relations avec Mme de Sévigné alors qu'elle était encore ou jeune fille ou jeune veuve, les tendres sentiments dont il faisait profession pour elle, leurs brouilles, leurs raccommodements, et les jolies lettres qu'à ce propos lui écrivait son ancienne élève. Mais en dépit de cette exquise fin de lettre que lui adressait la marquise: «Adieu, l'ami, de tous les amis le meilleur», Ménage disparaît de bonne heure de la correspondance et de la vie de Mme de Sévigné. Il n'en fut pas de même pour Mme de la Fayette, et cette nouvelle élève lui inspira un sentiment non moins passionné, et plus durable. Mme de Sévigné s'aperçut bien de l'infidélité: «J'ai bien de l'avantage sur vous, écrivait-elle à Ménage, car j'ai toujours continué à vous aimer, quoi que vous en ayez voulu dire, et vous ne me faites cette querelle d'Allemand que pour vous donner tout entier à Mlle de la Vergne». À défaut de ce témoignage clairvoyant, les œuvres de Ménage seraient là pour attester la préférence qu'il accordait à la seconde élève sur la première. Dans le recueil de ses Poemata, contre cinq pièces dédiées à Mme de Sévigné, il n'y en a pas moins de quarante adressées à Laverna, Maria-Magdelena Piocha, dit l'Index. Ce nom de Laverna, sous lequel Ménage célébrait habituellement son écolière, est aussi en latin celui de la déesse des voleurs. De là certains distiques assez désobligeants pour Ménage, souvent accusé de pillage et de contrefaçon littéraires:
Lesbia nulla tibi, nulla est tibi dicta Corinna,
Carmine laudatur Cinthia nulla tuo.
Sed cum doctorum compiles scrinia vatum,
Nil mirum si sit culta Laverna tibi.
Ménage ne célébrait cependant pas toujours sa belle sous ce nom rébarbatif. Dans ses poésies françaises ou italiennes il trouve des appellations plus gracieuses. Elle est tantôt Doris, tantôt Énone, tantôt Amarante, tantôt Artémise, mais sous ces déguisements toujours la même, toujours cruelle, inexorable, et n'opposant que froideur aux transports de Ménalque:
Mais des belles, Daphnis, elle est la plus cruelle.
Ni des brûlants étés les extrêmes ardeurs,
Ni des âpres hivers les extrêmes froideurs,
N'ont rien qui soit égal aux ardeurs de ma flamme,
Ni rien de comparable aux froideurs de son âme;
Et pour me retenir dans ces aimables lieux,
Tu m'étales en vain ses charmes précieux.
Des plus rudes climats les glaces incroyables,
Bien plus que ses froideurs, me seront supportables.
Non moins que vos malheurs, non moins que vos discords,
Son orgueil, ses mépris, m'éloignent de ces bords.
Le latin, le français, le grec même, ne suffisent pas à Ménage pour traduire ses sentiments. Il appelle encore à son aide l'italien. Ce fut en effet sur la demande de Marie de la Vergne (une des lettres que j'ai eues sous les yeux en fait foi) qu'il commença l'étude de cette langue. Le maître se refaisait écolier, pour mieux plaire à son élève. Mais à peine s'est-il rendu maître de ce nouvel idiome qu'il s'en sert pour chanter en quatorze madrigaux les charmes et les rigueurs de la Donna troppo crudele, désignée cette fois sous le nom de Fillis. S'est-elle piquée la main avec une aiguille, il félicite l'aiguille d'avoir, avec sa pointe subtile, blessé cette beauté superbe que les traits de l'amour n'ont pu atteindre. L'italien l'inspire généralement mieux que le français, et, le genre admis, on ne peut nier que la petite pièce suivante ne soit d'un assez joli tour:
In van, Filli, tu chiedi
Se lungo tempore durerà l'ardore
Ché il tuo bel guardo mi destò nel cuore.
Chi lo potrebbe dire?
Incerta, o Filli, è l'ora del morire.
Comment Marie de la Vergne accueillait-elle ces hommages? Il ne faudrait pas, sur la foi de Tallemant, croire que Ménage lui fût importun, et qu'elle lui fît caresse seulement par vanité. Elle paraît au contraire avoir eu pour lui un attachement sincère, et la durée de leurs relations suffit pour en témoigner. Mais cet hommage publiquement rendu à ses charmes par un homme qui avait rang parmi les beaux esprits ne pouvait lui déplaire, et il faudrait qu'elle n'eût point été femme pour y demeurer insensible. Aussi n'a-t-elle garde, malgré les rigueurs dont se plaint Ménalque, de le laisser se détacher d'elle. Elle sait l'apaiser quand il s'irrite, le ramener quand il s'éloigne. Tranchons le mot: elle déploie vis-à-vis de lui un peu de coquetterie, mais coquetterie bien innocente et dont, on va pouvoir en juger, le bon Ménage aurait eu mauvaise grâce à se plaindre. Je ne saurais affirmer que toutes les lettres que je vais citer soient antérieures au mariage de Marie de la Vergne. Aucune n'étant datée, très peu étant signées, j'ai dû grouper, par conjecture, celles qui m'ont paru se rapporter à cette première période de ses relations avec Ménage. On verra plus tard, par la comparaison, combien leur ton diffère de celles que Mme de la Fayette lui adressait dans les dernières années de sa vie.
«Je vous prie de faire mille compliments de ma part à Mlle de Scudéry et de l'assurer que j'ai pour elle toute la tendresse imaginable, moi qui n'en ai guère ordinairement. Vous lui répondrez de cela bien volontiers dans la pensée où vous êtes que je ne suis pas tendre, parce que je ne saute pas au cou de tout le monde. Je vous prie, demandez à Sapho, qui se connaît si bien en tendresse, si c'est une marque de tendresse que de faire des caresses parce que l'on en fait naturellement à tout le monde, et si un mol de douceur d'une ritrosa beltà ne doit pas toucher davantage, et persuader plus son amitié que mille discours obligeants d'une personne qui en fait à tout le monde. Je vous soutiens que, quand je vous ai dit que j'ai bien de l'amitié pour vous, et que je suis plus aise de vous avoir comme ami que qui que ce soit au monde, vous devez être satisfait de moi.»
Ménage, on le voit, se plaignait de ce que son écolière n'était pas assez tendre. Parfois il en concevait du dépit, et il s'en allait fâché. Il fallait alors lui écrire, le lendemain matin, pour s'assurer que cette colère était tombée et pour lui demander de revenir:
«Je ne compte point sur la colère où vous étiez hier, car je ne doute point qu'après avoir dormi dessus elle ne soit diminuée, et pour vous montrer que je ne suis point du tout fâchée contre vous, c'est que je vous prie de m'envoyer un Virgile de M. Villeloing et de me venir voir vendredi.»
Quand Ménage n'était pas en colère, il tournait des billets galants, et demandait des rendez-vous. Tout abbé qu'il était, peu lui importait qu'on fût à la veille de Pâques, mais Marie de la Vergne le lui faisait finement sentir:
«Il n'y a rien de plus galant que votre billet. Si la pensée de faire votre examen de conscience vous inspire de telles choses, je doute que la contrition soit forte. Je vous assure que je fais tout le cas de votre amitié qu'elle mérite qu'on en fasse, et je crois tout dire en disant cela. Adieu jusqu'à tantôt. Je ne vous promets qu'une heure de conversation, car il faut retrancher de ses divertissements ces jours-ci.»
Et quelques jours après:
«Vos lettres sont bien galantes. Savez-vous bien que vous y parlez de victimes et de…? Ces mots-là font peur à nous autres qui sortons si fraîchement de la semaine sainte.»
Parfois au contraire Ménage boudait, et se tenait à l'écart. Il fallait alors l'aller chercher, et le ramener par de douces paroles:
«Je ne vous puis assez dire la joie que j'ai que vous ayez reçu avec plaisir les assurances que je vous ai données de mon amitié. Je mourais de peur que vous ne les reçussiez avec une certaine froideur que je vous ai vue quelquefois pour des choses que je vous ai dites, et il n'y a rien de plus rude que de voir prendre avec cette froideur-là des témoignages d'amitié que l'on donne sincèrement, et du meilleur de son cœur. Vous aurez pu voir, par ma seconde lettre, que, quoique j'eusse lieu de me plaindre de ce que vous ne me faisiez pas réponse, ne sachant pas que vous étiez à la campagne, je n'ai pas laissé de vous écrire une seconde fois, et j'aurais continué à vous écrire quand même vous auriez eu la dureté de ne pas me faire réponse. Ce que je vous dis là vous doit persuader que je suis bien éloignée d'avoir pour vous l'indifférence dont vous m'accusez. Je vous assure que je n'en aurai jamais pour vous, et que vous trouverez toujours en moi l'amitié que vous en pouvez attendre.»
Mais lorsque le maître s'obstinait dans sa bouderie, et cherchait à son écolière des querelles injustes, celle-ci le morigénait à son tour, et lui reprochait assez vertement son humeur maussade:
«J'aurais raison d'être en colère de ce que vous me mandez que vous ne m'importunerez plus de votre amitié. Je ne crois pas vous avoir donné sujet de croise qu'elle m'importune. Je l'ai cultivée avec assez de soin pour que vous n'ayez pas cette pensée. Vous ne la pouvez avoir non plus de vos visites que j'ai toujours souhaitées et reçues avec plaisir. Mais vous voulez être en colère à quelque prix que ce soit. J'espère que le bon sens vous reviendra, et que vous reviendrez à moi qui serai toujours disposée à vous recevoir fort volontiers.
«Ce jeudi au soir.»
Rien de plus innocent, on le voit, que cette correspondance entre un pédant galantin et une jeune fille de vingt ans. De l'humeur dont était le maître, il fallut cependant à l'élève un certain mélange de douceur et d'habileté pour contenir cette relation dans de justes limites, et pour la transformer en une amitié qui devint (je le montrerai plus tard) une des consolations d'une vie dépouillée.
Il ne faudrait pas croire qu'apprendre le latin et écrire à Ménage fût l'unique passe-temps de Marie de la Vergne. La rentrée de la cour à Paris en 1652 avait mis un terme aux troubles de la Fronde, et donné en quelque sorte le signal de la résurrection à une société que la guerre civile avait dispersée sans la détruire tout à fait, car, même en pleine révolte et anarchie, les salons de Paris n'avaient jamais été complètement fermés. Bien qu'elle fût, suivant une très juste remarque jetée en passant par M. Cousin, d'un tout autre monde que Mme de Longueville, Marie de la Vergne avait sa place marquée dans ces salons. Par le second mariage de sa mère elle se trouvait alliée à la jeune marquise de Sévigné, plus âgée qu'elle de quelques années. Dès cette époque une étroite intimité se noua entre la jeune femme et la jeune fille. Elle avait encore une autre amie, mais moins judicieusement choisie. C'était Angélique de la Loupe, qui devait plus tard, sous le nom de comtesse d'Olonne, se rendre si tristement célèbre par ses débordements. Le hasard avait rapproché Marie de la Vergne et Angélique de la Loupe; elles demeuraient dans deux maisons contiguës. Mais, comme si ce n'eût été assez de rapprochement, Mme de la Vergne (Mme de Sévigné plutôt) avait fait percer une porte dans le mur mitoyen, afin que les deux jeunes filles pussent se voir plus aisément tous les jours. La clairvoyance n'était pas le fait de la bonne dame, comme l'appelait Retz. Une autre anecdote va nous en fournir la preuve.
On sait que ce méchant Bussy s'était amusé, de concert avec le prince de Conti, à dresser avec commentaires une carte du pays de Braquerie, où les noms des villes étaient remplacés par des noms de femmes. Sous le couvert de métaphores transparentes, Bussy raconte les assauts que ces villes ont subis, et la défense plus ou moins vigoureuse qu'elles ont opposée. Marie de la Vergne figure dans cette nomenclature: «la Vergne, dit la carte de Braquerie, est une grande ville fort jolie, et si dévote que l'archevêque y a demeuré avec le duc de Brissac qui en est demeuré principal gouverneur, le prélat ayant quitté». Voilà deux méchancetés d'un coup. Quelle en est l'origine, et Marie de la Vergne y a-t-elle quelque peu prêté? Non pas elle, mais encore sa mère, comme nous allons l'apprendre de la bouche même de celui que Bussy appelle l'archevêque, et que nous avons coutume d'appeler le cardinal de Retz. En 1654, Retz était détenu à Nantes, sous la garde du maréchal de la Meilleraye. La prison n'était pas bien rigoureuse; on lui cherchait tous les divertissements possibles: il avait presque tous les soirs la comédie, et les dames venaient librement lui rendre visite. Laissons-lui maintenant conter son aventure. «Mme de la Vergne, qui avait épousé en secondes noces le chevalier de Sévigné, et qui demeurait en Anjou avec son mari, m'y vint voir et y amena Mlle de la Vergne, sa fille, qui est présentement Mme de la Fayette. Elle était fort jolie et fort aimable, et avait de plus beaucoup d'air de Mme de Lesdiguières. Elle me plut beaucoup, et la vérité est que je ne lui plus guère, soit qu'elle n'eût pas d'inclination pour moi, soit que la défiance que sa mère et son beau-père lui avaient donnée, dès Paris même, avec application de mes inconstances et de mes différentes amours la missent en garde contre moi. Je me consolai de sa cruauté avec la facilité qui m'était assez naturelle.»
Retz a du moins la bonne foi d'avouer sa déconvenue. Mais, en raison même des avertissements qu'elle avait donnés à sa fille, Mme de la Vergne aurait peut-être agi avec plus de prudence en ne l'exposant pas aux médisances d'un Bussy. Quant à ce Brissac «qui serait demeuré principal gouverneur de la Vergne, le prélat ayant quitté», Bussy veut probablement parler de Pierre de Cossé, duc de Brissac, qui avait épousé en 1645 Mlle de Scepeaux, cousine germaine de Retz, et qui, de complicité avec le chevalier de Sévigné, contribua fort à faire évader l'archevêque de sa prison de Nantes. Il n'y a point d'apparence qu'après avoir fermé l'oreille aux galants propos de Retz, Marie de la Vergne ait écouté favorablement ceux d'un homme marié qui n'avait ni autant de séduction ni autant d'esprit. Ce n'est donc là qu'une calomnie de plus à porter au compte de Bussy, et ce serait même lui faire trop d'honneur que de s'arrêter plus longtemps à la réfuter.
Cependant le temps s'écoulait et Marie de la Vergne continuait à traîner sa jeunesse à Paris ou en Anjou sans trouver un mari: elle allait avoir vingt-deux ans, c'est-à-dire qu'elle avait assez sensiblement dépassé l'âge que la coutume assignait à l'établissement des jeunes filles. Malgré son agrément, et sans doute à cause de son peu de fortune, elle ne paraît guère avoir été recherchée. Il fallut l'entremise d'amis pour lui ménager une entrevue avec un seigneur de haute naissance qui avait du bien, et qui occupait un rang honorable dans les armées du roi. Il avait nom Jean-François Motier, comte de la Fayette, et descendait d'une très ancienne famille d'Auvergne. Cette première entrevue pensa mal tourner. S'il faut en croire un chansonnier du temps, le futur décontenancé n'aurait pas trouvé un mot à dire, et se serait retiré sans avoir proféré une parole. Aussi, dit la chanson:
Après cette sortie,
On le tint sur les fonts;
Toute la compagnie
Cria d'un même ton:
La sotte contenance!
Ah! quelle heureuse chance
D'avoir un sot et benet de mari
Tel que l'est celui-ci.
Cependant Marie de la Vergne ne se laissa pas rebuter:
La belle, consultée
Sur son futur époux,
Dit dans cette assemblée
Qu'il paraissait si doux
Et d'un air fort honnête,
Quoique peut-être bête.
Mais qu'après tout pour elle un tel mari
Était un bon parti.
Le futur époux se trouva donc agréé, sans enthousiasme, à ce qu'il semble, et le mariage fut célébré à Saint-Sulpice le 15 février 1655.
La duchesse d'Aiguillon, l'ancienne protectrice du père de Marie de la Vergne; Mme de Sévigné, sa meilleure amie, signèrent au contrat, et la Muse historique de Loret annonçait la nouvelle à ses lecteurs en des termes dont les gazetiers de nos jours ne se permettraient pas d'imiter la crudité:
La Vergne, cette demoiselle
À qui la qualité de belle
Convient très légitimement,
Se joignant par le sacrement
À son cher amant la Fayette,
A fini l'austère diète
Que, dût-elle cent fois crever,
Toute fille doit observer.
Peu de temps après, M. de la Fayette emmenait sa femme en Auvergne, et ce départ laissait un grand vide dans la petite société où elle avait jusque-là vécu. Mme de Sévigné fut une des plus affectées de ce départ, et sa douleur devint assez publique pour être mise en musique et en vers, dans une romance italienne dont l'auteur inconnu la fait parler ainsi:
Hor ch'il canto non godo
Dell'angel mio terreno,
Hor ch'altro suon non odo
Che dei mesti sospir ch'esala il seno,
Deh! per che mi si nega, o sorte ria,
Di spirar fra i sospiri l'anima mia.
C'est toujours une situation difficile que d'apparaître devant la postérité comme le mari d'un ange terrestre (angel terreno), ou d'une femme d'esprit. Que l'ange s'appelle Laure de Noves, ou la femme Mme du Deffant (je pourrais peut-être citer d'autres noms), il est malaisé pour un homme de se tirer de ce rôle avec élégance. M. de la Fayette ne s'en est pas tiré du tout. Pour nous il n'est même pas arrivé à l'existence. La Bruyère aurait-il pensé à lui lorsqu'il a écrit ce passage célèbre: «Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni douaire ni convention; mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, elle le mari.» On ne savait point, en effet, jusqu'à présent, comment M. de la Fayette a vécu; et, si l'on était certain qu'il a existé, c'est uniquement parce que Mme de la Fayette est accouchée deux fois.
De ce mari honnête et doux (quoique peut-être bête), Mme de la Fayette ne paraît jamais avoir eu à se plaindre. Une lettre à Ménage qui date des premières années de son mariage et qu'elle lui écrivait d'Auvergne va nous la montrer dans son intérieur de province, et en même temps nous donner d'un mot la note juste de ses sentiments pour son mari:
«Depuis que je ne vous ai écrit, j'ai toujours été hors de chez moi à faire des visites. M. de Bayard en a été une, et quand je vous dirais les autres vous n'en seriez pas plus savant: ce sont gens que vous avez le bonheur de ne pas connaître, et que j'ai le malheur d'avoir pour voisins. Cependant je dois avouer, à la honte de ma délicatesse, que je ne m'ennuie pas avec ces gens-là, quoique je ne m'y divertisse guère; mais j'ai pris un certain chemin de leur parler des choses qu'ils savent qui m'empêche de m'ennuyer. Il est vrai aussi que nous avons des hommes dans ce voisinage qui ont bien de l'esprit pour des gens de province. Les femmes n'y sont pas, à beaucoup près, si raisonnables, mais aussi elles ne font guère de visites; par conséquent on n'en est pas incommodé. Pour moi j'aime bien mieux ne voir guère de gens que d'en voir de fâcheux, et la solitude que je trouve ici m'est plutôt agréable qu'ennuyeuse. Le soin que je prends de ma maison m'occupe et me divertit fort: et comme d'ailleurs je n'ai point de chagrins, que mon époux m'adore, que je l'aime fort, que je suis maîtresse absolue, je vous assure que la vie que je mène est fort heureuse, et que je ne demande à Dieu que la continuation. Quand on croit être heureuse, vous savez que cela suffit pour l'être; et comme je suis persuadée que je le suis, je vis plus contente que ne sont peut-être toutes les reines de l'Europe.»
C'est beaucoup d'être adorée d'un époux, lors même qu'on ne ferait que l'aimer fort; c'est beaucoup aussi d'être laissée par lui maîtresse absolue, et s'il est vrai, comme l'assure Mme de la Fayette: «que quand on croit être heureuse, cela suffit pour l'être», on peut dire qu'elle a été heureuse en ménage, bien que ce bonheur un peu froid ne lui ait pas toujours suffi. Il n'est donc pas surprenant que le nom de M. de la Fayette se retrouve encore jusqu'à deux ou trois fois dans les lettres adressées par sa femme à Ménage, toujours prononcé avec affection et reconnaissance. Pour nous, nous pourrions prendre ici définitivement congé de ce galant homme qui a disparu sans bruit, comme il avait vécu. La date de sa mort avait en effet échappé jusqu'à présent à toutes les recherches. Mais des papiers très curieux, et dont la provenance[1] rend l'authenticité indiscutable, me permettent de donner quelques renseignements sur ce mystérieux personnage. Il résulte d'abord de ces papiers que M. de la Fayette passait presque toute sa vie en Auvergne, à Naddes ou à Espinasse, qui étaient deux terres à lui appartenant. Il réalisait ainsi pour son compte, comme Mme de la Fayette pour le sien, cette double prophétie de la chanson que j'ai déjà citée: le mari
Ira vivre en sa terre
Comme monsieur son père;
et la femme
Fera des romans à Paris
Avec les beaux-esprits.
Mais les papiers dont je parle jettent sur la vie conjugale de Mme de la Fayette un jour tout à fait inopiné. De cette disparition absolue du mari, tous les biographes de Mme de la Fayette avaient tiré jusqu'à présent une conclusion fort naturelle: c'est qu'il était mort, et il n'y a pas une de ces biographies où on ne dise qu'elle resta veuve après quelques années de mariage. Or il résulte de l'intitulé d'un inventaire dressé par maître Levasseur, notaire au Chastelet de Paris, que «le décès de haut et puissant seigneur François Motier, comte de la Fayette, est arrivé le vingt-sixième de juin 1683». Mme de la Fayette a donc été mariée vingt-huit ans! M. de la Fayette a enterré la Rochefoucauld, qui est mort en 1680! Comment expliquer un évanouissement aussi complet du mari dans la vie d'une femme? Comment M. de la Fayette fut-il à ce point oublié de tout le monde, que Mme de Sévigné, par exemple, qui dans une lettre de 1671 fait mention de la mort d'une sœur de Mme de la Fayette, ne fasse pas dans ses lettres de 1683 mention de la mort de son mari? Quelles causes ont amené de part et d'autre ce relâchement du lien conjugal et, pour dire le mot, cet oubli complet du premier des devoirs: «L'homme abandonnera son père et sa mère, s'attachera à sa femme et ils formeront tous les deux une même chair»? Fut-ce simplement, de la part de M. de la Fayette, sauvagerie croissante et humeur bizarre dont sa femme n'aurait pu s'accommoder? Y eut-il, au contraire, entre le mari et la femme, une de ces scènes violentes, un de ces drames intimes qui rendent à tout jamais la vie commune impossible? Ce n'est point dans des papiers d'affaires et dans des actes notariés qu'on trouve des renseignements de cette nature, et ce sont uniquement des papiers de ce genre que j'ai eus entre les mains. Mais une chose est certaine: c'est qu'il faut renoncer désormais à considérer Mme de la Fayette comme une jeune veuve. Pendant toute la durée de l'épisode la Rochefoucauld, dont je parlerai plus tard, elle était bel et bien mariée, et je suis certain que plus d'un parmi mes prédécesseurs en biographie fayettiste enviera cette trouvaille.
Il reste cependant que Mme de la Fayette demeura de bonne heure un peu isolée dans la vie. Cinq ans après son mariage, elle avait perdu sa mère. Son beau-père s'était retiré à Port-Royal, conservant, tout dévot et solitaire qu'il fût devenu, la jouissance de tous les biens que lui avait laissés sa femme. De bonne heure Mme de la Fayette se trouva donc assez isolée dans le monde, mais elle avait trop d'agrément pour que sa solitude tardât longtemps à se peupler. Après une jeunesse un peu obscure et difficile, nous allons la voir entrer dans la phase brillante de son existence.