XIII
Maintenant, comme vous auriez le droit de trouver monotone cette galerie des portraits de famille de la bohème littéraire, nous allons changer d'horizon.
Ma campagne contre les gloires révolutionnaires m'avait ouvert quelques salons du faubourg Saint-Germain, et je dois avouer en toute sincérité que la compensation ne fut pas très-brillante. Pauvre gentilhomme de province, je me sentais un peu décontenancé dans ces somptueux appartements où je ne connaissais presque personne, et où je faisais forcément une assez piètre figure: j'arrivais à pied les jours de beau temps, en fiacre les jours de pluie, et il me fallait un certain détachement des biens de ce monde pour supporter philosophiquement le contraste de mon modeste équipage avec les splendides voitures, armoriées sur tous les panneaux, hérissées de gigantesques valets de pied, qui se croisaient dans ces cours spacieuses et dans ces rues aristocratiques. Je me souviens, entre autres, d'un grand escogriffe, doré et galonné sur toutes les coutures, posté, au milieu de vingt autres gaillards, dans l'antichambre d'une duchesse. Au moment où je sortais du salon où je venais de contempler un peintre de marine couvert de plus de décorations, de plaques et de crachats que n'en porta jamais un grand d'Espagne de première classe, ce fastueux majordome (ce n'est pas du peintre que je parle) me demanda sous quel nom il fallait appeler mes gens: mes gens, c'étaient mon parapluie et mon paletot, que j'avais laissés dans un coin et que j'eus beaucoup de peine à retrouver; pendant que je me livrais à ces recherches, j'aperçus un sourire quelque peu méprisant sur ces visages voués au respect des hiérarchies sociales. Il était clair que, si j'avais publié un livre obscène ou trempé dans une affaire véreuse, et si, avec les profits d'une de ces deux opérations, j'avais eu, moi aussi, mes laquais et ma voiture, ces valets de bonne maison m'auraient estimé bien davantage.
Quoi qu'il en soit, j'allais quelquefois, à cette époque, chez le comte et la comtesse de R... que j'appellerai, si vous le permettez, Plombagène et Harpagona.