XIX
Je sus bientôt que l'inauguration de ma fontaine prenait dans le pays les proportions d'un événement. La province n'est pas difficile en fait de distractions et de commérages, et, depuis un an, il était clair que je préoccupais l'attention publique. Déjà ma nomination avait fort diverti les beaux esprits et les belles dames, curieux de savoir comment je concilierais le culte des Muses avec mes fonctions municipales. Un journaliste du chef-lieu n'avait pas peu contribué à ces flatteuses rumeurs en publiant sur mon installation triomphale un article fulgurant, où il peignait entre autres les vieillards de Gigondas éperdus d'émotion, ivres de joie, enflammés de vin de Tavel, embrassant, faute de mieux, le tronc de mes marronniers, que leurs grands-pères avaient plantés. Cette accolade donnée au règne végétal par le règne animal avait fait fortune, et d'écho en écho était arrivée jusqu'à mes confrères parisiens, qui en avaient ri aux larmes. Cette fois, ce même journaliste, ami et camarade de Jules Mayran, notre jeune ingénieur, tailla de nouveau sa plume des dimanches et écrivit l'article suivant:
«Sursum! sursum! le grand œuvre de la décentralisation littéraire et artistique, scientifique et industrielle, fait chaque jour de nouveaux progrès. Déjà nous avons failli avoir cet hiver un opéra en deux actes, dont les paroles, la musique et les décors sont dus, comme on sait, à trois de nos compatriotes. Si cette solennité dramatique et musicale a été retardée, c'est que notre Laruette, engagé pour les secondes basses-tailles, a cru devoir résilier son engagement, et que la chanteuse à roulades, idole de notre intelligent parterre, n'a pas voulu s'abaisser à chanter un rôle de Dugazon. Mais tout nous fait croire que ces légères difficultés seront levées pour la saison prochaine, et ce jour-là nos dilettanti n'auront plus rien à envier à la moderne Babylone. Espérons-le, grand Dieu! espérons-le! Nous avons vu paraître, ce printemps, chez notre libraire à la mode, un roman, la Bergère du Ventoux, écrit par un membre de notre Académie, et qui laisse bien loin derrière lui les productions indigestes des Balzac, des George Sand, des Dumas, aussi affligeantes pour la morale que pour le goût. Enfin nous savons tous qu'une des plus modestes communes de notre département, la commune de Gigondas, a, depuis un an, pour maire un écrivain distingué, M. Georges de Vernay, qui, chargé des palmes parisiennes, est venu en apporter le tribut à son pays natal. Il signe aujourd'hui les actes administratifs de cette même plume qui a signé tant de fines critiques et d'intéressantes nouvelles. Que dis-je? il prépare en ce moment à sa chère commune un bienfait qui doit attirer éternellement sur son nom les bénédictions de ses administrés. Secondé par un ingénieur habile de notre ville, M. Jules Mayran, il a fait construire une machine qui élèvera jusque sur le plateau du village une eau que, de temps immémorial, les malheureux habitants étaient obligés de venir chercher au bas de leur montagne. Ce magnifique travail est maintenant terminé. C'est dimanche prochain, 15 octobre, qu'aura lieu l'inauguration de cette belle œuvre de décentralisation aquatique. Une fête champêtre sera offerte à cette occasion par M. le maire, dont l'imagination poétique ménagera, nous en sommes sûrs, de charmantes surprises à ses visiteurs. Utile dulci! Nous présumons assez bien de nos lecteurs et de nos lectrices pour être certains que l'élite de notre fashion, les dames les plus haut placées, notre brillante jeunesse, nos plus éminents fonctionnaires, nos savants et nos artistes, se feront une fête de prendre leur part de cette splendide journée. Oui, nous répondrons tous à cet appel du talent descendu de ses sphères idéales pour devenir le bienfaiteur de l'humanité. Sursum! sursum!»
On le voit, si les grands acteurs de mélodrame font précéder leur entrée par un tremolo de violoncelles et de violons, l'entrée en fonctions de ma fontaine était aussi annoncée par une assez belle ritournelle.
Le grand jour arrivé, je me levai avant l'aurore: la persistance du beau temps avait redoublé mes inquiétudes. Non-seulement il n'était pas tombé une goutte d'eau depuis six mois, mais le soleil d'août, attardé en plein octobre, donnait à la campagne un faux air d'Arabie Pétrée. Pas un nuage, pas un souffle d'air; le ciel était d'un bleu de turquoise, et le thermomètre marquait dix-huit degrés à sept heures du matin. Nous devions faire avec le mécanicien et ses ouvriers une répétition générale, afin d'être sûrs que notre prima donna—l'eau—ne manquerait pas sa réplique.
En ce moment le fils Chapuzot,—c'est le nom du mécanicien,—jeune garçon de quatorze à quinze ans, accourut tout essoufflé, et, après m'avoir tiré par la manche de mon habit, il me dit à demi-voix en me prenant à part:
—Nous n'avons que deux litres par seconde: il n'y a pas de quoi faire tourner la roue!...
Avez-vous vu au théâtre, dans certaines pièces modernes, un caissier venir annoncer à son maître que sa maison est en faillite, au moment où s'allument les lustres du bal et où l'on entend le roulement des premières voitures? Ma situation était tout aussi tragique, et je sentis un horrible frisson courir de la racine de mes cheveux à la plante de mes pieds. Comment faire? Il était sept heures; mes invités devaient arriver à onze, et la fête commencer à midi.
—Il faut que la roue tourne! m'écriai-je avec cette énergie du désespoir qui ne calcule pas ses paroles.
—Mais, monsieur le maire, c'est impossible.
—Impossible, petit malheureux! Tu veux donc me déshonorer?... Écoute... qu'il y ait de l'eau jusqu'à ce soir, et puis... la sécheresse, la soif, le néant, la tombe. Demain n'existe pas pour les désespérés! Il n'y a pas assez d'eau, dis-tu, pour que la roue tourne toute seule?... eh bien! fais-la tourner... recrute tous les gamins du village; qu'ils s'y attellent à tour de rôle; je serai grand et généreux... promets-leur de l'argent, beaucoup d'argent... De l'eau à tout prix! sauve-moi du ridicule et de la honte: songe que j'attends dans quelques heures le préfet, le général et les plus belles dames de la ville... va... va!... Ah! s'il ne s'agissait que de livrer ma tête!
Chapuzot s'inclina avec un sourire narquois et courut exécuter mes ordres. J'étais pâle; une sueur froide mouillait mes tempes; et cependant je fus beau de dissimulation stoïque; je me retournai vers mon adjoint et mes conseillers, et, couvrant mes douleurs d'un masque marmoréen, je leur dis:
—Ce n'est rien, messieurs; tout va bien.
Pendant les trois heures qui suivirent, ma fermeté ne se démentit pas un instant; mais j'enviai les jeunes Lacédémoniens, qui n'avaient à cacher qu'un renard dans leur poitrine.
Nous assistâmes à une grand'messe en musique, qui mit tout le monde d'accord—excepté les chantres—pour remercier Dieu des bienfaits de cette journée. A la sortie, j'interrogeai du regard mon ami Chapuzot: il me fit signe que mes ordres s'exécutaient et que nos pompes vivantes s'étaient mises à l'ouvrage. Bientôt nous vîmes poindre les premières voitures, et, si j'avais pu, dans ce moment de crise, être accessible aux fumées de l'amour-propre, j'aurais eu lieu d'être satisfait. Évidemment Gigondas, sa fontaine et son maire avaient ce jour-là un succès de vogue. C'était en diminutif le tout Paris des premières représentations. Autorités, notabilités, beautés, élégances, tout affluait. Les plus jolies femmes du pays donnaient le bras à ses dignitaires les plus huppés. Elles furent d'une grâce charmante pour le critique changé en maire, que la plus lettrée de ces dames appela le loup devenu berger. Elles voulurent—notez ce fait important—descendre, en se promenant, jusqu'à mon château, faire connaissance avec le salon, la salle à manger et la bibliothèque, situées au rez-de-chaussée. La table était dressée d'avance, et elles daignèrent approuver les nappes damassées, d'une éclatante blancheur, les fleurs et les fruits artistement groupés dans des vases de Chine, le vin de l'Hermitage dans des buires de Bohême. Puis elles se passèrent en minaudant mes livres de main en main, et admirèrent les reliures de Durut et de Bauzonnet, avec force compliments pour le propriétaire. Elles entrèrent ensuite au salon: l'une d'elles essaya le piano de Pleyel, qu'elle déclara excellent; et comme la chaleur allait croissant, mes belles visiteuses se débarrassèrent de leurs châles, de leurs écharpes, de leurs fourrures, de leurs mantelets, qu'elles déposèrent sur les divans. C'étaient des gazouillements joyeux, de frais sourires, d'aimables propos, auxquels, malgré tous mes efforts, je répondais avec une préoccupation visible qu'elles eurent la bonté d'attribuer aux fatigues administratives ou aux distractions poétiques.
Midi approchait; nous remontâmes sur la place, qu'avait envahie une foule compacte. Les musiciens préludaient sur leurs instruments: la salle de bal, recouverte d'une tente, décorée de lauriers et de buis, attendait les danseurs. L'adjoint, le garde champêtre, le doyen de la fabrique, se tenaient près de la fontaine, où il ne manquait plus que de l'eau. C'était à ma danseuse que j'avais réservé l'honneur de tourner le robinet. Je voulus prouver que ma gloire ne m'avait pas fait oublier mon premier engagement, et je présentai galamment ma main gantée de blanc à mademoiselle Eugénie Blanchard, fille du percepteur des contributions. Le général et la préfète voulurent bien nous faire vis-à-vis. J'avais l'œil fixé sur l'horloge de la mairie, dont l'aiguille marquait midi moins deux minutes. Mon cœur palpitait; ma danseuse rougissait comme une pivoine. C'était un de ces instants solennels qui sont à la vie ordinaire ce que l'Himalaya est à nos collines.
L'orchestre joua la chaîne des dames. Au moment où je battais un triomphant six-quatre devant la préfète, midi sonna. Je m'arrêtai net; un long frémissement parcourut la foule: l'émotion, l'attente, le désir, l'enthousiasme étaient à leur zénith. Mademoiselle Eugénie, passée de l'écarlate au ponceau, s'approcha de la fontaine et tourna le robinet.... L'orchestre jouait déjà les premières mesures de l'air: Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?...
Rien ne coula. Rien! RIEN! RIEN! En ce moment, il me sembla que Shakspeare s'était trompé, et que Banquo s'appelait Desmousseaux de Givré.
Un même cri, à grand'peine étouffé, vibra et mourut dans toutes ces poitrines. Mes courtisans se hâtèrent d'affirmer que l'eau n'avait pas eu le temps de monter et que nous allions la voir jaillir. L'adjoint se pencha sur le tuyau, et, y collant son oreille, il nous assura qu'il entendait distinctement le bouillonnement de l'eau qui montait. Je me penchai à mon tour, et j'entendis en effet quelque chose comme un bruit souterrain, pareil à celui que produit la pioche d'un mineur. Nous vécûmes encore cinq minutes sur ce bruit et sur cette espérance. Ces cinq minutes envolées, les visages s'allongèrent d'une façon effrayante. Il fallut bien convenir que ce bruit consolateur, au lieu de se rapprocher, s'éloignait. Dix autres minutes effleurèrent mon front brûlant de leurs ailes de plomb et blanchirent plusieurs mèches de mes cheveux. Je n'osais plus regarder autour de moi; ma main serrait convulsivement la main de ma danseuse, qui ne soufflait mot; je croyais lire ma honte inscrite sur toutes les figures. Un silence de glace avait succédé au joyeux murmure de la fête. L'orchestre se taisait; mes administrés étaient au désespoir, et mes invités réprimaient une forte envie de rire. Atterré, hébété, stupide, j'appelais tout bas une catastrophe, une révolution, une attaque d'apoplexie, un coup d'épée, un coup de tonnerre qui vînt rompre, fût-ce en m'écrasant, cette situation intolérable.
Je fus exaucé: le coup de tonnerre demandé se personnifia dans ma servante, qui se précipita haletante sur la place, en criant:
—Monsieur! Monsieur! il y a une fontaine dans votre salon!
A ces mots magiques, l'espèce d'enchantement qui nous tenait immobiles comme Bartholo dans le finale du Barbier de Séville cessa subitement. Nous descendîmes, nous roulâmes comme une avalanche au bas de la côte. Un poignant spectacle nous y attendait.
Voici ce qui était arrivé.
L'eau, aussi capricieuse que les nymphes et les naïades, ses mythologiques patronnes, avait déjoué traîtreusement les efforts de la science. Délogée du bassin où elle coulait depuis des siècles, violentée par une force motrice insuffisante, qui l'avait contrariée sans la dompter, elle s'était ouvert une issue, pendant que nous ajustions les tuyaux neufs destinés à la recevoir, et cette issue souterraine l'avait peu à peu conduite jusqu'au mur de mon rez-de-chaussée. Ce mur était vieux comme tout le reste de la maison: cependant l'irruption n'aurait pas été si soudaine, si les gamins du village, excités depuis le matin par mes ordres et par mes promesses, n'avaient tourné la roue avec une vigueur et un entrain dignes d'un meilleur sort. Cédant à cette impulsion énergique, mais s'obstinant à ne pas monter, l'eau avait suivi sa pente naturelle, et, élargissant une voie déjà frayée, elle était venue battre de sa masse poussée par le jeu des machines un mur lézardé. Quelques heures lui avaient suffi pour y faire sa trouée, et, par un redoublement d'ironie, à l'instant même où, d'après mon programme, elle devait jaillir dans la fontaine officielle, elle me donnait, à domicile, une représentation extraordinaire. La trouée s'était faite, à cinq pieds au-dessus du parquet, à travers une tapisserie des batailles d'Alexandre. Deux gravures, l'Entrée d'Henri IV à Paris et Atala, violemment décrochées, nageaient pêle-mêle avec les femmes de Darius. Le piano, les tables à jeu, renversés sens dessus dessous, ressemblaient à des noyés dont on n'aperçoit plus que les jambes. Les albums, les cahiers de musiques, les keepsakes, les tapis, les potiches, les cadres, les tentures, se confondaient dans un inexprimable chaos. De cette première station l'eau était arrivée dans la salle à manger et dans la bibliothèque, y exerçant des ravages plus cruels encore. Là où l'on avait salué, le matin, l'ordre, l'arrangement et l'élégance, on ne voyait plus qu'une confusion inouïe, de tristes épaves flottant au gré de l'onde. Adieu mon beau linge, si religieusement soigné par ma pauvre Ursule! Adieu les fruits et les fleurs! Adieu les vases et les buires! Mon bon vin, échappé de ses bouteilles brisées, se mêlait à cette eau inhospitalière; mes dressoirs faisaient l'effet d'îles battues par la vague. Les jambons, les galantines, les volailles, le gibier, les soufflés, les compotes, les crèmes, prenaient un bain, côte à côte avec mes beaux livres et mes belles reliures. Mais, hélas! tout cela n'était rien encore, et j'aurais eu à me féliciter d'en être quitte à si bon marché. Les divans du salon avaient été renversés comme les autres meubles, et vous n'avez pas oublié que mes élégantes visiteuses y avaient déposé une partie de leur toilette, afin d'être plus lestes et plus champêtres. J'entendis de petits cris de douleur et de colère auprès desquels une condamnation capitale doit ressembler à un madrigal. «Grand Dieu! le mantelet de madame la préfète!—Ciel! le cachemire de madame la baronne!—Bonté divine! l'écharpe en dentelle de madame la marquise!—Maman, mon boa!—Maman, mon chapeau de paille d'Italie!»—Toutes ces merveilles d'élégance féminine nageaient ou se noyaient dans cette miniature du Déluge.
Je n'ai plus gardé qu'un vague souvenir des moments qui suivirent. Je ne pensais plus, je ne sentais plus, je ne voyais plus. Ursule offrait une image de la statue du désespoir habillée de soie puce. J'avais de l'eau jusqu'à mi-jambe, et je ne m'en apercevais pas. Il me sembla que j'entendais des exclamations, des éclats de rire, puis mes invités demandant d'une voix brève leurs voitures, puis le bruit de ces voitures qui s'éloignaient. Il y avait là un médecin qui eut pitié de moi. Il me prit la main, me tâta le pouls, déclara que j'avais un violent accès de fièvre, donna ordre que l'on me hissât dans ma chambre, que l'on me fît mettre immédiatement au lit, que l'on me servît une potion calmante et qu'on fermât hermétiquement mes fenêtres. Ses ordres furent exécutés comme sur une machine inerte. Toutefois, comme le sens littéraire résiste chez moi aux plus terribles catastrophes, j'eus le temps, avant d'être emporté, d'ouïr les deux mots suivants, qui furent comme l'oraison funèbre de mon programme:
—On ne peut pas dire que M. le maire de Gigondas nous ait reçus sèchement, murmura le préfet.
—C'est tout à fait une hospitalité d'homme de lettres, dit la Philaminte: chez lui la fontaine ne pouvait être qu'une fable.
XX
COMME QUOI IL N'EST PAS NÉCESSAIRE POUR FAIRE UN FOUR,
D'ÊTRE AUTEUR DRAMATIQUE
Il me fallut, après cette catastrophe qui fit du bruit, quatre ou cinq mois pour me remettre le moral en équilibre. Quant aux avaries matérielles, elles ne sont pas encore réparées. Tout compte fait, et sans même compter l'immense déception administrative, il se trouva que le désastre absorbait au moins deux années de mon revenu. Nous nous promîmes, Ursule et moi, de redoubler d'économie. Le voyage en Italie fut ajourné jusqu'à la fusion définitive de l'élément piémontais et de l'élément napolitain, et le voyage en terre sainte jusqu'à la réconciliation radicale des Églises grecque et latine.
Nous avions de la marge, et je commençais à me rasséréner, lorsque l'on vint m'annoncer que le four de la commune allait être vacant. Ce n'est pas une affaire sans importance que la direction du four communal. Il concentre, deux fois par semaine, la vie politique, intellectuelle et mondaine du village tout entier: il s'y débite, comme de juste, beaucoup de fagots; les commérages s'échauffent à cette température, et souvent des réputations de rosières ont été démolies entre deux fournées. Le boulanger ou fournier est un personnage considérable, presque un fonctionnaire: il dépend des caprices de sa montre ou de son humeur de réveiller en sursaut, avant le chant du coq, la femme de l'adjoint, ou de brûler le gâteau à l'huile de la fille du marguillier. Il s'agissait donc de faire un bon choix qui réunît l'utile à l'agréable, et obtînt l'assentiment populaire; car je ne pouvais me dissimuler que, soit par suite de la mobilité proverbiale des masses ignorantes (en cela bien différentes des esprits cultivés), soit plutôt à cause de mes dernières mésaventures, ma popularité avait prodigieusement baissé. Or la voix publique me désignait unanimement, comme le plus digne, un jeune mitron de vingt à vingt et un ans, de la plus belle espérance, natif de Gigondas, mais ayant étudié à Avignon les secrets les plus délicats de la boulangerie. Ses parents étaient au nombre de mes administrés les plus pauvres: mais, justement fiers de leur fils qui ne devait pas manquer de donner du pain à sa famille, ils chuchotaient des paroles mystérieuses dont je n'ai compris le sens que plus tard. On me présenta le jeune homme qui s'appelait Hippolyte (familièrement Polyte), et que je n'avais pas vu depuis sa plus tendre enfance. C'était un beau garçon joufflu, haut en couleur, large d'épaules, ayant l'air heureux d'être au monde et enchanté de sa robuste personne; le type complet d'un Rodrigue de village pour qui tout Gigondas aurait eu les yeux de Chimène. Il me montra complaisamment ses bras musculeux, qui, sans doute, enfournaient son pain avec autant de grâce que Pourceaugnac en mettait à manger le sien. Fasciné par la superbe encolure et les façons victorieuses du beau Polyte, qui s'était fait escorter de toutes les commères de l'endroit, je lui annonçai que je le nommais fournier de la commune; il reçut cette faveur en homme à qui un refus ne semblait pas possible. «Voilà donc enfin, me disais-je, une affaire réglée sans encombre!»
Bientôt, pourtant, je m'aperçus qu'Ursule était soucieuse. Elle avait avec le curé et avec la mère de Polyte de fréquentes conférences où paraissaient s'agiter de graves intérêts. Un jour que le curé dînait avec nous, je le vis faire un signe d'intelligence à ma sœur: puis il me prit à part, et me dit que le retour et le séjour de Polyte dans la paroisse l'inquiétait fort pour la partie la plus aimable, mais la plus fragile de ses ouailles. Déjà il était moins content de sa congrégation; la veille, un dimanche à l'issue des vêpres, il avait vu trois ou quatre de ses plus vertueuses choristes rire et folâtrer avec le superbe mitron, qui les criblait de coups de poing dans le dos; ce qui est, comme on sait, la plus haute expression de la galanterie villageoise. Ce jeune homme était trop beau, trop déluré, trop séduisant: il rapportait au bercail quelque chose des civilisations dangereuses de la ville; bref, on redoutait un malheur, et si ce malheur arrivait, quel désespoir pour le curé! quel chagrin pour le maire!
—Eh bien! dis-je gaiement, puisqu'il y a péril en la demeure, puisque Polyte est si redoutable, nous avons un moyen de neutraliser ce Lovelace: le voilà avec un état, un four et une petite maison que je lui loue pour rien: trouvons-lui une femme! Marions Polyte!
—C'est ce que nous allions vous demander, mademoiselle votre sœur et moi, répliqua le curé un peu tranquillisé.
Il était donc décidé que nous marierions Polyte. Avec qui? ce détail ne m'inquiétait guère: j'avais lieu de croire que le gaillard n'aurait que l'embarras du choix. Je lui en touchai quelques mots auxquels il répondit vaguement, mais d'un petit air guilleret et sournois qui me donnait beaucoup à penser.
Pour le moment, l'essentiel, d'après Ursule et le curé, était de le piquer d'honneur, de le mettre au pied du mur matrimonial, en préparant d'avance le logement des deux époux; ce qui, en y ajoutant mes bontés, le four et les avantages personnels de Polyte, suffirait à faire de lui un des meilleurs partis du village.
Ursule, en cette circonstance, se relâcha de sa parcimonie habituelle: on acheta du linge, une commode, un lit, une crédence; on fit recrépir au lait de chaux la chambre de l'escalier; le tout sur la cassette particulière du maire, qui, depuis longtemps, hélas! n'avait plus de cassette. Enfin, quand tout fut prêt, les draps pliés, les chemises marquées, les serviettes ourlées, les cloisons blanchies, quand je croyais n'avoir plus qu'à jouir de mon ouvrage et à calculer intérieurement le nombre de blanches colombes arrachées aux pattes de ce ramier, une idée foudroyante me traversa de part en part: Polyte n'avait pas tiré à la conscription!...
Je le fis venir, et lui dis avec une sévérité tout administrative:
—Mais, malheureux! vous nous avez laissés faire des préparatifs qui me coûtent les yeux de la tête, et vous n'avez pas encore tiré au sort!...
—C'est vrai, monsieur le maire, répondit-il en se dandinant; mais je suis bien tranquille: j'ai toujours eu du bonheur; je suis sûr de tirer le meilleur numéro de la classe.... D'ailleurs, ajouta-t-il finement, quand même je tirerais mauvais, tout le monde sait... qu'il dépend de monsieur le maire... de me faire exempter.
Ici Polyte, malgré son aplomb, s'arrêta terrifié par l'expression de fureur qui se peignit tout à coup sur mon visage. Il faut savoir que les paysans du Midi, et probablement de toute la France, ont une superstition dont rien ne peut les guérir: c'est qu'il suffit d'avoir une certaine position sociale, d'occuper des fonctions quelconques, fût-ce les plus modestes, pour disposer arbitrairement de toutes les consciences administratives, chirurgicales et militaires, de qui dépend le sort des conscrits. J'ai beau me fâcher, m'emporter, sauter au plafond, rien n'y fait: les solliciteurs s'en vont bien convaincus que mon pouvoir est sans bornes, et que si je refuse de leur donner un petit coup de main, c'est faute de bonne volonté. Or, j'aimerais mieux, s'il le fallait absolument, commettre un vol à main armée ou croire au génie de M. de Pongerville, que tenter de faire réformer un conscrit aux dépens d'un autre, lequel pourrait avoir du malheur à la guerre ou à l'hôpital et laisser sa famille dans le désespoir ou la misère. Cette idée seule me fait frémir; aussi, toutes les fois qu'un de mes incorrigibles remet la question sur le tapis, je suis plus furieux que si l'on me lisait une tragédie. Je réussis pourtant à me contenir, pour ne pas trop compromettre ma dignité magistrale devant mon inférieur, et je dis froidement à Polyte:
—Vous avez donc des cas d'exemption?
—Oui, monsieur le maire: un rhumatisme à la jambe gauche, un commencement d'anévrisme au cœur et la poitrine attaquée....
Notez que, dans son empressement, il était accouru en costume de four, et qu'à travers sa chemise entr'ouverte j'admirais un torse d'Hercule Farnèse.
—Allez, mon ami, lui dis-je avec un calme très-mal joué, allez enfourner votre pain; quand le moment viendra, nous nous occuperons de vos infirmités.
Le jour du tirage, Polyte se présenta devant l'urne, les épaules effacées et la bouche en cœur, comme un ténor qui va chanter son air. Hélas! son étoile lui fit faillite: il amena triomphalement le numéro deux.
La consternation à Gigondas fut générale. Ce diable de Polyte était de ces gens qui ont, comme Létorières, la clef des cœurs: toutes les filles fondaient en larmes, comme si toutes avaient eu l'espoir de l'épouser. Leur douleur était aussi touchante que bavarde. Les parents du conscrit malheureux rôdaient sans cesse autour de moi, et recommençaient à l'envi ce duo mystérieux qui m'avait déjà si fort intrigué. On affectait de parler de mon crédit auprès du préfet, de mon ami le général, que je n'avais jamais vu. Les insinuations, les sollicitations, les prières, muettes ou formulées, m'arrivaient de toutes parts et sous toutes les formes. Il était clair que si je ne faisais rien pour tirer Polyte de ce mauvais pas, ma popularité, déjà fort en baisse, tomberait au-dessous de zéro. Pourtant je tenais bon, me bornant à répéter gravement que le drame se dénouerait le jour de la séance du conseil de révision.
Ce jour fatal arriva, et le dénoûment fut tel que je l'avais prévu. Quand Polyte parut en costume de mitron du paradis terrestre, et que le conseil procéda à la révision de sa constitution, il y eut parmi ses juges un long murmure d'enthousiasme; je crus un moment que le général—un vieux de la vieille—allait se jeter sur lui comme un ogre affamé de chair fraîche. Ce gracieux embonpoint, uni à cette riche musculature, plongea le chirurgien-major en extase. Aussi, lorsque Polyte essaya d'alléguer ses infirmités, l'admiration se changea en une explosion d'hilarité. Le rictus du lieutenant de gendarmerie s'ouvrit comme celui d'un crocodile, et le conseiller de préfecture fit un calembour. Le trop superbe numéro deux fut déclaré d'une voix unanime bon à partir. Mais il eut une compensation: on le proclama le plus bel homme de son canton, et le général lui affirma qu'avec un peu de protection il pourrait entrer dans les cent-gardes.