XXII
Ces trois épisodes peuvent vous donner une juste idée de mes succès administratifs et de mes économies municipales. Je pourrais encore vous en raconter huit ou dix du même genre; mais à quoi bon? Le cadre est trop étroit pour que les tableaux soient bien variés, et vous finiriez, mesdames, par me trouver très-ennuyeux si vous n'avez commencé par là: l'essentiel est de constater, en guise de moralité, que l'écharpe de maire ne m'a pas mieux réussi que la férule de critique: c'est que là-bas comme ici, à Paris comme au village, l'homme est toujours le même. Pour se gouverner à travers ses passions et ses vanités, il faut une habileté que je n'ai pas. Je m'étais brisé sur les récifs du boulevard Montmartre; j'ai échoué sur les écueils de ma pauvre commune de Gigondas.
—Puissamment raisonné! dit M. Toupinel qui, malgré son tempérament sanguin, avait écouté ce long récit sans donner trop de marques d'impatience: mais, monsieur le maire ou monsieur le critique, il ne suffit pas d'être modeste; tout homme de lettres le serait autant que vous,—c'est une des qualités inhérentes à la profession,—il faut encore être clair et honnête; clair pour nous, pauvres Athéniens de Thèbes-la-Gaillarde, sur qui vos pseudonymes, à la la Bruyère ou par à-peu-près, produisent exactement l'effet de la lanterne magique du singe de Florian; honnête pour messieurs les Parisiens, qui, si vous publiez jamais vos Mémoires, ne manqueraient pas de vous accuser de ne pas avoir mis d'étiquette à vos transparents. Entre nous qui ne comprenons pas assez et ceux qui comprendraient trop, vous n'avez qu'un moyen de tout concilier: c'est de nous donner, dès ce soir, le trousseau de clefs que vous avez sans doute dans votre poche...
—Rien de plus juste, répliqua George de Vernay; ces diables de noms propres sont si terribles à manier, que je les ai momentanément ajustés à ma commodité particulière; mais, à présent, je suis à vos ordres; établissons, si vous le voulez, un dialogue par demandes et par réponses, comme dans le catéchisme: ce sera une sorte de table des matières...
- —Eh bien, attention! je commence:—Qui entendez-vous par Eutidème?
- —M. Jules Sandeau.
- —Et Théodecte?
- —M. Louis Veuillot.
- —Et Euphoriste?
- —M. Ernest Legouvé.
- —Et Iphicrate?
- —M. de Falloux.
- —Et Théonas?
- —Lacretelle.
- —Et Argyre?
- —M. Edmond About.
- —Et Colbach?
- —M. Louis Ulbach.
- —Et Porus Duclinquant?
- —M. Taxile Delord.
- —Et Clistorin?
- —Le docteur Véron.
- —Et Molossard?
- —M. Barbey d'Aurevilly.
- —Et Schaunard?
- —Henry Mürger.
- —Et Caméléo?
- —M. Paulin Limayrac.
- —Et Marphise?
- —Madame Émile de Girardin, née Delphine Gay.
- —Et Lélia?
- —George Sand. (Alcade, saluez!)
- —Et Caritidès?
- —M. Sainte-Beuve.
- —Et Polycrate?
- —Gustave Planche.
- —Et Polychrome?
- —M. Théophile Gautier.
- —Et Bernier de Faux-Bissac?
- —M. Granier de Cassagnac.
- —Et Poisonnier?
- —M. Vivier.
- —Et Massimo?
- —M. Maxime du Camp.
- —Et Lorenzo?
- —M. Laurent Pichat.
- —Et Falconey?
- —Alfred de Musset.
- —Et Olympio?
- —M. Victor Hugo.
- —Et Julio?
- —M. Jules Janin.
- —Et Raphaël?
- —M. de Lamartine.
- —Et Bourimald?
- —M. Méry.
- —Et Hermagoras?
- —M. de Balzac.
—A la bonne heure! maintenant vous avez mon estime: reste à savoir si votre récit a ému la sensibilité de ces dames...
On entoura, on applaudit, on plaignit George de Vernay; mais tout à coup, au milieu de cette ovation de province, une voix solennelle s'éleva pour protester: c'était celle de M. Margaret, vieux magistrat en retraite, qui passait pour le Nestor de la contrée:
—Jeune homme! dit-il (George a cinquante ans), j'ai été intimement lié avec votre excellent père; ma vieille amitié vous a suivi, à votre insu, à travers toutes vos mésaventures parisiennes; et si j'ai, grâce à mon âge, mon franc parler avec tout le monde, ce n'est pas une raison pour que je vous épargne vos vérités. Rien, absolument rien, dans votre histoire, ne mérite l'intérêt qu'on vous témoigne. Tous vos malheurs viennent d'un défaut absolu de réflexion et de prévoyance, d'un manque d'équilibre intellectuel que je résume en ces termes: Vous aviez trop d'imagination pour un critique, pas assez pour un romancier: c'est pourquoi vous avez perpétuellement flotté entre vos impressions mobiles qui ôtaient à vos jugements littéraires toute solidité et toute fermeté, et vos lubies aristocratiques qui gâtaient à plaisir les créations de votre cerveau. Vous avez fait de la critique avec vos passions et du roman avec vos systèmes. Il en est résulté que vos appréciations des œuvres et des hommes ont sans cesse dépassé la mesure en bien ou en mal, et que vos fictions romanesques ont péri dans le faux et dans l'ennui. Vous, un critique! oh! que non pas! Il faut au critique de la gravité, et vous êtes léger; de la profondeur, et vous êtes superficiel; du savoir, et vous êtes ignorant; de l'Antiquité, et vous ne savez pas le latin!...
—Oh! s'écria George avec un soubresaut, comme si on avait marché sur ses cors...
—Non, vous ne le savez pas, reprit M. Margaret avec plus de force: Voyons! scandez-moi seulement ces trois mots: Urit fulgore suo!...
—Urit, deux longues, bredouilla le patient, semblable à un aspirant au baccalauréat que son examinateur embarrasse; fulgo, deux longues; re su, deux brèves; o, une longue; cet hémistiche ne peut entrer dans un hexamètre...
—Et vous l'y avez mis, ignare que vous êtes! vous avez oublié, enim: Urit enim fulgore suo, ignorantus!
—Ignoranta, ignorantum; dignus est intrare; cabricias arci thurum, Catalamus singulariter, exclama George pour se rattraper.
—Oui, vous savez le latin de Molière; mais vous ne savez pas celui de Cicéron et de Virgile; voilà qui est dit!...
—Mais j'ai eu, au concours général, un prix de vers latins, un prix de narration latine, un prix de discours latin et un prix de dissertation latine!
—C'est possible; mais cela date de si loin! Moi aussi, j'ai dansé la gavotte, en 1807, comme Trénis; et aujourd'hui je ne saurais pas mettre un pied devant l'autre. Non, mon cher, vous n'êtes pas un critique; vous seriez tout au plus un causeur, si vous aviez su mener côte à côte vos défauts et vos qualités. Hélas! monsieur tranche du grand; monsieur a voulu se lancer dans le morceau d'apparat: ah! mon pauvre ami, qu'alliez-vous faire dans cette galère? Tenez, il y a dans vos volumes,—non pas, comme on l'a dit, en tête du premier, mais du quatrième—une grosse tartine philosophique et déclamatoire que je n'ai jamais pu digérer: cela s'appelle, je crois: la Littérature et les Honnêtes gens. Vilain titre, jeune homme, vilain titre! J'en ai vu un à peu près pareil, il y a quarante-trois ans, dans le Conservateur, qui n'a rien conservé du tout. Les Honnêtes gens! mais c'est donner à entendre qu'il y a des gens qui ne le sont pas; c'est médire de la société actuelle, qui du reste est au-dessus de semblables médisances. Vous avez, messieurs, de ces manières exclusives qui établissent des classes, des catégories, des camps, là où il ne devrait y avoir que de bons Français, appréciateurs éclairés des bonnes et belles choses. Ainsi vous dites encore: Nous autres catholiques. Quelle arrogance! mais tout le monde est catholique, excepté les protestants, les juifs et les Turcs; seulement, il y a ceux qui vont à la messe, et ceux qui n'y vont pas; et ceux-là ont peut-être droit à plus d'égards que les autres: leur religion est en dedans, et vous n'êtes pas sans savoir que les sentiments contenus sont les plus vivaces. Votre titre était donc détestable, et vous en avez été cruellement puni. Grand Dieu! quel amphigouri! quel jargon métaphorique! «Telles sont les questions que je veux effleurer ici, comme on plante un jalon à l'entrée d'une route.»—Effleurer et planter dans la même phrase! Vraiment, vous méritez que je vous effleure la joue et que je vous plante là dès les premières lignes: ceci n'est rien. Voici qui enlève la paille: «Cette philosophie à la fois si destructive et si stérile, cette révolution si radicale et si impuissante, avaient montré l'homme réduit à lui-même dans un état de misère, de crime et de nudité: il ramenait sur sa poitrine les lambeaux de ses croyances, déchirées à tous les angles du chemin qui l'avait conduit des bosquets du paganisme-Pompadour aux marches de l'échafaud.» Ouf! ouf! ô Cathos! ô Madelon! ô Gali! ô Thomas!
George baissait la tête, et j'ai su, depuis, qu'il était, sur ce malheureux morceau, si horriblement rempli de cartilages, tout à fait de l'avis de son critique: M. Toupinel vint à son secours:
—Permettez, monsieur! dit-il au formidable octogénaire: est-il bien juste de prendre dans un ensemble de sept volumes le chapitre le plus mal réussi, et, dans ce chapitre, huit ou dix lignes qui, séparées du reste, n'en paraissent que plus boursouflées et plus grotesques? Quel ouvrage serait de force à résister à ce procédé? Voulez-vous un exemple? Je me souviens qu'en 1840 M. de Balzac se livra, vis-à-vis du premier volume de Port-Royal, de M. Sainte-Beuve, à un échenillage du même genre, et il fit rire tout Paris aux dépens de l'auteur et de l'œuvre. Et cependant l'œuvre a survécu, parce qu'elle est charmante, et aujourd'hui les mêmes gens de goût admirent à la fois Sainte-Beuve et Balzac: grande leçon, soit dit en passant, contre les querelles littéraires!...
—Dont les gens de lettres ne profiteront pas, grommela entre ses dents M. Verbelin.
—Je n'ai pas tout dit! je n'ai pas tout dit! reprit M. Margaret en se redressant: et l'histoire, jeune homme! l'histoire! Quand vous étudiez le livre d'un historien, il semble,—le mot est de vous,—que vous apprenez, en le lisant, ce que vous êtes censé enseigner à vos lecteurs: vous êtes à la merci de votre auteur; vous ne réagissez pas contre lui; vous ne lui résistez pas!
—Juste ciel! Je ne lui résiste pas! je ne leur ai que trop résisté, et c'est pour cela que l'on m'a assassiné: J'ai résisté à M. de Chalambert, racontant l'histoire de la Ligue, si méchamment mise à mort par Henri IV; j'ai résisté à M. Nicolardot, ministre des finances de Voltaire, et j'y ai attrapé quelques bonnes égratignures; j'ai résisté à M. Roselly de Lorgues, le colossal historien de Christophe Colomb, et j'y ai perdu quatre majuscules; j'ai résisté à M. d'Haussonville, sacrifiant un peu trop, dans son excellent livre, Louis XIV et la France à la Lorraine et à ses ducs; j'ai résisté à M. Cousin, non pas au Cousin de madame de Longueville et de madame de Hautefort, mais au Cousin de mademoiselle de Scudéry, de Clélie et de Cyrus: j'ai résisté...
—Assez! assez! personne n'ignore, mon pauvre ami, que vous n'excellez pas dans les morceaux de résistance. Ce que je veux aussi vous reprocher,—et ici, mesdames, je vous prierai d'envoyer vos filles dans la salle à manger pour préparer les sandwiches,—c'est l'impudicité de votre style. Ceci, mon cher, tient à votre chasteté exagérée. Il n'y a rien de tel, en effet, que ces esprits chastes pour se complaire dans certains détails croustilleux, certaines images alléchantes, certaines expressions lascives, qui... que... enfin je m'entends: c'est au point qu'on rencontre à chaque pas, dans vos écrits, le mot immondices et le mot souillures...
—Souillures! immondices! quelle horreur! dit en minaudant une femme un peu mûre, très-décolletée pour une mère de famille: Aglaé, mon enfant! il est dix heures; va-t'en vite! Pélagie doit t'attendre au bas de l'escalier...
—Immondices! souillures! poursuivit M. Margaret: ceci me confond et me révolte chez un écrivain vertueux. Que l'auteur de Mademoiselle de Maupin nous montre... que l'auteur de Madame Bovary nous décrive... que l'auteur de Fanny nous fasse voir... ce n'est rien, ils sont dans leur droit; l'art, le grand art excuse et purifie tout; la morale, la grande morale leur pardonne et leur sourit: mais souillures et immondices! Fi donc! Votre main n'a pas tremblé, votre front n'a pas rougi, votre cœur ne s'est pas soulevé, quand vous écriviez ces syllabes sales! Ah! messieurs les dévots! ce sont là de vos inconséquences! Encore et toujours Tartufe rudoyant le sein de Dorine et chiffonnant le genou d'Elmire!
—Monsieur, vous êtes impitoyable! s'écria madame Charbonneau; vous traitez bien mal M. de Vernay, qui va nous accuser de trahison...
—Laissez-moi faire, madame! reprit le vieux magistrat: il vaut mieux que ses vérités lui soient dites par moi que par ses ennemis. J'ai encore à demander à George pourquoi, lui qui se pique de politesse et de bonnes manières, lui, le chevalier français, l'aristocrate, le troubadour de pendule, il s'abandonne à des violences, à des invectives, à des acrimonies incroyables. Comment se fait-il que ces gentilshommes, dès qu'ils se mettent à écrire et qu'ils font de la critique, enveniment si aisément leur plume, et en viennent, dès les premiers mots, à dire des choses?...
—Sacrebleu! je voudrais bien vous y voir! interrompit George en éclatant: vous me paraissez d'une humeur peu endurante; vous en seriez vite aux gros mots. Quant à moi, je puis vous dire, en toute conscience, que je n'étais pas venu au monde comme ça. Mais il faut être juste pour tous, même pour ceux qui ont le désagrément de posséder un de devant leur nom. Quand on supporte, depuis quinze ans, le poids du jour et de la chaleur, quand on a eu à ses trousses les plus rudes jouteurs de la critique à coups de stylet ou à coups d'épingle, quand on a été immolé cent fois sur les autels de la démocratie et les tables d'estaminet, quand on a été traité d'idiot, de crétin, d'hypocrite, d'énergumène, d'intrigant, de méchant, de grotesque, on perd patience à la fin, on sort de son caractère, et l'on est tout étonné, un beau matin, de parler à peu près le même langage que ceux qui vous font la vie si dure. Ce n'est pas de l'impolitesse, c'est de l'épidémie. Croyez bien que, lorsqu'on m'attaque avec talent, avec finesse, avec malice, voire avec une malveillance ingénieuse et habile, je redeviens moi-même et rentre dans le ton: mais comment M. de Coislin en personne s'y serait-il pris pour répondre à des gens qui vous impatientent à la fois par la grossièreté de leurs opinions, la brutalité de leurs injures et la vulgarité de leur style? Sans doute il serait plus poli, plus chevaleresque, de dire, chapeau bas, à celui-ci: Monsieur, vous êtes un des premiers écrivains du siècle, et j'ai fort goûté, dans le temps, vos calembours. Permettez-moi cependant de prendre la liberté de vous faire observer humblement que votre cause n'était peut-être pas si intimement liée à celle de Béranger, que votre colère contre moi ne pût s'exprimer avec un peu plus de modération; modération dont j'aurais d'autant mieux senti le prix, que je suis, monsieur, au rang de vos admirateurs les plus sincères et de vos plus dévoués serviteurs; et à celui-là: Monsieur, votre tendresse paternelle pour Marcomir vous fait le plus grand honneur; on sait que les vrais cœurs de pères sont toujours enclins à préférer ceux de leurs enfants qui naissent avec des infirmités précoces. Toute la presse doit vous savoir gré de vos efforts désintéressés pour venger Marcomir des rigueurs du colportage tout en rappelant Marcomir à l'ingrate mémoire des lecteurs de Marcomir, qui pourraient n'avoir pas assez de souci de Marcomir. Maintenant, me trouverez-vous trop osé si je me plains qu'un homme de tant d'esprit, de tant de talent et de tant de Marcomir, affirme, sans en être assez sûr (oh! pardon! pardon!), que mes livres se vendent au poids chez l'épicier; plainte, monsieur, dont la vivacité, peut-être excessive, vous prouvera du moins le cas tout particulier que je fais de Marcomir et de vous. Et ainsi de suite. Assurément, cela vaudrait mieux: il vaudrait mieux aussi être un saint; je ne suis pas un saint, c'est positif, et quand ma bile s'amasse, il faut que je me dégonfle: et puis, voyez-vous? le métier n'est pas gai: il n'y a rien qui aigrisse le caractère, à la longue, comme d'être trente-deux ans parmi les battus, trente-deux ans, monsieur! depuis le seuil de la première jeunesse jusqu'à l'extrême déclin de l'âge mûr! Et encore il y a battus et battus: de votre temps, c'était tout profit et tout plaisir. Sous le premier empire, les écrivains des Débats, Féletz et Saint-Victor[ [6] par exemple, pouvaient, moyennant quelques hommages bien sentis à la gloire et à la victoire, dire leur fait aux révolutionnaires et aux philosophes, éreinter Voltaire, abîmer Rousseau, bafouer la Décade et le Publiciste, qui valaient bien le Siècle et l'Opinion nationale, persifler Garat, Ginguené, Morellet, qui valaient bien M. Arsène Houssaye et M. Edmond About: ils avaient pour eux le succès, le public, la vogue, le gros bataillon des rieurs. Et plus tard, sous la Restauration, quel bon état que celui de battu! On payait quelquefois l'amende, c'est vrai; mais la popularité nous remboursait au centuple: à l'aide d'un bon procès de presse, plaidé par Mes Dupin, Barthe ou Berville, M. Cauchoix-Lemaire et M. de Jouy passaient d'emblée au rôle de grands hommes, de héros, d'idoles populaires: on allait gaiement en prison boire le vin de Champagne et manger les pâtés de foie gras prodigués aux heureux martyrs de la cause libérale. Les persécutions se traduisaient en couronnes civiques, en chars de triomphe et en actions du Constitutionnel, plus productives que les meilleures terres de la Beauce ou de la Brie. Et sous ce pauvre Louis-Philippe! que d'aubaines pour quiconque avait le bon esprit d'attaquer le gouvernement! Il suffisait d'inventer quelque grosse bêtise, la paix à tout prix, l'abaissement continu, le gouvernement à bon marché, la halte dans la boue, pour recevoir immédiatement de l'admiration publique un brevet d'homme de génie et de grand citoyen. Un littérateur pur et simple, aurait-il eu la grâce de Nodier, la finesse de Sainte-Beuve ou le charme d'Alfred de Musset, n'eût été qu'un zéro auprès de M. de Genoude. Aujourd'hui les choses se passent autrement: on est tout à la fois très-battu et très-impopulaire: on écrit dans des journaux avertis ou suspendus; et en même temps la démocratie, triomphante sous ses airs de défaite simulée, vous crible de sarcasmes et d'invectives: l'on a contre soi les bohèmes, les réalistes, les journaux à cent mille abonnés, les auteurs de livres à vingt-cinq éditions, le gros public,—et le monsieur à cravate blanche, précurseur aussi poli que funèbre des avertissements et des suspensions; on est écrasé tout doucettement, sans bruit, entre deux portes, celle qui ouvre du côté des palais et celle qui ouvre du côté de la foule; et l'immense majorité trouve que c'est bien fait, que l'on a ce que l'on mérite, qu'il sied d'en finir avec les incorrigibles, les fanatiques, les ennemis de la patrie et de la liberté, les partisans acharnés de l'ancien régime, des priviléges, de l'inquisition, du droit du seigneur et de la corvée. Et si, par désintéressement, on persiste à écrire dans les journaux pauvres, si l'on se résigne à vivre chichement, à aller à pied ou en omnibus plutôt que de vendre sa plume, des gens qui touchent vingt mille francs par an pour manger chaque matin du chanoine et du prêtre, vous taquinent là-dessus en petit français, et calculent d'après le chiffre de vos sacrifices la somme de votre talent. Comment, au milieu de ces mortifications variées, ne tournerait-on pas à l'aigre? Je suis aigri, je ne m'en cache pas, aigri contre mes adversaires, contre mes amis peut-être, et il n'est pas étonnant que mon style parfois s'en ressente; c'est, je crois, à propos de Chateaubriand que l'on a comparé certaines fidélités politiques, prolongées et moroses, à la vertu de ces femmes mariées à des hommes beaucoup plus âgés qu'elles, très-décidées à rester sages, mais toujours portées à croire qu'on ne leur en sait pas assez de gré, que l'on n'apprécie pas suffisamment les mérites et les difficultés de leur sagesse. Au fait, elles n'ont pas tout à fait tort. Elles sont jeunes, elles sont belles; leurs yeux brillent, leur cœur bat, un sang rose colore leurs joues; leur blanche poitrine bondit sous le corsage sévère. Elles ouvrent la fenêtre: sous leur regard, par un joyeux soleil de mai, passent des couples amoureux, des fiancés du même âge, de brillantes amazones, escortées de hardis cavaliers; au loin retentissent des cris de plaisir et de fête; dans la maison voisine, un orchestre de bal leur envoie l'écho adouci de ses mélodies et de ses fanfares: toutes les voix du printemps et de la jeunesse les appellent à vivre, à aimer, à prendre leur part de ces enchantements et de ces ivresses. Elles se retournent vers leur foyer: un mari, noble et vénérable entre tous, mais tourmenté de rhumatismes, leur demande sa tasse de tisane ou sa table de tric-trac: dans les grandes occasions, trois ou quatre voltigeurs de la même date viennent faire sa partie de whist et comblent sa jeune femme de madrigaux contemporains de leurs ailes de pigeon. Elle est fidèle, c'est convenu, mais elle n'est pas toujours de bonne humeur; ne me pardonnez pas, mais pardonnez-lui!...
—Tudieu! mon cher, comme vous y allez! s'écria M. Margaret; et quelle bouffée de mistral a fait grincer votre girouette? Mais à quoi bon vous mettre en frais d'éloquence? Vos belles phrases ne répondent pas à mon réquisitoire: ce qui a causé la plupart de vos infortunes, c'est d'avoir suivi, au lieu de la morale naturelle et humaine, une morale de convention, une morale aristocratique...
—Ah! prenez garde, mon vieil ami! riposta M. Verbelin, je suis à peu près de votre avis sur les romans de George de Vernay: tout roman où se trahit le système est jugé, et je n'en voudrais pour preuve que les romans socialistes ou humanitaires de madame Sand, comparés à André, à Mauprat ou à Valvèdre. M. de Vernay a eu d'ailleurs le tort de se préoccuper beaucoup trop, dans ses fictions romanesques, du goût des salons qui ont admiré pendant vingt-cinq ans, tout en pouffant de rire, le vicomte d'Arlincourt, et qui n'ont pas permis à un seul des leurs d'expliquer tout ce qui se mêlait de moquerie intime à cette admiration burlesque. Il ne faudrait pas cependant aller trop vite; il siérait de se demander si cette morale de convention, cette morale aristocratique, ne peut pas être, en certains cas, proche parente et presque synonyme de l'idéal: idéal qui varie nécessairement d'après la position sociale, les sentiments, l'éducation, les antécédents des personnages, sans qu'il soit juste d'accuser l'auteur d'être tombé uniformément et de propos délibéré dans l'artificiel et le convenu. Prenons un exemple, un seul; car la discussion traîne en longueur, et madame Charbonneau regarde la pendule. Le roman moderne, abusant du droit du plus fort, avait singulièrement défiguré et noirci les gentilshommes et les patriciennes: je n'insiste pas, je n'aurais, en fait de preuves, que l'embarras du choix. Survient M. de Vernay, qui se propose de nous offrir des types contraires. Il peint ou plutôt il esquisse un gentilhomme doué d'une grande délicatesse d'esprit et de cœur, une exception si vous voulez, qui a le malheur d'être le mari d'une femme célèbre par l'éclat de ses ouvrages et de sa vie. M. d'Ermancey, c'est son nom, est le voisin de campagne d'un autre gentilhomme, le marquis d'Auberive, plus riche et plus noble que lui, et qui peut, privilége bien rare! remonter aussi loin que possible à travers ses parchemins sans y rencontrer la tache la plus légère. M. d'Ermancey a une fille, Aurélie, adorable enfant, pure comme les anges. Le marquis d'Auberive a un fils, Emmanuel, beau, romanesque et passionné. Emmanuel et Aurélie s'aiment; ils sont faits l'un pour l'autre: mais d'une part les commérages de la ville voisine et des châteaux d'alentour font subir à Aurélie le contre-coup des brillants désordres de sa mère; de l'autre, les journaux apportent jusque dans la solitude habitée par M. d'Ermancey l'écho mal étouffé de la vie bruyante de sa femme. Qu'arrive-t-il? ce qui doit logiquement arriver, étant donnés les deux caractères et les situations respectives. Le marquis demande à M. d'Ermancey Aurélie pour son fils, et M. d'Ermancey la lui refuse[ [7]: ce scrupule est exagéré, j'en conviens; il fait le malheur de deux êtres charmants, innocentes victimes de fautes qu'ils n'ont pas commises; mais il complète et couronne le type que l'auteur a voulu peindre et qui ne représente pas, selon lui, la morale universelle, ni l'accomplissement d'un devoir absolu, mais une certaine façon de comprendre cette morale et ce devoir. Convention, dites-vous? soit; mais, pour cette âme délicate et timorée, cette convention s'appelle l'honneur: elle est contraire à la loi de nature, de cette douce et bienfaisante nature que vous aimez tant? soit; mais cette morale naturelle, si tous la laissiez faire, pourrait vous mener loin; elle vous dirait: Mangeons chaud, buvons frais, aimons les jolies femmes et les bonnes truffes, soyons toujours du parti du succès, et nargue du qu'en dira-t-on!—Appliquez cette théorie à l'art tout entier, à la poésie, au drame, au roman, et vous condamnez à mort des œuvres que vous admirez, des œuvres tout autres que cette pauvre Aurélie, dont je fais d'ailleurs bon marché. Vous détruisez d'un seul coup cet élément essentiel de toute émotion pathétique et élevée; la lutte de la passion contre la conscience, de la conscience contre les entraînements du cœur, de l'imagination et des sens. Hernani arraché aux bras de dona Sol et se tuant pour rester fidèle à son serment, morale de convention! Le Richard de Jules Sandeau, fuyant la jeune fille qu'il aime quand il découvre qu'elle est la sœur de l'homme qui a aimé et déshonoré sa mère, morale de convention! Convention, le Cid, Polyeucte et le vieil Horace et son fils! Convention, archi-convention, le Maxime et la Marguerite de M. Octave Feuillet, qui ont fait couler tant de larmes! Vous vous réduisez au répertoire de M. Ernest Feydeau et de M. Champfleury, à Sylvie et aux Amants de Sainte-Périne. Qu'en résulte-t-il? Lorsque l'on a bien saturé le public de cette littérature; lorsqu'au théâtre et ailleurs on a bien installé sur les ruines de la morale de convention cette morale de nature qui commence à la glorification des appétits et finit à l'exhibition des jambes, si l'on essaye de nous offrir une œuvre d'allure plus fière et plus haute, elle tombe au milieu des sifflets, des bâillements et des éclats de rire, et nous redemandons du Pied de Mouton. Donc, si cet éternel spiritualisme dans l'art, dont j'avoue que nous avons un peu abusé, vous impatiente et vous ennuie, laissez du moins à l'idéal un dernier refuge, comme on laisse un coin de terre à un souverain exilé de son empire. Ne lui disputez pas son île d'Elbe ou sa principauté de Monaco! Cultivez dans vos serres chaudes, amassez dans vos vases de Chine les camellias et les roses, les jacinthes et les tubéreuses; mais n'écrasez pas du talon de votre botte la pauvre fleur de violier ou de clématite qui végète sous les ruines!
—Amen! dit M. Toupinel; mais, à présent, pour qu'il soit bien avéré que le récit de M. George de Vernay nous laisse à tous une impression salutaire, j'ai l'honneur, mesdames et messieurs, de vous proposer un toast et un serment, avant de clore les jeudis de madame Charbonneau.—A la province! et, tous tant que nous sommes ici, jurons de lui être fidèles, de ne plus la quitter, de ne demander qu'à elle seule nos sujets d'études, le but de nos ambitions, la récompense de nos travaux, nos plaisirs, nos peines, nos illusions, nos enthousiasmes, nos rêves, nos émotions mondaines, artistiques et littéraires! Jurons de ne jamais remettre les pieds dans cet affreux Paris que j'appellerais la moderne Babylone, si la nouveauté de cette expression ne me semblait un peu hardie; ce Paris, sphinx redoutable, dont chaque énigme coûte si cher aux téméraires qui essayent d'en trouver le mot; minotaure insatiable qui dévore, en guise de chairs virginales, tant de génies inédits, de songes radieux et de juvéniles espérances: meurtrière courtisane, dont les sourires trompent, dont les caresses tuent, dont la beauté décevante n'est que fard et maquillage, et qui passe ses cruels loisirs à se faire des colliers de perles avec les larmes de ses victimes: ce Paris enfin, que notre compatriote et ami, George de Vernay, a eu tant de raisons de maudire et dont il a si spirituellement échangé la vie fiévreuse contre la douceur et l'innocence des champs, les soins paisibles d'une mairie de village, les sages calculs d'une économie prévoyante et les satisfactions délicieuses du devoir accompli... Haine et anathème à Paris! Jurons encore une fois de n'y retourner jamais!
L'effet de ce discours fut électrique.
—Nous le jurons! s'écrièrent tous les assistants, avec autant d'ensemble que les Suisses d'Uri et de Schwitz au second acte de Guillaume Tell.
—Nous le jurons! répétèrent bravement M. et madame Charbonneau!
—Je le jure! dit George de Vernay plus violemment que tous les autres.
—Je le jure! ai-je ajouté de toutes mes forces, cédant à l'entraînement général.
Un mois après, M. et madame Charbonneau, George de Vernay, maire démissionnaire, et moi, nous nous retrouvions ensemble dans le même wagon, sur le chemin de fer de Marseille à Paris. Madame Charbonneau, aussi jolie et plus Parisienne que jamais, ne perd pas son temps: elle a déjà l'oreille de deux ou trois chefs de division, ses grandes et petites entrées dans deux ou trois ministères, et l'on assure qu'elle possède des recettes particulières pour faire obtenir par son mari une recette générale. Moi, je suis au comble de mes vœux; j'ai un drame en sept actes reçu à corrections au théâtre de Belleville, et je serai joué au mois d'août prochain, dès que le thermomètre aura atteint trente degrés de chaleur. Quant à George de Vernay, il a héroïquement repris cette vie littéraire contre laquelle tous les serments ressemblent à des serments d'ivrogne ou de joueur. Ce gaillard-là a toujours eu de la chance, et je ne sais vraiment pas où il s'arrêtera! A peine au sortir de la première jeunesse (cinquante ans, huit mois et dix-sept jours), il a, dit-on, le vague espoir de remplacer, à l'Académie française, le successeur de l'homme éminent qui succédera au successeur du successeur de M. Viennet.
NOTE
Ces quinze dernières pages ne peuvent être tout à fait intelligibles que si l'on a lu (mais qui ne l'a pas lu?) l'article de M. Sainte-Beuve dans le Constitutionnel du 3 février. Je ne saurais en parler sans un certain embarras. Si j'en crois les échos de la petite presse et les susceptibilités de quelques-uns de mes amis, il paraîtrait que l'illustre critique m'a éreinté. Or je dois déclarer que son article m'avait causé une impression toute différente: j'y avais vu l'œuvre d'un adversaire ingénieux, fin, poli, malin, cherchant les points vulnérables (ce qui est de bonne guerre), et, en somme, sauf quelques légères injustices de détail, me faisant à peu près la part à laquelle je puis raisonnablement prétendre. Je m'y étais vu surtout, pour la première fois depuis que je suis entré dans la vie littéraire, apprécié, discuté, évalué, serré de près par un écrivain supérieur, et cela d'une façon qui ne ressemblait ni aux complaisances faciles de l'amitié, ni aux gamineries de la bohème, ni aux violences de la haine. Cependant, après avoir admiré et même remercié son juge, il n'est pas défendu de recourir à l'appel et de plaider encore. Dans le dialogue qui termine le présent volume, les interlocuteurs de George de Vernay (qui n'est autre que moi-même) débattent à leur manière la plupart des chefs d'accusation si spirituellement développés par M. Sainte-Beuve: sur quelques-uns, je me tiens pour battu; sur d'autres, je crois qu'un bon avocat aurait beaucoup à répliquer. Je ne me permettrai, en finissant, qu'une seule remarque,—et une remarque d'après coup,—à propos de cette pauvre Aurélie, que je croyais morte et enterrée, et à laquelle M. Sainte-Beuve a donné, en y insistant, une sorte de nouvelle vie. M. Verbelin, le défenseur officieux d'Aurélie (page 279), la défend fort mal, et cela par une bonne raison, c'est que je l'avais complétement oubliée. En réalité, ce n'est pas M. d'Ermancey, le père d'Aurélie, qui refuse sa fille à Emmanuel, le fils du marquis d'Auberive: c'est Aurélie qui, ayant entendu toute la conversation entre son père et le marquis, se refuse elle-même: elle cède à un scrupule peut-être excessif, mais qui tient aux plus intimes délicatesses du cœur, et n'a dès lors rien de commun ni avec la morale de convention, ni surtout avec «ces duretés, ces férocités antiques, sacerdotales, féodales et patriciennes qu'ont brisées les révolutions.»—Ici, je l'avoue (bien qu'on soit mauvais juge dans sa propre cause), je n'ai pas reconnu l'exquise justesse de ton dont M. Sainte-Beuve nous a donné tant de preuves. Non-seulement il tombe dans l'emphase au moment où il vient de me la reprocher; mais l'idée même porte à faux: c'est justement parce que les révolutions,—que nous ne maudissons pas toutes,—ont fait rentrer dans le droit commun les privilégiés d'autrefois, c'est justement parce qu'il ne leur reste rien de leurs anciens priviléges, qu'ils doivent en conserver un seul, celui de se montrer plus scrupuleux, plus ombrageux même dans les questions tout idéales d'honneur et de sentiment. Cette vérité ne serait-elle reconnue et pratiquée que par l'imperceptible minorité de gentilshommes français, le roman de bonne compagnie aurait le droit d'y chercher ses types, de même que le roman en vogue a cherché les siens parmi les gentilshommes tarés et les patriciennes déclassées. En toute autre circonstance, cette nuance n'eût pas échappé à l'esprit si fin de M. Sainte-Beuve: tant il est difficile, dans notre malheureux métier, malgré les plus belles résolutions d'équité et de sagesse, de ne pas s'échauffer outre mesure, de ne pas risquer l'ut de poitrine, ou bien de se borner à chanter juste!
Cette remarque tardive m'est suggérée, au moment de mettre sous presse cette dernière feuille, par un article de l'excellente Revue de Bretagne et de Vendée (février 1862), article signé Edmond Dupré. Je remercierais plus vivement M. Edmond Dupré si j'étais moins son obligé, et je le louerais davantage si, depuis bien des années, il ne me comblait des témoignages de la plus flatteuse sympathie. Il vient de me prouver qu'il se souvenait de mes romans mieux que moi-même; et bien souvent il lui est arrivé de compléter ma pensée par son interprétation aussi bienveillante que délicate, de comprendre ce que j'avais tenté de faire plutôt, hélas! que ce que j'avais fait. Que M. Edmond Dupré (est-ce bien son vrai nom?) reçoive ici l'expression de ma reconnaissance! Rendre un légitime hommage à un écrivain de province qui n'aurait eu qu'à vouloir pour réussir à Paris, n'est-ce pas la meilleure manière de terminer un petit livre où j'ai raconté les malheurs d'un écrivain de Paris qui eût mieux fait de rester en province?
A. P.
Mars 1862.
FIN.