II
Sir Graham avait installé dans une somptueuse demeure un appartement d'un ordre spécial. À travers des cloisons de bois sonores, des musiques s'y faisaient entendre: des courants électriques, dont les conducteurs étaient dissimulés avec soin, passaient autour des meubles et notamment sur une estrade, où était dressé un «lit céleste». Et le docteur Graham avait établi toutes ces choses dans un but humanitaire, mais au moins original. C'était le rendez-vous de ces époux envers lesquels la nature s'était montrée peu prodigue ou qui, par suite de dissidences domestiques ou d'incompatibilité d'humeur, en étaient venus à négliger les devoirs les plus sacrés du mariage.
En ce séjour, grâce à la science et aux adjuvants de toute nature que mettait en œuvre ce nouveau Fontanarose, les causes les plus désespérées triomphaient et les joies de la réconciliation faisaient oublier les mécomptes antérieurs. Ainsi, par les soins du bon docteur se raffermissaient des liens parfois prêts à se rompre.
Sir Graham, pour assurer le succès de son entreprise, avait souvent recours à des apparitions: il comprit à l'aspect d'Emma Harte tout le parti qu'il pouvait tirer de tant d'avantages.
Incontinent donc, il l'engagea dans l'affaire qu'il dirigeait. Elle accepta de jouer, auprès du «lit céleste», sous des voiles légers et transparents, le rôle de la déesse Hygie, celle qui présidait à la santé chez les Gentils. Il prétendit que la vue d'Emma suffisait pour guérir. L'on se demande comment sir Graham put amasser une fortune énorme en s'en tenant à ce programme: il y a donc lieu de croire qu'il en dépassa les termes. Il y eut une affluence extraordinaire; les riches ennuyés de Londres et des comtés environnants accoururent pour admirer la mystérieuse jeune fille. Les artistes les plus célèbres vinrent immortaliser ses traits expressifs et ses poses de charmeresse. Romney, entre-autres, en devint éperdument épris, l'arracha, par un nouvel enlèvement, au digne docteur, et multiplia les portraits de la déesse Hygie.
Mais Emma le quitta bientôt pour un amant de haut parage, sir Charles Grenville, l'un des descendants de la famille de Warwick et qui était le neveu de sir William Hamilton.
Elle se sentit, dès lors, emportée vers des destinées plus brillantes.
Et, soit par un attachement plus sincère que ceux qu'elle avait ressentis jusqu'alors, soit par de profonds calculs d'ambition, soit par lassitude de sa vie désordonnée, elle changea totalement de conduite et d'usage, et sut persuader à sir Grenville qu'elle n'avait jamais cessé d'être ce qu'on est convenu d'appeler un ange. Elle eut de lui trois enfants. Sir Charles se déterminait à l'épouser, lorsqu'il songea que ses revers de fortune ne lui permettaient pas d'être imprévoyant. Il lui restait la ressource de s'adresser à sir William Hamilton et, connaissant les qualités insinuantes et persuasives d'Emma, le jeune homme l'envoya vers lui comme une ambassadrice éplorée, à cette fin d'obtenir un secours d'argent, tout d'abord, et ensuite le consentement de la famille à son mariage. À partir de cet instant, l'étoile de cette femme sortit des ombres et commença de resplendir d'un insolite éclat sur l'Italie et l'Angleterre.
Emma Harte, était, à cette époque, une femme de vingt-huit ans. Les portraits la représentent d'une taille svelte, d'un visage délicieux encadré de magnifiques cheveux blonds, et pâle comme les cygnes du nord. L'expression de ses yeux bleus et enfoncés est quelque chose d'étrange qui opprime le souvenir. Les récits du temps ajoutent que c'était l'une des plus gracieuses femmes du monde entier, et que le son de sa voix pénétrait le cœur d'une façon irrésistible. Ses manières étaient d'une distinction parfaite, et les talents divers qu'elle avait su acquérir à travers les hasards de sa vie en faisaient une véritable enchanteresse.
Sir Hamilton, en accueillant la fiancée de son neveu, fut immédiatement subjugué par Emma Harte. Il s'empressa de subvenir aux désastres qui avaient frappé sir Grenville, et ne voulut point se séparer de l'ambassadrice. Saisi d'une passion exceptionnelle, non seulement il refusa le consentement du mariage que son neveu lui demandait, mais trois mois après, en 1791, il épousa lui-même la jeune miss. Or, sir William Hamilton était frère de lait du roi Georges IV, pair et ambassadeur d'Angleterre.
Emma Harte, maintenant lady Hamilton, sut, par la réserve de son maintien, se faire recevoir à la cour d'Angleterre, et, quand les fonctions de son mari, l'amenèrent dans le royaume des Deux-Siciles, elle excita immédiatement la sympathie la plus douce dans le cœur de la reine Caroline-Marie. Celle-ci l'associa, bientôt, à toutes ses fêtes, et à ses soupers intimes, où Emma, se rappelant les poses qu'elle avait essayées chez sir Graham et devant Romney, les recommença devant la reine, en y ajoutant les danses du Châle et de la Bacchante qui transportèrent d'admiration et de plaisir sa royale amie.
Jusque-là l'existence de lady Hamilton s'était passée à conquérir l'amour de ceux qui l'approchaient: lassée d'allumer des passions qui ne suffisaient plus à la distraire, elle résolut de dominer politiquement et de diriger les intrigues compliquées et dangereuses de la cour de Naples. Lorsqu'elle se fut rendu compte de l'influence toute spéciale qu'elle pouvait exercer sur l'esprit de la reine Marie, elle sentit qu'elle devait s'illustrer au milieu des évènements qui menaçaient et leur imposer le pli de sa volonté.
En effet, la situation politique était des plus extraordinaires. Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem, ayant épousé Marie-Caroline d'Autriche, avait presque totalement résigné entre les mains de la reine, le soin des affaires. Une clause de son contrat de mariage stipulait d'ailleurs qu'à la naissance du premier enfant, la reine aurait voix délibérative au Conseil. Elle avait donné le jour au duc François de Calabre et à l'archiduchesse Clémentine. Le roi, depuis longtemps, ne conservait plus que le fantôme de son autorité: c'était un homme d'une faiblesse et d'une incapacité rares, qui préférait passer le temps en parties de chasse ou en rendez-vous de plaisir.
D'autre part, quelques années après son mariage, la reine avait distingué, dans une revue navale, un officier de marine nommé Joseph Acton qui était devenu bientôt son favori. C'était un Français, né à Besançon. Son père était un obscur médecin d'Irlande. Doué d'un esprit énergique et aventureux, Acton s'était fait remarquer déjà par un succès militaire: il avait sauvé, dans l'expédition de Charles III contre les Barbaresques, la vie de cinq mille Espagnols et leurs vaisseaux.
Ce fait d'armes l'avait mis en renom auprès de la reine Marie.
Six mois après sa présentation à la cour, il remplissait, dans l'État, le poste le plus élevé, celui de premier ministre, après l'éloignement de son prédécesseur, le marquis de Tannucci, dont il avait promptement ruiné le crédit. Son début dans la carrière diplomatique fut de conquérir d'un trait de plume, à la couronne des Deux-Siciles, toutes les citadelles du Piémont.
Ce coup d'éclat le rendit célèbre. Étant le confident le plus intime de la reine, ses aptitudes et son activité le faisant indispensable au roi Ferdinand, il devint la tête du royaume et manœuvra politiquement d'une façon toute puissante d'après les sentiments de haine qu'il portait à la France, sa patrie. Il croyait avoir à se plaindre de l'hospitalité qu'il en avait reçue autrefois. En toutes circonstances il se déclara notre ennemi, essayant de légitimer ses actes sous le prétexte que les intérêts du pays qu'il représentait maintenant s'opposaient à ceux de la France. Aussitôt l'apparition de lady Hamilton, il comprit qu'il trouverait en elle une auxiliaire de haute valeur et sut gagner très vite l'amitié de l'ambassadrice.