III
Les dieux, cependant, ne ratifièrent point (s'il faut en croire Apollodore, Euripide et quelques poètes) le pardon qui avait été conféré aux filles de Danaüs par les ministres de Minerve et de Mercure.
Elles furent exilées dans les plaines qui s'étendent au bord du Tartare: là, près d'un torrent, les Danaïdes sont condamnées à remplir éternellement un tonneau percé, qui ne garde jamais une seule goutte de l'eau qu'elles puisent en vue d'accomplir la sentence de Jupiter.
Il est possible, au point de vue historique, que cette tradition soit encore une allégorie,—une sorte d'allusion aux quatre puits insuffisants qu'elles avaient fait creuser, lors de la sécheresse qui avait désolé l'Argolide.
Mais le symbole que renferme la nature du châtiment des Danaïdes nous semble, au point de vue de la morale politique, l'un des plus admirables que nous ont transmis les temps anciens.
Ce symbole est assez transparent pour que tout commentaire soit superflu. Il n'est point de passion mauvaise qui ne trouve son allégorie dans l'usage de ce supplice. La haine, la luxure, l'envie, l'orgueil changent le cœur de l'homme en autant d'urnes sans fond que l'homme essaie toujours en vain de combler. Les poètes n'ont point manqué de traiter sous toutes les formes depuis Eschyle, l'histoire des Danaïdes.
Parmi ceux des modernes qui ont été le plus heureusement inspirés à ce sujet, nous devons citer un sonnet de l'un de nos jeunes poètes, M. Sully-Prudhomme, qui a su découvrir un côté, touchant dans l'expiation de ces épouses infidèles. Voici les vers de cette conception ingénieuse:
Toutes portant l'amphore, une main sur la hanche,
Théano, Callidie, Amymone, Agavé,
Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé,
Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanche.
Hélas! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche
Et le bras faible est las du fardeau soulevé:
«Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé,
Ô gouffre, que nous veut ta soif que rien n'étanche?»
Elles tombent, le vide épouvante leur cœur,
Mais la plus jeune alors, moins triste que ses sœurs,
Chante et leur rend la force et la persévérance.
Tels sont l'œuvre et le sort de nos illusions:
Elles tombent toujours et la jeune Espérance
Leur dit toujours: «Mes sœurs, si nous recommencions.»
Certes, c'est là une impression miséricordieuse, qui distrait un moment de la pensée du meurtre ancien commis par cette innocente condamnée qui parle avec tant d'insinuation. Mais la morale incommutable de l'histoire des Danaïdes est que celles-là, parmi les femmes, qui, sous un prétexte encore sacré, se laisseront aller à quelque imitation adoucie et lointaine de leurs quarante-neuf devancières d'Argos, comprendront vite, sous l'inévitable châtiment des jours, ce que signifient ces paroles: Le tonneau des Danaïdes.