NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST SUR LES PLANCHES

C'était, jadis, une coutume sacrée, chez les Juifs, de déchirer ses vêtements lorsqu'on entendait un blasphème:—si bien qu'en toute compagnie suspecte, les méfiants se bouchaient d'emblée les oreilles, par économie.—Et comme, au temps du Christ, le luxe des habits fut, au dire des historiens, poussé plus loin même qu'au temps de Salomon, les tailleurs de Jérusalem durent être singulièrement surmenés par les perpétuels renouvellements de gardes-robes qu'entraînèrent, en Israël, les graves professions de foi des premiers martyrs. La hausse du byssus et de l'hyacinthe dut être considérable. Ce fut au point qu'au cours des tortures où l'on appliquait les néophytes, l'assistance, en prévision de leurs séditieuses extases, adopta le biais subtil de se dévêtir d'avance,—(comme au massacre de saint Étienne, par exemple, où saint Paul, encore Gentil, accepta de surveiller le vestiaire).

C'est qu'alors, en effet, l'on ne pouvait repriser, retaper ni recoudre les vêtements sacrifiés sur l'audition d'un blasphème; c'était pour de bon que l'on s'en séparait.—Aujourd'hui, les tailleurs israélites ont imaginé une boutonnière pratique, à l'usage des fervents: elle est close d'un simple fil qu'en mémoire des aïeux l'on fait, en souriant, sauter d'un coup d'ongle, à l'occasion. Ainsi, les israélites qui, nous dit-on, comblaient tout récemment de leur présence la salle du Théâtre-Libre, où l'on donnait l'Amante du Christ, n'eussent eu qu'un point à faire, de retour en leurs foyers, pour réparer le désordre de leur toilette, si, d'aventure, quelques propos de la mystique saynète les eussent effarouchés.

Mais non:—le poète, en sa conciliante sagacité, a su leur épargner jusqu'à cet insignifiant labeur. À l'entrée de son héros, il s'est produit, au contraire, un «effet» de recueillement, une impression «profonde». Israélites et chrétiens ont ressenti, en un mot, cette qualité de respect signifiant qu'on trouvait Notre-Seigneur très bien, très impressionnant, très raisonnable, très sympathique et que l'on était de son avis. Tous l'ont applaudi chaleureusement pour lui témoigner de la haute et mélancolique estime où chacun le tenait. Dieu, reconnaissant de ces inespérées marques de déférence, est venu saluer le public.—Messieurs et dames se sentaient édifiés, grandis: d'aucuns ne retenaient leurs larmes qu'à grand'peine. Tout le monde, avec une entente cordiale, avait l'air de vouloir, décidément, traduire l'«Aimez-vous les uns les autres!» par l'«Embrassons-nous et que ça finisse!...» C'était d'un touchant capable de faire sangloter, en une soudaine accolade, M. Drumont et M. Zadoc Kahn, avec d'entrecoupés Nous ne nous quitterons plus!—Dans un coin, l'on entendait Siméon, le vieux marchand de lorgnettes, balbutier un vague Nunc dimittis. Si bien qu'en ces temps de Zutisme induré (qui sont, peut-être, les «révolus»), l'on pouvait conclure de ce spectacle que les suprêmes prédictions des Prophètes sont en voie d'accomplissement,—bref, qu'au train d'indifférence où s'abandonnent les chrétiens modernes, les Juifs (revenus, enfin, des conversions purement financières, et s'apercevant que l'Or lui-même non-seulement n'est pas le Messie, mais ne sert, en résumé, qu'à se procurer,—après avoir affamé tout le monde,—de plus solitaires caveaux de famille),—vont se convertir, en toute hâte... POUR NE RIEN LAISSER PERDRE.

Ce miraculeux dénouement, nous ne l'espérions pas à si brève échéance. Il n'était, au fond de nos esprits, qu'à l'état de désir,—assez naturel, d'ailleurs!... Ne sommes-nous pas tous israélites, en notre premier père?...—Certes, pélerins de ce globe sidéral, nous avons un peu marché, en des sentiers divers, depuis le décès de ce mystérieux ancêtre. Quelques-uns se sont même croisés en route;—mais, à la fin des fins, si des malentendus nous ont, jusqu'à présent, divisés, aujourd'hui,—n'est-il pas vrai?—les prestiges de la Science... l'effort de tous vers la justice... l'idée, surtout, du vingtième siècle et des suivants, tout cela semble fait pour inciter, vers la plus oublieuse des fusions, les hommes de bonne volonté!...—Donc, à la nouvelle de ce qui s'était passé, en cette mémorable soirée, au Théâtre Libre, le devoir que m'indiquait le Sens-commun ne pouvait être autre que de mêler, avec enthousiasme, mes humbles accents à l'allégresse de cette précursive petite fête de famille,—d'en complimenter, avec feu, l'heureux promoteur,—et de m'occuper d'autre chose.

D'autant mieux que, selon des rumeurs bien fondées, toute une pléïade de jeunes littérateurs, ayant remarqué qu'en dehors de toute question de talent, le simple sujet traité par l'auteur de l'Amante du Christ, provoquait l'attention, les controverses, et faisait tapage, se sont mis à l'ouvrage et se proposent d'inonder nos scènes de fantaisies mélo-évangéliques, dont Notre-Seigneur sera l'un des personnages principaux.—Ce qui nous ménage des effusions nouvelles.

Pour conclure, ces présumables fruits, plus ou moins brillants, de la Libre-Pensée, ne relevant que de la Critique littéraire de laquelle je ne fais point partie, m'en serais-je autrement inquiété?

Soudain, voici que, dans le Figaro du 2 novembre récent, les mots: «Avant tout, je suis un chrétien fervent», (signés de l'auteur de la pièce, M. Rodolphe Darzens) me passèrent sous les yeux; et voici qu'ailleurs il ajoute: «Catholique, apostolique et romain».

Ayant pris acte, j'attendis la luxueuse brochure,—précédée d'une eau-forte de Félicien Rops—et je viens de la lire.

—Maintenant, à titre de simple passant, je dois soumettre aux intéressés les très humbles réflexions suivantes—non que je m'exagère l'importance intrinsèque de cette tentative théâtrale—mais parce que c'est la première et qu'il est bon de prendre des mesures préventives contre l'imminence des ouvrages annoncés. Puis, pourquoi le journal le Gil Blas n'aurait-il pas, de temps à autre, une note grave,—à l'usage des personnes atteintes d'âme?


1o La «pièce» est patronnée d'une préface due à l'auteur de l'Histoire d'Israël, le notoire M. Ledrain.—Cet éclairé personnage, exhumant de bifides redites, s'y ingénie,—le baiser de l'Euphémisme aux lèvres,—à nous révéler que Notre-Seigneur n'est qu'«un nabi de la verte Galilée, le plus séduisant des fils de l'homme, un juste, un jeune maître de haute raison, etc.»—Ce qui revient à le traiter d'imposteur.—Il ajoute: «À l'exception de la femme de Madgala, qui ne le quitta point, le doux crucifié fut, sur le Calvaire, abandonné de tous, même de son père.» Or, pourquoi la Vierge sainte, l'évangéliste saint Jean, sainte Véronique, le Larron sanctifié, Joseph d'Arimathie, les saintes Femmes, gênent-ils, comme de négligeables comparses, le disert, l'émérite préfacier?

Parce que tout l'intérêt de la Passion semble se résumer, pour cet esprit supérieur, en les préoccupations que voici—«La Magdeleine aime-t-elle Jésus avec tous ses sens? Éprouve-t-il en respirant l'arome de ses cheveux et en sentant la chaleur de ses lèvres, quelque sensation délicieuse? Le poète ne le dit pas. Du moins, la tendresse de Jésus reste cachée derrière un voile. C'est ce qui prouve jusqu'à quel point M. Darzens a le sentiment de la POÉSIE historique.»

C'est très galant.

Au point de vue du simple sens commun nous lisons:

(Même préface)
PAGES 5 ET 6 PAGE 11
«Comment animer de nos ardeurs ces êtres merveilleux qui ont le mieux fourni à l'humanité la vision du divin? Les amener à la RÉALITÉ, ce serait les faire entrer dans le néant. Vapeurs dorées, à forme humaine, ils disparaissent dès qu'on les touche et qu'on leur suppose une consistance et des passions charnelles —«Les divinités grecques ne sont que de pures abstractions, tandis que Jésus a réellement vécu et foulé cette terre. Si la LÉGENDE l'a transfiguré, il n'en reste pas moins, par bien des côtés, par son corps et par ses discours fort humains, l'un de nos frères».

Pas de commentaires n'est-ce pas?

Seulement que penser d'un auteur s'attestant «chrétien fervent», se glorifiant d'être de l'église catholique, apostolique et romaine—et qui, néanmoins, commet l'inconséquence, plus étrange encore que juvénile, de faire sanctionner son œuvre—(où parle le Christ lui-même!)—par une telle préface et un tel parrain?

2o La «pièce» n'est autre qu'un passage de l'Évangile, arrangé, en vers, pour le théâtre: Sainte Madeleine chez le pharisien Simon.—Tout d'abord, l'Évangile, pour un fidèle, étant le Livre de l'Esprit-Saint, la lettre même en est inviolable (à une virgule près, sous menace d'anathème, est-il écrit). Le Beau, dans l'Évangile, est vivant—et non fictif comme le Beau littéraire. Le mystérieux, le lointain d'un beau vers ne peut qu'altérer la vérité de ce Beau spécial. Le restreindre jusqu'à l'humain, en l'adaptant sur le lit de Procuste d'une prosodie, c'est donc risquer d'offrir, sous une étiquette, autre chose que ce qu'elle annonce, et se vouer à produire, par exemple, des vers où, comme dans la pièce, Dieu trouve que l'Asie est «IMMENSE». (On croit rêver, lisant cela.)—Que l'on versifie un apostolique récit d'après l'Évangile, passe encore: mais versifier l'Évangile même, c'est s'exposer à dénaturer le sens vital d'une parole du Verbe en la modifiant selon les exigences de la métrique d'un vers.—Donc, en principe, tout essai de traduction, partielle ou totale, de l'Évangile, en vers même libres, simples, exempts de romantisme, ne peut-être que présomptueux et vain. L'on se place en ce dilemme:

—Ou grâce à des ajoutis et nuances, la version se trouve inexacte:—alors, la cause est jugée; ouvrir le dictionnaire des hérésies.

—Ou par impossible, elle est exacte;—alors que penser d'un fidèle qui semble dire à l'Esprit-Saint:—«Mon cher confrère, ceci n'est-il pas bien mieux et plus beau que ce que vous avez dicté (sous-entendu en vile prose), PUISQUE ÇA RIME!

Voyons, ce nonobstant, si l'épisode suave de sainte Madeleine est exactement traduit.

Tout d'abord, dans l'Évangile, au lieu de la prétentieuse et précieuse tirade que prête à son héroïne le trop généreux auteur de la «pièce», la sainte pécheresse ne prononce pas une seule parole. Elle entre; elle ne s'excuse pas: Simon-le-Pur peut la chasser!... Elle ne réfléchit pas! Elle ne demande pas la permission d'aimer! Elle s'agenouille, répand ses symboliques parfums, mêlés à ses larmes, sur les pieds du Sauveur, et ces pieds sacrés, elle les essuie de ses cheveux, elle les baise en pleurant toujours—et en silence.

Mais,—et ceci est un élémentaire article de foi!—ses péchés lui sont déjà remis, à celle qui, en l'oubli de tout souci de ce monde, peut en agir avec cette confiance d'élue! à la déjà délivrée des sept démons, à celle dont les prunelles de voyante et l'âme illuminée remarquent si peu le physique du Sauveur que, Jésus étant ressuscité et lui apparaissant devant le sépulcre vide, elle ne le reconnaît même pas, le regardant en simple humaine, et le prend pour le JARDINIER du champ de mort, et s'écrie, en un transport d'outre-monde: «Dites-moi, je vous supplie, où vous l'avez mis, afin que j'aille, et que JE L'EMPORTE!»

C'est seulement à la voix, lorsque le Seigneur la nomme qu'elle le reconnaît et se prosterne. C'est à l'appel seul de Dieu que ses yeux redeviennent voyants.

—Il est donc, pour ainsi dire, naturel, que, chez Simon, le Seigneur l'assure de nouveau de toute absolution et lui dise: «Va en paix!» car elle est en état de recevoir ce qu'on lui donne.

Or, dans la «pièce», il se trouve que le prétendu repentir de la soi-disant Marie-Magdeleine n'est, en réalité, qu'une avance hypocrite et corruptrice,—que ses pleurs pervers ne sont qu'une arme pour tenter la chasteté divine,—qu'elle veut se faire touchante pour induire, en péché, Celui qui a dit: «Lequel d'entre vous me convaincra d'un péché.» Et voici que le pseudo-Christ de M. Darzens, alors qu'il vient d'être dit: «qu'il voit toutes les pensées», se méprend sur la tentatrice! Et qu'il est en dupe! Voici que celui qui se dressa, le fouet au poing contre les marchands du Temple et passa au milieu de ceux qui le voulaient saisir et lapider avant l'heure précise de la Rédemption, supporte ces parfums, ces larmes viles—et de tels baisers! Voici qu'il accepte, exalte et bénit ce qui, selon ses avertissements vertigineux, ne peut mériter que le séjour de l'essentielle-limite, où «le ver ne mourra pas, où le feu ne s'éteindra pas!» Et voici qu'il dit, à ce péché-vivant qui le contemple, inconscient de repentir et les yeux obscènes: «Tes péchés te sont remis à tout jamais, va en paix!» Ceci—alors que la scène ultérieure donne à cette parole le démenti le plus flagrant, puisque non seulement la Magdaléenne ne s'en va pas en paix, mais paraît outrée de ce que Dieu se soit permis de lui remettre ses péchés au lieu... «de la COMPRENDRE!!» et qu'elle érupte, en faisant étalage de sa périssable chair, une lave soudaine de lubricités si révoltantes,—si répulsives,—qu'elle semble, loin d'être une sainte, une énergumène!

Qu'il me soit donc permis de trouver d'une inconséquence attristante un «chrétien», dont la «ferveur» peut concevoir l'Évangile sous un pareil jour.

Finissons-en.—Suivent quelques vers où Madeleine se trouve brusquement sanctifiée! transfigurée sans autre disposition préalable, et continue cependant à donner l'impression contraire—puisqu'elle appelle, tout uniment, le Sauveur «Prophète», et qu'elle demande à suivre «ceux qui le disent le Messie», le tout en lui affirmant quelle «l'aimera jusqu'à la mort d'un amour qu'elle ne comprend pas». Comme si une réelle transfigurée pouvait prononcer cette petite phrase de bourgeoise vexée, ayant senti qu'il n'y avait rien à faire. J'arrive aux derniers vers pour lesquels semble être conçue la pièce. Ils sont d'un Rédempteur de fantaisie, d'un accent, d'un ton qui paraissent étrangers à l'Humilité divine. Un adage du Christ s'y trouve transposé et traduit plus qu'à la légère. Nulle vibration d'infini! Le Sauveur y nomme la Magdaléenne «son épousée choisie entre toutes les femmes». Les derniers mots sont en contradiction formelle avec les Sept-Paroles, ainsi qu'avec le récit de la Mort de Notre-Seigneur par son témoin l'évangéliste saint Jean.

Entrer dans la critique d'autres détails serait long et pénible. Ces réflexions suffisent pour prémunir contre d'irréfléchis mouvements d'adhésion ceux que le talent littéraire de l'auteur pourrait troubler ou séduire,—et pour entraver peut-être, de quelques scrupules suscités en leur conscience, les nombreux écrivains qui s'apprêtent à nous exhiber d'apocryphes rédempteurs. Je n'ai rectifié que dans ce but les graves erreurs d'un frère en christianisme. Sur ce terrain, je ne connais plus de sympathies ni de réserves. Toutefois, je n'ai pas à juger l'auteur, d'abord parce qu'on ne doit juger personne, ensuite parce que mes errements, à moi-même, ne me permettent d'être sévère qu'envers moi. Le juvénile poète de l'Amante du Christ est, sans doute de bonne foi, malgré de troublantes apparences. Il est dans l'âge où les fumées passionnelles peuvent obscurcir ou voiler les pures spiritualités du livre des livres. S'il est à regretter qu'il ait choisi un tel sujet, qu'il nous permette pourtant d'espérer que son âme est pareille à la fille de Jaïre, sur laquelle tomba cette parole de résurrection: «Cette jeune fille n'est pas morte, elle n'est qu'endormie.»