POÈMES DU PARNASSE

I
À UNE GRANDE FORÊT

Ô pasteurs! Hesperus à l'Occident s'allume;
Il faut tenter la cime et les feux de la brume!
Un bois plutonien couronne ce rocher,
Et je veux, aux lueurs des astres, y marcher!
Ma pensée habita les chênes de Dodone;
La lourde clef du Rêve à ma ceinture sonne,
Et, détournant les yeux de ces âges mauvais,
Je suis un familier du Silence—et je vais!...
Souffles des frondaisons, Esprits du lieu sauvage,
Flottez, âcres senteurs de l'herbe après l'orage!
Gommes d'ambre, coulez sur le tronc rouge et vert
Des arbustes!... chevreuils, partez, sous le couvert!
Puisque le cri d'éveil qui sort des nids de mousses—
(Grâce au minuit des bois)—charme les femmes douces,
Ô Muse! en cet exil sacré fuyons tous deux!
Aquilons, agitez les pins sur les aïeux,
Qu'ils reposent en paix sous vos lyres obscures!
Sur les lierres, tombez, ô pleurs d'or des ramures!...
Miroir du rossignol, la Source de cristal,
Bruissante, reluit sur le sable natal!
C'est l'heure où le dolmen fait luire entre ses brèches
Des monceaux, aux tons d'or fané, de feuilles sèches.
La clairière s'emplit de visages voilés.
Au loin brillent les ifs, par la lune emperlés.
Brume de diamants, l'air fume! Les fleurs, l'herbe
Et le roc sont baignés dans le voile superbe!...
Gloire aux œuvres des cieux! Livrez-moi vos secrets,
Germes, sèves, frissons, ô limbes des forêts!...

II
ESQUISSE À LA MANIÈRE DE GOYA

Admirons le colosse au torride gosier
Abreuvé d'eau bouillante et nourri de brasier,
Cheval de fer que l'homme dompte!
C'est un sombre coup d'œil, lorsque, subitement,
Le frein sur l'encolure, il s'ébranle fumant
Et part sur ses tringles de fonte.

Le centaure moqueur siffle aux défis lointains
Du vent, voix de l'espace où s'en vont nos destins!
Le dragon semble avoir des ailes;
Et, tout fier de porter des hommes dans son flanc,
Il fait flotter sur eux son grand panache blanc
Et son aigrette d'étincelles!

Et les talus boisés qui bordent son chemin,
Montagnes et rochers, tourbillon souverain!...
Les champs décrivent des losanges;
Il passe, furieux, éperonné d'éclairs,
Son arome insolite imprègne au loin les airs
D'une odeur de sueurs étranges.

Quand il fait lourdement onduler ses wagons,
Le soir, dans la campagne, avec un bruit de gonds,
Fauve cyclope des ténèbres,
On croit voir, léthargique, une hydre du chaos
Qui revient sous la lune, étirant ses grands os
Et faisant valoir ses vertèbres.

C'est le monstre prévu dans les temps solennels;
C'est un enfer qui roule au fond des noirs tunnels
Avec sa pourpre et ses tonnerres;
Et les rouges chauffeurs qui la nuit sont debout,
Chacun sur la fournaise où sa chaudière bout,
Semblent des démons ordinaires.

Quand ses réseaux ceindront ce globe illimité
Sans honte nous pourrons aimer la Liberté:
Ils le savent, les capitaines!
Après avoir pesé la gloire, dans nos mains,
Nous allons trouver mieux que le sang des humains
Pour nous fertiliser les plaines!

Ô mort! tout se transforme et rien ne se corrompt,
Et tous les éléments de la Terre seront
Les éléments de notre gloire;
Les pôles se joindront dans le cercle idéal:
Courage, char macabre, auguste et boréal!
Éclaireur de la route noire!...

LES DANAÏDES
HYPERMNESTRA

Argos, en l'an mil neuf cent quatre-vingt-seize avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire il y a environ quatre mille ans, dressait dans l'Hellade ses hauts remparts cyclopéens, construits depuis plus d'un siècle, déjà, par Inakkhos. S'il faut admettre les calculs de la science actuelle, il y aurait de fortes raisons de croire que les Pelasges, aïeux des Grecs, ne furent autres que les Chananéens, chassés par Josué,—par le terrible Ioschuah, chef des Hébreux, qui tua trente-deux rois, incendia deux-cent-trois villes, fit passer au fil de l'épée, les femmes, les enfants, les mulets, les ambassadeurs, les vieillards et les otages, suspendit, sur une bataille, la lumière du soleil, fut le successeur de l'Échappé-des-Eaux et s'endormit avec ses pères, rassasié de jours et satisfait.

Les Pelasges, en effet, apparaissent brusquement, sur ce point de la carte terrestre qu'on appelle la Grèce septentrionale, au moment chronologique où les concordances de l'Histoire Sainte avec les suppositions de la Science historique établissent les victoires définitives du Peuple de Dieu sur les nations qui habitaient la Terre Promise. Or, où se sont réfugiées ces peuplades qui fuyaient l'épée dévastatrice de Ioschuah? Nombreuses, épouvantées, nomades, quel point plus naturel que le nord de la Macédoine, de la Thrace et de l'Epire pouvaient-elles choisir que celui-là même, disons-nous, qui s'offrait à leurs pas errants?—Des indices de toute espèce, des similitudes et les oppositions de langage entre le grec ancien et l'hébreu se présentent, immédiatement, dans la recherche de la philologie à ce sujet. Le Iavan hébraïque signifie l'Ionie.

Les curieuses recherches de l'abbé Deschenais, et, tout récemment, le texte découvert sur les pylônes de Karnak par M. Mariette, et qui remonte à dix-huit cents ans avant Jésus-Christ, les études de science géographique de Brugsch sur les temps pharaoniques, sont à peu près concluants à cet égard. Les derniers rapports sur l'Exode et la marche des Israélites, rapports qui ont causé une sensation dans le monde savant, semblent accorder, péremptoirement, les textes de la Bible avec les documents égyptiens. Le travail sur les nômes de Misraïm identifiés avec les noms grecs ptolémaïques, travail entrepris d'après les monnaies et les textes d'Edfou, vient d'être accueilli avec le plus grand honneur au Collège de France.

La Bible et l'historien Hérodote se rapprochent de plus en plus aux yeux de la science et lorsqu'il s'agit de plonger dans les traditions fabuleuses, il est utile de consulter l'un et l'autre. Trois ou quatre siècles avant la fondation d'Athènes par l'Égyptien Cécrops, Argos florissait.

C'était la capitale d'une vaste contrée, fertile et charmante entre toutes celles du Péloponèse, l'Argolide. Six villes fortes, ses dépendances, l'entouraient: Trézène, Mycènes, Tirynthe, Nauplie, Hermiona, Epidaure. Au-dessus d'elle, Corinthe, Sicyone, et les villes des fondeurs de métaux, des forgerons et des ciseleurs;—à l'est se déroulaient les plaines et les vallées d'olivier de l'Arcadie; à ses pieds, l'aride et sombre Laconie, où devaient s'élever les murs de Sparte. Couchée tout au long de la mer Égée, l'Argolide était une seconde Terre Promise pour cette troupe de pasteurs phéniciens, égyptiens et arabes, selon quelques historiens, mais, en réalité, d'une race et d'une origine non définies, qui vint, sous la conduite d'Inakkhos, s'y installer il y a trente-huit siècles.

La Fable atteignant ici la nuit des âges—(et cette nuit s'appelle un horizon passé d'une quarantaine de siècles, comme on le voit)—il serait même difficile de savoir si l'homme nommé Inakkhos a existé, ou si c'est bien cet aventurier égyptien, ce nautonier, ce Pelasge fuyard, qui dirigea l'expédition et prit possession de l'Argolide. La Fable lui donne pour fille la fameuse Io, la génisse adorée de Jupiter, l'aïeule d'Hercule, la contemporaine de Prométhée, s'il faut en croire Eschyle,—et pour fils Phoroneüs, chef peu célèbre qui lui succéda après soixante ou soixante-dix ans de règne.

Mais il y a aussi en Argolide le fleuve Inakkhos, qui pourrait bien être le prête-nom du Chananéen, quel qu'il soit, d'où est sortie la nation argienne. De plus, si nous rapprochons cette tradition d'Io de la ville même d'Argos, nous trouverons une singulière ressemblance entre ce nom et celui du gardien de la génisse sacrée, à savoir Argus (appelé aussi Argos, le constructeur du navire Argo), le pasteur aux cent yeux; et sa surveillance symbolique s'expliquerait alors parfaitement, même sans la nouvelle fable de ses cent yeux transportés par Junon sur la queue du paon céleste: ce serait le fleuve même, entourant de tous côtés l'Argolide.

Donc, vers l'an 1570 avant Jésus-Christ, régnaient sur la Basse Égypte deux frères, les pharaons Danaos et Egyptus;—celui-ci était sans doute l'Ekhorëos d'Hérodote.—Danaos, ou, pour prendre les désinences actuelles, Danaüs, à la suite d'un différend mystérieux qui s'éleva entre lui et son frère, conçut le projet de l'assassiner. Il fut déjoué par la vigilance des gardes et, contraint de fuir, il s'embarqua suivi de quelques voiles fidèles. Alors commença pour lui une existence errante.

Au moment de quitter le Delta, ce prince, fils de Bélus et d'Anchinoë, avait cinquante filles. Il n'omit point de les emmener sur ses vaisseaux.

Suivant divers historiens, il visita Rhodes, où les vents contraires l'obligèrent à s'arrêter; il y laissa une statue de Minerve en reconnaissance de son salut, et remit à la voile, cherchant un royaume.

Il atteignit bientôt sain et sauf, la côte du Péloponèse où il fut reçu avec hospitalité par Gelanor, roi d'Argos.

Gelanor, de la dynastie des Inakkhides, était récemment monté sur le trône, et les premières années de son règne avaient été signalées par de fréquentes querelles avec ses sujets. Danaüs profita de l'impopularité de Gelanor pour lui persuader une abdication en sa faveur. Quelques auteurs prétendent même, forts du précédent fratricide de Danaüs, que celui-ci, en récompense de l'accueil qu'on lui avait fait, usurpa, d'un coup de main la couronne de son hôte et relégua ce dernier en exil;—peut-être même l'assassina, car la fin de ce monarque est demeurée inconnue.

Quoi qu'il en soit, en Gelanor s'éteignit la dynastie des Inakkhides, et la race des Bélides commença en la personne du royal aventurier Danaüs.

Le peuple Argien, à l'avènement de Danaüs, avait soutenu l'usurpateur, ayant cru voir dans un dessèchement inattendu des sources et des fontaines d'Argolis la manifestation du courroux de Neptune contre la race impie d'Inakkhos. Cette circonstance, dont l'artificieux Égyptien sut tirer parti, lui valut le trône, car il apparut comme un sauveur étranger, d'une race amie des immortels et à la prière duquel les naïades épancheraient de nouveau, dans le creux des vallées et des torrents, leurs urnes salutaires.

L'histoire ne dit pas si le phénomène se produisit d'une façon immédiate; mais, une fois installé dans les palais d'Argos, entouré de sa garde et de quelques rudes esclaves bien armés, Danaüs se sentit, selon toute apparence, suffisamment maître de l'Argolide pour s'en remettre au hasard au sujet du fléau qui avait inquiété ses sujets. Ses filles firent creuser des puits, et ce fut tout. Quelques avantages remportés sur les voisins de Messénie achevèrent de consolider son gouvernement.

Les succès de Danaüs parvinrent au pharaon, qui était demeuré en Égypte. Celui-ci, par une singularité que la tradition se borne à constater sans commentaire, avait cinquante fils, cousins des cinquante filles du roi d'Argos.

Soit pour jeter, par les liens d'une parenté plus étroite, un oubli définitif sur la tentative meurtrière dont autrefois Danaüs s'était rendu coupable envers lui; soit qu'il crût voir dans le nombre même de leurs enfants, tous d'un sexe opposé, quelque ordre voilé des dieux, le pharaon envoya vers son frère une ambassade, à l'effet d'obtenir le consentement à cinquante alliances entre leurs cent enfants.

Le vindicatif usurpateur du trône de Gelanor hésita longtemps à répondre, nourrissant des projets qu'une vieille rancune lui inspirait. La magnanimité de son frère lui semblait un outrage; mais, se sentant plus faible, il atermoyait. Pressé, toutefois, par les envoyés du pharaon, dont les sollicitations à cet égard semblaient prendre un caractère menaçant, il dut se résoudre à consulter ses filles. Les Danaïdes, jalouses de se montrer dignes du ressentiment où les avait élevées leur père, refusèrent formellement cette union générale, et donnèrent pour prétexte, aux ambassadeurs d'Égypte, qu'une telle mesure leur semblait impie.

La réponse ayant été transmise au roi de Delta, celui-ci sentit s'éveiller en son cœur les mauvais souvenirs du passé. Décidé, cette fois, à la vengeance ou à la paix définitive, il leva, sans délai, une forte et nombreuse armée. Le commandement des cinquante vaisseaux qui la transportèrent en Grèce fut confié à ses cinquante fils, et il fut décidé qu'ils ne reviendraient pas sans avoir enlevé les filles de Danaüs ou sans en avoir fait leurs épouses, soit de bon gré, soit par la force.

L'histoire a conservé les noms des cinquante Danaïdes et ceux des cinquante égyptiens leurs fiancés. Les filles de Danaüs s'appelaient: Hypermnestra, Théano, Autonoë, Sthénélea, Callidia, Stygné, Boycéa, Actœa, Agavea, Adianta, Automaté, Autoléa, Rhodié, Shée, Rhodéa, Callice, Celeno, Cercestris, Cleodora, Chrysippa, Cléopâtre, Clité, Dioxippa, Electra, Amymoné, Anaxybia, Asteria, Eraté, Aditéa, Eurydice, Evippéa, Evippé, Glaucé, Glaucippé, Gorgé, Gorgophoneïa, Hippodamia, Hyppoméduse, Hyperia, Iphiméduse, Mnestra, Neso, Ocypeteïa, Ocmé, Pircea, Podarceïa, Pharté, Pilargé, Hippodamia la cadette et Hippodiceïa.

Les cinquante Ægyptides étaient: Lyncéos, Ménélas, Daïphron, Daïphros, Polictor, Pandion, Periphas, Lycus, Archelaüs, Encelade, Busiris, Euryloque, Cissée, Hyperbios, Agenor, Chèté, Chtonios, Dorion, Phantès, Chrysippos, Clitos, Egyptus, Sthénélos, Hippolyte, Peristhènes, Argios, Chalcedon, Imbros, Alcménon, Bromios, Alus, Dryas, Agaptolémos, Potamon, Ister, Protée, Hippotoüs, Diagorite, Hippocryste, Enchénor, Lampos, Agios, Melachus, Eurydamos, Arbelus, Idmon, Œnée, Idas et Lyxus.