ISABEAU DE BAVIÈRE

La France était occupée au Nord par l'Anglais, qui menaçait de plus en plus d'en faire la conquête. Les villes de Bourg, de Calais, et autres encore, étaient tombées en son pouvoir. Les coffres du royaume étaient vides, malgré les trésors amassés par Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, qui, après la fameuse bataille de Nicopolis, était venu enfouir d'immenses richesses au château de Vincennes; les dépenses des fêtes de la cour avaient tout épuisé.

Pour faire face à ce désarroi de finances et au péril national de l'envahissement anglais, il y avait sur le trône un roi frappé de démence: Charles VI, fils de Charles V, dit le Sage. L'armée diminuait, n'ayant plus de solde suffisante. Les six mille archers bourguignons de Jean sans Peur avaient été licenciés.

Ce que les déportements et le luxe des seigneurs n'engloutissaient pas était distribué aux couvents, car le libertinage des grands était doublé d'une dévotion inconcevable. Loin de songer à repousser l'ennemi, on songeait à vivre en liesse. Le peuple, taillable et corvéable à merci, était écrasé de tels impôts qu'il redevait encore avant d'avoir gagné sa stricte vie et que l'air respirable, la poussière d'un chemin soulevée par le passage d'un troupeau, étaient frappés d'un droit de péage. Tout n'était pour le serf que taille, alleux et chevances. Les factions les plus désastreuses pour le pays divisaient les gens de guerre et les capitaines du royaume.

Tantôt c'était le duc Jean sans Peur, qui, ayant hérité de la haine paternelle de Philippe le Hardi contre les princes de l'Orléanais, croyait, de plus, avoir des motifs personnels de vengeance contre le duc Louis d'Orléans.

Celui-ci ayant été distingué de la duchesse de Bourgogne, femme de Jean sans Peur, leur querelle devint terrible.

Tantôt, c'était le connétable Bernard d'Armagnac qui, profitant de la folie du roi pour exercer une autorité sanglante et souveraine dans Paris, tenait la campagne contre Jean sans Peur.

Le duc de Bourgogne, cependant, pouvait seul disputer aux Anglais la terre de France et les chasser. Il était populaire. Un jour, le danger devenant de plus en plus menaçant, il y eut une réconciliation apparente ayant pour mobile l'intérêt et le salut du pays, entre le duc et Louis d'Orléans. Ce fut une solennité. Le peuple criait: Montjoie!… Notre-Dame était pavoisée. La réconciliation dura quelques jours, mais sans amener de résultats pour nos armes. Car un nouveau malheur était arrivé. Le duc de Bourgogne, pareil aux autres princes, dans l'atmosphère que l'on respirait alors à Paris, s'était comme efféminé et amolli.

En effet, l'ennemi le plus dangereux et le plus réel du royaume de France, ce n'était pas l'Anglais, qui devait être repoussé plus tard par Jeanne d'Arc, ce n'était pas la ruine du Trésor, ni les armées disséminées, ni les querelles entre les princes, ni la démence du roi!… L'ennemi, c'était la reine de France, une étrangère, Isabeau, fille d'Etienne II, duc de Bavière, femme de Charles VI, et qui avait été nommée régente depuis l'aliénation du roi.

Isabeau de Bavière était née en l'an de grâce 1368.

Elle était venue en France, à l'âge de quatorze ans, et avait épousé, le 17 juillet 1385, ce déplorable monarque. Elle avait alors près de dix-huit ans.

A partir de son avènement au trône, ce ne furent plus que carrousels, que fêtes, jeux, tournois, cours d'amour, duels, chasses et magnificences extraordinaires; l'adultère passait à l'état de mode insoucieuse; l'oubli de la patrie s'ensuivait. Le roi, sombre, ayant été brûlé grièvement dans un bal où le feu avait pris à son costume, vivait retiré, avec son connétable et quelques gens de guerre, entre autres Tanneguy du Châtel, qui n'était alors qu'un de ses écuyers et qui devait un jour s'illustrer par deux actions historiques des plus marquantes: l'enlèvement et le salut du dauphin Charles VII au milieu des flammes, lors de la journée des Ecorcheurs, et l'assassinat du duc de Bourgogne, qu'il dépêcha, de quatre coups de hache, dans une entrevue avec le dauphin.

Isabeau de Bavière ne haïssait point l'Anglais; elle traita même avec lui, honteusement, en maintes occasions; sa seule politique était l'amour du plaisir, la soif des excès violents et inconnus.

Les historiens sont d'accord sur sa beauté exceptionnelle.

Rousse comme l'or brûlé, pâle avec un teint d'orage, douée d'une beauté languide et fatale dont les séductions attiraient comme le danger, Isabeau ne se refusa même pas d'employer encore les ressources des baumes et des philtres: elle avait en amour la science des courtisanes grecques et des impératrices romaines. C'était une grande ennuyée, une cruelle épuisée, incapable de supporter le poids de la couronne de France sur son voluptueux front, mais plutôt faite pour présider des cours d'amour au fond d'un château et pour donner à toute une province des modes merveilleuses.

Svelte, elle excellait à monter les chevaux indomptés, intrépide à entrer dans sa capitale, au milieu du carnage des surprises nocturnes, bravant les arquebusades et l'incendie. Criminelle par nature, le crime lui seyait aussi bien que la queue de dragon aux sirènes. Avec ses amants, elle renforçait l'oubli que doit donner le baiser d'une femme, du sentiment de la mort prochaine que coûtait la possession de sa personne.

Si le côté politique de son histoire est révoltant, comme on vient de le voir, le côté joyeux de sa vie n'est pas moins sombre. Mais les satans ont des attraits brûlants et dorés comme l'enfer. De là, les passions mortelles qu'elle suscita.

Le vidame de Maulle, Louis d'Orléans, Jean sans Peur, Villiers de l'Isle-Adam, Lourdin de Saligny, le chevalier de Bois-Bourdon, et quelques autres plus ignorés, furent du nombre de ceux qu'elle aima; chacun d'eux eut une fin sinistre.

Le vidame de Maulle mourut en exil, mis au ban du royaume.

Louis d'Orléans fut assassiné, rue Barbette, par un chevalier d'aventures, Raoul d'Hocquetonville, qui lui fendit la tête d'un coup de masse d'armes.

Jean sans Peur tomba, au pont de Montereau, sous la hache de Tanneguy du Châtel.

Villiers de l'Isle-Adam, qui, pour elle, avait pris Paris en une nuit par un coup de maître sans autre exemple dans l'histoire, fut assassiné à Bruges dans une sédition populaire.

Lourdin de Saligny fut poignardé en Flandre, où l'avait interné la jalousie du duc de Bourgogne.

Le chevalier de Bois-Bourdon périt d'une manière très affreuse et tout à fait cruelle, comme on le verra tout à l'heure.

Quelques traits de son histoire donneront une idée du caractère étrange de cette femme[12].

[12] Au paragraphe suivant débute, sans variantes notables, le conte: La reine Ysabeau. Œuvres complètes, Contes cruels, tome II, Mercure de France.

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Telle était cette jalouse créature que ses scandales et ses attraits ont illustrée, et dont l'histoire est écrite avec du sang et du feu.

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L'un de ceux qui succédèrent au vidame de Maulle fut, comme nous l'avons dit, le chevalier de Bois-Bourdon.

C'était un jeune seigneur des mieux faits de la cour. A vingt-trois ans, il était célèbre par ses triomphales fantaisies, tant de luxe que d'amours. Ses duels, toujours heureux, le faisaient admirer des pages, féliciter par les femmes et craindre de ses pairs. La reine, ayant remarqué ce jeune seigneur, le nomma gouverneur de Vincennes et s'y renferma avec lui.

On se rappelle les circonstances particulières de l'événement arrivé au roi Charles VI, en traversant la forêt du Mans, où il avait été pris de démence. Un fantôme, en vêtements blancs (aposté peut-être par Isabeau dans le but de déterminer, par une crise superstitieuse, une insanité que ses philtres avaient préparée de longue main), un fantôme, disons-nous, lui était apparu brusquement, avait saisi la bride de son destrier, en criant: «Retourne, roi Charles, tu es trahi!» Ce qui, effectivement, avait jeté le roi dans un accès de folie furieuse. Ayant tiré son épée et mis à mal deux hommes de sa suite en criant: «trahison!» l'on fut obligé de s'en rendre maître par la force. Depuis lors, une sénilité hâtive l'avait accablé; il vivait, un peu hébété, dans son Louvre, en compagnie d'une demoiselle nommée Odette de Champdhiver, qui veillait sur la faiblesse du monarque et cherchait à le distraire, soit en inventant des jeux,—les cartes, par exemple,—soit en le charmant par ses chants et sa bonne grâce. De là, la liberté laissée à la reine.

A cette époque, bien que la régence lui eût été dévolue avec l'assistance, toutefois, de son beau-frère Louis, duc d'Orléans, et de son cousin Jean, duc de Bourgogne, comte de Nevers, surnommé, comme il a été dit, Jean sans Peur, la guerre entre Isabeau de Bavière et le comte Bernard d'Armagnac, connétable de France et féal du roi, n'était pas ouvertement décidée. L'amour du chevalier de Bois-Bourdon fut la torche qui l'alluma.

Un matin, en effet, comme le jeune chevalier revenait de Vincennes, joyeux et au galop, le sourire des joies éperdues aux lèvres, il croisa une petite troupe qu'il ne reconnut pas tout d'abord.

C'était Charles VI, le connétable et plusieurs seigneurs et soldats de la cour de Paris. Le roi faisait une promenade.

Soit étourderie, soit impertinence de rival, Bois-Bourdon ne revint point sur ses pas; il ne salua pas.

Le comte d'Armagnac lui cria de faire halte. Il continua vers Paris.

—Arrêtez ce jeune homme! dit simplement le connétable à deux soldats et à son prévôt Tanneguy du Châtel.

En entendant le galop des deux cavaliers derrière lui, Bourdon se détourna, fondit sur eux, désarçonna le premier, tua le second d'un coup d'épée, et, saluant le comte d'Armagnac, poussa l'insolence jusqu'à le défier lui-même.

Le connétable était un homme de guerre des plus habiles aux maniements de toutes les armes; il sourit, mit pied à terre, sa masse à la main. A vingt pas du jeune homme, il s'arrêta:

—Rendez-vous, messire, dit-il.

Un éclat de rire de Bois-Bourdon lui répondit.

Mais ce rire ne s'acheva pas. La masse d'armes du comte d'Armagnac, lancée par lui comme la pierre d'une fronde, était venue frapper au front le cheval du jeune homme: le cheval, tué sur le coup, avait jeté son cavalier évanoui sur le chemin.

On se saisit de Bois-Bourdon. On le fouilla. Une lettre de la reine fut trouvée entre son cœur et son pourpoint. Cette lettre, parfumée et tendre, produisit sur le roi Charles un effet terrible, malgré sa folie.

Bois-Bourdon fut enfermé au Châtelet, mis à la question le soir même; il y mourut, sans rien avouer, courageusement, car il aimait la reine. On l'ensevelit dans un sac de cuir sur lequel fut écrite cette légende: «Laissez passer la justice du roi», et on le jeta à la Seine.—La lettre fut publiée à son de trompe dans Paris.

Lorsque la reine apprit ce meurtre, et que c'était au comte d'Armagnac qu'elle devait cette aventure, comme elle était fidèle à ses fidèles, elle jura de venger la mort de son ami de la manière la plus horrible; et, comme on va le voir, elle tint parole.

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Le connétable, connaissant à quelle sombre ennemie il avait affaire et profitant de la lueur de raison qu'avait eue le roi, fit immédiatement enlever Isabeau comme sa prisonnière et obtint de Charles VI un décret qui internait au château de Tours sa royale captive. Mais elle en fut bientôt enlevée par Jean sans Peur, qui la transporta à Troyes, où elle prit le titre de reine par la grâce de Dieu. Ce fut là qu'elle reçut un jour la visite d'un seigneur de l'Isle de France, le baron Jean de Villiers de l'Isle-Adam, gouverneur de Pontoise. C'était un jeune homme redoutable et qui, sous un aspect frivole, cachait un cœur d'acier.

Sa ville, une nuit, avait été surprise par les Anglais. Il en avait fendu la porte à coups de hache pour que ses bourgeois pussent échapper à la tuerie. Lui-même, sautant à cheval et à moitié vêtu, s'était élancé vers la Touraine, cherchant des hommes d'armes pour revenir. Mais il ne put reprendre Pontoise et en massacrer la garnison anglaise que quelques mois après.

Le connétable, en apprenant le coup de main inattendu des Anglais sur Pontoise, avait eu la mauvaise foi de dire que le baron de l'Isle-Adam avait dû vendre sa ville; et le soupçon de cette infamie avait, grâce à cette parole, plané sur lui, l'Isle-Adam.

Armagnac, qui profitait de la faiblesse du roi pour publier les lettres de galanterie d'une femme et d'une reine, avait imaginé cette calomnie pour dissimuler sa propre conduite.

Le fils du comte d'Armagnac qui a traité directement avec l'Anglais et vendu plusieurs villes, fut déshonoré historiquement par un procès à ce sujet, et le roi de France Charles VII porta publiquement, au contraire, le deuil de Villiers de l'Isle-Adam à la mort de ce maréchal.

A cette époque, Villiers dédaigna de se défendre autrement que par les armes d'abord, et en reprenant sa ville ensuite. Il se rangea du parti de Jean sans Peur, qui était celui d'Isabeau, et jura «de ne point se coucher dans un lit tant qu'il n'aurait point tracé avec son épée, sur la poitrine du connétable Bernard d'Armagnac, la croix rouge de Bourgogne.»

Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il vint à Troyes, près d'Isabeau de Bavière, encore en deuil de son cher cavalier mort pour elle.

L'Isle-Adam, ébloui par l'éclat de cette beauté sans rivale, fondit sa vengeance et son amour dans un seul sentiment. Ce n'était pas un homme capable de perdre le temps en paroles;—son serment pouvait, à cet égard, le lui rendre affreusement difficile à garder tout à fait. Le soir de son arrivée à Troyes, au souper royal, il s'assura le concours de quelques amis, les sires de Chaville, d'Harcourt et de Chastelux, entre autres, réunit un millier de lances et marcha sur Paris, accompagné d'Isabeau elle-même, à cheval près de lui; la petite troupe se hâtait, dans le vent nocturne.

Le comte d'Armagnac, à force d'exactions et de cruautés, s'était fait exécrer de la population; le fils du gardien de la porte Saint-Antoine, Perrinet Leclerc, qui avait été frappé de vingt et un coups de fourreau d'épée, par ses ordres (quoique bourgeois), ouvrit la porte des fossés à Villiers de l'Isle-Adam, sur un signal convenu.

La reine et le grand baron, suivis des capitaines et de leurs soldats, entrèrent dans Paris. Et alors commença, aux cris de vive Bourgogne! vive Isabeau! un massacre vengeur et formidable qui dura trois jours, aux lueurs des incendies.

Villiers de l'Isle-Adam se précipita vers l'hôtel Saint-Pol, surprit la garnison, la dispersa, fit prisonnier le roi Charles VI, qu'il mit en lieu de sûreté; puis chercha le connétable qui se cachait.

Il courut dans Paris avec ses cavaliers, mettant à prix la tête du comte d'Armagnac, et tuant ceux qui ne criaient pas: Vive la reine!

L'Isle-Adam découvrit bientôt le connétable et, l'ayant blessé mortellement dans la lutte, exécuta son serment à la lettre. Il lui traça la croix de Bourgogne sur la poitrine d'un coup d'épée.

Le lendemain, à l'arrivée de Jean sans Peur, l'Isle-Adam ayant été fait maréchal de France, et Paris étant pacifié, il y a lieu de penser que le baron obtint d'Isabeau la permission de se «mettre en ung lit».

La reine eut bien des aventures galantes et inconnues. Celles-ci sont les principales.

Elle fut surnommée «la grande gaupe» par tout le populaire. Elle avait donné à la France le dauphin Charles VII, qui grandissait. Cependant la beauté merveilleuse d'Isabeau ne subit aucune atteinte du temps pendant de longues années. Cette beauté survécut même à ses amours.

Isabeau de Bavière mourut cependant presque abandonnée, vers l'âge de cinquante ans, et universellement méprisée.

(Septembre 1876.)

TRENTE TÊTES SUR LA PLANCHE[13]

[13] 14 octobre 1885.

Au milieu des préoccupations de cette heure grave, au moment où les regards sont presque tous fixés sur les urnes électorales, il est certain que nous ne devons prendre sur nous de rappeler les faits suivants à l'attention publique qu'à simple titre de délassement d'esprit.

Plusieurs journaux importants l'ont déclaré: s'il faut en croire les prévisions les plus compétentes, et d'après la nomenclature exceptionnelle des causes criminelles actuellement en instruction sur le territoire français, les assises de cet hiver nous ménagent, presque sûrement, une CINQUANTAINE de sentences capitales, sur trente desquelles, au bas mot, M. l'exécuteur, paraît-il, peut tabler haut la main. Presque toutes ces causes étant, en effet, d'une hideur peu commune, la mansuétude présidentielle se verra, cette fois, très probablement débordée par le cri de la vindicte sociale, et renoncera, tristement, à s'exercer sur cette collection de monstrueux condamnés.

En ces conjonctures, quelles que soient nos plus immédiates inquiétudes, se pourrait-il bien qu'il parût, à nos lecteurs, hors de propos de leur soumettre quelques réflexions touchant ces exterminations prochaines?

Alors, surtout, que nous nous proposons, non pas de gloser sur des débats à venir, mais seulement sur un point oublié dans le cérémonial tragique du supplice de la guillotine.

On ne saurait s'y prendre trop à l'avance, parce que ce genre de questions peut, d'ores et déjà, sembler d'un intérêt général.

Plusieurs éminents journalistes vont réclamer, ces jours-ci, nous dit-on, le rétablissement des marches de l'échafaud.

Nous l'avons, ailleurs, spécifié: l'instrument justicier[14] ne doit frapper un de nos semblables qu'au niveau des têtes de la foule, qu'à hauteur d'humanité. Le couteau-légal ne doit fonctionner que d'ensemble avec sa plate forme réglementaire, éliminée, depuis ces dernières années, on ne sait par qui ni pourquoi, ni de quel droit. Si la solennité des degrés de l'échafaud paraît d'une mise en scène surannée à quelques sceptiques en retard sur le véritable esprit des temps modernes, pourquoi ne trouvent-ils pas également démodées les robes rouges et les hermines de la cour d'assises? Comment tout le reste du cérémonial ne leur semble-t-il pas une pure fantasmagorie?

[14] L'Instant de Dieu (Derniers contes, Mercure, 1909).

On ne peut supprimer un anneau dans la chaîne des symboles de la Loi sans infirmer les autres et faire douter de leur sérieux. Or, tout le monde s'écœure, depuis longtemps, des impressions de boucherie que cause cette guillotine absurdement embusquée au ras du sol et dont la sournoiserie triviale est aussi peu digne de la Loi que de la Nation.

Cependant, l'on a regardé comme inopportune, paraît-il, la réclamation présentée à ce sujet par divers notables écrivains de la presse française,—et l'on a prétendu, même, que cette question ne la regardait pas.

Nous ne voulons répondre à cette fin de non-recevoir que par l'exposé du raisonnement suivant[15], dont l'évidence est, à nos yeux, tout à fait indiscutable.

[15] Développé dans le Réalisme dans la peine de mort (Chez les Passants, Georges Crès, 1914; pp. 93, 94, 95 et 96.)

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Si donc la presse est, à ce point, prépondérante en ce qui, moralement, touche à l'application de la peine de mort, comment n'aurait-elle pas qualité pour se préoccuper du mode physique de l'application de cette peine! Il nous semble qu'elle a le droit d'être écoutée, ici, attendu qu'elle peut, ici du moins, conclure en connaissance d'une cause qu'elle eut souvent le loisir d'étudier de près.

C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud sont jugées convenables par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique, aussi, les juge convenables, pour ne pas dire plus: et que, par conséquent, cette revendication doit être prise au sérieux, quand la presse vient à la formuler.

Si donc trente têtes humaines,—ou davantage,—doivent être tranchées, cet hiver, sur le sol français, quelque coupables que soient ces têtes, nous pensons qu'elles ont droit à tomber à hauteur d'hommes et non pas à hauteur de pourceaux.

Quelque positif que puisse être le raisonnement,—si, toutefois, il y eut raisonnement,—en vertu duquel tel ou tel personnage a pris sur lui de soustraire les marches légales de l'échafaud, nous prétendons que cette guillotine de basse-cour est choquante pour la Loi, pour la Nation, pour notre humanité.

Oui, nous sommes certains d'exprimer le vœu de la majorité des esprits à ce sujet, et non celui de quelques anodins sceptiques. Au surplus, les nouvelles Chambres, au cours de la session prochaine, vont être définitivement saisies de cette motion, et nous n'hésitons pas à répondre d'une presque unanimité de votes pour que cette plate-forme et ces marches de l'Echafaud,—abrogées par l'arbitraire d'on ne sait quel Prudhomme—soient restituées au plus vite à la dignité de la Loi.

A PROPOS D'UN LIVRE[16]

[16] 1er décembre 1863.

Selon quelques esprits diserts, le sujet d'une œuvre d'art ne doit influer ni sur le verdict touchant la valeur esthétique de l'œuvre, ni sur l'opinion morale que l'on peut désirer se faire touchant la personnalité de l'auteur. L'idée qui fait corps avec le travail et la poésie de cette œuvre peut être, au point de vue de l'art, indifféremment choisie dans les catégories du juste ou de l'injuste, du bien ou du mal, du moral ou de l'immoral; ce n'est jamais, pour l'art, qu'une occasion, qu'un moyen, dans le sens abstrait du mot, de se manifester.

L'art s'efforce librement vers la beauté, vers l'absolu de la philosophique et pure beauté, qui, suivant une expression tout hégélienne, serait: «comme l'eau claire, sans odeur, ni couleur, ni saveur particulière.» Il compose un royaume où toute chose est appelée à la transfiguration. Et, si l'artiste est assez puissant pour aller racheter la grande poésie même jusque dans les régions défendues par la morale, et que, sous une sensation d'éternité, il l'en dégage, tout irradiée de solennelles et profondes épouvantes, l'impur n'est plus ce qu'il nous apparaît, dans sa réalité: on ne doit plus le voir! Le génie est devenu sa rédemption: il s'est transfiguré sous le sceptre de diamant du magicien sacré: sujet de l'intelligence idéale, il ne relève plus de la conscience hypocrite, changeante et diverse, des hommes.

Ainsi, que le sujet d'un poème soit emprunté, par un artiste, aux données de la philosophie, de la politique, de l'utilité, de la concupiscence, de l'histoire, de la religion, de la guerre, etc.,—comme le Faust, par exemple, les Iambes, les Géorgiques, les Fleurs du mal, la Légende des siècles, le Paradis perdu et le Purgatoire, l'Iliade, etc., je cite pour des Français,—ces données, comme toutes celles qui en dérivent, sont indistinctement offertes, dans les pénombres mystérieuses et inquiètes de la rêverie[17], au bon plaisir du poète, sans qu'il y ait, à ses yeux, plus de mérite ou de grandeur à traiter l'une plutôt que l'autre, tous ces sujets comportant la même respectabilité comme la même indifférence au point de vue et dans la mesure de l'art: si le poème est pénétré d'un sentiment de majesté, d'indulgence et de beauté souveraine, le sujet choisi doit disparaître dans ce sentiment et, par suite, n'entrer pour rien dans la décision d'un homme de goût.

[17] L'expression anglaise pensiveness est plus exacte que le terme banal imposé par notre langue (note de Villiers de l'Isle-Adam).

C'est un point sur lequel,—malgré son évidence apparente,—on ne saurait trop insister, car nous sommes prévenus contre ce qui nous semble de nature à révolter les tendances de notre morale et de notre conscience, et lorsque l'art se dévoue à traiter les actions déréglées, l'habitude de la sensation influe sur notre jugement à notre insu; nous avons à nous défier des conventions inférieures et des préjugés contingents de la vie usuelle. Agissons, par l'idée du devoir, dans la société, comme des citoyens: agissons, également d'après l'idée essentielle du devoir, dans le rêve, comme des penseurs. La synthèse idéale de ces deux existences est située, sans doute, au milieu de la Mort, c'est-à-dire au delà de toute spéculation actuelle.

Pourquoi le titre d'un poème aurait-il ce pouvoir de refroidir, par avance, nos dispositions à l'estime de sa beauté? N'est-ce point, d'ailleurs, presque toujours dans les épisodes, les idées incidentes et les ciselures étrangères au sujet pris en lui-même de tel chef-d'œuvre reconnu, que consistent ses véritables beautés artistiques? Pourquoi même,—j'oserai le dire,—nous laissons-nous prémunir si facilement, par nos instincts d'injustice, d'égoïsme et de fierté, contre le caractère civique d'un artiste de génie, lorsque les sujets qu'il accepte de célébrer sont pris, à l'ordinaire, par exemple, dans le domaine du dissolu? Le plus épais bon sens devrait comprendre que l'on n'écrit de beaux vers qu'à force de persistance et de labeurs nécessités par l'apprentissage et la technique de l'art. Où donc un grand poète prendrait-il encore du temps pour être citoyen si condamnable? Qui nous autorise à mal présupposer de l'homme, parce que,—affligé comme nous, sans aucun doute, de quelque difformité sociale ou morale,—il se réfugie dans la Pensée sublime, pour essayer d'en corriger le côté choquant, d'en rêver l'absolution et d'en opérer le rachat? La notoriété, pour le poète, doit être une question bien secondaire, pour ne pas dire absolument nulle, lorsqu'il se préoccupe de son œuvre: il écrit pour se justifier devant lui-même et pour agrandir sa miséricorde envers les choses sensibles.

Donc, il faut, avant tout, considérer seulement la profondeur du Talent, en général, et, quant au reste, il ne doit pas importer dans un chef-d'œuvre. Il est certain que la bonne volonté religieuse de Dante, par exemple, ne l'eût pas sauvé de l'oubli s'il eût manqué de poésie et d'art dans ses poèmes. Bien au contraire, s'il se fût prévalu (le cas échéant) des tendances morales et pratiques de son œuvre pour en atténuer les imperfections esthétiques, le simple sens commun nous avertit que c'eût été, de sa part, une action déshonnête et scandaleuse. En effet, s'autoriser de l'intérêt tout social que la multitude accorde à telle idée de religion, de politique, etc., prise en elle-même et sans le secours de la vie extérieure, et transporter cet intérêt dans le domaine de l'Art pour s'en servir comme d'un adjuvant à la valeur propre d'un travail poétique, c'est baser la Poésie sur une émotion étrangère à elle-même et, risible artiste, lui manquer de respect en lui offrant des secours dont elle n'a que faire. C'est dire: «Vous le voyez! je suis une âme sensible; ayez, par conséquent, de la bienveillance pour mes vers, à cause de la droiture et de la bénignité qu'ils expriment et qui correspondent,—j'en suis sûr,—aux qualités que vous avez, mon cher lecteur.» C'est la rougeur au front que j'écris ces lignes; rien que d'y penser donne le malaise et le froid le plus gênant.

Eh bien! si nous considérons, par exemple, les Fleurs du mal sous ce critérium, nous ne devons pas varier notre justice.—Sachons lire! M. Charles Baudelaire ne tire pas secours de son sujet pris dans les notions convenues! Il regarde, et les impudicités se débattent (ironie féroce!) sous les étreintes de son idéal, comme les vers de terre sous les antennes du scolopendre.

Un autre préjugé,—le mot, cette fois, paraît avoir un sens,—assez en vogue, au dire d'une majorité sensée,—c'est celui de l'inspiration.

L'inspiration n'est autre chose que le libre développement d'une aptitude innée vers le beau idéal; c'est une bosse qui grossit; pour être sur une montagne, il faut être parti de terre et avoir monté péniblement la montagne; de même, pour être élevé réellement, il faut avoir gravi un à un les degrés dont cette élévation n'est que la somme. Le Génie, c'est l'application passionnelle, la résultante d'une organisation saine et laborieuse, la pleine possession de soi-même. Eh! que voudrait-on qu'il fût de plus que cela? Si tel homme naissait génie, avec la science infuse, comme les petits bramahs, ce serait une monstruosité, une privation de tout mérite, une animalité déplorable. L'abeille, le castor, la fourmi, etc., font des choses merveilleuses, mais ils ne font que cela et n'ont jamais fait autre chose: ils naissent avec le summum de leur développement moral; ils n'hésitent pas. Le géomètre ne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche d'abeilles, et la forme de cette ruche est celle même qui, dans le moindre espace, peut contenir le plus de cases, etc. L'animal est exact: sa naissance lui confère avec la vie cette fatalité; l'homme, au contraire, est essentiellement indéterminé: il hésite, d'une manière toujours ascensionnelle, toujours approximative, vers son idéal[18]! Ce qui fait le fond de ses plus sublimes espérances, ce qui allume sur son front la lueur de l'immortalité, c'est précisément le sentiment de cette gravitation. En un mot, l'homme sent qu'il n'est pas fini!

[18] L'idéal, suivant Gottlieb Fichte, est: «ce qui doit toujours être réalisé, mais en même temps ce qui ne peut jamais l'être, sous peine de cesser d'être ce qu'il doit être, c'est-à-dire de cesser d'être l'idéal.» (Note de Villiers de l'Isle-Adam.)

Vis-à-vis de ces pensées, on conçoit que «l'inspiration» est une parole qui sent son bourgeois moderne de plusieurs milles. On est si instinctivement convaincu de sa nullité qu'on n'ose la prononcer que tempérée par un demi-sourire, c'est-à-dire presque comme une insulte et avec un air de protection bienveillante. L'artiste devient sous ce mot une sorte de sibylle sur le trépied, quasi inconsciente de la signification de ses chants, ou, pour mieux dire, une machine de Vaucanson. Il suffirait au premier venu de crier à tout hasard: «Deus! ecce Deus!» pour réduire à l'humilité les fatigues sacrées et les longs travaux d'un véritable poète; et quand l'expérience prouve la supercherie de l'Inspiré, ceux qui croyaient en lui nomment cette découverte: «la désillusion.» Le vulgaire voudrait voir les gens nés coiffés de divinité. Chose étrange! L'homme de génie lui-même n'aime souvent pas à être sincère sur ce point. Il se complaît quelquefois dans l'ovation faite aux puissances supérieures dont il veut bien paraître le représentant et le mandataire, il s'applaudit de cette distinction sans s'apercevoir qu'elle lui assigne une place au-dessous des gens ordinaires et inférieurs, qui ont au moins le mérite de leur développement, si peu qu'il soit. Mais comme il rit dans sa barbe de sa petite comédie!

Est-ce que la Pensée commet de ces injustices? Il en est, d'habitude, des fanatiques de l'Inspiration quand même comme de ceux qui disent: «Voilà de beaux vers: mais où est l'idée? Quel est le but de l'auteur?» sans songer que leurs paroles contiennent leur propre négation. Car, si les vers sont beaux, ils contiennent au moins l'idée de la beauté: ce qui est déjà quelque chose au point de vue de l'art, à ce qu'il semble! et, pour le surplus, on peut ajouter ce mot de Franklin: «Il est bien difficile à un sac vide de se tenir debout.»

Voilà donc, pour un grand nombre d'esprits éclairés, la première formule générale de l'Art considéré en lui-même. Je suis loin d'accepter sans réserves d'aussi spécieuses affirmations; mais ce n'est pas ici le moment de les discuter. J'expose, je n'impose pas. Il fallait signaler ce critérium et l'élucider de cette manière pour aborder consciencieusement la critique du livre de M. Mendès, car ce livre[19] est écrit,—sauf erreur,—à ce point de vue, et rien qu'à ce point de vue.

[19] Philomèla, livre lyrique (Paris, 1863).

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