Le Libertin de Qualité

Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine

Je me fais présenter chez Madame Honesta (famille presque éteinte). Tout y respire la pudeur et l’honnêteté; tout prêche l’abstinence, jusqu’à son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n’a cependant aucun de ces détails qui inspirent la tendresse. Mais elle a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si toute l’habitude du corps ne s’y proportionnait pas. Je ne louerai pas sa gorge, quoiqu’une gaze qui s’est dérangée m’ait permis d’entrevoir du lointain; ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on pourrait souhaiter une jambe plus régulière; telle qu’elle est, un joli pied la termine. Nous avons les grands airs, des nerfs, des migraines, un mari que l’on ne voit qu’à table, des gens discrets, de l’esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais quelquefois ne ressemblant qu’à soi... Pardieu! allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas... Oh! que si! parce qu’elle est vaniteuse, parce qu’elle se pique de générosité, parce qu’elle veut primer.

D’abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l’esprit, des pointes, des calembours; que madame a raison, que tout chez elle est au mieux possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je placerai une mouche; je donnerai à cette boucle tout le jeu dont elle est susceptible... Un chapeau arrive... Bon Dieu! les Grâces l’ont inventé; le dieu du goût lui-même en a placé les fleurs, et tous les zéphyrs jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme cette gaze prune-de-Monsieur coupe avec ce vert anglais... Mais qui l’a envoyé?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi un coupable ne rougirait-il pas?... Je me suis trahi, déconcerté, boudé... Victoire, que son emploi de femme de chambre, quelques baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes intérêts, les plaide en mon absence... Ah! madame, si vous saviez ce que l’on me dit de vous!... Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux que votre chevalier, et je suis sûre qu’il ne vous coûterait qu’une misère... Il n’est pas joueur, je le sais de son laquais; c’est un cœur tout neuf.—Mais, crois-tu que je sois assez aimable pour...—Ah! Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous voilà à l’âge de vingt ans.—Tais-toi, folle; sais-tu que j’en ai trente, et passés?... (Pardieu, oui, passés et il y a dix ans que cela est public...) Je reviens l’après-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on pas? Je demande pardon en offensant davantage; on s’attendrit, je me passionne; on se... (Foutre! attendez donc... Cette femme-là est d’une précipitation à me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez bien que mon laquais n’est pas assez bête pour ne pas me faire avertir que le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m’attend. Je jette un coup d’œil assassin; j’embrasse cette main qui tremble dans la mienne... Je me relève et je pars.

Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une de ces femmes qui, blasées sur tout, cherchent des plaisirs à quelque prix que ce soit. Elle me fait des avances, parce que son honneur, sa réputation, la bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes bientôt arrangés; elle me paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu! pas d......er... Mon infante le sait: les tracasseries viennent. Ah! doux argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin, on se détermine; il y a déjà quinze mortels jours qu’on languit. Je fais entendre, modestement, que la reconnaissance m’attache, que j’ai des obligations d’un genre... N’est-ce que cela?... On me paie au double; et dès lors je suis quitte avec ma Messaline: je vole dans les bras qui m’ont comblé de bienfaits nouveaux, et je goûte... non pas du plaisir... mais la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.

Las! que voulez-vous! Quand on a engraissé la poule, elle ne pond plus; les honoraires se ralentissent, et je dors.—Comment! tu dors?—Oui, la nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chéri qui anime l’espérance, qui éclaire les combats amoureux. On se plaint, je me fâche; on me parle de procédés, d’ingratitude, et je démontre que l’on a tort, car je m’en vais.

Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m’apparaît; mais il n’est point chargé de ses attributs heureux: c’est le dieu du conseil, le diligent Mercure, il me console et m’envoie chez M. Doucet. Vous ne le connaissez sûrement pas: or, écoutez.

Une taille qu’une soutane et un manteau long font paraître dégagée; un visage qui rassemble la maturité de l’âge, l’embonpoint et la fraîcheur; des yeux de lynx, une perruque adonisée; l’esprit en a tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais décente, répand l’éclat de la béatitude; il ne se permet qu’un sourire, mais ce sourire laisse voir de belles dents... Tel est le directeur à la mode: troupeaux de dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas.

Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies dans un parfait quiétisme de conscience et dont la charnière n’en est que plus mobile. Le père en Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous doutez bien que c’est à ces femmes qu’il faut parvenir. Je m’insinue donc dans la confiance du bonhomme, je lui découvre que je suis presque aussi tartuffe que lui: il m’éprouve; et quand toutes ses sûretés sont prises, il m’introduit chez madame....

C’est là que la sainteté embaume, que le luxe est solide et sans faste, que tout est commode, recherché sans affectation... Mais quoi, un jeune homme chez une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement; c’est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez que je dois en avoir, au moins autant que d’impudence. Mes visites s’accumulent, la familiarité s’en mêle, et voici une des conversations que nous aurons, j’en suis sûr.

A la sortie d’un sermon (car j’irai, non pas avec elle, mais je serai placé tout auprès, les yeux baissés, jetant vers le ciel des regards qui ne sont pas pour lui), à la sortie d’un sermon duquel elle m’a ramené, je commencerai par la critique de toutes les femmes rassemblées autour de nous. Notez que les questions viennent de ma béate.—Comment avez-vous trouvé madame une telle?—Ah! bon Dieu! elle avait un pied de rouge.—Pourtant, elle est jolie.—Elle aurait de vos traits, si elle ne les défigurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne; elle n’a ni votre teint, ni vos couleurs... (Croyez-vous qu’à ces mots elles n’augmenteront pas?)—Par exemple, la comtesse n’était pas habillée duement.—Du dernier ridicule, elle montre une gorge! et quelle gorge! Je ne connais qu’une femme qui eût le droit d’étaler de pareilles nudités. (Remarquez ce coup d’œil sur un mouchoir dont les plis laissaient passage à ma vue... Un autre coup d’œil me punit et je devins timide, décontenancé.)—Que pensez-vous du sermon?—Moi, je vous l’avouerai, j’ai été distrait, inattentif.—Cependant la morale était excellente.—J’en conviens; mais présentée d’une manière si froide! une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel effet ne font pas sur moi vos exhortations! Je me sens plus animé, plus fort, plus courageux... Hélas! vous me faites aimer la vertu parce que je vous aime... (Ah! mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la pâleur couvre mon visage... Je demande pardon... Plus on me l’accorde, plus j’exagère ma faute, afin de ne pas être coupable à demi...) Ma dévote se remet plus promptement; cependant, elle est encore émue, elle me propose de lire et c’est un traité de l’amour de Dieu. Placé vis-à-vis d’elle, mon œil de feu la parcourt et l’épie: je paraphrase, je compose; ce n’est plus un sermon, c’est du Rousseau que je lui débite... Je saisis l’instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis heureux.

Mais l’argent! l’argent!—Foutre, un moment; laissez-nous d....er. Quelle jouissance qu’une dévote! Que de charmants riens! Comme cela vous retourne! Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne Sainte Vierge!... Ah! mon doux Jésus!... Ami, sens-tu cela comme moi?

Mais l’argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour aller faire un mauvais marché? Nenni... quelque sot...

Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret; il perdrait trop à ne pas l’être, et c’est lui qui va me servir; bien entendu qu’il aura son droit de commission.

Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n’a eu pour ressource que son god...... Le père en Dieu arrive:—Hélas! ce pauvre jeune homme! il est encore retombé dans le vice! Des femmes perdues l’entraînent... (Quel coup de poignard!)—Ah! mon père, quel dommage! il a un bon fond!—Madame, ce n’est pas sa faute; il y a même en lui une espèce de vertu, car il est franc. «Monsieur, m’a-t-il dit, j’ai des dettes d’honneur, ma conscience me tourmente; je vais me perdre peut-être, je serai la victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce l’âme, c’est de quitter madame... (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme est adorable; elle possède mon cœur... N’importe, il faut la fuir... Étoile malheureuse! déplorable destin!» Voilà, madame, ce qu’il m’a dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle d’autre chose, on revient...—Mais à quoi montent ces dettes?—Trois cents louis... Et vous croyez qu’une femme qui connaît mes caresses et mes reins, qui est sûre du secret, qui ne me trouve pas un butor, qui aime surtout les variantes, ne me les enverra pas le lendemain?

Je vous vois d’ici faire le moraliste: «Mais cela est odieux; l’amour pur est généreux; vous êtes un fripon...» Foutre! vous badinez, vous gâteriez le métier; elle a trente-six ans, j’en ai vingt-quatre; elle est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son côté du tempérament et de l’argent, moi de la vigueur et du secret... Ne voilà-t-il pas compensation?

D’ailleurs, voulez-vous que je m’acquitte? Je lui fais l’honneur de l’afficher. Elle quitte sa dévotion: je la rends à la société, à elle-même; elle change d’état, enfin... Non, je me trompe, elle ne change que de robe et de coiffure.

Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins.

—Mais il valait bien mieux la laisser dans son obscurité: vous allez la perdre, on vous l’enlèvera.—J’ai d’autres projets peut-être; son argent est consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice est passé... Vous verrez cependant que, pour me faire enrager, elle s’avisera d’être fidèle: il faut que je prenne la peine d’avoir des torts avec elle.—Vous en aurez bientôt.—Non; car voici ma conclusion: «Madame, je ne rappellerai point vos bontés, elles me sont chères, et mon cœur aime à vous avoir des obligations que toute autre ne m’eût pas fait contracter; mais, plaignez-moi; c’est ma reconnaissance qui me coûtera la vie; c’est le soin de votre gloire qui va détruire mon bonheur. Je vous dois de cesser des visites qui vous compromettraient: hélas! je sais trop qu’en prononçant cette séparation funeste, je dicte mon arrêt.»

Puissances du ciel! combien vous êtes attestées! A force de singeries, je parviens à m’attendrir; ma Dulcinée verse tour à tour les larmes de la douleur et celles du plaisir: ma fuite est combinée par des points d’arrêt sur tous les sophas des appartements, et c’est à sa dernière extase que je me sauve.

Parbleu! voilà bien des façons.—Pauvre sot! tu ne vois donc pas que cette femme fait ma réputation pour l’éternité; je n’ai plus besoin de me vanter, je n’ai qu’à lui en laisser le soin, et je suis le phénix des oiseaux de ces bois. D’ailleurs, je n’ai pas perdu la tête; elle est l’amie intime de la présidente de..., et depuis longtemps je lorgne cette riche veuve; elle ne manquera pas d’être la confidente de ma délaissée, et me croyez-vous assez novice pour n’avoir pas persuadé à celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore; à l’autre, que je ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux.

Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les brouille... Allons, Discorde, vole à ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux inséparables ne se voient plus; la présidente exige que j’embrasse son ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à mon tour. Que ne peut le désir de la vengeance! on se livre à moi pour faire pièce à sa bonne amie.

La présidente a trente-cinq ans, et n’en paraît pas plus de vingt-huit; elle est bien conservée, mais sans affectation. Ce serait une petite maîtresse, si le jargon ne l’ennuyait pas. Elle a de l’esprit avec les femmes, de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de retenue dans le public, un ton de femme de qualité et des dehors imposants.

Dans le particulier, je n’ai guère connu de tempérament plus vif, plus soutenu, et en même temps plus varié. Ses caresses sont séduisantes, parce qu’elles sont franches, et vingt fois j’ai été tenté de l’aimer. Au reste, elle n’est pas sans défauts: elle a une profonde vénération pour elle-même; ses décisions sont des oracles, ses préceptes des lois; je n’ai rien vu de si impérieux. Il est vrai qu’elle y joint l’adresse, et que souvent vous croyez faire votre volonté en ne suivant que la sienne.

Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me fêter, je suis le saint du jour; elle a de la confiance en moi: rien n’est bien, si je ne l’ai conseillé. Nous passons ainsi six mortelles semaines. J’oubliais qu’elle veut être la confidente de mes affaires. Un jour j’arrive chez elle; mon œil est agité.—Mais, qu’as-tu donc, mon ami? Tu es bien sombre.—Quoi! dis-je (en m’efforçant de sourire), pourrais-je apporter chez vous de l’humeur?... On me persécute, je m’obstine à me taire, j’ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper ne saurait détruire: on me propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit en m’échappant.

Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n’en ferait autant?... Je vous le donne en dix: écoutez seulement.

Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dégourdis, n’a pas eu l’esprit de f..... la femme de chambre pour éviter l’ennui. Or, ce jour-là, il est presque aussi triste que moi; sa charmante le presse autant que la mienne, et comme il est d’un naturel confiant, il avoue que «la nuit dernière j’ai soupé chez la duchesse une telle, que l’on m’a fait, malgré moi, tailler un pharaon»; que le jeu était diabolique, que j’ai perdu énormément, et qu’étant peu riche, je suis étrangement incommodé; mais ce qui me tourmente, c’est d’avoir été obligé de mettre en gage le diamant que m’a donné la présidente. Hélas! cette bague n’a pas même été suffisante avec tous mes bijoux pour dégager ma parole et je suis sans un sou!

Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est presque aussi coquin que moi: on l’a forcé aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets chez madame la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard, tire de son armoire quarante écus, qui composent sa petite fortune et sont même le fruit de mes dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un autre manège.

J’ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa femme de chambre, des allées, des venues: c’est que l’on a conté tout cela à madame; que madame a fait répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ elle lui a remis cinq cents louis.—Douze mille francs?—En or, vous dis-je, pour aller tout dégager et fournir le supplément... Quand je sors, je retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le magot en triomphe chez moi.—Comment! tout cela n’était donc pas vrai?—Mais d’où diable viens-tu donc? C’est incroyable! tu ne te formes point; mais, aiguise donc ton intelligence.

Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je cours chez la présidente; une joie douce brille dans ses yeux; j’ai son diamant au doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine de la vie, mon laquais ne doit m’avoir rien avoué) elle me fait un mensonge avec toute l’adresse, toute la noblesse de la générosité; mais elle voit bien, à la vivacité de mes caresses, que la reconnaissance les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes transports, je parle de bienfaits; on m’impose silence, en me disant que si l’on avait été assez heureuse pour me rendre un service, j’en ôterais tout l’agrément. Dieu! comme ma voix est touchante!

Comment, monstre! tant d’amour et de générosité ne te touche pas? Si fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m’en débarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend la femme la plus heureuse de Paris. D’amants que nous étions, nous devenons amis, et je vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de nouvelles bourses.

Dégoûté de l’amour parfait, de la jouissance méthodique de la dévote et de la présidente, je languissais tristement, quand mon bon ange me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et surtout que le diable est dans ma bourse; elle me présente sa liste, parcourons-la.

1o Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà un beau nom. Qu’est-ce que cette femme-là?—-C’est une petite provinciale qui est venue à Paris dépenser cinquante ou soixante mille francs qu’elle amassait depuis dix ans.—En reste-t-il encore beaucoup?—Non.—Passons; pourquoi cette bougresse-là s’avise-t-elle de prendre un nom de cour?

2o Madame de Culsouple.—Combien donne-t-elle?—Vingt louis par séance.—Paie-t-elle d’avance?—Jamais, et puis ce n’est pas votre affaire: elle est trop large.

3o Madame de Fortendiable.—Tenez, voilà ce qu’il vous faut. C’est une Américaine, riche comme Crésus; et si vous la contentez, il n’y a rien qu’elle ne fasse pour vous.—Eh bien! tu me présenteras.—Demain, si vous voulez.—Ici?—Dans son hôtel même.—Ce nom-là a quelque chose d’infernal qui me divertit.—Je rends la liste, quand, d’un air de mystère, la bonne Saint-Just m’adresse cette exhortation: «Mon cher ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu’y avez-vous gagné? la vérole. Pourquoi ne pas écouter les conseils de la sagesse? J’ai dans ma maison une vraie fortune, une vieille.—Le diable te f....! Eh! que votre souhait s’accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne s’agit pas de cela, je vous parle d’un trésor: fiez-vous à moi, et nous la plumerons.—Allons, je le veux bien: je m’en rapporte à ta prudence.»

En attendant, je me rends le lendemain, à sept heures du soir, chez mon Américaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup d’or placé sans goût, des ballots de café, des essais de sucre, des factures, enfin un goût de mariné que je n’ai, sacredieu! que trop reconnu dans mainte occasion.

Ce qui me tourmentait était d’entendre, dans un cabinet voisin, une voix d’homme dont les gros éclats me mettaient en souci; enfin, la porte s’ouvre: qui serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme!

Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et crépus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de dureté à des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache s’élève contre un nez barbouillé de tabac d’Espagne; ses bras, ses pieds, tout cela est d’une forme hommasse, et c’est sa voix que je prenais pour celle du mari.

—Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce joli enfant? Il est tout jeune; mais qu’il est petit! N’importe, petit homme, belle q..... Pour faire connaissance, elle m’embrasse à m’étouffer... Sacredieu! il est timide!—Oh! c’est un garçon tout neuf. —Nous le ferons... Mais est-ce que tu es muet?—Madame, lui dis-je, le respect... (J’étais abasourdi.)—Eh! tu te fous de moi avec ton respect... Adieu, Saint-Just. Ça, ça, je garde mon f...eur; nous soupons et couchons ensemble.

La Duchesse

Me voilà donc libre; je m’introduis dans les différentes sociétés de la cour; je jette sur les femmes qui les composent un œil curieux et perçant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de la marquise. La saison des bals arrive, j’aime la danse à la fureur, mais, n’étant point talon rouge, elle m’était interdite chez les hautes puissances; l’observation m’offrit des dédommagements. J’avais obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint à tout plein d’esprit le meilleur ton et le cœur le plus sensible. Je la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage pour s’afficher ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se fixer!... Eh! que dirait l’Amour? Lui a-t-il confié ses flèches pour les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul cœur, comme les épingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire, et je sus qu’on ne pouvait allier plus de générosité, de talents et d’adresse. Je sus encore qu’en prédicateur excellent, ses préceptes ne nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu’un peu de contrainte pouvait y ajouter du prix.—Mais qui est-ce donc?—Oh! vous en demandez trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera la Gouvernante, vous lui verrez remplir un rôle que son cœur lui rend cher et qui lui mérite tous les applaudissements.

Confondus dans un groupe d’hommes, nous exercions notre critique sur les danseurs.—Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si folle, si extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier penche d’un côté, tout son ajustement est en désordre... Je ne l’en trouve, ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont animés, ses gestes sont violents, tout pétille en elle.—C’est la duchesse de..., me répond le comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai; elle aime la musique, vous l’amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa parole, et nous partons.

A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands cheveux s’échappaient d’une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser le comte, me faire la révérence, me proposer vingt questions et me prendre pour répéter le pas de deux de Roland, ne fut l’affaire que d’un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe très lascive, qu’elle rendit comme Guimard, m’enhardit, m’échauffa, me fit... (Ah! mon ami, la jolie chose qu’un pas de deux, quand on bande!) Le comte applaudit à tout rompre; elle s’écrie que je danse comme Vestris, que j’ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe à faire mourir de rire; me demande mon avis; je touche à l’ajustement, et je lui donne un petit air de grenadier qu’elle trouve unique... Elle s’habille, sort; je lui donne la main, et je me retire.

Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n’a pas le temps d’être méchante. Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me lève en raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin; elle sortait du bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des pieds à la tête; on apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocité possible; elle a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais pour de l’âme... serviteur. Je vois cependant qu’elle est susceptible. Nous prenons un duo; je la presse, je l’attendris malgré elle; elle perd la tête, son cœur se serre; j’en arrache un soupir; la voix meurt, la main s’arrête; le sein palpite, mon œil enflammé saisit tous ses mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante là le clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire.

Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque cependant avec plaisir qu’elle prend de l’intérêt; elle me loue avec affectation. Gardel n’a garde de la contredire; avant que je sorte, elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa pénitence; vois donc d’ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis une main que je couvre de baisers; l’autre me donne un soufflet qu’un baiser hardi répare à l’instant.

Le lendemain, j’y vole sur les ailes du désir; elle m’avait demandé quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle était au lit; une femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à côté d’elle me tendait les bras... j’aime bien mieux m’appuyer contre une console qui me tient de niveau.

Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons pour esquisser cette enfant!...

Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits n’ont aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais ombragé délicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais assassinent leur monde sans rémission; son teint est moins très blanc qu’animé, mais le carmin le plus pur n’égale pas le vermeil de ses joues et de ses lèvres.

Après quelques folies débitées de part et d’autre, je lui montre ma musique; elle me prie de chanter... Je déployais toute la légèreté de ma voix, quand tout à coup un drap soulevé me découvre un sein de lis et de roses... et la cadence chevrote... Je continue: tantôt c’est un bras arrondi par l’amour, une cuisse fraîche rebondie, une jambe fine, un pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je chante...—Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont je ne la croyais pas capable. Je recommence et le manège d’aller son train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s’agacent et s’irritent; je palpite, mon visage s’inonde de sueur; la méchante, qui m’observe, sourit et cependant soupire... Un dernier bond la découvre tout entière... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais sauter les boutons qui me gênent, je m’élance dans ses bras; je crie, je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu’après quatre reprises redoublées.

La duchesse était évanouie, cela commença à m’inquiéter; j’employai un spécifique qui ne m’a jamais manqué; j’ai la langue d’une volubilité incroyable; j’applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine un joli globe: un trémoussement presque subit me rassure sur son état...—Dieu! ô Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu l’as trouvé!—Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...—Hélas! un tempérament que l’on m’avait persuadé que je n’avais pas... Et baisers d’entrer en jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin, nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse ridicule, l’un vis-à-vis de l’autre; je vous jure que ma petite duchesse n’était point de ces prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes; il fallut bien les éclaircir. Cette situation nouvelle me découvrait de nouveaux charmes. C’était bien le corps le mieux fait! Charnue sans être grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne demandait que de l’usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les façons.

J’aime bien f....; mais comme le bon Dieu n’a pas voulu que nous trouvassions le mouvement perpétuel, il faut s’arrêter enfin, car ce jeu lasse plus qu’il n’ennuie.

Or ma duchesse n’avait qu’un jargon, toujours le même; et comme j’avais ralenti son feu, ce n’était plus qu’un petit être plat, fort monotone. Que j’aime à voir sortir d’une bouche ces riens que rend si précieux une femme enivrée de volupté! qu’un mot placé à propos sait bien relever le prix d’une caresse et la rendre plus touchante! Otez les préludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir de l’extase, aident si souvent à s’y replonger... l’ennui bâille avec nous sur le sein de nos belles: l’amour fuit, l’essaim des plaisirs s’envole, et l’on s’endort pour ne jamais se réveiller.

Voilà des dégradations que j’éprouvai chez la duchesse pendant quinze jours: nos commencements furent trop vifs et la satiété amena le dégoût. J’en étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit un écrin et un petit billet.

«Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé; mais j’ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de conserver cet écrin: il vous représentera l’image d’une femme qui parut vous être chère, et qui se reproche de n’avoir pas pu faire plus longtemps votre bonheur.»

Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse était incapable de l’avoir dicté. J’y répondis: «Vos bienfaits, madame, ont droit de me toucher, si votre cœur a daigné apprécier le peu que je vaux. J’ai mis dans notre liaison des procédés dont l’énergie paraissait vous plaire; je n’ai ni dépit, ni colère. C’est bien assez pour moi d’avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux de la retraite: depuis huit jours, j’attendais vos ordres, et la preuve de mon respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait sera pour moi le gage de l’estime que vous accordez à mes talents. Puisse, madame, le fortuné mortel qui me remplace vous en porter de plus heureux! Vous m’aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle de vous avoir mis dans le cas d’en sentir tout le prix.»

Mon successeur, homme d’esprit, n’a pu y tenir, comme moi, que peu de jours; elle l’a remplacé par un prince, et réellement, quant au moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais: c’est le pain quotidien d’une duchesse.

Mon billet écrit, j’ouvris l’écrin, j’y trouvai de fort beaux diamants et le portrait de la duchesse en baigneuse: il était frappant; je l’approchai machinalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon caprice s’écroula avec la libation que je venais de répandre en son honneur.

Musique

J’ai toujours aimé la musique; je fis le soir même connaissance avec la Guimard. Cette bougresse-là est laide et joue comme une cuisinière; mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait plaisir; d’ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation abrégea le cérémonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages son porteur d’eau qu’elle avait éreinté, laissa reposer ses laquais et son coiffeur, et nous nous accordâmes à faire bourse commune (bien entendu que je n’y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait des compagnes qui la grugeaient en la détestant, des musiciens d’assez mauvaise compagnie et des gens de qualité amateurs qui n’ont pas même le mérite d’être bons.

J’étais à causer un après souper avec un virtuose célèbre et charmant compositeur (Cambini); nous parlions de la révolution de la musique en France; je l’écoutais avec aridité et je m’instruisais; tout à coup un de ces messieurs nous aborde.—Quoi! vous parlez composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d’une bonne force.—Je n’en doute point, lui dis-je en jetant un coup d’œil sur l’artiste, et je serais fort aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi, quelques leçons.—Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes soins.—Par exemple, monsieur veut composer un opéra et il me demande le poème.—Sa musique est faite, apparemment?—Non pas.—Comment! Tant pis; jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des paroles; cela gêne un musicien et l’empêche de peindre; son imagination est refroidie.

—Mais, monsieur, il me semble...—Il vous semble mal. Un orchestre, morbleu! un orchestre, voilà tout ce qu’il faut; suivez le Moline, cela s’appelle faire un opéra; les paroles ne sont jamais d’accord avec la musique; mais aussi cela n’arrête point les effets... Moi, je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?—Monsieur le marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l’amour, par exemple...—Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes; on relève cela par l’accord parfait; de là on passe dans le ton relatif par la tierce mineure; appuyez-moi une septième diminuée; si le mode est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, accords de tierce, dominant, sexte et les doubles octaves... Pardieu! l’on module dans un tour de main... As-tu de la fureur, dans ton opéra?—Beaucoup, monsieur le marquis.—Ah! pardieu! tu vas voir: mesure à quatre temps, battue bien ferme; pour le récitatif, ad libitum, avec accompagnement obligé; ensuite un chœur en fugue, à deux sujets bien sortants l’un et l’autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction; surtout que cela crie comme le diable (il faut que l’on entende un chœur peut-être), ensuite un grand silence; c’est imposant, ça, hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le contraste, tu m’entends bien? Il n’y aurait pas de mal d’y mettre des timbales; ensuite le héros se fâche en allegro, avec quatre bémols à la clef; il faut qu’il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la poitrine; pendant ce temps-là, l’orchestre va le diable; puis ton héros fait des roulades pour se reposer; il veut qu’on l’entende... Eh! non, morbleu! que l’orchestre l’écrase! et si ce diable de Legros perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te recommande, c’est une basse bien ronflante; que tout cela marche...—Et mes airs de danse, monsieur le marquis?—Oh! pour cela il nous faut du noble: un beau grand morceau de flûte, avec des variations, pour la commodité de Salentin, et puis un point d’orgue avec des roulades; il serait long pour faire gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de là!—Ma foi, non.—Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n’y a que ça, pour qu’on s’en aille gaiement... Ah! çà! bonsoir...

—Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, coglione, coglione...—Là, là, tout doux, Cambini, lui dis-je... Eh bien! mon ami, voilà qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignîmes la compagnie, à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses bontés pour nous, en briguant des voix pour la première représentation, en cas que l’on suivît ses avis.

Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais ma bougresse m’ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre ressource avec elle.

Mariage

J’étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites, venaient m’offrir leur figure patibulaire. Je pris une résolution magnanime: je me décidai à me mettre la corde au cou, à me marier.—Ah! tu vas faire une fin.—Oui, une fin; c’est pardieu bien périr avant le temps!

Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises, appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui observant que j’étais pressé.—Oui, me dit-elle, la voulez-vous jolie?—Ma foi! cela m’est égal; c’est pour en faire ma femme; je ne m’en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les curieux.—Il la faut riche?—Oh! cela, le plus possible.—De l’esprit?—Mais, oui, là, là.—Je tiens votre affaire. Connaissez-vous madame de l’Hermitage?—Non.—Je vous présenterai; c’est une de mes amies; sa fille a dix-huit ans, elle est très riche, et surtout son caractère est excellent.—(Ah! foutre! que cette bougresse-là est laide!...) Mon aimable duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles, manigancer mon affaire et me vanter; le soir elle m’écrit deux mots, et deux jours après nous nous rendons chez ma future belle-mère.

Madame de l’Hermitage tient bureau de bel esprit; là, tous nos demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dîners qu’ils paient en sornettes. Dès l’antichambre, je respirai une odeur d’antiquité qui me saisit l’odorat; la vieille m’avait prévenu qu’il fallait beaucoup admirer. J’entre dans un salon immense et carré; j’y trouve la maîtresse de la maison avec l’air d’une fée, le corps d’un squelette et le maintien d’une impératrice. Elle m’assomme de longs compliments; j’y réponds par des révérences sans nombre; je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en donnera! Diable! il faut que sa mère me juge auparavant, et la bienséance permet-elle qu’on expose une fille aux regards du premier occupant?... La duègne et la mère entamèrent les grands mots et les vieilles histoires. Pendant ce temps-là je toisai le salon. Des tapisseries d’antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixène y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de Troyens et perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche pour la commodité de la conversation. Du plancher pendait une lampe immense, à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux festins de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds de vieux laques surmontés d’urnes à l’antique et de pyramides tronquées trouvées dans les fossés de Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros, portées sur des piliers de granit, chargées de bustes grecs et latins et d’un grand médaillier. La cheminée, élevée à huit bons pieds de hauteur et surmontée d’un miroir de métal, environné d’une bordure immense en filigrane; c’était, je crois, celui de la belle Hélène. Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la reine de Saba, couverts de tapisserie, durement rembourrés pour éviter la mollesse, mais magnifiquement dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exercés un fonds de richesse qui chatouillait mon âme, et je projetais déjà de changer toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne. Je m’extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour applaudir; on accueillit mes éloges, et nous nous retirâmes, la duègne et moi.

En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé (car il ne m’était, pardieu! pas échappé un sourire), surtout mon excessive politesse avaient prévenu en ma faveur, que probablement je serais invité à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu’alors je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà un beau nom; j’ai diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille.

Je fus invité; le dîner répondait à l’ameublement et je vis mon Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future; elle est faite à coups de serpe, elle a été modelée, ou le diable m’emporte! sur quelque singe; aussi madame sa chère mère dit-elle que c’est le vivant portrait de M. de l’Hermitage. Ramassée dans sa courte épaisseur; un teint d’un jaune vert, des petits yeux enfoncés, battus jusqu’au milieu de deux joues bouffies; des cheveux à moitié du front, une bouche énorme et meublée de clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu! que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais servante ait lavées. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite bouche, grimace avec complaisance et n’en est que plus laide... Ce fut bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n’est rien en comparaison... Jour de Dieu! épouser cela! me dis-je à moi-même. C’est bien dur!—Eh! fi donc! tu ne l’épouseras pas peut-être?—Eh! mon ami, quarante mille livres de rente d’entrée, autant de retour; cela n’est pas à négliger; elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n’ai qu’un beau v.. dont elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il faut s’immoler.

Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprès de sa chère mère; moi j’allai roucouler d’amoureux hoquets qui furent reçus avec humanité et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours, on nous maria, en m’avantageant de vingt mille livres de rente par contrat. Me voilà donc époux d’Euterpe. La mère donna à sa bien-aimée sa bénédiction et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par modestie. Une partie de la noce était dans les chambres voisines; les jeunes gens surtout, pour qui c’est une aubaine, me firent compliment sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance et se mirent en embuscade. Je me campai à côté de ma charmante, qui versait de grosses larmes.—Madame, lui dis-je, le mariage où nous nous sommes engagés est un état pénible, une voie étroite, mais qui mène au bonheur; il n’est point de roses sans épines, et c’est moi, votre époux, qui doit les arracher. Le Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés ne fissent qu’un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait présent à l’homme, chef de son épouse, d’une cheville... Tâtez plutôt (je lui porte la main là, et la masque retire la patte comme si elle avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche... Alors, d’un bras vigoureux je prends ma chrétienne; elle serre les cuisses; j’y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par manière de résistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal; elle allonge les jambes, lève le cul; je frappe à la porte... Ah! foutre! ah! sacredieu! mort de ma vie!—Quoi donc? Comment, bourreau! deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ouverte à deux battants encore! ah! chienne! ah! carogne! et tu défendais la brèche... foutue garce!... Je la cogne; elle m’égratigne, elle hurle, je jure en frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je saute à bas du lit et je me sauve. Mes amis, rangés en haie, me demandent, avec une maligne inquiétude, si je me trouve mal, si je veux un verre d’eau... Je veux le diable qui m’emporte loin d’ici!... Un instant après, ma belle-mère rentre, et d’un ton de sénateur: Mon gendre, je sais ce que c’est.—Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que trop.—Non, ce n’est rien; le premier jour de mes noces il m’en arriva tout autant.—Ah! la foutue famille!—Rassurez-vous, c’est une enfant qui ne sait pas ce que c’est, elle s’y fera; allez vous remettre auprès d’elle, et prenez-la par la douceur.—La rage qui m’étouffait m’avait empêché de l’interrompre, mais à cette douce invitation, je m’écrie: Moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l’a commencée la rachève... Ah! foutre! c’est une ânesse ou une jument, tant elle est large.—(Madame de l’Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, je comprends, c’est que vous ne pouvez pas.—Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh! sacredieu! la besogne n’est pas dure, on y passerait en carrosse... La vieille fée se fâcha; je manquai la foutre par la fenêtre, et je sortis pour jamais de ce maudit lieu.

O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des f......., me voilà coiffé d’un panache à la mode... Coa, coa! en herbe! Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!... Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m’assassiner.

Ce n’est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande à me parler. Au milieu de beaucoup de révérences, il me signifie un petit papier...—Monsieur, vous vous trompez.—Non, monsieur, me dit le Normand.—Mais de qui cela vient-il?—De haute et puissante demoiselle Euterpe de l’Hermitage, votre légitime épouse.—Comment, ce coquin! foutre! si tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement, sans quoi l’on m’annonçait bénignement que l’on demanderait séparation. Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois mois; on me tympanise; enfin je suis contraint d’abandonner dix mille livres de rentes de mes vingt constituées, et l’on me déclare père d’un individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était grosse; encore n’était-ce pas le premier.

Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger, et j’abandonne à jamais cette terre maudite où je pourrais rencontrer tant d’objets déplaisants.

Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j’éprouverai tes caprices, tes bizarrerie! Voilà donc le fruit de mes belles résolutions! Tous mes projets aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez, foutez le camp, rêves atrabilaires, songes creux de mon imagination bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez point mon chef dans vos cuisses maudites; jamais un c.. marital ne m’enverra de vapeurs corniférères. Au foutre la conversion! mais dans mon humeur de vengeance, je foutrai la nature entière, j’immolerai à mon priape jusqu’à des pucelages (si tant est qu’il en existe); par moi, légions de cocus peupleront les palais, les champs et les cités; j’usurperai jusqu’aux droits de notre bonne mère la sainte Église. Point de fouteuse de prélat, point de monture de curé que je n’enfile sur tous les sens (pour leur conserver l’habitude) jusqu’à ce que, rendant dans les bras paternels de M. Satan mon âme célibataire, j’aille foutre les morts!