ROSES PENSANTES
Je ne connais guère les vers de celle qui fut la belle Mme Emile de Girardin—et surtout l’étincelant vicomte de Launay; car c’est bien principalement—je dirais presque uniquement, s’il n’y avait la célèbre Joie fait peur—sous le pimpant habit de ce courriériste sémillant que la postérité, qui fait son tri parmi les œuvres qu’on lui lègue, et compose la figure définitive d’un écrivain de ceux de ses traits qui ont le mieux assuré sa conquête, nous conserve le souvenir de cette superbe Delphine.
Elle avait pourtant débuté Muse. Sa beauté, que trahit lourdement le massif buste du Théâtre-Français, et sur laquelle ne nous édifie pas beaucoup mieux le falot portrait d’Hersent au Musée de Versailles, concourut à cette première manière, ratifiée elle-même par un sacre collectif de tous les maîtres du temps, rênés sous les boucles dorées de cette Aurore.
Nombre de prestiges parmi lesquels une correspondance avec Victor Hugo, l’amitié de Balzac, qui lui confia, dit-on, la composition de quelques-uns des vers de Rubempré, dans Les Illusions perdues—(et jusqu’à la collaboration des tables tournantes!)—complètent pour nous la fulguration de cette auréole, sous laquelle notre confiante mémoire aime à revoir s’azurer, comme deux bluets dans la moisson, les yeux que son amie Valmore—une vraie Muse, celle-là!—fait se rouvrir éternellement dans ces deux nobles vers:
La Mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde,
Nous ne les verrons plus qu’en regardant les cieux.
Les vers de Rubempré sont, comme il convient à ce bellâtre sans génie, emphatiques et médiocres. Il est probable que la finesse enjouée de Delphine Gay, collaboratrice de Lassailly pour ce travail, se plut à les meubler d’encensoirs et de sistres. Seul, l’impeccable Gautier, intraitable en matière prosodique, et qui ne pouvait recevoir une telle amicale commande sans livrer en échange un chef-d’œuvre, non d’ironie, mais de perfection, se montra traître à l’intention de l’auteur en attribuant à l’amant d’Anaïs l’admirable sonnet de La Tulipe, dénué de rapport avec le caractère et le talent du poète angoumoisin, qui n’aurait pu composer un tel poème sans infliger concurremment une tout autre allure à sa propre destinée.
Un malin rire avait de bonne heure dominé, sinon vaincu, la poésie, au moins sous sa forme pathétique, en cette nature malicieuse. J’en offre pour preuve l’anecdote suivante que je tiens du comte de Maillé, l’homme éminent dont la belle adolescence se montra valeureusement éprise d’idéal, au point de rosser un de ses camarades qui ne lui paraissait pas suffisamment enthousiaste de l’auteur de René. Et la lutte prenait fin sous cette apostrophe concluante du vainqueur à son adversaire justement tombé: «Eh bien? L’admires-tu maintenant?»
Un soir, dans le monde, le brillant jeune homme qu’était alors M. de Maillé avait à son bras la triomphante Delphine. Parvenus au seuil d’un salon isolé que les invités se signalaient en une sorte d’auguste effroi, et dans lequel se faisaient silencieusement vis-à-vis, près de celle qui avait été Juliette Récamier—M. de Chateaubriand et M. Ballanche, la belle promeneuse glissa dans l’oreille de son cavalier devenu moins intraitable sur le chapitre de ses dieux, ce sacrilège propos: «Sortons de cet ossuaire!»—Dès ce soir-là Delphine n’était déjà plus Corinne.
*
* *
Et pourtant c’est à ce radieux début qu’il nous faut remonter pour trouver un pendant à la charmante émotion que nous cause l’entrée en religion littéraire de la comtesse Mathieu de Noailles. Certes je me glorifie d’avoir été le premier à faire pressentir, en un passage qu’on me permettra de citer, cette savoureuse éclosion, dans un essai publié le printemps dernier: Le quatuor des masques. Il s’agissait de quatre amateurs inconnus à mettre discrètement en lumière, et que j’avais assortis sous les plumages distinctifs d’un perroquet, d’un colibri, d’un cygne et d’une colombe. «La colombe c’est la Gourouli de Musset, mais une Gourouli au roucoulement plus suave. Atavis edita regibus, fille de poètes et de rois, on retrouverait en sa lignée, avec les princes des Mille et une Nuits, Saadi, Firdousi et Hafiz. Comme une odeur d’athergul flotte sur ces chants nourris de confitures de roses. Curieux et parfaits, deux incompatibilités qu’ils concilient, y ajoutant une érudition sans pédanterie, une rencontre du mot expressif, du verbe coloré, du terme savoureux, une précision et une propriété de langage riche et choisi qu’on admirerait chez un travailleur et qui sont l’apanage de cette jeune fille. La plus chaste réserve en la plus noble ardeur, la pudeur dans la passion les caractérisent encore.
On ne m’a permis d’en parler que de souvenir. Je citerai donc, pour mémoire et pour l’honneur d’en traiter le premier, un poème sur les parfums qui est une aromale symphonie. Je ne sais que le célèbre fragment de la Prière pour Tous auquel on puisse le comparer».
Les sept poésies que vient de publier, cette fois sous le véritable nom de leur auteur, devenu l’un des plus illustres noms de notre aristocratie, loin de mentir à cette allégorie élogieuse, y ajoutent au contraire, et dissipent, pour les lecteurs méfiants cette fois vaincus et charmés, ce que ma trop succincte annonciation leur avait paru offrir d’excessif.
La première est la pénétrante évocation des parfums, dont j’ai parlé:
Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,
Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes!
Et sur cette incantation les spirales montent, brumeuses ou tièdes, opalines ou azurées: tendres parfums printaniers; aigres relents automnaux dans le silence un peu hostile des vieilles demeures réveillées; touffeur des fours; bibliothèques aux senteurs vétustes. Et toute la litanie odorante des cheveux aux aromes amoureux, du vin conseiller d’ivresse et de l’encens persuasif de prière; de l’iris cher, aux linges légers; du santal dont le satin ligneux double et embaume les coffrets de l’Inde. A travers ces soupirs délicats transpire la nature tout entière: la terre détrempée, l’aire des moissons, l’air des salines. Et c’est une alternance de jeux forts et de jeux doux comme aux registres d’un orgue:
Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,
Acre ferment du sol qui fume après l’ondée.
La fraîcheur des forêts, la chaleur des treilles, et jusqu’à cette fine odeur du thé dont la chanteuse spirale s’évague vers le plafond, expire dans les draperies. Ce bal des odeurs tournoie au cœur de la jeune fille, ce cœur ardent et plaintif dont la nature et l’hérédité ont fait
Un vase d’Orient où brûle une pastille.
L’invocation: A une statuette de Tanagra est pleine d’une saveur antique:
Tes deux bras étendus éloignent les offenses;
Dans la coupe fragile et sûre de ta main
J’ai mis mon cœur qui semble un vase aux belles anses
Répandant son parfum au fil de ton chemin.
Les Paysages évoquent d’un rythme baudelairien, d’ingénieuses comparaisons pour leurs successifs états, leurs diverses parures. Les strophes à Hébé sont pleines de la grâce noble de Chénier, d’un auguste enseignement et d’une langue divine comme la démarche et le péplos même de la déesse:
Belle proie indocile ou molle du sommeil,
Toi que l’amour lutine et baise sur les joues
Si fort que ton visage en est encor vermeil,
Et qui mêles la ruse aux grâces quand tu joues.
La Mélancolie est un site de Millet. Les battements dolents de l’airain font fuir du clocher de l’église en même temps que leur écho fait s’envoler du cœur du poète, un tourbillon d’oiseaux, un tourbillon de souvenirs.
L’Invocation aurait plu à Leconte de Lisle. Elle respire son souffle païen et s’élève comme un de ses plus célèbres poèmes contre
La honte de penser et l’horreur d’être un homme.
Elle redemande aux rustiques divinités toutes les forces et toutes les grâces dont les bêtes émoussent ou déçoivent tant de maux, intolérables pour notre vigilante et lancinante pensée humaine. Et l’auteur de la Mort du Loup eût aussi goûté cette exécratoire libation en sa boutade profonde.
La dernière pièce, le chef-d’œuvre, avec la première, revêt la métaphysique de Sully-Prud’homme d’une parure qui n’est pas sans faire penser à Léon Dierx, mais bien inspirée, toute personnelle. C’est un cantique d’amour d’une grave et gracieuse beauté, plein d’une intense ferveur, d’une digne résignation préventive aux inévitables changements, et qui se clôt sur un vers précédemment cité, un vers exquis, une pensée égale:
Notre amour est le vase empli d’or et de nard
Que nous portons tous deux en tremblant d’en répandre;
Rien de nous vient de nous, et le sombre hasard
Nous confie un trésor dont il nous fait dépendre.
Notre jeune ferveur et nos effusions
Iront grossir la somme inutile des choses...
Mais qu’importe aux étés ivres d’éclosions
Ce que pèse à l’hiver la poussière des roses!
J’ai sous les yeux, entre autres morceaux inédits de la jeune femme poète, un crépuscule des dieux qui eût dignement complété cette publication dont la Revue de Paris a droit d’être fière. Un filial—et sans doute cette fois héréditaire regret de la grâce antique, déjà sensible dans la prière à la statuette, dans les stances à la déesse de la Jeunesse, et dans la païenne oraison aux dieux gardiens de troupeaux—s’y accentue; et comme un soupir de Virgile s’unit au souffle de Chénier dans ce nostalgique élan vers
Le char vide et rompu d’où les dieux sont tombés.
Ainsi donc, après la tendre et pantelante Marceline, après la forte et farouche Ackermann, voici surgir encore des Muses, à qui semble dévolu de matérialiser le plus subtil, de proférer le plus ineffable.
Parmi elles, Mme Edmond Rostand, cette rêveuse et radieuse Rosemonde de qui Leconte de Lisle admirait la riante beauté et dont il goûtait le sensible accord—module sur ses introuvables Pipeaux des notes ravissantes. L’épigraphe en pourrait être le délicieux vers de Villiers de l’Isle Adam:
Des roses pleines de rosée.
Et ce serait la devise de l’auteur. Voici d’abord une confession à l’Aimé, qu’elle adjure de lui pardonner tous les innocents plaisirs goûtés avant sa rencontre, les fleurs respirées sans lui, et qui s’achève sur ce joli trait:
Pardon de toutes les années
Où je ne te connaissais pas.
Puis un testament poétique où la donation de tant d’ingénus trésors de jeune fille, parmi lesquels
Tous mes petits rubans de toutes les couleurs
se couronne par cette clause:
Je te lègue ma tombe avec toutes ses fleurs.
C’est cette blonde Muse elle-même qu’il faut entendre moduler sur ses touchants pipeaux d’une juvénile suavité, d’un timbre frais, d’un accent attendri, et qui laissent inconsolable de n’avoir pas été des témoins de cette avant-dernière répétition du Cyrano, au cours de laquelle le rôle de Roxane, en l’absence de l’interprète, fut tenu par Mme Edmond Rostand; comme si les spectateurs incessamment renouvelés de cette belle œuvre eussent encore droit à cette illusion d’espérer le renouvellement de cet incomparable prestige.
Anna de Brancovan prélude à son tour; et déjà son chant est digne de son nom, ce biblique nom d’Anna, lequel, au dire d’Hello, signifie en hébreu: grâce, amour, prière.
Ces trois vocables n’étaient-ils pas contenus en celui dont j’avais tout d’abord, pour mon poète, alors mystérieux, élu la mystique allégorie? Mystique et profane aussi, comme la double inspiration de cette Muse antique et nouvelle. Écoutez-la chanter, cette Colombe:
J’ai dans mon cœur un parc où s’égarent mes maux,
Des vases transparents où le lilas se fane,
Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,
Des flacons de poison et d’essence profane.
Et regardez-la s’envoler, Paraclet de Cypris, dont le vol parfume nos esprits, comme ces oiseaux dont l’antiquité raffinée faisait voltiger à travers les salles et palpiter au-dessus des invités des festins, les blanches ailes imprégnées d’essences.
VI
A Madame Ernest Hello.
L’APOTRE
(UNE LECTURE D’ERNEST HELLO)
L’ange de l’isolement frappe tout ce qui s’élève.
Ernest Hello.