*
L’impression qui succède à celle que je viens de dire (à savoir notre rachat par cette souffrance, notre rafraîchissement par cette brûlure, notre apaisement par cette ardeur), c’est une impression d’immersion, puis de submersion. Nous sommes noyés d’efflorescences et d’effluves, de sourires, de soupirs et de souvenirs. C’est à cet assaut par une tempête de feux et de pleurs qu’il faut sans doute attribuer l’air d’incomplet et de vague même des meilleurs essais autour de cette œuvre. Études sous forme d’articles, reprises avec ardeur, puis qu’on dirait rebutées, et qui ont de la lutte des barques contre une mer démontée, une phosphorescente mer faite de larmes et de flammes.
Après bien des reprises, je vous livre la ruse dont j’usai pour essayer de vaincre cette tempête, en enfermer dans mes outres les ouragans et les caresses, les bises et les brises pour les y retrouver à loisir, vous les distiller et vous les dire. Puisse, au nom de cet inestimable bienfait, le subterfuge ne pas vous paraître puéril, si le service vous est tant soit peu rendu.
Au cours de mes promenades et mes rêveries entre les mystérieux bocages du sentiment, de ces volumes, ainsi que les nomme prestigieusement Baudelaire, il me sembla pourtant finir par en démêler le méandre. Et ce ne fut pas sans exultation qu’en ayant tracé et dressé le plan, je le vis subdivisé en autant de charmilles et de chapelles qu’en avait taillées et ciselées notre poëtesse; et que j’en fis et y fis tour à tour rentrer son multiforme génie ainsi qu’il arriva à ce Protée du conte Oriental qui se réintégra en sa fiole.
Mais si ce livre est bocage, il est aussi buisson ardent. Océan ou forêt l’amour y brûle et roule
L’amour, ce ciment des âmes
................
Amour, divin rôdeur glissant entre les âmes
suivant ses appellations mêmes.
Promise aux profondes amours selon son expression propre, l’œuvre de Marceline Desbordes-Valmore est un Univers d’Amour.
Il est doux d’être aimé, cette croyance intime
Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement.
.....................
Ne vous étonnez pas en recevant la vie,
De tout ce qu’elle offrait, je n’ai vu que l’amour,
Mon cœur le respirait avec l’air et le jour...
Amour, hâtons-nous de le dire, et que là est le neuf et le merveilleux, d’autant plus passionné qu’il est plus pur.
Chaque écrivain, nous dit en substance Madame Valmore dans une de ses lettres, prodigue souvent à son insu un vocable qui, de par son intensité et sa fréquence, révèle et trahit son auteur: «Madame Sand en a un comme cela: étreindre!»—Le mot de Marceline, ne serait-il pas innocence?
J’ai soif de sommeil, d’innocence,
.....................
N’entendra-t-elle plus mon passé d’innocence
Comme un oiseau sans fiel plaider avec son cœur?
.....................
Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer
Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer!
.....................
Beau fantôme de l’innocence
Vêtu de fleurs
Innocence! Innocence! éternité rêvée
Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée?
Êtes-vous ma maison que je ne puis rouvrir?
Ma mère, est-ce la mort? Je voudrais bien mourir.
.....................
Inexplicable cœur, énigme de toi-même,
Tyran de ma raison, de la vertu que j’aime,
Ennemi du repos, amant de la douleur,
Que tu me fais de mal, inexplicable cœur!
Cœur du cœur, l’expression qui lui est commune avec Shakspeare, et qui la mène à l’amour de l’amour comme pour redoubler sa tendresse, fournit ce vers à madame Valmore quand elle parle de son enfant:
Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme!
Donc Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical, filial et maternel, charitable et divin. Ajoutez l’amour de la nature, et l’amour prorogé au delà du trépas, vous aurez les six divisions sous lesquelles m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de cette âme incoërcible, les phrases de cette œuvre vagabonde. A savoir: Amour, Tendresse-Tristesse, Maternité, Foi, Nature, Éternité.[5]
J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes.
Entre toutes séductions, celle du regard fascinait Marceline. Ses propres larmes et celles qu’elle consolait diamantaient sa vie.
Le son de la voix la captivait aussi.
Les Yeux et les pleurs et la Voix subdivisent donc naturellement cette grande division de l’amoureux amour.
Tendresse-Tristesse enferme Prisons et Exils, les deux misères qui l’apitoyaient le plus éloquemment, et qu’elle a le mieux pleurées.—Ipsa contient ce qui semble le plus avoir trait à la personne même de l’artiste.
Maternité, c’est la mutuelle réversibilité de ce sentiment double, ascendant et descendant au cours comme au décours de ses jeunes annales: celles où elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle porte elle-même la croix de la Mère Douloureuse.
Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle, n’aura dit et ne dira cet incessant échange, ne fera frôler et gravir en ses deux sens l’échelle de Jacob de l’amour successivement filial et maternel par les ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes et pures, pour parler tour à tour de celle qu’elle nomme divinement
Ma tige maternelle enlacée à ma vie!
et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement
Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme!
Palme pure attachée au malheur d’être femme.
Éloquent défenseur de notre humilité
Fruit chaste et glorieux de la maternité.
.....................
C’est notre âme en dehors en robe d’innocence.
.....................
De la foi des époux sentinelle sans armes,
Visible battement de deux cœurs dans un cœur!
.....................
Image de Jésus qui se penche vers nous
Pour relever sa mère humble et née à genoux.
Oui le bréviaire de l’amour filial est révolu. Nous la devons à Valmore cette
Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur.
Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance indéfiniment évoquée, il semble que ce menu tableau lumineux de résurgence des jours premiers dont on dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir, se découpe incessamment pour notre poëte toujours prêt à sombrer, et charitablement l’isole des circonvolutions poignantes, le fascine et tire hors de soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait le foyer quitté du fond du royaume de la Bête.
Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir.
Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir
Pour chercher dans le fond de son âme attendrie,
Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie?
Ce tableau vague et doux qui repose les yeux,
Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux.
Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire qu’on ne saurait l’égaler. En tout cas, le surpasser, jamais. Centre de ce double courant de passion entre ses propres enfants et cette mère dont le souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, lui dicte cette pièce: Quand je pense à ma mère, elle-même pieuse fille et «pâle couveuse d’immobiles tourments,» ainsi qu’elle se qualifie, elle polarise tous les rayons de la maternité et de la filialité, passez-moi ce terme.
Ces apostrophes, en voici:
La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme,
Un baiser qui jamais ne dit non ni demain.
.....................
Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant!
Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant.
.....................
Comme le rossignol qui meurt de mélodie
Souffle sur son enfant sa tendre maladie,
Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu,
Me raconta son âme et me souffla son Dieu.
Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les sépultures disposées jadis au pourtour extérieur des églises:
C’était beau d’enfermer dans une même enceinte
La poussière animée et la poussière éteinte.
C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu,
De respirer son père en visitant son Dieu.
Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je ne crois pas qu’on ait jamais parlé avec cette nostalgie des entrailles.
Jugez-en plutôt. Récemment mère, elle se plaint de ne plus faire corps avec son nouveau-né.
J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau!
.....................
Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs
Pour te rendre suave et pur comme les fleurs.
Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de sensibilité et de formule, le plus curieux de toute l’œuvre:
Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!
Foi
La foi, c’est l’haleine des anges,
C’est l’amour sans flammes étranges!
C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé et sublimé, qui fait trouver à la muse devenue ange pour l’absorption finale, la résorption rédemptrice de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de la ferveur éternelle, des images comparables aux seules Dantesques descriptions du paradis—mais avec moins de blancheur.
Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour?
.....................
Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace
Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva...
et par les plus touchantes variantes de charité et de prière, de croyances et de sentiments, atteindre, en même temps que Dieu même, les plus fluides matérialisations de la pensée et du langage.
Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère
Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.
Nature, c’est l’amour—je dirais volontiers atmosphérique, tant le poëte y fait entrer de parcelles vivantes et vibrantes du Cosmos—de tout ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de passion dans ses paysages, comme tout à l’heure il mêlait et fondait de chaleur et de lumière dans sa tendresse qui lui faisait s’écrier:
C’était un jour de charité divine
Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine.
.................
C’était partout comme un baiser de mère!
Les deux aires de ce naturel amour sont l’Amour des fleurs.
A quelque chère idole en tous temps asservie,
Je tombais à genoux pour adorer des fleurs,
...................
Il semble que les fleurs alimentent ma vie.
Et l’Amour de l’eau, dont je ne crains pas de dire qu’il pourrait bien être solidaire du goût de cette tendre femme pour les larmes, si j’en crois ce mystérieux vers.
Et dans les flots du moins mes larmes se perdront
et ces autres:
Enfant, l’onde est molle et pure
Mais elle a soif de nos pleurs.
que je rapproche de celui-ci, de Vigny:
Penche sa tête pâle et pleure sur la mer!
L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poëtes par Victor Hugo, dans ce joli distique:
Georges Sand a la Gargilesse
Comme Horace avait l’Anio.
L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges dans cette Scarpe qui lui était, comme à Brizeux, son Ellé. L’eau où nous lirons avec elle, et sous mille formes
Son visage étoilé dans les cercles humides
Parsemant leurs clartés de sourires limpides...
L’onde enfin d’où découle son rythme.
Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime
auquel ne peut plus succéder que l’amour du silence, sa suprême passion:[6]
Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!
..................
Couvrez-moi de silence...
Ce silence qui nous mène à la dernière de ces divisions, si vous le voulez, factices, mais, certes point arbitraires: la mort, disons mieux: l’ÉTERNITÉ puisque c’est sous ce consolant aspect qu’apparaissent à Madame Valmore tant de tombes qu’elle a mélodiquement enguirlandées.
Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs.
.....................
Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs.
.....................
On verra, par mes soins quelque feuille de lierre
De son étroit asyle embrasser le contour.
.....................
Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées.
Leur tranquille silence éveillait mes pensées,
Y cueillir une fleur me semblait un larcin.
.....................
L’homme revient seul où son cœur le ramène.
Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer.
«Abîme à franchir seule!» cette définition en commun, cette fois, avec Pascal,
..... porte ces mots à sa douleur brûlante:
Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!
et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme elle couronne toute vie, n’apparaît jamais hideuse à notre poëte, mais toujours fleurie et touchante, puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier l’être aimé, voire à commencer par lui (selon une magnifique interpellation: Croyance); «Albertine, âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et cette noble tige maternelle, enlacée, cette fois à l’éternité, auprès de ces enfants enfuis:
Car vous aurez, un jour, une joie immortelle
Et vos petits enfants souriront dans vos bras.
.....................
Non, jamais rien de plus sereinement détaché, de plus véritablement et vénérablement sur le seuil, et déjà presque au-delà, n’a su se proférer pour nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai une pareille liberté d’allures mortelles; nous apprivoiser avec cette «cueilleuse d’âmes» qui
Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes,
Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,
Comme on ôte le sable où dort le diamant.
.....................
Tous mes étonnements sont finis sur la terre
Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir
Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère
Que la pudique mort a seule osé cueillir.
.....................
Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente,
Réalisant nos rêves éperdus
Vient des humains l’infatigable amante
Pour démêler les fuseaux confondus.
Fidèle mort, si simple, si savante,
Si favorable au souffrant qui s’endort,
Me cherchez-vous, je suis votre servante:
Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor.
[5] Madame Valmore, dans son Recueil posthume (ou peut-être son éditeur) a rangé elle-même ses poësies sous des appellations similaires, mais sans beaucoup de suite.
[6] Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture: «n’écris pas!»