FABLE.

L'AIGLE, LE MOINEAU ET LE PERROQUET.

out est perdu, disoit un Perroquet,
Mordant les bâtons de sa cage;
Tout est perdu, disoit-il plein de rage.
Moi, tout surpris d'entendre tel caquet,
Qu'il n'avoit point appris dedans son esclavage,

Je lui dis: «Parle, que veux-tu

Avecque ton «Tout est perdu?»

--Ah! je ne veux, dit-il, pas autre chose,

Et après ce qu'hier certain oiseau m'apprit,

J'étoufferai si je ne cause;

Voici donc ce que l'on m'a dit:

«Comme vous le savez, l'espèce volatille,

Reconnaît de tout temps les Aigles pour ses Rois,

Eh bien, vous savez donc que dans cette famille

De qui nous recevons les lois

Est une Aiglonne généreuse,

Grande, fière, majestueuse,

Et qui porte si haut la grandeur de son sang,

Que parmi toute notre espèce

Elle ne connoît point d'assez haute noblesse

Qui puisse lui donner un mari de son rang.

Mille oiseaux pour, elle brûlèrent;

Mais parmi tous ceux qui l'aimèrent

Aucun n'osa se déclarer,

Aucun n'osa même espérer.

Mais ce que mille oiseaux n'osèrent,

Qui sembloient mieux le mériter,

Un oiseau de moindre puissance,

Un Moineau (tant partout règne la chance),

A même pensé l'emporter.

Ce moineau donc, suivant la règle

Qui commande aux oiseaux d'accompagner le Roi,

Étoit à la suite de l'Aigle,

Et même avoit près de lui quelque emploi.

Ce fut là que, suivant la pente naturelle

Qui le portoit aux plaisirs de l'amour,

Il s'occupoit moins à faire sa cour

Qu'à voltiger de belle en belle,

Et s'y prenoit si bien qu'il trouvoit chaque jour

Sujet de flamme et maîtresse nouvelle.

Mais le petit ambitieux

Voulut porter trop haut son vol audacieux;

Voyant souvent l'Aiglonne incomparable,

Il la trouvoit infiniment aimable;

Enfin il l'aima tout de bon,

Et, sans consulter la raison,

Le drôle se mit dans la tête

De lui faire agréer ses feux

Et d'entreprendre sa conquête.

Voyez comme l'amour nous fait fermer les yeux,

Et voyez cependant combien il fut heureux!

D'une si charmante manière

Et d'un air si respectueux

Il sut faire offre de ses vœux,

Que notre aiglonne noble et fière,

Pour lui mettant bas la fierté,

Ne se ressouvient pas de l'inégalité.

Ouï, d'autant plus qu'il lui paroissoit brave,

Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,

La belle ne dédaigna point

L'impérieux effort de cet indigne esclave;

Bien plus, elle approuva son désir indiscret,

Lui sut bon gré de sa tendresse,

Rendit caresse pour caresse,

Et même n'en fit point secret.

Encor pour un de nous la faute étoit passable:

Notre plumage vert la rendoit excusable,

Et d'ailleurs notre qualité

Rendoit le parti plus sortable;

Mais pour un si petit oiseau,

C'est un aveuglement qui n'est pas pardonnable!

Il est vrai que c'étoit un aimable Moineau,

Quoiqu'à ce qu'on m'a dit, il n'étoit pas fort beau;

Et l'on tient que parmi les simples Tourterelles

Il a fait de terribles coups,

Et que son ramage est si doux,

Qu'il a bien fait des infidelles,

Et plus encore de jaloux.

Mais qu'est-ce que cela, sinon des bagatelles,

Au prix du dessein surprenant

Que se proposoit ce galant?

Aussi, quand l'Aigle, chef de la famille,

Fut averti de cette indigne ardeur,

Il prévit bien le déshonneur

Qui résultoit d'alliance si vile.

Ayant donc fait venir nos amans étonnés,

Il les reprend de s'être abandonnés

Aux mutuels transports d'une égale folie;

A l'Aiglonne, de ce que sortie

Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux,

Elle s'abaisse et se ravale

Par un choix si peu glorieux,

Et au Moineau sa faute sans égale,

De ce qu'oubliant le respect,

Il ose bien lever le bec

Jusqu'à l'alliance royale.

Pour conclusion, il leur défend

De faire jamais nid ensemble,

Malgré l'amour qui les assemble.

Notre couple, accablé sous un revers si grand,

À ses commandements se rend,

Quoique ce ne fut pas sans traiter de barbare,

D'injurieux et de cruel,

L'ordre prévoyant qui sépare

Ce qu'unissoit un amour mutuel.

L'Aiglonne fière et glorieuse

S'élève dans les airs, affligée et honteuse

De voir ouvertement son dessein condamné,

Et le Moineau passionné,

De désespoir de voir son espérance en poudre,

Se retira de son côté,

Et fut contraint de se résoudre

À rabaisser sa vanité

Sur des objets de plus d'égalité.

Voilà donc le récit fidelle

De ce qui me tient en cervelle.

Est-ce que je n'ai pas sujet

De dire que l'amour né sait plus ce qu'il fait?

Que la nature se dérègle,

Puisque l'on voit, par un dessein nouveau,

L'Aigle s'abaisser au Moineau,

Et le Moineau s'élever jusqu'à l'Aigle?

Et n'ai-je pas raison de dire a haute voix:

Tout est perdu, pour la troisième fois?»

Ici le jaseur, hors d'haleine,

Et quoique avec bien de la peine,

Mit fin à sa narration.

J'en trouvai l'histoire plaisante;

Mais, y faisant réflexion,

Je la trouvai trop longue et trop piquante.

Mais quoi! c'étoit un Perroquet;

Il faut excuser son caquet [255].

[Note 255: ][ (retour) ] Ces deux derniers vers font allusion à une chanson fort à la mode quarante ans auparavant, et qu'on chantoit encore à cette époque. Le refrain étoit:

Perroquet, perroquet,

S'en doit rire dans son caquet.

RÉPONSE DU MOINEAU AU PERROQUET.

h! ah! vous parlez donc, monsieur le Perroquet,
Et jasez dedans votre cage?
À ce qu'on dit, parbleu, vous faites rage.
D'où vous vient un si grand caquet,
Vous qui depuis longtemps souffrez un esclavage

Qui doit vous avoir abattu?

Dès que je vous ai entendu

À tort et à travers parler d'une autre chose

Que de celle qu'on vous apprit,

J'ai bien vu qu'un Perroquet cause

Sans savoir, souvent ce qu'il dit.

Sachez donc, Perroquet, qu'entre la volatille

Qui reconnoît toujours les Aigles pour ses rois,

Et qui a du respect pour toute leur famille,

Dont elle exécute les lois,

Un jeune oiseau dont l'âme est généreuse,

Grande, belle, et majestueuse,

Qui joint à la vertu la noblesse du sang,

Peut bien souvent changer d'espèce;

Son mérite suffit avecque la noblesse,

Pour pouvoir aspirer au plus illustre rang.

Cent oiseaux autrefois brûlèrent

Pour des Aigles, et les aimèrent

Sans l'oser jamais déclarer.

Ceux-ci ne l'osant espérer,

Mille oiseaux plus petits l'osèrent,

Qui pouvoient moins le mériter;

Mais, ayant le cœur de tenter,

Firent si bien tourner la chance,

Qu'ils eurent lieu, de l'emporter.

Ce n'est pas toujours une règle

Que l'on puisse manquer de respect à son Roi

Pour aimer quelquefois un Aigle,

Sans s'écarter de son emploi.

C'est entre les oiseaux chose fort naturelle

De s'adonner aux plaisirs de l'amour;

Chacun d'eux veut faire sa cour,

Chacun cherche à charmer sa belle,

Et, si dans peu de temps il n'y voit pas de jour,

Il tâche d'allumer une flamme nouvelle.

Ce n'est pas être ambitieux,

Et un jeune Moineau n'est pas audacieux

Quand il aime une Aiglonne, encor qu'incomparable:

Il faut aimer ce que l'on trouve aimable,

Et il faut aimer tout de bon.

C'est être privé de raison,

Et c'est se rompre en vain la tête,

D'improuver de si justes feux.

Chacun cherche à faire conquête,

Et, sans se mettre en peine où l'on porte ses yeux,

On cherche seulement à devenir heureux,

Sans s'arrêter à la manière.

D'ailleurs, quand on dit: «Je le veux»,

On peut faire offre de ses vœux

À la plus belle Aiglonne, et même à la plus fière,

Quand elle met bas la fierté,

Qu'elle veut suppléer à l'inégalité.

Pourvu qu'un jeune oiseau soit brave,

Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,

Une Aiglonne ne dédaigne point

De recevoir les vœux d'un si charmant esclave.

Un si parfait oiseau ne peut être indiscret;

Il peut témoigner sa tendresse,

Et recevoir quelque caresse,

Sans faire le moindre secret.

Quoi! un Moineau bien fait, dont la taille est passable,

Pour aimer une Aiglonne est-il inexcusable?

Ne peut-il pas tenter une jeune beauté?

D'ailleurs, s'il est de qualité,

Le parti n'est-il pas sortable?

Mais, en un mot, il est oiseau,

Et, entre les oiseaux, il est bien pardonnable

Qu'une Aiglonne orgueilleuse aime un jeune Moineau

Sage, discret, civil, adroit, vaillant et beau.

L'aiglonne n'aime pas comme les tourterelles:

Elle est sensible aux moindres coups;

Les feux d'un Moineau lui sont doux

Quand elle les connoît fidèles;

Et, s'il se trouve des jaloux,

Elle entend leurs discours comme des bagatelles.

Qu'y a-t-il donc de surprenant?

Un jeune oiseau qui est galant,

Qu'on connoît généreux et de noble famille,

Qui sert son prince avec ardeur,

Qui ne fait rien qu'avec honneur,

Son alliance est-elle vile?

S'il y a des oiseaux qui s'en sont étonnés,

Ce sont des envieux, qui sont abandonnés

Aux cruels mouvements d'une étrange folie.

Quoiqu'une Aiglonne soit sortie

D'un des plus grands oiseaux qui volent dans les cieux,

Croyez-vous qu'elle se ravale

Et qu'il lui soit peu glorieux

De choisir un Moineau dont l'âme est sans égale,

Qui a pour elle du respect,

Qui n'a point d'aile ni de bec

Que pour cette Aiglonne royale?

Où est cette loi qui défend

Que l'on ne puisse mettre ensemble

Deux oiseaux que l'amour assemble

Et qui n'ont rien en eux que d'illustre et de grand?

C'est une injustice qu'on rend,

Et c'est un sentiment sans doute trop barbare,

Et qu'on peut appeler cruel,

De quelque raison qu'il se pare,

Que de blâmer un amour mutuel.

L'Aiglonne, quoique glorieuse,

Pour aimer le Moineau doit-elle être honteuse?

Un feu si naturel sera-t-il condamné?

Mais un Moineau passionné

Qui peut mettre en un jour cinquante oiseaux en poudre,

Qui a le dieu Mars à côté,

Dont le cœur fier s'est pu résoudre

À modérer sa vanité

Et le traiter avec égalité,

Si ce moineau est si fidèle,

Qu'est-ce qui vous donne sujet

De déclamer si fort contre tout ce qu'il fait?

Si votre cerveau se dérègle,

Pour avoir bu par trop de vin nouveau,

Faut-il en faire souffrir l'Aigle?

Apprenez, Perroquet, qu'il faut changer de voix,

Et parler mieux une autre fois.

Lorsque j'aurai repris haleine,

Vous pourrez vous donner la peine

De poursuivre pourtant votre narration.

L'histoire en est assez plaisante,

Et, sans faire réflexion

Si elle peut être piquante,

Puisque ce n'est qu'un Perroquet,

On se moque de son caquet.