NOTES.
[4] Voy. passim et à la [table].
[5] Voy. la [Préface], en tête de ce vol.
[6] Voy. t. II, pp. 74, 400, et à la [table].—On connaît la fanatique adoration du duc de La Feuillade pour Louis XIV; quant à ses complaisances en fait d'amour, le Roi, qui avoit peu de sympathie pour lui, ne lui auroit pas fait l'honneur de les lui demander ou de les accepter.
[7] Jusqu'à la folie.
[8] Nous sommes en 1672, époque des dernières couches de la Reine, et jusque-là, en effet, les armes de Louis XIV n'avaient pas encore connu les revers qui devaient attrister la fin du règne.—Voy. plus loin, p. 31, note [16].
[9] D'abord, immédiatement.
[10] Rendez-vous.
[11] Richelet traduit: «Blanchir, faire des efforts inutiles.»—Furetière dit: «Blanchir se dit des coups de canon qui ne font qu'effleurer une muraille, et y laissent une marque blanche. En ce sens on dit au figuré de ceux... dont tous les efforts sont inutiles que tout ce qu'ils ont fait, tout ce qu'ils ont dit n'a fait que blanchir.»
[12] Des cabinets de verdure.
[13] Le texte dit: sujet.—Succès, issue, résultat.
[14] Voici ce qui se passait au lever du Roi; nous traçons ce tableau en nous guidant sur l'Etat de la France auquel nous avons emprunté tous les noms du quartier, du trimestre de janvier:—Le Roi s'éveille. Aussitôt M. de Chamarande, chevalier de Saint-Michel, qui, en sa qualité de valet de chambre, était couché sur un lit étendu à terre au pied de celui du Roi, s'approche de Sa Majesté pour lui présenter sa robe de chambre et lui donner de l'eau si elle en demande. Le Roi voulant s'habiller, un garçon de la chambre va avertir à la garde-robe pour faire apporter les habits dans la toilette.—Le Roy s'assied alors sur son fauteuil; le sr Roze, premier valet de garde-robe, qui a pris les chaussons dans le coffret, en donne un au premier valet de chambre qui prend la droite et le laisse à gauche pour habiller Sa Majesté. Un simple valet de garde-robe, le sr de Lissalde, leur présente alors le bas de soie qu'il a pris soin d'attacher au caleçon. Alors chacun d'eux aide de son côté à chausser et vêtir le Roi, s'il n'aime mieux le faire lui-même, ce qui arrive le plus souvent. Ensuite six des pages de la chambre attachés au service du gentilhomme de la chambre qui est en fonctions, non plus ce trimestre mais cette année, le duc de Saint-Aignan, ont le privilége de présenter les mules à Sa Majesté. Cela fait, le Roi prend son haut-de-chausses des mains d'un valet de garde-robe qui lui apporte premièrement des canons ou des petits bas s'il désire en porter: le canon est cet ornement de dentelle qui s'attache au-dessous du genou, au bas du haut-de-chausses; les petits bas ou bas à étrier sont des bas qui ne couvrent que la jambe, et s'arrêtent à la cheville. Le Roi met-il des souliers? le valet les lui noue; des bottes? le valet les lui présente ou les lui met; mais l'honneur de donner les éperons est réservé à M. Nicolas Le Febvre, sieur de Bournonville, écuyer de service.
Voilà le Roi chaussé. Un valet de garde-robe tient la chemise du Roi et la présente d'abord à un prince du sang; en cas d'absence, au duc de Bouillon, grand chambellan, au duc de Saint-Aignan, l'un des quatre premiers gentilshommes, ou enfin à M. le marquis de Guitry de Chaumont, l'un des deux maîtres de la garde-robe. Le Roi ôte alors sa chemise de nuit et met celle qu'on lui donne. Les huissiers, qui sont entrés dans la chambre royale dès que Sa Majesté a eu pris sa robe de chambre, et qui se tiennent à la porte pour l'ouvrir ou la fermer, ce que nul autre ne peut faire, demandent alors au grand chambellan ou à celui des quatre premiers gentilshommes de la chambre qui est de service, quelles sont, parmi les personnes de condition présentes, celles qu'il peut faire entrer. Après cette première admission de gentilshommes favorisés, le maître de la garde-robe met au Roi son pourpoint, lui présente ses mouchoirs, ses gants, et enfin son manteau et son épée, s'il les veut prendre; s'il veut sortir sans épée ni manteau, l'épée est remise à l'écuyer, le manteau au porte-manteau; enfin s'il ne veut ni son épée ni son manteau, on les laisse à la garde-robe. C'est quand le Roi est habillé que l'huissier, le sieur de Rassé, par exemple, laisse entrer toute la noblesse à son choix, et selon le discernement qu'il fait des personnes plus ou moins qualifiées.
[15] Voy. le roman de Mme de La Fayette.
[16] Ce passage détermine la date de cette histoire.—Louis-François, duc d'Anjou, né le 14 juin 1672, mourut le 4 novembre suivant. Mais si nous connaissons la date de ce petit roman, l'auteur en plaçant son récit à Fontainebleau nous permet de douter de sa véracité. En effet, pendant presque tout l'été de 1672, Louis XIV tint la campagne sur le Rhin; il assista au fameux passage du fleuve, dans les premiers jours de juillet; il quitta le camp de Boxtel le 26 juillet et rentra à Paris le 2, à Versailles le 3 août.
Pendant son voyage, dont la Gazette de France a noté toutes les étapes, la Reine accoucha du jeune prince dont il est ici question; on écrivait de Saint-Germain-en-Laye le 17 juillet à la Gazette: ... «Le 13, la Reyne au sortir de ses dévotions en l'église des Récollets, commença de sentir quelques douleurs qui l'empeschèrent d'assister au Conseil; et, sur les dix heures du soir, ces douleurs l'ayant reprise, Sa Majesté se délivra heureusement, environ un quart d'heure après minuit, d'un très-beau prince, qui remplit ce lieu d'une joie extraordinaire.» Le sieur de Villaserre (sic, c'est-à-dire Colbert de Villacerf) fut chargé de porter la nouvelle au Roi, «de la part de la Reyne, qui n'en pouvoit envoyer une meilleure à Sa Majesté, en échange de celles qu'Elle luy mande tous les jours du champ de ses victoires.»
La cour passa à Versailles le reste de l'été au milieu des fêtes. On lit dans la Gazette: «de Versailles, le 23 septembre:—La Cour continue de prendre ici les divertissemens de la saison, entre lesquels celui de la comédie a ses jours.—Le 17, la troupe du Roy y en représenta une des plus agréables, intitulée les Femmes sçavantes, et qui fut admirée d'un chacun. Le 20, les Italiens y jouèrent l'une de leurs pièces les plus comiques. Le 21, la seule troupe royale continua ses représentations avec beaucoup d'applaudissement. Et l'on peut juger par là s'il y a quelque cour en toute l'Europe qui soit divertie de cette manière qui ne peut, aussi, convenir qu'à la grandeur de notre monarque, qui paroît en toutes choses.»
L'année suivante, le Roi reprit la campagne sur le Rhin et la cour ne séjourna pas à Fontainebleau. Nous devions entrer dans ce long détail pour montrer combien le récit de l'auteur peut paraître suspect, puisque l'une des principales circonstances en est si évidemment fausse.
[17] La conversation entre la comtesse et son mari, rapportée plus haut, permet en effet de le ranger parmi les maris commodes. Sous son enjouement percent quelques regrets.
[18] Terme d'équitation. «Piquer, à l'égard des chevaux, c'est, dit Furetière, les manier avec les éperons ou le poinçon (sorte d'aiguillon dont on piquait la croupe des chevaux). Il faut bien piquer pour aller de Paris à Rome en sept jours.»—On disait, et l'on dit encore, en faisant usage de ce mot, piquer des deux.
[19] Le Journal de la santé du Roi pour les années 1672, 1673, 1674, ne parle que de ses maladies ordinaires d'estomac, de ses étourdissements et de ses vapeurs: maladies fréquentes et qui demandoient de grands soins.
[20] Ce n'est pas en 1672, mais en 1676, que Mme de Montespan alla aux eaux de Bourbon. Le 8 avril, Mme de Sévigné annonce que la favorite va partir; le 1er mai, qu'elle est partie; le 15 mai, qu'elle est présentement à Bourbon; le 8 juin, qu'elle est partie de Moulins le jeudi pour aller, en suivant le cours de l'Allier et de la Loire, jusqu'à l'abbaye de Fontevrault, où sa sœur étoit abbesse.—Cet anachronisme, rapproché d'autres erreurs, est de nature à diminuer la confiance qu'on pourroit avoir en ce petit roman.
[21] «Petite oye, dit Furetière, est ce qu'on retranche d'une oye pour la faire rôtir, comme les pieds, les bouts d'ailes, le cou, le foye, le gesier... Petite oye se dit figurément des rubans et garnitures qui servent d'ornement à un habit, à un chapeau, etc... La petite oye consiste aux rubans pour garnir l'habit, le chapeau, le nœud d'épée, les bas, les gands, etc.—Petite oye se dit, en matière d'amour, des menues faveurs qu'on peut obtenir d'une maîtresse dont on ne peut avoir la pleine jouissance, comme baisers, attouchements, etc.»—A la p. 111 du très-curieux roman intitulé Araspe et Simandre (2 vol. très-petit in-8o, 1672), on lit: «tel craint de donner dans une étoffe trop chère, qui, ajustant avec beaucoup de rubans une bien moindre, ne laisse pas de se trouver agréablement vêtu; c'est ce qu'on appelle la petite oye; c'est ce que nous donnons quelquefois, et ce que (l'auteur est une femme) nous ne devrions jamais donner.»
[22] Les eaux de Bourbon avoient alors une vogue qu'elles n'ont pas conservée depuis, bien que leurs effets n'aient pas changé. Le médecin Delorme y attirait une grande clientèle. Mme de Montespan y alla, comme nous l'avons vu plus haut, et c'est là que Lauzun, sorti de prison mais non encore admis à la Cour, alla lui présenter ses hommages et solliciter sa protection.
[23] On appelle «troc de gentilhomme» celui qui se fait but à but, troc pour troc, sans donner de l'argent de retour. (Furetière.)
[24] Le prince de Marcillac dont il s'agit ici est le même que nous avons rencontré dans le 1er volume de ce recueil, et qui est devenu duc de La Rochefoucauld en 1680, à la mort de son père, François VI, qui lui-même avait porté le nom de Marcillac jusqu'en 1650.
[25] Est-ce dans le Quiproquo? Est-ce dans Richard Minutolo? On peut hésiter entre les deux.
[26] Le Journal de la Santé du Roi ne parle pas de cette malencontreuse verrue; mais bien qu'en 1672 «Sa Majesté ait joui d'une santé digne d'elle», il avoit eu cependant, à plusieurs reprises, soit sur la poitrine, soit sur d'autres parties du corps de nombreuses tumeurs et duretés squirreuses.
[27] La tempe. Cette forme s'est conservée dans le patois normand (voy. le glossaire de Du Bois); le glossaire genevois de Gaudy l'a également relevée. Furetière, Richelet n'admettent pas la forme tempe, aujourd'hui en usage.—Chapelain a dit, en parlant d'Agnès Sorel:
Les glaces lui font voir un front grand et modeste
Sur qui vers chaque temple, à bouillons séparés,
Tombent les riches flots de ses cheveux dorés.
Le Richelet de 1719 n'admet encore que temple; mais le dictionnaire de Trévoux de 1732 dit: «tempe, voyez temple.»
[28] «Happelourde, faux diamant, ou toute pierre précieuse contrefaite, ou qui n'est pas arrivée à la perfection», dit Furetière. Le mot est pris ici dans son sens propre; on connoît son sens figuré.
[29] On assure que le roi Louis XIV, voulant sauver les apparences, ne passa jamais une nuit sans aller coucher dans la chambre de la reine.
[30] Voyez ci-dessus, p. 25, note [14].
[31] C'est la pensée de Pascal, sur le nez de Cléopâtre et le grain de sable de Cromwell.
[32] Remora. Furetière conteste déjà l'opinion de Pline et de tous les anciens qui, après lui, attribuaient au remora la force d'arrêter un vaisseau dans sa course: «mais les modernes tiennent que c'est une fable.»
[33] La 1re édition de ce petit roman, reproduite par M. Paul Lacroix, remplace le passage qui suit par un texte tout différent, que nous reproduisons ci-dessous:
«—Je suis bien aise, répliqua le duc, que Votre Majesté soit en humeur de railler sur cette aventure, et si vous n'étiez pas mon roi, je dirois encore une plaisanterie qui m'est venue dans l'esprit sur le malheur qui vient de vous arriver.
«Le Roi lui permit de dire tout ce qu'il voudroit, ne cherchant qu'à dissiper son chagrin.—Je ne puis penser à la fatalité de votre aventure, dit alors le duc, qu'il ne me souvienne de ce que j'ai ouï dire autrefois d'un certain Martin qui, ayant un âne noir, voulut faire une gageure qu'on n'y trouveroit pas un seul poil d'une autre couleur. Aussi étoit-il noir depuis les pieds jusques à la tête. Cependant il y eut un homme qui se présenta pour faire cette gageure. Il offrit de payer le prix de l'âne s'il n'y remarquoit aucun poil qui ne fût noir, et le maître de la bête s'engagea à la lui livrer s'il trouvoit un seul poil d'une autre couleur. La chose étant ainsi arrêtée entr'eux, il se trouva que la bête avoit un poil qui étoit grisâtre, mais si menu qu'il ne paroissoit que comme un point; ce qui fut cause que son maître la perdit, et de là est venu ce proverbe: pour un point, Martin perdit son âne. Et vous, Sire, pour quelque chose de semblable, vous avez perdu la comtesse, qui, sans cela, ne pouvoir pas vous échapper.
«Le Roi ne fit que rire de cette plaisanterie, et dit qu'effectivement il ne s'étoit jamais aperçu de cette marque sur son corps. Cependant, ajouta-t-il, c'est ce qui m'a fait perdre la bête que je tenois sans cela. Voilà la deuxième fois....., etc.»
[34] Voy. t. I, p. 272, et passim, à la [table].
[35] Voy. t. I, préface.
[36] Nous dirions prendre le mors aux dents.
[37] A partir de cette réplique du Roi, les deux textes se confondent.—Voy. p. 88, note [33].
[38] Erreur. Voir ci-dessus, page 31, note [16].
[39] Nous sommes en 1672. Il s'agit évidemment des divertissements donnés à Versailles par le Roi à toute sa cour à cette époque. La relation qui en a été publiée répartit ces fêtes en six journées.
[40] Furetière définit un parterre: «la partie d'un jardin découverte où on entre en sortant de la maison.»
[41] Qui s'ajoutoit à plus de...
[42] Voir sur ces costumes l'intéressant ouvrage de M. Ludovic Celler: Les décors, les costumes et la mise en scène au xviie siècle, 1 vol. in-12. Paris, Liepmannsohn et Dufour, 1869.
[43] Du temps où les loups de velours noir étaient en usage, ils devaient tomber devant le Roi ou la Reine; à plus forte raison les masques.
[44] Conspirer étoit alors employé comme verbe actif ou comme verbe neutre; on disoit également bien: conspirer la mort de quelqu'un, conspirer à la fortune de quelqu'un et conspirer contre quelqu'un. (Furetière.)
[45] C'est-à-dire comme les arrhes, comme les gages d'une conquête assurée. Furetière donne erres comme une forme corrompue de arres, mais il n'admet pas le mot arres. Richelet (1685) fait une différence entre arres qui s'emploie au figuré, et erres qui s'emploie dans le sens propre.
AMOURS
DE LOUIS LE GRAND
ET
DE MADEMOISELLE DU TRON.
AMOURS
DE LOUIS LE GRAND
ET
DE MADEMOISELLE DU TRON[46].
PRÉFACE DES ENTRETIENS.
Vénus, reine des amours; Cupidon son fils, ayant jeté ses flèches et son flambeau par terre.
Vénus.—Que fais-tu donc, mon fils, dans ce lieu solitaire, et quelle est donc la cause de ton chagrin? La terre, l'air et l'onde se plaignent de toi tous les jours: les élémens ne font que murmurer depuis que tu n'animes plus le cœur des amans. La voix des oiseaux, le chant des Syrènes, tout languit ici bas, et les eaux du beau séjour où tu es coulent plus doucement, et disent, par leur muet langage, que toutes choses périssent si tu ne les soutiens.
L'Amour, en fureur, voulant rompre son arc et son flambeau.—Ah! Madame, je me désespère, et je ne veux plus servir le monde: je perds courage depuis qu'un grand Héros, autrefois favori des Dieux, n'est plus sensible à mes traits. C'est en vain que je frappe; son cœur s'endurcit de plus en plus; et Louis le Grand[47], ce redoutable vainqueur, qui triomphe si facilement de toutes les beautés du tendre empire, semble avoir formé le dessein de ne plus aimer; j'en suis si chagrin, que j'ai résolu de briser mes armes et d'éteindre mon flambeau pour jamais.
Vénus.—Hélas! mon enfant, que veux-tu faire? que deviendra l'Univers? C'est toi qui par tes soins empressés fournis de matière à tout ce qui l'anime, et sans ton secours la nature seroit aux abois.
L'Amour.—Je me soucie peu d'elle, après l'affront que j'ai reçu ce matin du Dieu des combats: Mars m'a reproché, d'un air peu agréable, que ce monarque n'étoit plus occupé que des lauriers qu'il lui donnoit, et que mon règne étoit achevé.
Vénus.—Mars n'a pas lieu présentement de parler si haut; mais en vérité, mon fils, j'ai honte de tes foiblesses. Si le Roi n'aime plus, à qui en est la faute? toi qui fais toutes choses, n'as-tu pu faire durer sa passion pour toujours?
L'Amour.—Mes grandes occupations, Madame, en sont peut-être la cause: Il est vrai que j'ai négligé la revue de son cœur, pour courir à des conquêtes plus nouvelles, où l'on m'appelle incessamment.
Vénus.—Allez, mon enfant; Mars se raille de vous mal à propos. Le Roi est plus sensible qu'il n'a jamais été. Mercure nous dit l'autre jour au palais de Jupiter, que le prince est fortement occupé d'une passion naissante qui le charme tendrement.
L'Amour.—Il est donc piqué? Ma foi, je ne croyois pas que mes traits lui fussent encore si redoutables.
Vénus.—Quoi! l'amour ignore ce que l'amour fait? ah! l'étrange surprise! je vois bien que toutes choses dégénèrent: c'est le vrai moyen de faire périr la nature et l'univers, et de les ensevelir dans un éternel silence.
L'Amour.—Ne craignez rien, aimable reine de Cythère, il ne tiendra qu'à moi de le faire renaître; j'y vais travailler de ce pas avec des soins assidus et dignes de vous. Calmez vos chagrins, et n'en doutez aucunement; ma gloire y est intéressée.
Vénus, baisant son fils.—Adieu, mon cher fils; reprens promptement tes flèches et ton flambeau, ne vois-tu pas que tout se ressent de ton inquiétude, et que tu es l'âme et le soutien de toutes choses? vole donc vite dans les airs: on t'attend au palais de Louis, pour un dessein nouveau.
ET DE
MADEMOISELLE DU TRON.
ENTRETIEN I
Le Roi[48], Mademoiselle du Tron[49], la marquise de Maintenon[50], Monsieur Bontems[51], gouverneur de Versailles, étant tous dans le parc de Meudon.
Le Roi, la tête nue à Mlle du Tron.—Hé bien, Mademoiselle, que dites-vous de la nouvelle acquisition[52] que j'ai faite pour monsieur le Dauphin?
Mlle du Tron, d'un ton précieux.—Je dis, Sire, qu'elle est incomparable et digne du choix de Votre Majesté.
Le Roi.—Voilà qui est fort obligeant, Mademoiselle; mais encore, n'en dites-vous rien de plus? n'ai-je pas bien fait de changer Choisy pour Meudon avec la marquise de Louvois[53], moyennant le prix que j'en ai donné de retour?
Mlle Du Tron, en riant.—Admirablement, Sire; Choisy n'est point à comparer aux beautés de Meudon, et je trouve que Votre Majesté a gagné à cet échange, quoiqu'elle l'ait bien payé.
Le Roi, la regardant d'un air gracieux.—Vous plairez-vous, Mademoiselle, dans cet agréable séjour?
Mlle Du Tron, d'une manière tout engageante.—Il n'y a pas lieu, Sire, d'en douter; s'il m'appartenoit, j'aimerois passionnément un lieu si rempli de charmes, où tout ne respire que le plaisir.
Le Roi.—Vous pouvez, ma belle, compter qu'il sera à vous, si je suis assez heureux pour vous plaire.
Mlle Du Tron, avec fierté. Qui, moi, Sire? je n'ai pas assez de mérite et de vanité pour aspirer à la conquête du plus grand Roi de l'Univers.
Le Roi, en lui baisant la main.—Que ces douceurs sont charmantes, Mademoiselle, et en même temps dangereuses pour le cœur d'un mortel! vous joignez aux charmes que le ciel vous a donnés, un esprit tout divin.
Mlle Du Tron.—Sire, Votre Majesté me raille agréablement; mais je n'ose, par respect, lui dire que la sincérité est plus agréable et embarrasse moins une fille comme moi, qui vient de province, que ces délicatesses obligeantes et ces agrémens que suggère la politesse de la cour.
Le Roi.—Je vous trouve, Mademoiselle, plus de grâces et plus de charmes que n'en ont toutes celles de ma cour, que l'artifice seul soutient; cette aimable innocence qui règne chez vous, fait ressentir un des plus grands plaisirs de la vie.
Mlle du Tron, en rougissant.—Ah! Sire, vous désarmez de tous côtés, et je ne trouve plus d'armes pour me défendre; vous combattez si bien tout ce que je dis à Votre Majesté, qu'il faut céder et se rendre.
Le Roi, à M. Bontemps.—En vérité, Monsieur, vous avez une aimable nièce; elle a l'esprit aussi joli que le corps, et j'éprouve que tout ce qu'elle dit va droit au cœur.
M. Bontemps.—Sire, ma nièce vous est infiniment redevable, et Votre Majesté a de grandes bontés pour elle; qu'en dites-vous, Madame?
Mme de Maintenon, d'une manière inquiète.—Je ne m'étonne point, Monsieur, de voir l'encens du Roi donné à mademoiselle du Tron; ce grand monarque aime toutes les jolies femmes, et se fait un plaisir de le leur faire connoître.
Le Roi, l'interrompant.—Il est vrai, Madame, que de tout ce qui est au monde, c'est ce que je trouve de plus beau et de plus engageant; si c'est un crime que d'aimer, tous les hommes en sont coupables, et seront malheureux pour avoir suivi un chemin si doux.
M. Bontemps.—Sire, je crois, sans déguiser ma pensée, que c'est le moindre de tous les crimes que celui de l'amour. Hé! qui peut justement condamner un penchant que la nature donne à tout ce qui respire?
Mme de Maintenon.—Monsieur, vous appuyez les inclinations du Roi avec un peu trop de complaisance. Savez-vous que la flatterie est un péché mortel, et qu'il ne faut jamais dire plus qu'on ne pense.
M. Bontemps.—Madame, je ne tais point mes sentiments, et j'ai toujours cru que les péchés d'amour étoient bien pardonnables.
Mme de Maintenon.—Ce n'est pas ce que nos Révérends Pères Jésuites disent; car ils comptent au rang des plus grands crimes la galanterie et les amusements de Cour. Oui, ces Saints Pères disent que Dieu y est offensé mortellement et que l'on se ferme par cette voie peu conforme à la morale de Notre Seigneur, la porte du paradis.
M. Bontemps, en riant.—Quoi, Madame, croyez-vous entièrement toutes les idées du péché que ces religieux nous donnent? Ah! croyez-moi, ces bonnes âmes en font un nombre que l'on ne peut condamner avec justice, et qu'en particulier ils approuvent eux-mêmes.
Le Roi, en frappant sur l'épaule à M. Bontemps.—Ma foi, Monsieur, vous êtes admirable en conclusions, et vous avez raison; ces bons Pères ne suivent pas toujours la morale qu'ils nous présentent[54].
M. Bontemps.—Sire, souvenez-vous que la chair est foible et sujette à rebellion; la volonté peut être, mais.....
Le Roi.—Ce n'est pas ce que madame de Maintenon dit; la bonne chrétienne veut que les sens obéissent à la volonté et à la raison, qui sont les tyrans de l'homme; cette dernière ne conclut rien, quoiqu'elle s'oppose à tout d'une manière sévère.
Mme de Maintenon.—Ah! mon illustre Prince, décidez-vous de la sorte des facultés des créatures, qui rendront compte des biens qu'elles ont reçus du Créateur, qui ne les a créées que pour sa gloire?
Le Roi, riant, à M. Bontemps.—Ne trouvez-vous pas, Monsieur, que madame de Maintenon est extrêmement savante? Elle se perd avec un saint plaisir dans la contemplation des mystères divins, qui la ravissent en admiration.
Mme de Maintenon, en soupirant.—Hélas! mon cher Monarque, je souhaiterois n'avoir plus aucuns sentimens pour la terre qui m'éloignassent du ciel; mais la foiblesse humaine est si grande, que l'on ne triomphe pas toujours de soi et de la pente naturelle qui vous mène vers le vice.
Le Roi, s'éclatant de rire.—Oh, la belle âme! Oh, la divine personne, qui est élevée jusques aux cieux par de saints et pieux transports, qui la distinguent des autres femmes!
Mme de Maintenon, quittant le Roi.—Je vois bien qu'il faut céder à Votre Majesté: mais, mon Prince, ne raillez pas davantage les personnes qui font tous leurs efforts pour parvenir à l'Eternité.
Le Roi.—Très-volontiers, Madame; adieu, je vous la souhaite.
ENTRETIEN II.
Monseigneur le Dauphin[55], et la princesse de Conti[56].
Monseigneur.—Ne trouvez-vous pas, Madame, ce lieu tout charmant? Pour moi j'y vois des beautés mille fois plus grandes qu'à Choisy, particulièrement pour la chasse, qui est ce que j'aime le plus.
La princesse de Conti.—Je ne sais, Monseigneur, quel plaisir vous prenez dans un exercice si pénible et si peu profitable: la défaite de vos ennemis vous seroit mille fois plus glorieuse que celle des bêtes, à laquelle vous ne remporterez pas grands lauriers.
Monseigneur.—Je l'avoue, Madame, j'irois les combattre si l'on étoit sûr des victoires; mais depuis que j'ai été sur le Rhin[57] à me morfondre, où je n'ai eu nul avantage, la guerre ne me plait plus; et je trouve beaucoup plus de charmes à courir des loups[58] que j'arrête quand je veux. Dernièrement, dans la forêt de Saint-Germain mes gens prirent deux louves qui peuploient ces bois de petits loups, et, sans le malheur qui m'arriva, j'aurois pris le mâle: le maraut se sauva dans une île où l'on ne put le trouver.
La Princesse de Conti.—Voilà qui est fâcheux, mon Prince; mais parlons un peu du grand chemin que le Roi fait faire depuis Versailles jusqu'à Meudon; qu'en dites-vous? La pieuse Maintenon n'en paroît pas trop contente.
Monseigneur.—Parbleu, Madame, la vieille bigotte a bien d'autres choses en tête que le chemin de Meudon! Depuis que le Roi a fait jouer les comédiens à Trianon[59] pour la nièce du gouverneur de Versailles, elle est devenue jalouse comme un diable.
La princesse de Conti.—Ah! la vieille proscrite! l'amour l'inquiète-t-il encore? mais je crois que le Roi ne sera jamais aimé de mademoiselle du Tron, quoiqu'il fasse tout son possible pour parvenir à cette conquête: la belle est prévenue d'un amant.
Monseigneur.—Qui est donc le galant de cette aimable fille?
La princesse de Conti.—Monseigneur, c'est le duc de ***[60] qui en est passionnément amoureux; et qu'elle aime plus que sa vie. Voilà une copie d'une lettre en vers, qu'on prétend qu'elle lui a écrite, qui est la plus tendre et la plus spirituelle du monde.
Monseigneur.—Voyons les beaux sentiments de mademoiselle du Tron.
La princesse de Conti.—Ils sont délicats et fort tendres.
Monseigneur.—C'est ce que je demande.
(La princesse de Conti lit:)
Lettre en vers de mademoiselle du Tron au duc de *** à l'armée[61].
Ma vertu, cher amant, ne me pouvoit permettre
Le funeste plaisir de t'écrire une lettre;
Et malgré mon amour, mon devoir inhumain,
M'a cent fois arraché la plume de la main.
Mais quoi? le mal me presse, et si je l'ose dire,
Il faut absolument ou mourir ou t'écrire.
Dans cette extrémité, mon courage se rend;
Et si je fais un mal, j'en évite un plus grand:
Car enfin je veux vivre, et l'amour m'y convie
Puisque tu reviendras me faire aimer la vie,
Et que je ne sçaurois abandonner le jour,
Sans quitter mon amant et perdre mon amour.
Dis-moi donc, notre Roi veut-il, sans résistance,
Sur tous ses ennemis exercer sa vengeance?
Trouve-t-il tant d'attraits dans ces travaux guerriers?
N'est-il pas encor las de cueillir des lauriers?
Son bras victorieux, pendant une campagne,
Fait plus qu'en soixante ans n'a pu faire l'Espagne.
N'est-ce donc pas assez? veut-il que malgré moi,
J'ose me repentir d'avoir un si grand Roi;
Et que mon cœur, outré de dépit et de rage,
Autant que les Anglois déteste son courage?
Je regrette souvent le règne des Césars,
Qui se plaisoient bien moins de vivre au Champ de Mars.
Et, dans le grand désir de revoir ce que j'aime,
Je fais presque des vœux contre la France même.
Mais toi, mon cher amant, ne me déguise rien;
La guerre te plaît-elle, et t'y trouves-tu bien?
Défaire un escadron, forcer une muraille,
Prendre une ville, un fort, gagner une bataille,
Cela te charme-t-il? et ce funeste honneur
Te plait-il aux dépens de tout notre bonheur?
Aimes-tu les lauriers qui me coûtent des larmes?
Ce qui fait tous mes maux a-t-il pour toi des charmes?
Et quand tu fais trembler un peuple malheureux,
Ne te souvient-il pas que je tremble plus qu'eux?
Que malgré tous les maux que leur fait ton courage,
Je suis plus misérable et perds bien davantage?
Arrête donc, cruel, il ne t'est pas permis
De me faire du mal plus qu'à tes ennemis.
Hélas! je le sçay bien, tu n'as plus de tendresse,
Tu ne me connois plus, la gloire est ta maîtresse:
Elle occupe aujourd'hui ma place dans ton cœur
Et je mérite moins qu'un fantôme d'honneur:
Les blessures d'amour te semblent méprisables,
Et celles du Dieu Mars te sont plus agréables.
Autrefois tu jurois qu'il te seroit bien doux
De pouvoir quelque jour mourir à mes genoux.
Mais la guerre en trois mois t'a fait changer de stile;
Tu ne veux plus mourir qu'aux pieds de quelque ville,
Et le feu de l'amour qui t'a brûlé longtems,
Cède à ce noble feu qui fait les conquérans.
Tu te ris de mes yeux et de leur doux langage,
Et crois qu'être amoureux ce n'est pas être sage.
Ingrat! seroit-il vrai, ne m'abusé-je point?
Serois-tu devenu tigre jusqu'à ce point?
M'aurois-tu violé cette foi tant jurée?
Ce feu, que je croyois d'éternelle durée,
Seroit-il en trois mois étouffé dans ton sein?
N'as-tu pu sans le perdre aller jusques au Rhin?
Je pourrois bien courir sur la terre et sur l'onde,
Et porter mon amour de l'un à l'autre monde,
Sans qu'il se puisse éteindre ou bien qu'il s'altérât?
Mais ai-je le malheur d'adorer un ingrat?
Sans doute que tu crois que c'est une bassesse,
Que d'être au Champ de Mars, songer à sa maîtresse,
Et que d'y conserver de l'amour dans le cœur,
Ce n'est pas le moyen d'acquérir de l'honneur:
Ah! que tu connois mal le chemin de la gloire!
Quoi? tous les conquérans dont nous parle l'histoire,
Et dont on vante tant le courage et le bras,
Ont-ils cessé d'aimer au milieu des combats?
Regarde un Alexandre, un César, un Pompée:
Ces grands hommes jamais ont-ils tiré l'épée,
Sans songer qu'il falloit par mille beaux exploits
Mériter la beauté qui leur donnoit des loix?
Apprens donc que l'amour renverse des murailles,
Ravage des Etats, remporte des batailles.
Si dans le Champ de Mars tu veux être vainqueur,
Tu te dois efforcer de mériter mon cœur.
C'est l'unique moyen de gagner la victoire,
Que de m'avoir toujours présente en ta mémoire.
Mais pourquoi te donner ces conseils superflus?
Mon triste cœur me dit que tu ne m'aimes plus,
Qu'en vain de quelque espoir se flatte une insensée,
Que Casal et Namur occupent ta pensée,
Que, fatiguant sans cesse, et la nuit et le jour,
Tu n'as guère de temps pour penser à l'amour;
Et que, blessé peut-être, et mourant de foiblesse,
Tu n'es point en état d'aimer une maîtresse;
Que le sang et le meurtre ont changé ton esprit,
Que ton cœur est de fer, que rien ne l'attendrit.
Ah Ciel! qu'à m'affliger je suis ingénieuse,
A m'entendre, on diroit que je crains d'être heureuse.
Non, toutes ces raisons pour lui ne valent rien;
Je ne crains point cela d'un cœur comme le tien;
Et j'ai de ta constance une trop belle idée,
Pour croire que déjà tu m'ayes oubliée.
D'un feu trop violent j'eus soin de t'enflammer,
Pour croire que déjà tu cesses de m'aimer.
Il est certain moment où, seul devant la tente,
Tu fais quelques soupirs pour ta fidèle amante;
Et, malgré les appas que la guere a pour toi,
Tu souhaites la paix peut-être autant que moi;
Tu voudrois quelquefois aller comme un tonnerre
Ravager la Hollande et terminer la guerre;
Et le mortel regret d'avoir quitté mes yeux
Contre les Hollandois te rend plus furieux.
Rapporte donc à moi ta plus louable envie;
Conserve bien tes jours pour conserver ma vie,
Et, quoique ta valeur te porte à tout oser,
Ne t'expose jamais de peur de m'exposer.
Monseigneur.—Il faut avouer, Madame, que voilà quelque chose de bien écrit et de bien tendre. C'est en vain que le Roi tente d'attendrir un cœur si pénétré de passion; elle n'aimera jamais Sa Majesté, quelque protestation qu'elle lui en fasse.
La princesse de Conti.—J'en doute fort; mais que deviendra notre vieille dévote, si le Roi continue d'aimer cette belle fille?
Monseigneur.—Ma foi, Madame, je n'en sais rien; ses affaires sont en mauvais état; n'en parlons pas, la voici avec son Maure qu'elle aime beaucoup.
ENTRETIEN III.
La marquise de Maintenon et son Maure.
La Mise de Maintenon.—Page, va voir où est le Roi. Je suis en peine de ce que Sa Majesté fait.
Le Maure.—J'y cours sans différer d'un moment.
Mme de Maintenon, après le retour du Maure.—Hé bien que fait le Prince? à quoi s'occupe-t-il?
Le Maure.—Madame, il est dans un salon, avec le gouverneur de Versailles et sa nièce.
Mme de Maintenon.—Hélas, mon enfant, ce n'est pas pour les beaux yeux de M. Bontemps que ce grand Monarque a tant de complaisance; il a une autre idée qui lui fait trouver ces moments agréables. Sexe inconstant et volage, qui n'aime que les nouveautés; vieux pécheur[62], est-ce encore à toi de sentir les appétits de la chair, qui es tout ruiné et rendu incapable de satisfaire une jeune coquette comme est la du Tron?
Le Maure.—Madame, je ne saurois qu'y faire; mais le Roi est de fort belle humeur.
Mme de Maintenon.—C'est ce qui me chagrine.—Maure, va dire à Sa Majesté que je viens de recevoir une lettre de l'armée du maréchal de Boufflers[63] qui se trouve fort embarrassé dans Namur à repousser les ennemis.
Le Maure.—Madame, je n'ose.
Mme de Maintenon.—Tu n'es qu'un animal; j'y vais moi-même.
Le Maure seul.—Allez-y si vous voulez, vieille médaille; le Roi se moquera de vous et aura raison.
ENTRETIEN IV.
Le Roi, Madame de Maintenon, et M. Bontemps.
Mme de Maintenon.—Sire, voici des nouvelles, mais non pas des meilleures. Que dites-vous du mauvais état de nos affaires? Un exprès est venu ce matin, qui m'a dit que Casal et Namur[64] sont assiégés par les ennemis, et que nos généraux commencent à perdre courage.
Le Roi.—Parbleu, Madame, je n'y puis que faire; je suis si las de la guerre que je voudrois n'y avoir jamais songé. Les inquiétudes d'amour sont mille fois plus douces que celles de Mars, qui ne fait que des impressions de sang et de carnage, qui ne donne point de repos; et, pour être partout où l'on donne une bataille, cela n'est point de mon goût.
Mme de Maintenon.—C'est donc pour cela, Sire, que vous avez toujours des retours de cette passion qui rejaillissent incessamment, quelques prières que je fasse à saint Benoît[65] pour la continence de Votre Majesté? O sang rebelle et désobéissant au Souverain: quand triompherons-nous de vous?
M. Bontemps.—Madame, ces petits emportements sont pardonnables à notre grand Monarque; c'est dans les bras de Vénus qu'il se délasse des travaux de la guerre et des soins de son royaume, qui fatiguent Sa Majesté nuit et jour.
Mme de Maintenon, peu contente et montrant un chapelet.—Monsieur, ne flattons pas les Princes dans leurs défauts, par politique et par intérêt. Voilà où mon Prince doit appliquer tous ses soins, à dire souvent son chapelet et bien prier Dieu.
Le Roi, d'un ton méprisant.—Madame, cessez de me rompre la tête de vos dévotions outrées. Allez seulement porter une chandelle de Saint-Cyr à votre bon saint Hilaire, afin qu'il vous rende plus discrète.
(Madame de Maintenon s'en va.)
ENTRETIEN V.
Le Roi et Mademoiselle du Tron, seule au bord d'un bassin.
Le Roi.—Que faites-vous ici, belle rêveuse? j'étois en peine de vous.
Mlle du Tron.—Sire, j'admirois l'eau comme le principe de toutes choses, suivant la pensée d'un philosophe[66].
Le Roi.—Quoi, Mademoiselle, vous suivez déjà les idées de ces grands hommes à l'âge où vous êtes? Ah! défaites-vous de ces pensées obscures et douteuses, qui ne font que fatiguer les personnes qui s'y abandonnent.
Mlle du Tron, d'une manière précieuse.—Sire, Votre Majesté saura aussi que je ne m'embarrasse pas beaucoup des sentiments erronés des philosophes; je n'en parle seulement qu'en passant, et pour me divertir.
Le Roi.—Vous faites très-bien, ma chère demoiselle, de ne vous pas occuper l'esprit de ces fadaises qui n'ont rien de solide; l'Amour, ce petit Dieu des cœurs, est quelque chose de bien plus doux.
Mlle du Tron, poussant un grand soupir.—Ah! Sire, ce nom me fait trembler. Dieux, qu'il est redoutable, cet amour que Votre Majesté trouve si charmant!
Le Roi.—Hé! que vous a fait, Mademoiselle, ce pauvre enfant pour le traiter de la sorte? Ce n'est pas l'amour qui fait peur aux belles comme vous; car je sais que vous aimez, et peut-être de plus d'une manière.
Mlle du Tron.—Votre Majesté, mon Prince, m'apprend qu'il y a plusieurs amours; mais j'ai toujours cru qu'il n'y en avoit qu'un qui soutenoit l'Univers.
Le Roi, se passionnant.—Il est vrai, ma charmante, c'est justement celui-là que je souhaite qui vous puisse blesser. Aimez-moi donc, si vous ne l'avez pas encore fait.
Mlle du Tron.—Ah! Sire, je crains...
Le Roi.—Hé! que craignez-vous, Mademoiselle? ne suis-je pas Roi?
Mlle du Tron.—Il est vrai, Sire; mais...
Le Roi.—Mais vous doutez, peut-être, si je vous aimerai; ah! quelle injustice vous me faites, mon adorable! vous n'avez que trop de mérite et de charmes pour rendre mon amour éternel.
Mlle du Tron.—Ah! mon Prince, Votre Majesté ne doit pas être surprise de cette foiblesse; l'on craint toujours ce que l'on ne veut pas voir, et l'amour est toujours occupé de plusieurs passions.
Le Roi.—Enfin, ma belle, venons au fait: m'aimerez-vous, ou non? Si vous le faites, vous sauverez la vie d'un prince qui va mourir à vos pieds, et qui, sans ce charmant aveu, seroit le plus malheureux de tous les hommes.
Mlle du Tron, en rougissant.—Sire, qu'une déclaration tendre d'un si grand prince embarrasse une personne comme moi! je veux tout, je crains tout; mais hélas! je ne trouve point de force pour rien résoudre, et je flotte toujours entre l'incertitude que mon cœur m'a fait naître.....
Le Roi.—Bannissez cette incertitude, Mademoiselle, et me rendez heureux.
ENTRETIEN VI.
Le Roi, Mademoiselle du Tron, et Madame de Maintenon, qui surprend le Roi aux pieds de cette belle, dans un cabinet[67] d'orangers.
Mme de Maintenon.—Ah! ciel, que vois-je? le Roi qui ne s'est point souillé depuis cinq ou six ans des plaisirs de la chair, et le voici aux pieds d'une fille! Ah! Sire, je veux qu'un ange m'emporte, si vous ne perdez la santé qui vous reste, par vos mouvements passionnés.
Le Roi, faisant un signe de croix.—Madame, je remarque que vous extravaguez. Allez vous mettre au lit; vous êtes plus malade que vous ne pensez. Mon bel ange aura soin de me guérir. Les blessures d'amour ne sont pas dangereuses.
Mlle du Tron.—Quelquefois, Sire, ce Dieu a renversé des murailles et gagné de grandes victoires; et tout cela en faisant souffrir bien des peines à ceux qui les défendoient[68].
Mme de Maintenon, présentant un petit crucifix au Roi.—Voilà, Sire, la véritable pierre de touche; voilà quel doit être à présent l'objet de votre adoration; c'est là où Votre Majesté doit attacher toutes ses affections et toutes ses pensées, sans s'amuser à ternir sa gloire aux pieds des créatures mortelles.
Le Roi, en colère.—Allez, Madame, aux petites maisons; l'on y en met de moins folles que vous. Est-il saison de m'apporter un crucifix dans le temps que je suis aux pieds d'un ange? Attendez du moins que j'aie commerce avec quelque lutin, afin de l'exorciser par votre dévotion.
Mme de Maintenon.—Hélas! Sire, la conversation d'une fille est à présent plus dangereuse pour Votre Majesté, que celle du plus méchant lutin du monde[69]. M. Fagon[70], votre premier médecin, m'a témoigné mille fois que l'exercice d'amour ne vous vaut rien, parce qu'il ébranle et dissipe les forces naturelles de l'homme; cependant Votre Majesté ne peut étouffer les désirs charnels qui renaissent toujours. Brisez les chaînes du péché, et vous attachez entièrement à votre salut.
Le Roi, se radoucissant.—Je le ferai, Madame; ce sont mes affaires, qui ne vous regardent pas. Allez seulement vous reposer, cela fera du bien à votre esprit, qui est en mauvais état.
(Madame de Maintenon s'en va.)
Le Roi.—Parbleu, Mademoiselle, cette dame-là radote, de venir ainsi troubler nos plaisirs. Que ne demeure-t-elle à Saint-Cyr[71], pour donner le nécessaire à ses filles?
Mlle du Tron.—Sire, il paroît bien à l'emportement de madame de Maintenon qu'elle aime Votre Majesté, puisqu'elle prend tant de part dans ses intérêts.
Le Roi.—Je ne puis pas bien démêler le motif qui la fait agir de la sorte; mais je vous dirai, Mademoiselle, qu'un simple gentilhomme est plus heureux que moi, parce qu'il peut faire ses affaires en secret.
Mlle du Tron.—Je vous l'avoue, Sire.
Mme de Maintenon, revenant.—Sire, je viens dire à Votre Majesté, que voici deux lettres que je viens de recevoir; l'une est du maréchal de Boufflers, et l'autre m'a été donnée par M. Bontemps pour mademoiselle du Tron: c'est une de ses tantes de Normandie qui lui mande de venir promptement.
Le Roi, d'un air de dépit.—Et l'autre, Madame, que contient-elle? Apparemment vous en savez aussi la substance?
Mme de Maintenon.—Non, Sire, je n'ai osé l'ouvrir; mais je crois que le maréchal se plaint fort de ses soldats qui désertent à tout moment: ce général en a perdu six mille dans Namur[72].
Le Roi.—Depuis un temps vous ne me dites rien que de désagréable.
Mlle du Tron.—Sire, je prends congé de Votre Majesté.
Le Roi.—Où allez-vous, ma belle? demeurez, je vous prie.
Mlle du Tron, après avoir lu sa lettre [la lettre de sa tante].—Sire, je viens de lire la lettre de ma tante qui me mande absolument; Votre Majesté aura la bonté de me laisser aller.
Le Roi, chagrin et trépignant du pied.—Ah! fâcheux contre-temps, ne cesserez vous point de me persécuter.
ENTRETIEN VII.
Le Roi, et le Père la Chaise[73], son confesseur.
Le Roi, l'apercevant.—Approchez, mon révérend Père, j'ai bien de la joie de vous voir.
Le Père la Chaise.—Ah! Sire, celle que je sens n'est pas exprimable. Il y a plusieurs jours que je meurs d'envie d'entretenir Votre Majesté sur quelques affaires qui me paroissent importantes.
Le Roi.—Parlez, mon révérend Père, qu'avez-vous à me dire d'important?
Le Père la Chaise, étant entré dans le cabinet du Roi.—Sire, je prends la liberté de dire à Votre Majesté, qu'étant il y a quelques jours en prières, j'eus une vision qui m'étonna fort, et où je me trouvai très-embarrassé. L'esprit qui me parla, me dit qu'il étoit l'âme du père Bobinet[74] mon confesseur, que le conseil céleste avoit député pour venir me dire combien les puissances souveraines des cieux étoient fâchées contre Votre Majesté, qui met le clergé au rang des sujets contribuables de son royaume, en les taxant comme les autres[75]. Ce qui ne doit pas être, suivant la pensée d'un grand Saint, qui nous dit que ceux qui servent à l'autel doivent être exempts de tous impôts et de toutes taxes.
Le Roi, fort pensif.—Cela est-il bien véritable? Mais, mon Dieu, mon révérend Père, ce n'est pas ma faute; si j'ai péché dans cette occasion, ce n'est que par conseil. Messieurs de Pomponne[76], de Harlay[77], et Pontchartrain[78], ne m'ont-ils pas porté à demander à mon clergé les dix millions de don gratuit[79] qu'il m'a fourni pour soutenir la guerre, qui, comme vous savez, est fort difficile à supporter[80]?
Le Père la Chaise.—Je l'avoue, Sire; mais cependant on murmure fort à la cour céleste de tout ce qui se passe en France et le père Bobinet dit encore que saint Ignace prit la parole au nom de l'assemblée, et dit, comme en colère, qu'il étoit impossible qu'un prince qui renverse le service divin entrât en paradis.
Le Roi, frappant de son chapeau sur la table.—Parbleu, mon Père, je n'y saurois que faire, quand tous les saints du Paradis y trouveroient à redire, et que ce seroit un crime, j'y ai été forcé; ce n'est que pour un bien qui est la gloire de mon Etat; et, quoique j'en aie donné les ordres, ce ne peut être au plus à mon égard qu'un péché philosophique[81], comme vous me l'avez dit mille fois.
Le Père la Chaise.—Sire, ne vous emportez pas, nous tâcherons de réconcilier Votre Majesté avec les puissances célestes, et de rendre véniels tous les péchés qu'elle commettra par ignorance.
Le Roi.—Vous ferez bien, car je n'aime pas les querelles, et ne veux pas être contredit dans mes actions. Tâchez donc, mon révérend Père, de faire ma paix avec les saintes Intelligences, et de me bien mettre dans leurs esprits; car autrement je craindrois fort qu'il me laissent longtemps brûler en purgatoire pour se venger.
Le Père la Chaise.—Ne vous alarmez point, Sire; je donnerai un bon passe-port à Votre Majesté pour la rendre heureuse en l'autre vie; d'ailleurs, ne doit-elle pas tout espérer de tant de belles actions qu'elle a faites pendant son règne, et de toutes les âmes qu'elle a converties par ses dragons[82], que nous appelons les gendarmes du ciel?
Le Roi.—Lorsque j'ai fait chasser les huguenots, qui ne vouloient pas se convertir, j'ai suivi en cela les conseils que vous m'aviez donnés; car vous savez que vous m'avez toujours dit que je ne pouvois faire une plus belle pénitence de mes fautes passées, et acquérir plus sûrement le Paradis, qu'en donnant tous mes soins pour l'extirpation de l'hérésie[83], et en établissant la maison de Saint-Cyr[84].
Le Père la Chaise.—Cela est vrai, Sire, et c'est aussi ce que l'on considérera toujours comme les merveilles de votre règne. Ne doutez donc pas que vous n'en receviez la récompense dans le ciel.
Le Roi.—Cela suffit; adieu donc, mon révérend Père; je me recommande à vos bonnes prières et à celles des Saints Pères de votre société.
ENTRETIEN VIII.
Madame de Maintenon et Monsieur Fagon, premier médecin du Roi.
M. Fagon.—Madame, je suis votre très humble serviteur; comment vous portez-vous?
Mme de Maintenon.—Je me porterois bien, Monsieur, si je n'avois point de chagrin qui est, comme vous savez, un poison pour la santé.
M. Fagon.—Il est vrai, Madame, Hypocrates nous dit aussi, dans son traité de médecine, que les personnes gaies sont rarement malades[85].
Mme de Maintenon.—Hé, comment, Monsieur, pouvoir rire? l'on a du chagrin à tout moment.
M. Fagon.—Quel est donc le vôtre, Madame, ose-t-on vous le demander?
Mme de Maintenon, poussant de gros soupirs.—Oui bien, Monsieur, c'est le Roi qui me le donne.
M. Fagon.—Quoi, Madame, un prince si bénin, si débonnaire pourroit vous affliger?
Mme de Maintenon.—Monsieur, le déplaisir que ce monarque me cause est qu'il veut s'attacher de nouveau à une petite beauté qui lui donnera bien à songer. Vous savez que l'exercice amoureux ne lui vaut rien à l'âge où il est[86].
M. Fagon.—J'en conviens, Madame; l'amour rend l'homme foible et chancelant quand il ne se conduit pas sagement; mais user un peu de cette passion sobrement, n'est pas méchant pour la santé. Nous avons même un de nos savants docteurs qui ordonne de temps en temps de se servir de femmes et de vin pour se bien porter[87].
Mme de Maintenon.—De grâce, Monsieur, n'allez pas dire cela au Roi. Ce prince, qui est naturellement sensible à l'amour, en profiteroit plus que vous ne croiriez, et Sa Majesté se perdroit dans les combats de Vénus.
M. Fagon, riant.—Est-il possible, Madame?
Mme de Maintenon, branlant la tête.—Il n'est que trop vrai, Monsieur; je connois ce monarque, il pousse les choses jusques à l'excès; et c'est son penchant que les femmes.
M. Fagon.—Quelle est donc la beauté, Madame, qui engage à présent le Roi? je le croyois détaché de tout attachement charnel.
Mme de Maintenon.—Monsieur, est-ce que vous ne le savez pas?
M. Fagon.—Non, Madame; qui est-ce qui me l'auroit dit?
Mme de Maintenon.—C'est la nièce de M. Bontemps notre gouverneur de Versailles, qui a ravi la liberté de ce prince, pour l'avoir vue une fois à l'Opéra.
M. Fagon.—Quoi, Mlle du Tron! qui auroit jamais dit que cette fille avec son air précieux et languissant[88], auroit pris le cœur d'un si grand prince?
Mme de Maintenon.—Cependant, c'est elle-même; le Roi en est si charmé que, hors de sa présence, il ne peut trouver de repos.
M. Fagon.—Ah! Madame, je la plains: Il faut que ce prince fasse de grands efforts pour contenter cette jeune amante, cela détruira infailliblement sa santé.
Mme de Maintenon.—C'est ce que je dis aussi, Monsieur; je vous prie instamment de vous servir de tout l'ascendant que vous avez sur ce monarque, pour le détourner de cette amourette qui lui est si désavantageuse pour le corps et pour l'esprit, qu'il n'est occupé que de sa nouvelle passion.
M. Fagon.—Je ferai tout mon possible, Madame, pour persuader à ce prince que sa santé y est intéressée; et comme Sa Majesté ajoute assez de foi à ce que je lui dis, j'espère de réussir dans mon dessein.
Mme de Maintenon.—Dieu le veuille, Monsieur, pour mon repos. Il me souvient que, quand vous dîtes au Roi dernièrement que l'air de Meudon lui étoit meilleur que celui de Versailles, il a cru votre conseil, puisque Sa Majesté y va une ou deux fois la semaine, et particulièrement depuis qu'il a sa belle en tête.
M. Fagon.—Ne vous chagrinez point, Madame, de cette amourette: c'est un feu volant qui passera comme les autres; il est trop ardent, à ce que vous m'avez dit, pour être de durée.
Mme de Maintenon.—Cependant, Monsieur, je ne laisse pas d'en avoir bien du chagrin.
M. Fagon.—Madame, vous avez trop de vertu et trop de politique pour ne pas savoir vous contraindre; un peu de complaisance sied bien, et principalement à la Cour où il s'en faut beaucoup servir.
Mme de Maintenon.—Rien de plus vrai, Monsieur, la feinte et la dissimulation sont les qualités les plus nécessaires aux courtisans.
M. Fagon.—Madame, je prends congé de vous; voici le Roi qui vient, je m'en vais au-devant.
Mme de Maintenon.—Adieu, Monsieur, n'oubliez pas de dire au Roi qu'il prenne soin de sa personne.
M. Fagon, prenant la main de Mme de Maintenon.—Je n'y manquerai pas, Madame, prenez du repos.
Mme de Maintenon.—Monsieur, avant que je vous quitte, tâtez un peu mon pouls.
M. Fagon, lui prenant le bras.—Il est un peu ému, mais ce ne sera rien; et si cela continue, mon chirurgien[89] vous saignera par la veine céphalique et basilique[90], ce qui vous guérira indubitablement; je vous laisse, Madame.
Mme de Maintenon.—Je suis votre servante, Monsieur.
ENTRETIEN IX.
Le Roi, et Monsieur Fagon.
Le Roi, en souriant.—Ah! Monsieur le médecin, comment vous portez-vous depuis avant-hier?
M. Fagon.—Fort bien, Sire, comme un homme qui est toujours prêt à servir Votre Majesté, avec la plus grande inclination du monde.
Le Roi, lui prenant la main.—Voilà qui est fort honnête, Monsieur, comptez aussi sur mon amitié.
M. Fagon.—Sire, Votre Majesté me fait plus d'honneur que je ne mérite.
Le Roi.—Monsieur, point de compliments, asseyez-vous ici. Quelles nouvelles m'apprendrez-vous?
M. Fagon.—Sire, je ne sais rien de nouveau, sinon, que je trouve un grand changement en Votre Majesté.
Le Roi, le regardant.—Eh! que trouvez-vous en moi de changé? est-ce à mon avantage ou à mon désavantage?
M. Fagon.—Non, Sire, c'est à votre avantage.
Le Roi, en riant.—Parlez donc, Monsieur le docteur, et vous expliquez; qu'est-ce que vous remarquez en moi?
M. Fagon.—Une abondance de santé, Sire, causée par une joie qui se répand sur toute votre personne royale.
Le Roi.—Bon, voilà qui va bien, Monsieur; je ne laisse pas cependant d'avoir du chagrin de toutes les pertes que je fais cette année de tous côtés.
M. Fagon.—C'est le sort de la guerre, Sire, qui a toujours été de la sorte; l'amour récompense Votre Majesté de ses pertes, en lui faisant faire des conquêtes dans son empire.
Le Roi, d'un air agréable.—Monsieur, je vois bien que vous êtes aussi savant en amour qu'en médecine; mais, dites-moi un peu, je vous prie, avez-vous des remèdes pour les cœurs des amants?
M. Fagon.—Oui, Sire, je les guéris à peu de frais.
Le Roi.—Ah! Monsieur, donnez-m'en un pour un prince qui souffre beaucoup, qui vous en saura bien du gré.
M. Fagon.—Sire, je ne puis guérir personne si je ne le connois; mes herbes n'ont point d'effet, si je ne vois et ne touche.
Le Roi, en souriant.—C'est moi, Monsieur, qui serai votre nouveau malade; je vous prie, guérissez-moi donc promptement.
M. Fagon.—Votre Majesté, Sire, n'a pas besoin de mes remèdes, étant maître de la beauté qui l'engage; mais je prends la liberté de lui dire, qu'un grain ou deux d'amour de plus pris par excès, sont capables de lui faire bien du mal, et même de lui affoiblir le reste du corps.
Le Roi.—Je vous entends, Monsieur; nous n'en prendrons pas plus qu'il n'en faut pour se bien porter. Adieu, je vous quitte, voilà M. de Pontchartrain.
ENTRETIEN X.
Le Roi, et Monsieur de Pontchartrain, ministre d'Etat.
Le Roi.—Eh bien, Monsieur, aurons-nous de l'argent?
M. de Pontchartrain.—Sire, en exécution de vos ordres, nous nous sommes assemblés extraordinairement, pour tâcher de trouver à Votre Majesté les sommes qu'elle demande, nous avons longtemps délibéré...
Le Roi.—Il ne falloit pas perdre tant de temps à délibérer, et passer promptement aux effets pour remplir nos coffres.
M. de Pontchartrain.—Nous le souhaitons tous ardemment; mais...
Le Roi, se fâchant.—Mais, mais; ne vous ai-je pas dit que quand j'ai commandé, je ne veux pas qu'on me contredise.
M. de Pontchartrain.—Sire, je prends la liberté de remontrer à Votre Majesté que l'on ne peut à présent aller si vite; la ville et la campagne sont ruinées par les taxes, les impôts et les contributions; vos peuples meurent de faim[91], et sont tellement accablés de misères, qu'ils ont beaucoup plus besoin d'un prompt soulagement, que d'être encore surchargés par de nouveaux impôts.
Le Roi.—Qu'ils fassent comme ils l'entendront; mais il faut bien qu'ils payent ou qu'ils crèvent. Voilà qui est admirable! doivent-ils travailler pour d'autres que pour moi qui suis leur Roi, et tous leurs biens ne m'appartiennent-ils pas de droit, comme madame de Maintenon et les bons Pères Jésuites me le représentent si souvent[92]! C'est aussi le sentiment des principaux de ma Cour, qui disent que mes sujets doivent s'estimer fort heureux que je leur laisse la vie et l'habit, que je pourrois leur ôter si je voulois.
M. de Pontchartrain.—Il ne me convient pas, Sire, d'entrer dans cet examen; cependant je prends la liberté de vous dire, qu'encore que Votre Majesté soit toute puissante sur la terre, elle ne peut faire trouver de l'argent où il n'y en a pas. Il n'y a que le Créateur de l'Univers qui puisse faire un si grand miracle.
Le Roi.—Enfin, Monsieur, sans tant de raisons, faites ce que vous pourrez et mettez tout en usage; mais il faut au plus tôt de l'argent, tant pour mes dépenses ordinaires et extraordinaires, que pour celles de la guerre[93] et de Marly[94], dont je ne prétends pas absolument [en] rien retrancher.
M. de Pontchartrain.—C'est à ces grands recouvrements que je travaille aussi avec toute l'application possible; mais en vérité, Sire, nous avons inventé tant de nouvelles affaires, que mon imagination en est tarie[95], et il ne nous reste plus qu'une découverte à mettre en œuvre.
Le Roi.—Quelle est donc cette découverte?
M. de Pontchartrain.—La voici: Messieurs d'Argouges et Barbezieux[96], ministres d'Etat, ne pouvant plus mettre de taxes, et voyant que les finances de Votre Majesté commencent à s'épuiser, M. d'Argouges, toujours fertile en moyens, nous en proposa un nouveau, qui est de mettre un impôt sur les vents; ce qui attireroit, dit-on, de grandes sommes d'argent pour soutenir la guerre dans tout le royaume; les mariniers, les bateliers, les meuniers et autres gens semblables, ne pouvant se servir de cet élément sans payer la somme imposée.
Le Roi.—Cet avis me paroît assez bon, et n'est pas à négliger.
M. de Pontchartrain.—L'on étendroit le règlement jusques sur les apothicaires, qui par leurs remèdes tirent un gros profit des vents du corps humain, et sur les médecins qui n'en tirent pas moins, et y contribuent autant par leurs ordonnances.
Le Roi, se frottant le front.—Je consentirois avec joie, si cela se pouvoit; mais chacun se révoltera d'abord contre ce nouvel impôt, particulièrement les médecins et les apothicaires qui crieront comme des diables.
M. de Pontchartrain.—Sire, il suffit d'avoir votre consentement, nous les réduirons comme les autres.
Le Roi.—Monsieur, je ne sais ce que je dois faire: mon confesseur m'a rapporté que tous les saints du Paradis crient contre moi comme des enragés d'avoir osé taxer le service divin[97].
M. de Pontchartrain.—Cela se peut-il, Sire?
Le Roi.—Il n'y a rien de plus vrai, Monsieur; mais que le Père Bobinet, confesseur du Père de la Chaise qui est mort depuis peu, a été député de l'assemblée céleste pour m'en avertir.
M. de Pontchartrain.—C'est cependant, Sire, le dernier moyen que nous avons trouvé pour avoir de l'argent.
Le Roi.—Morbleu, Monsieur, je suis au désespoir de voir les côtes de France bombardées par les Anglois et les Hollandois[98]. Je voudrois n'avoir jamais vu Tourville[99] qui m'a conseillé de mener ma flotte dans la Méditerranée: les alliés en ont bien su profiter et n'auroient pas fait de même[100].
M. de Pontchartrain.—Sire, c'est un malheur, mais la chose est faite.
Le Roi.—Oui, de par tous les diables, mais je n'en suis pas mieux, et mes forces s'affoiblissent toujours de plus en plus.
M. de Pontchartrain.—Rien n'est plus vrai, Sire; car les trois Etats de Votre Majesté sont aux abois et n'en peuvent plus; le Clergé, le Parlement et la Noblesse se sont saignés jusques à la dernière goutte de leur sang, et je ne sais par quel nouvel impôt on pourra trouver de l'argent.
Le Roi, après avoir rêvé.—Monsieur, il me semble qu'il seroit plus à propos de taxer les heures que les vents, parce qu'elles font toujours leur même révolution, et que chacun s'en sert généralement sans pouvoir s'en passer, particulièrement l'heure du berger, qui est d'une nécessité importante aux amants.
M. de Pontchartrain.—Mais, comment, Sire, connoître les heures destinées à l'amour, à moins de taxer tous les jeunes gens.
Le Roi.—Monsieur, l'on ne sauroit manquer de comprendre au rôle de cette taxe tous les vieux et les jeunes; car je puis vous assurer que les vieillards aiment autant à se divertir que les autres.
M. de Pontchartrain.—Mais, Sire, Votre Majesté ne trouveroit-elle pas bon d'y mettre les religieux et les abbés[101], qui font...
Le Roi.—Ah! ciel! Monsieur, vous n'y songez pas; il est vrai que les abbés sont amis de la galanterie; mais les autres sont de saintes âmes qui ne font que prier Dieu nuit et jour.
M. de Pontchartrain.—Sire, M. de Pomponne proposa encore un autre moyen, qui semble être une dépendance de celui que Votre Majesté veut dire: c'est de taxer toutes les filles de joie[102] de votre royaume, et ceux qui les entretiennent.
Le Roi, en riant.—Il faut donc qu'il se mette le premier en tête; car je sais qu'il ne hait pas les femmes[103].
M. de Pontchartrain.—Cela s'entend, Sire, c'est peut-être pour avoir le plaisir de payer et vous marquer son zèle, que ce ministre a inventé ce moyen qui n'est pas méchant.
Le Roi.—Cela est assez sujet à caution; mais quittons la raillerie, et pour conclusion de cet entretien, faites fond, suivant le plan que nous venons de faire, de me trouver au plus tôt de l'argent, et surtout n'y manquez pas.
M. de Pontchartrain.—Sire, j'y ferai de mon mieux.
ENTRETIEN XI.
Le Roi, Monsieur de Chanvalon[104], archevêque de Paris, et son Page.
Le Page.—Sire, M. l'Archevêque de Paris demande s'il n'incommodera point Votre Majesté.
Le Roi.—Où est-il?
Le Page.—Sire, il est en bas où il attend vos ordres.
Le Roi.—Qu'on le fasse monter.
M. l'Archevêque, en entrant.—Sire, je vous demande pardon si j'interromps Votre Majesté.
Le Roi, le saluant.—Ah! mon cousin, ne parlez pas de cela, je sens une joie parfaite de vous voir. Page, donnez un siége.
M. l'Archevêque s'assied sur un siége pliant[105].
Le Roi.—Eh bien, mon cousin, comment vous portez-vous?
M. l'Archevêque.—Fort bien, Sire, au chagrin près.
Le Roi.—Comment un prélat comme vous peut-il avoir du chagrin? Vous vivez plus content dans votre diocèse que moi dans mon Louvre.
M. l'Archevêque.—Sire, les apparences sont fort trompeuses, car la paix et la tranquillité n'y règnent pas toujours.
Le Roi.—Quel est donc le sujet de votre inquiétude?
M. l'Archevêque.—Sire, c'est une dispute qui est survenue entre M. l'Evêque de Noyon[106] et moi, qui a été fort loin, et qui nous rendra ennemis pour la vie.
Le Roi.—Au sujet de quoi, mon cousin?
L'Archevêque.—Sire, c'est au sujet de l'abbé Quélus[107], qui fit dernièrement son premier sermon aux grands Cordeliers[108]. Tout l'auditoire parut content de lui, à la réserve de quelques personnes de qualité de mes amis, qui trouvèrent à redire à plusieurs propositions qu'il avança, condamnées par les conciles de Trente et de Vienne, et tout-à-fait damnables, mais que cet Evêque trouva excellentes, qui sont des sentiments nouveaux en matière de religion. Rome, jalouse de tout ce qu'elle enseigne, ne peut souffrir une autre doctrine que la sienne.
Le Roi.—Eh! quels sont ces sentiments nouveaux?
L'Archevêque.—Sire, ce sont ceux du quiétisme[109], dont votre royaume est rempli, tant parmi les religieux que parmi les prêtres, dont j'ai été bien surpris. Ces hérétiques croient, et se sont fait une idée de faire parvenir les âmes à la perfection pendant leur vie sans pénitence, sans austérité, sans mortification; enseignant même que l'homme se doit tenir dans l'indifférence pour ses péchés et dans l'abandon; et qu'il ne faut pas même demander à Dieu aucune grâce du ciel, ayant une assurance imaginaire que l'on possède Dieu en cette vie, en lui-même et sans milieu.
Le Roi.—Voilà une doctrine bien pernicieuse, mon cousin; il faut y apporter du remède.
M. l'Archevêque.—C'est à quoi je vais travailler, Sire, et faire condamner les trois livres[110] qu'on a imprimés sur ce sujet.
Le Roi.—Vous ferez très-bien, et j'y donne ma voix avec beaucoup de chaleur, pour le bien de mes peuples.
M. l'Archevêque.—Sire, ils auront une éternelle reconnoissance d'un si grand bienfait, et je puis bien en porter parole pour eux à Votre Majesté. Je prends congé d'Elle, de peur de lui être importun.
Le Roi.—Adieu, mon cousin, je vous souhaite une sainte prospérité dans vos affaires. Prions votre bon ange qu'il vous conseille bien dans vos entreprises.
M. l'Archevêque.—Je le souhaite, Sire, pour la plus grande gloire de Dieu.
Le Roi, en le quittant.—Ah! le saint personnage, ah! le digne prélat, et qu'il sera bien récompensé dans le ciel de toutes ses vertus.
ENTRETIEN XII.
Madame de Maintenon, son valet de chambre, et le sieur Bernier, chirurgien du Roi.
Mme de Maintenon, au valet de chambre.—Mon Dieu, La Fortune[111], je n'en puis plus, j'ai des vapeurs qui me tuent et me montent à tout moment: Va, je te prie, chercher le chirurgien du Roi, afin qu'il me saigne.
La Fortune.—Madame, c'est une chose assez surprenante qu'à l'âge où vous êtes[112], les vapeurs vous incommodent si fort.
Mme de Maintenon.—Tu vois, mon enfant, j'en suis plus fatiguée que jamais, comme si je n'avois que quinze ans.
La Fortune.—Madame, c'est un mal de mère, que l'on a bien de la peine à guérir surtout quand la matrice...
Mme de Maintenon.—Ne raisonne pas davantage, va où je te dis.
La Fortune.—J'y cours, Madame.
Mme de Maintenon, seule.—Peut-on voir un impertinent pareil à ce garçon? est-ce à un valet de parler de mal de femme, et de matrice? Oh! siècle avancé où toutes choses sont prématurées! chacun raisonne de tout, sans respect et sans distinction.
La Fortune, tout essoufflé.—Madame, Monsieur Bernier[113] va venir tout à l'heure, il m'a prié seulement de vous dire, que vous eussiez la bonté d'attendre qu'il eût saigné la cavale du prince de Conti, qui vient d'être blessée, et qu'il aime autant que lui-même.
Mme de Maintenon.—Le compliment est assez honnête; la belle comparaison qu'il fait d'une cavale à moi! de quoi s'avise-t-il d'aller saigner une cavale?
La Fortune, en riant.—Madame, un chirurgien, un médecin et un maréchal[114], ne mettent point de différence entre toutes les bêtes et les animaux qu'ils pansent, pourvu qu'ils gagnent de l'argent.
Mme de Maintenon, en colère.—Va, tu n'es qu'un sot, La Fortune, avec tous tes petits raisonnements; cours dire à Bernier qu'il vienne promptement, que le Roi en a à faire.
La Fortune, bas.—Peste soit de la vieille P...[115]; je voudrois qu'il te mît la lancette si avant qu'elle n'en sortît jamais pour tes péchés.
M. Bernier, arrivant.—Ah! Madame, mille excuses de vous avoir tant fait attendre; j'étois occupé au service du prince de Conty.
Mme de Maintenon, d'un air fier.—Vraiment vous lui rendez là un beau service, de saigner sa cavale! c'est le fait d'un maréchal, mais non pas le vôtre.
M. Bernier.—Madame, c'est la plus jolie bête du monde, qu'il aime comme sa vie, et je n'ai pu me dispenser de lui rendre un tel office.
Mme de Maintenon.—Je vois bien, Monsieur, que les gens de votre trempe font tout pour de l'argent; mais quoi qu'il en soit, entrons en matière. Je veux que vous me saigniez du pied à l'eau[116], pour m'apaiser les vapeurs qui me montent incessamment, et qui me rendent rouge comme vous me voyez.
M. Bernier.—Le remède est admirable, Madame, pour se rafraîchir le sang.
Mme de Maintenon.—Il faut que le Roi se fasse aussi saigner, car je remarque que ce prince a le sang fort échauffé depuis qu'il...
M. Bernier, en riant.—Il n'y a point de doute, Madame, les jolies femmes incommodent toujours la santé des hommes, parce qu'ils font plus que leurs forces.
Mme de Maintenon.—Hélas! mon cher Monsieur, le Roi se perdra.
M. Bernier.—Madame, notre grand monarque reviendra de cette mort.
Mme de Maintenon.—Avec bien de la peine; à l'âge où il est, la nature s'épuise.
M. Bernier.—Madame, voilà ma lancette prête; vous plaît-il que je vous saigne?
Mme de Maintenon.—Très-volontiers, Monsieur; tenez, voilà mon pied: songez que je suis difficile à tirer du sang.
M. Bernier.—Ne craignez rien, Madame, nous en viendrons à bout; tournez seulement la tête, et ne vous mettez point en peine du reste.
Mme de Maintenon.—La Fortune, apportez un bassin et de l'eau.
La Fortune.—Madame, en voilà.
M. Bernier.—Madame, c'est fait.
Mme de Maintenon.—Quoi, Monsieur, si promptement, sans que je l'aie presque senti? A la vérité, vous êtes un brave homme, et ce n'est pas sans raison que le Roi vous aime.
M. Bernier, en faisant une profonde révérence.—Madame, je suis votre serviteur aussi bien qu'à Sa Majesté, qui a mille bontés pour moi, sans que je les aie méritées.
Mme de Maintenon.—Monsieur, sans compliment, prenez l'argent que voici.
M. Bernier s'en défend.—Vous vous raillez de votre valet, Madame; je vous ai bien d'autres obligations, et je n'en ferai rien.
Mme de Maintenon.—Monsieur, je vous prie, mettez ce louis d'or[117] dans votre poche.
M. Bernier.—Madame, c'est donc pour vous obéir; commandez à votre très-humble serviteur quand il vous plaira.
Mme de Maintenon.—Cela suffit, Monsieur, adieu, je vous quitte.
ENTRETIEN XIII.
Le Roi et Mademoiselle du Tron.
Le Roi, à genoux devant cette belle.—Enfin, adorable mignonne, l'amour que je sens pour vous n'est plus exprimable. Ah! quels redoublements et quels transports inconnus vous me causez!
Mlle du Tron.—Sire, Votre Majesté change de couleur.
Le Roi, se pâmant.—Ah! mon bel ange... ma divine... je n'en puis plus... je me pâme.
(Le Roi tombe évanoui.)
Mlle du Tron, lui prenant la main.—Ah! Ciel, Sire, que vous m'embarrassez par votre foiblesse; revenez, mon cher prince, de ce triste état, ou je vais mourir moi-même.
Le Roi toujours pâmé.
Mlle du Tron, lui baisant la bouche, continue.—Mon illustre monarque, que vous m'alarmez! vous me donnez de mortelles inquiétudes, hélas! que dira madame de Maintenon si elle vous trouve en cet état? Que deviendrai-je alors?
Le Roi, revenant de son évanouissement, dit:—Mon petit amour, ma charmante, où ai-je été? que le paradis des amants est un séjour délicieux, et quel plaisir de s'y perdre avec vous!
Mlle du Tron, soupirant.—Que vous m'avez causé de peine, Sire, en voyant Votre Majesté changée!
Le Roi, lui baisant la main.—Mon Dieu, ma chère demoiselle, que vous êtes bonne de vous affliger pour un pauvre prince qui mérite si peu de vous adorer, mais qui vous aime plus que sa vie.
Mlle du Tron.—Sire, serois-je assez malheureuse pour vous avoir causé cette foiblesse?
Le Roi.—Appelez-vous foiblesse, mon bel ange, la chose du monde qui me rend le plus heureux? Non, non, j'en chéris la cause comme mon unique bien.
Mlle du Tron.—Mon auguste prince, ménagez donc la tendresse que vous avez pour moi, de crainte que Votre Majesté ne devienne malade, ce qui me mettroit au désespoir.
Le Roi.—Peut-on, Mademoiselle, se posséder, lorsqu'on est charmé de vous? Vous inspirez aux personnes qui vous voient des sentiments qu'elles n'ont jamais eus, et qu'un mortel ne peut exprimer.
Mlle du Tron.—Mes charmes, Sire, sont donc bien extraordinaires, puisque les mortels ne les peuvent connoître?
Le Roi.—Ah! qu'ils sont puissants! ah! qu'ils sont merveilleux, ma divine beauté!
Mlle du Tron.—Sire, Votre Majesté va retomber dans son évanouissement, si elle y songe davantage.
Le Roi.—Non, non, Mademoiselle, je sens quelques forces qui viennent à mon secours.
Mlle du Tron.—Tant mieux, Sire, j'en suis ravie, et cela vient à propos, car voici Madame de Maintenon qui paroît.
Le Roi.—Eh! où va cette vieille jalouse? Elle enrage de n'être plus jeune, et de ne pouvoir charmer.
Mlle du Tron.—Quoi! dans l'âge où elle est?
Le Roi.—Oui, sans doute, et la bonne dame est plus amoureuse que jamais. Cachez-vous, mon soleil, pour un moment.
Mlle du Tron.—Il le faut bien.
ENTRETIEN XIV.
Le Roi, Mademoiselle du Tron, cachée, et Madame de Maintenon.
Le Roi, la saluant.—Où allez-vous donc, Madame, avec tant d'empressement?
Mme de Maintenon.—Sire, j'appréhendois que Votre Majesté fût trop longtemps seule; c'est pourquoi je viens l'entretenir.
Le Roi, voulant la conduire.—Madame, je vous quitte[118] de ces soins obligeants; aujourd'hui j'ai des embarras en tête, qui demandent la solitude. Un courrier m'a dit ce matin le pitoyable état où mes côtes sont réduites, Saint-Malo, etc...[119] bombardés et réduits en cendres, sont des choses bien sensibles pour un prince qui se voyoit il n'y a pas longtemps maître des mers.
Mme de Maintenon.—Peut-être, Sire, que le dommage n'est pas si grand que l'on croit, et que pour peu de chose on rétablira ce désordre.
Le Roi, d'un ton chagrin.—Parbleu, Madame, vous n'en savez rien; l'on ne rétablira pas la ville de Saint-Malo pour cent mille écus.
Mme de Maintenon.—Enfin, Sire, ce sont des coups du ciel que l'on n'a pu éviter, et il faut s'y résoudre.
Le Roi.—Je l'avoue, Madame; mais cela n'en est pas moins désagréable.
Mme de Maintenon.—Mon cher prince, il me semble que ce sont vos péchés qui sont cause de ces châtiments si touchants; n'y réfléchissez-vous point quelquefois?
Le Roi.—Ce n'est pas à vous, Madame, que j'en dois rendre compte; l'homme est né pour pécher, et sans le péché la miséricorde de Dieu seroit inconnue sur la terre.
Mme de Maintenon.—Il est vrai, Sire; mais Votre Majesté croit-elle que Dieu autorise tous les plaisirs criminels que la corruption du siècle ne fait passer que pour bagatelles et pour de simples passe-temps? Elle devroit éviter avec soin tous les plaisirs inutiles, qui sont de vrais obstacles au salut.
Le Roi.—Eh! quels sont ces plaisirs inutiles, Madame, que vous condamnez de la sorte? La nature n'a rien fait en vain.
Mme de Maintenon.—C'est la galanterie, et ces amusements de Cour par lesquels le Seigneur est offensé.
Le Roi, en riant.—Bon, n'est-ce que cela? pure bagatelle, Madame; ce sont les actions les plus innocentes de l'homme que celles de l'amour, et où il entre le moins de crime. N'est-ce pas la nature qui les a formées elle-même? Est-il donc rien de plus injuste que de condamner un penchant si doux et si universel?
Mme de Maintenon.—Je sais bien, Sire, que c'est celui qui vous entraîne. Il faut donc se rendre, sans combattre davantage vos sentiments. Mon Dieu, que Votre Majesté me paroît changée, depuis qu'elle voit Mademoiselle du Tron!
Le Roi.—En quoi, Madame, me trouvez-vous si changé?
Mme de Maintenon.—En toutes manières.
Le Roi.—Mais encore, Madame?
Mme de Maintenon.—En votre personne royale, en vos sentiments. Hélas! avant la vue fatale de cette syrène, Votre Majesté avoit un langage bien plus édifiant!
Le Roi, avec mépris.—Vous êtes dans l'erreur, Madame; c'est la force de votre dévotion qui vous inspire ces idées chagrines, qui ne viennent que d'une bile noire qui se répand dans vos veines. Prenez médecine, si vous m'en croyez, pour dissiper ces méchantes humeurs qui vous rendent insupportables à vous-même.
Mme de Maintenon, se fâchant.—Sire, je mettrai en usage ce remède que Votre Majesté me donne; et pour ne pas l'importuner davantage, je prends congé d'Elle.
Le Roi.—Allez, Madame, vous ne sauriez mieux faire.
Madame de Maintenon s'en va.
Le Roi, seul.—O ciel, que cette femme est insupportable avec son esprit jaloux! Tout l'incommode, tout la chagrine, et rien ne lui plaît, sinon l'encens que l'on lui donne. Mais quel moyen de dire toujours des douceurs à une personne comme elle, de qui les appas sont usés et dans la dernière décadence? Non, je ne le puis faire, mon penchant ne me le peut permettre, et la présence d'une beauté naissante me fait renaître. Il est des moments dans lesquels, sans ce secours innocent, la vie me seroit à charge. La vieille dévote a beau prêcher la pénitence sur ce sujet, je ne m'en puis passer.
ENTRETIEN XV.
Le Roi et Mademoiselle du Tron.
Le Roi, en souriant.—Eh bien! Mademoiselle, vous avez entendu le beau sermon que Madame de Maintenon m'a fait; que dites-vous de son éloquence?
Mlle du Tron.—Sire, je dis que cette dame est infiniment savante, et qu'elle a la plus belle rhétorique du monde.
Le Roi.—Il est vrai, Mademoiselle, elle est toute sublime.
Mlle du Tron.—Elle est animée d'un si grand zèle, qu'elle persuade facilement ce qu'elle dit, et rien ne touche plus que sa conversation.
Le Roi.—La vôtre, ma chère demoiselle, est bien d'un autre prix; elle a pour moi des charmes qui ne se trouvent point ailleurs.
Mlle du Tron.—Sire, Votre Majesté a trop de bonté pour moi, et je ne mérite pas une préférence si avantageuse; mais je vois M. de Pontchartrain qui monte l'escalier; apparemment ce ministre veut entretenir Votre Majesté sur quelques affaires.
Le Roi, chagrin.—Cela se peut bien, Mademoiselle; mais, dieux! que cet importun vient mal à propos interrompre mes plaisirs! Je suis plus à plaindre que le plus chétif gentilhomme de mon royaume, n'ayant pas la liberté d'entretenir ce que j'aime; cependant je vois bien qu'il faut encore me résoudre à l'écouter.
Mlle du Tron.—Sire, il ne demeurera peut-être pas longtemps.
Le Roi.—Hélas! je le souhaite, mais je connois trop ces messieurs; leur conversation est toujours longue.
ENTRETIEN XVI.
Le Roi, Mademoiselle du Tron et Monsieur de Pontchartrain.
Mademoiselle du Tron, à l'arrivée de ce ministre, se retire comme auparavant pour le laisser seul avec le Roi.
M. de Pontchartrain, s'en apercevant, dit:—Sire, j'interromps sans doute Votre Majesté, étant occupée si agréablement.
Le Roi, d'un air chagrin.—Monsieur, vous êtes toujours le bien venu; mais je ne suis pas présentement en humeur de vous entretenir.
M. de Pontchartrain.—Sire, je m'en vais, plutôt que d'être incommode à Votre Majesté.
Le Roi, en le retenant.—Demeurez, Monsieur, puisque vous voilà; qu'avez-vous à me dire?
M. de Pontchartrain.—Sire, le sujet qui m'amène est celui des impôts dont Votre Majesté m'a parlé l'autre jour.
Le Roi, d'un air sévère.—Eh bien, Monsieur, avancez; que voulez-vous dire?
M. de Pontchartrain.—Sire, je viens vous représenter que l'impôt sur les vents qui avoit été projeté, s'étant divulgué malgré moi dans Paris, chacun murmure contre les ordres de Votre Majesté, et que le peuple crie, et se mutine avant qu'on lui fasse du mal.
Le Roi.—Monsieur, je me moque du peuple et de ses cris. Il faut soutenir la guerre à quelque prix que ce soit.
M. de Pontchartrain.—Je le sais bien, Sire; mais cependant on ne peut fermer les oreilles à tout ce qui se dit.
Le Roi.—Eh bien, il faut laisser parler le monde et continuer d'agir. Mais enfin avançons, quel est votre but?
M. de Pontchartrain.—Sire, c'est de vous communiquer un avis qui paroît être utile à votre dessein: je l'ai trouvé écrit en un papier que quelqu'un a mis dans mon cabinet sur ma table.
Le Roi.—Voyons-le au plus vite, je vous prie, car...
M. de Pontchartrain.—Un fameux pilote expérimenté a fait une nouvelle découverte d'une probette[120], qui fait connoître la force et les relâchements des vents, et combien par chaque air de vent on peut faire de lieues en une heure; ce qui nous est nécessaire pour mettre un impôt sur cet élément.
Le Roi.—Eh bien, faites faire l'expérience de cet instrument; et s'il se trouve bon et juste, on n'a qu'à s'en servir.
M. de Pontchartrain.—Auprès de ce papier j'en ai trouvé un autre, qui vient, à ce qu'il me paroît, de quelque esprit satirique; il contient des remontrances que les vents ont adressées à Votre Majesté; si Elle n'y fait pas droit, elles pourront la divertir. Les voici.
Le Roi.—Voyons donc vite, car je suis sans cesse exposé à lire et entendre bien des sottises.
Le Roi lit:
Très-humbles remontrances des vents et des zéphirs, au Roi.
Puissant et souverain Monarque, Nous, Éléments, habitants de l'air, enfants d'Éole notre Père, favoris des astres, nous soupirons et nous nous abaissons tranquillement devant Votre Majesté, pour lui faire connoître notre profond chagrin, et lui demander justice. Nous voyons avec un extrême regret que ses ministres nous veulent assujettir à un dur esclavage de maltôte[121], honteux pour notre franchise que nous avons reçue de la nature; comme elle nous a placés au plus éminent et au plus beau séjour qu'elle ait formé, nous ne pouvons souffrir de contrainte sur notre liberté. De plus, Sire, l'auteur souverain de la nature nous a créés pour le bien et la satisfaction des hommes, qui ne peuvent vivre sans nous. Quelle tyrannie ce seroit de nous voir sous le joug d'un impôt infâme qui arrêteroit notre course céleste et naturelle, en nous privant de nos avantages! Permettez-nous donc, grand Roi, de nous retirer de France sans être dragonnés, ni bombardés, et de nous réfugier dans des pays de paix où les puissances souveraines ne troublent point leurs sujets par aucune tyrannie, faute de quoi, nous déclarons à Votre Majesté que nous serons contraires à toutes ses flottes qu'elle mettra sur mer, et à tout ce qu'elle entreprendra sur les eaux. Nos chères Sœurs, même nos Zéphirs qui lui ont été si favorables, ont résolu de ne plus paroître dans ses palais, ni dans les belles solitudes qui font ses délices. Combien de fois, Sire, avez-vous loué notre agréable fraîcheur, étant aux pieds des beautés qui vous ont enchanté! Tous ces bienfaits sont oubliés aussi bien que ceux des Vents nos alliés, qui ont tant de fois favorisé vos armées navales. Souvenez-vous donc, illustre Prince, de toutes nos faveurs, et ne nous ôtez point notre liberté ordinaire, à faute de quoi, nous vous quittons tous pour n'être plus occupés qu'au service de l'Empereur[122], le grand Achille de ce siècle, qui fait respirer le repos et la paix dans l'île Britannique et dans les pays où il règne.
Signé: Les Vents et les Zéphirs.
Le Roi, en colère.—Je me soucie fort peu de ces menaces et de leurs impertinents auteurs; je ne veux avoir aucun égard pour les éléments, ils m'ont trop peu favorisé dans cette dernière guerre.
M. de Pontchartrain.—Sire, vous savez que les vents ne sont pas la cause que votre flotte est dans la Méditerranée; c'est la faute d'un ingénieur du parti ennemi, qui a trahi Votre Majesté.
Le Roi.—Je l'avoue, Monsieur; mais cependant, malgré toutes ces raisons, il nous faut de l'argent à quelque prix que ce soit.
M. de Pontchartrain.—Je le sais fort bien, Sire, aussi vos ordres passeront; c'est ce que nous avons arrêté dans notre conseil.
Le Roi.—Je vous en prie, Monsieur, et donnez-moi du repos, je vous serai obligé. Adieu, jusqu'à une autre fois.
M. de Pontchartrain s'en va.
ENTRETIEN XVII.
Le Roi et Mademoiselle du Tron, qui sort du cabinet où elle s'étoit retirée.
Le Roi.—Quel chagrin pour moi, ma belle demoiselle, de ne pouvoir jouir de la liberté qui est si commune aux hommes! toujours fatigué d'affaires, je me vois malgré moi privé de ce doux repos, de cette innocente paix, qui fait tout le bonheur de la vie. Oh! je suis résolu de ne voir plus personne que mon bel enfant, et je défendrai à mes pages et à mes gardes de laisser entrer personne lorsque nous serons ensemble.
Mlle du Tron.—Votre Majesté a raison, Sire; c'est une peine effroyable que d'être sans cesse occupé du monde; il est des heures et des moments où la solitude a bien des charmes pour les cœurs.
Le Roi, se passionnant.—Il est vrai, ma divine, particulièrement quand on est avec vous, qui donnez des agréments aux déserts les plus affreux.
Mlle du Tron, en riant.—Sire, Votre Majesté est toujours galante.
Le Roi, lui donnant un baiser.—Qui ne le seroit avec vous, ma chère demoiselle, qui inspirez les beaux sentiments?
Mlle du Tron, d'un air tendre.—Mon illustre Monarque, que l'amour a d'attraits pour des cœurs bien unis, et qu'il est difficile de résister à ses coups charmants! Mon Dieu, que je sens de foible dans mon âme, et que je me vois peu en état de les repousser. Ah! Sire, ayez pitié de ma foiblesse!
Le Roi, voulant profiter de ce moment favorable à sa passion, demeure court, et dit auparavant:—Oui, je la vais secourir, cette foiblesse si ravissante, adorable beauté; mais que dis-je? des charmes si extraordinaires ne me permettent plus d'avancer, et je sens mes forces qui m'abandonnent. Hélas! faut-il pour mon malheur, que je me trouve incapable de vous servir?
Mlle du Tron, rougissant.—Sire, la course est trop pénible pour Votre Majesté.
Le Roi, confus, en l'embrassant.—Mon petit amour, me pardonnez-vous cette infortune? Hélas! la nature et le trop d'amour m'ont trahi dans le même temps.
Mlle du Tron.—Oui, oui, mon cher Prince, je n'y songe pas; c'est un défaut commun aux amants sur le retour.
Le Roi.—Ah! que votre sincérité me plaît! il est vrai, Mademoiselle, qu'à mon âge l'on n'est plus bon soldat d'amour. Ce Dieu qui est dans sa vigueur, n'enrôle sous ses étendards que de jeunes personnes capables de soutenir les batailles auxquelles il les expose; je veux, et je ne puis. O désirs inutiles et qui ne finissent rien!
Mlle du Tron.—Mon Prince, ne vous chagrinez pas; Votre Majesté sort triomphante d'une attaque amoureuse.
Le Roi.—Que vous êtes bonne, Mademoiselle, d'excuser mes défauts!
Mlle du Tron.—Sire, je suis obligée de vous quitter; Votre Majesté aura, s'il lui plaît, la bonté de me le permettre.
Le Roi.—Où allez-vous, ma Déesse?
Mlle du Tron.—Il faut que je sorte pour une chose indispensable.
Le Roi.—Je serois au désespoir de vous contraindre; mais, mon cher cœur, revenez le plus tôt que vous pourrez si vous voulez me retrouver en vie.
Mlle du Tron.—C'est à quoi, Sire, je ne manquerai pas.
Le Roi, en la quittant.—Ah! qu'il est dur de se séparer de ce que l'on aime.
ENTRETIEN XVIII[123].
Le Roi, le mareschal de Duras[124], capitaine des Gardes du corps de Sa Majesté, Monsieur de Brissac[125], major des Gardes du corps, et deux Pages de la Chambre.
Le Roi.—Monsieur, je vous prie de ne laisser entrer personne aujourd'hui; j'ai mes raisons de n'être point visible.
M. de Duras.—Sire, il suffit que Votre Majesté l'ordonne.
Le Roi.—Oui, je le veux ainsi, Monsieur; vous m'obligerez.
M. de Brissac, à M. de Duras.—Le Roi le commande, il faut suivre ses ordres exactement.
Un Page de La Chambre[126], à M. de Brissac.—Monsieur, voici le carrosse de Son Altesse Royale Monsieur le Duc d'Orléans, qui vient au château.
M. de Brissac.—Dites que Sa Majesté n'est pas ici.
Le Page.—Eh! où dirai-je qu'elle est, si ce Prince le veut savoir absolument?
M. de Duras.—Vous répondrez, Monsieur, que le Roi est monté à cheval, mais que vous ne savez de quel côté Sa Majesté est allée.
Le Page.—Cela suffit.
L'autre Page de la Chambre, riant, à M. de Duras.—Monsieur, parce que le Roi ne veut voir personne aujourd'huy, voici encore M. de Noyon, qui vient rendre visite à Sa Majesté.
M. de Brissac, s'éclatant de rire.—C'est toujours de pis en pis; faites à tous ceux qui viendront le même compliment.
ENTRETIEN XIX.
Monsieur le duc d'Orléans[127]; Monsieur l'Evêque de Noyon[128] et les deux Pages de la Chambre.
M. Le duc d'Orléans.—Messieurs, le Roi est-il en haut; peut-on lui parler?
Un des Pages.—Non, Monsieur, Votre Altesse saura que Sa Majesté est montée à cheval, mais nous ne savons où Elle est allée.
M. de Noyon, arrivant, dit tout haut, à l'autre Page.—Monsieur, peut-on voir le Roi?
L'autre Page.—Non, Monseigneur, il est sorti à cheval.
M. Le duc d'Orléans, à M. de Noyon.—Il me paroît que nous ne sommes pas plus heureux l'un que l'autre.
M. de Noyon.—Hélas! tout de même; il faut que Votre Altesse Royale se console aussi bien que moi; la fortune nous favorisera une autre fois davantage.
M. Le duc d'Orléans.—Il faut l'espérer.
M. de Noyon.—Messieurs, vous présenterez mes respects au Roi, et direz à Sa Majesté que j'étois venu lui faire la révérence, et en même temps l'entretenir de quelques affaires importantes.
Les Pages.—Nous n'y manquerons pas, Monseigneur.
M. Le duc d'Orléans.—Vous lui direz aussi, je vous prie, que j'étois venu pour avoir l'honneur de La saluer.
Les Pages, faisant une profonde révérence.—C'est assez, mon Prince, nous suivrons vos ordres.
M. Le duc d'Orléans, à M. de Noyon.—Allons, mon cousin, remontons en carrosse.
ENTRETIEN XX.
Le Roi, dans son cabinet, seul avec Mademoiselle du Tron.
Le Roi.—Je viens, Mademoiselle, d'éviter un grand embarras par les ordres que...
Mlle du Tron.—Eh! quel est-il mon Prince?
Le Roi.—Celui des visites qui m'auroient sans doute accablé de complimens; mais j'en suis délivré, grâce au Ciel.
Mlle du Tron.—J'en suis ravie, Sire; quel chagrin de n'être point à soi quand on le veut! En vérité, les personnes Royales sont exposées à mille et mille inquiétudes qui les rongent à tout moment.
Le Roi, en riant.—On trouve le moyen de s'en défaire quand on le veut, ma belle; il suffit de le vouloir.
Mlle du Tron.—Je n'en doute pas, Sire, mais...
Le Roi, en s'approchant d'elle.—Où avez-vous donc été, Mademoiselle, depuis que j'ai eu le chagrin de vous quitter?
Mlle du Tron.—Sire, j'ai été prendre l'air dans le parc, où j'ai goûté mille plaisirs.
Le Roi.—Quoi, Mademoiselle, toute seule en cet endroit solitaire?
Mlle du Tron.—Oui, Sire, je l'aime passionnément, et j'en fais mes délices; je ne trouve rien de si agréable que la rêverie.
Le Roi.—En amour, Mademoiselle, c'est quelque chose de charmant quand deux cœurs sympathisent bien ensemble; de petites absences ont je ne sais quoi de ravissant; serois-je bien le motif de votre rêverie?
Mlle du Tron.—C'est quelque chose d'approchant, mon Prince.
Le Roi.—Parlez, belle mignonne, parlez, m'aimez-vous? suis-je assez fortuné pour jouir d'un si grand bien?
Mlle du Tron.—Mon Dieu, mon illustre Prince, qu'il est inutile de vous le dire! un monarque comme vous, le plus aimable du monde, peut-il en douter? Il ne faut avoir qu'un cœur et des yeux pour sentir véritablement qu'on aime Votre Majesté, quand elle n'auroit ni sceptre ni couronne; et l'amour se feroit un reproche sensible de ne pas faire adorer un grand héros comme vous.
Le Roi.—Ah! Mademoiselle, que vous êtes honnête! et qui peut reconnoître tant de bontés! mais hélas! que ne suis-je assez pénétrant pour démêler l'amour d'avec la civilité! Ce mot «je vous aime», est fort facile à prononcer; mais qu'il est difficile à remplir!
Mlle du Tron.—Je l'avoue, Sire.
Le Roi.—Une véritable tendresse est hors de prix; mais l'on s'en pique rarement aujourd'hui, où la politique et l'intérêt triomphent en tyrans des cœurs mercenaires.
Mlle du Tron, rêveuse, ne répond rien.
Le Roi lui dit.—Où en êtes-vous, belle rêveuse?
Mlle du Tron, en remuant la tête.—Sire, j'en suis en l'île de Tendresse[129], que j'ai trouvée remplie d'un nombre infini d'amants, empressés, mais peu sincères.
Le Roi, en riant.—Vous n'éprouverez pas Mademoiselle, un pareil sort; mais ce que vous dites dans le général n'est pas une fiction, la chose est plus réelle que vous ne pensez.
Mlle du Tron.—Je le sais fort bien, Sire, c'est aussi pour cela que je le dis.
Le Roi.—Vos rêveries, Mademoiselle, sont si spirituelles, que je suis curieux de reconnoître cet heureux endroit de mon parc, que vous me marquez vous en avoir fait naître de si agréables.
Mlle du Tron.—Sire, il est fort facile de satisfaire Votre Majesté, il ne tiendra qu'à Elle d'en être bientôt le témoin oculaire; d'ailleurs, le temps est fort beau pour la promenade.
Le Roi.—Cela est vrai, et nous nous en trouverons mieux de prendre un peu l'air. Allons-y donc promptement.
ENTRETIEN XXI.
Le Roi, Mademoiselle du Tron, Madame de Maintenon et Monsieur Fagon.
Le Roi entre dans le parc avec Mademoiselle du Tron; Madame de Maintenon, l'apercevant, va au-devant de lui, suivie de M. Fagon, et dit:
Mme de Maintenon.—Quoi, Sire, toujours occupé avec les dames, pendant que vos ennemis prennent et bombardent vos villes? Ah! croyez-moi, Votre Majesté ne gagnera pas de batailles à Meudon, à Versailles ni à Marly; il faut qu'elle fasse d'autres efforts pour cueillir des lauriers cette campagne. Voyez les dépêches qu'un courrier vient d'apporter, qui marquent que nos affaires sont en très-mauvais état par mer et par terre.
Le Roi, en colère et d'un ton fort haut.—Parbleu, Madame, de quoi vous mêlez-vous? Vous êtes toujours sur pied. Et de qui viennent ces dépêches?
Mme de Maintenon.—Je ne sais pas bien encore, Sire; voici le paquet que Votre Majesté aura la bonté d'ouvrir.
Le Roi ouvre un paquet de lettres et dit:—Voyons d'abord, en voici une du maréchal de Boufflers[130]; l'autre, du duc de Villeroy[131]; et cette dernière est du comte de Montal, qui m'envoie apparemment les étendards et les drapeaux de la garnison de Dixmude[132]; la prise de cette place est un coup d'adresse, auquel mes louis ont eu un peu de part.
Mme de Maintenon lit la première.—Ah! Sire, le maréchal de Boufflers n'est point content des alliés; il dit qu'il n'a jamais vu pousser un siége avec tant de vigueur ni de courage.
Le Roi.—Ne me parlez plus de lui, Madame; ce n'est qu'un étourdi d'avoir laissé prendre Namur, qui étoit une place imprenable depuis qu'elle m'appartenoit.
Mme de Maintenon.—Sire, il ne faut pas jeter toute la faute sur le Maréchal; il n'étoit pas le seul commandant dans la ville. Prenons courage, nous avons encore le château.
Le Roi.—Ma foi, Madame, je n'estime plus une chose à demi partagée; je veux tout ou rien; qu'en dites-vous, monsieur le Médecin?
M. Fagon.—A la vérité, Sire, les choses sont plus agréables quand on les peut posséder entièrement.
Le Roi.—C'est aussi ma pensée; mais passons de la guerre à la médecine. Dites-moi, je vous prie, d'où me viennent de grandes oppressions de rate, et des palpitations continuelles que je sens?
M. Fagon.—Sire, Galien nous dit que les oppressions de rate viennent d'une grande mélancolie, laquelle fait enfler cette partie interne par les vapeurs qu'elle renvoie au cœur, qui la mettent en cet état.
Le Roi, soupirant.—Galien est sans doute un habile docteur; mais quel remède donne-t-il contre ce mal?
M. Fagon.—Sire, ce savant ordonne contre tous les maux, et nous aussi, tout ce qui leur est opposé. Par exemple, la joie est opposée à la mélancolie qui fait son séjour dans la rate: pourquoi il la faut bannir si l'on peut; et pour cet effet, on doit prendre dans la journée, deux ou trois onces de joie bien préparées[133], qui dissipent la bile noire que le chagrin fait naître.
Mme de Maintenon.—Voilà un remède souverain, Monsieur; ne voyez-vous pas que Sa Majesté le met en usage?
M. Fagon, regardant Mlle du Tron.—Le remède est bon et agréable, Madame, mais il faut craindre...
Le Roi.—Qu'y a-t-il, Monsieur, à redouter? le breuvage est si doux.
M. Fagon, en riant.—Il est vrai, Sire, si Votre Majesté le prend avec modération, il ne lui fera point de mal; mais si elle passe la dose du médicament, Elle est en risque.
Mme de Maintenon.—Que je suis ravie, Monsieur, que vous avertissiez mon cher monarque de son salut! A l'âge où il est, les efforts ne lui valent rien, non plus que de certaines agitations d'idées et d'imagination qui lui échauffent le cerveau.
M. Fagon.—Rien n'est plus sûr, Madame; toutes les émotions ébranlent le corps et les parties sensibles qui se trouvent obligées de faire leur devoir par rapport aux passions qui les excitent, et si l'homme n'est bien fort, il succombe indubitablement.
Mlle du Tron.—Quel langage parlez-vous donc, Monsieur? l'on ne peut rien comprendre à votre discours.
Mme de Maintenon.—Mademoiselle, le style vous est peut-être inconnu; mais cependant j'en doute fort.
Mlle du Tron, d'un air fier et dédaigneux.—Je ne suis pas si savante que vous, Madame; mais le temps m'apprendra ce que je dois savoir.
Le Roi.—Si bien donc, Monsieur le Docteur, que pour se bien porter il ne faut point voir de femmes? Et comment s'en passer? Sans elles la vie est à charge, et nous devons au beau sexe les plus doux moments que la nature a formés.
M. Fagon.—Cependant, Sire, ces doux moments en font quelquefois naître de bien mauvais, et le tempérament foible et destitué de forces ne doit se servir des femmes et du vin que très-peu, seulement pour lui réjouir le cœur.
Le Roi, en riant.—Croyez-vous, Monsieur, que j'en use autrement?
M. Fagon.—Je ne sais, Sire, l'excès que Votre Majesté fait, mais l'un et l'autre sont dangereux.
Le Roi, lui prenant la main.—Monsieur, reposez-vous sur ma conduite, j'ai du ménagement dans mes passions.
Mme de Maintenon, à demi bas.—Pas trop.
Le Roi continue.—Je vous suis pourtant infiniment obligé de la part que vous prenez à ma santé.
M. Fagon.—Sire, ce n'est pas, comme Votre Majesté le peut croire, un autre motif qui me fait agir, que l'envie de voir régner plus longtemps votre personne Royale, tant pour la satisfaction de ses peuples, que pour la mienne; quel coup sensible ne seroit-ce point pour nous, si nous avions le malheur de perdre un Roi si doux et si débonnaire?
Mme de Maintenon.—Ah! Sainte-Vierge qu'entends-je? Vous avez grand tort, Monsieur, de nous faire un tombeau de douleurs avant le temps. Hélas! que deviendrois-je, mon Sauveur, si la mort m'enlevoit mon cher Prince?
Le Roi, d'un air railleur.—Calmez vos ennuis, Madame; eh! monsieur le Médecin, je ne suis pas encore si près de la mort que vous pensez; il me semble que je renais depuis quelque temps, je sens même augmenter ma vigueur de moment en moment.
M. Fagon, en riant.—Sire, Votre Majesté en a besoin.
Le Roi.—Je vous entends, Monsieur, nous en viendrons à bout avec le temps.
Mme de Maintenon.—Saint Ignace me puisse-t-il abandonner, si avant qu'il soit un mois, Votre Majesté ne regrette la paix et la douceur qu'elle goûtoit dans l'indifférence.
Mlle du Tron, au Roi.—Que cette vieille dame est ridicule avec son discours suranné, et ses expressions sanctifiées! Plût à Dieu que Saint Ignace l'emportât d'ici, et qu'elle nous laissât en repos.
Le Roi lui dit tout bas.—Un peu de complaisance, Mademoiselle, je vais bientôt la renvoyer dire son chapelet.
Mme de Maintenon.—Sire, Monsieur Erizzo[134], ambassadeur de Venise, est arrivé à Versailles; il demande audience à Votre Majesté.
Le Roi.—Quelle diable de figure voulez-vous que je fasse, Madame, avec cet envoyé? J'enrage de ce que les Turcs ont été défaits[135].
Mme de Maintenon.—Sire, il faut dissimuler, et lui faire connoître que Votre Majesté prend beaucoup de part à la victoire que la République a remportée sur les Turcs dans la Morée.
Le Roi.—Comment accorder ces paroles à son cœur?
Mme de Maintenon.—Mon Prince, il faut s'accommoder au temps.
Le Roi, poussant un soupir.—L'étrange politique! mais qui ne peut dissimuler ne peut régner. Madame, qu'on fasse mes compliments à l'Envoyé de Venise, et qu'on lui dise qu'en bref je lui donnerai audience.
Mme de Maintenon.—L'on suivra vos ordres, Sire; mais quand Votre Majesté viendra-t-elle à Versailles?
Le Roi, d'une façon impatiente.—Je verrai, Madame; allez seulement.
M. Fagon.—Sire, je prends la liberté d'accompagner, Madame.
Le Roi.—Vous ferez bien, de peur qu'elle ne s'amuse en chemin.
Mme de Maintenon.—Adieu, mon cher Monarque, conservez votre santé.
Le Roi.—Adieu, Madame, conservez votre esprit.
ENTRETIEN XXII.
Le Roi et Mademoiselle du Tron.
Le Roi.—La pauvre femme n'en peut plus, la jalousie l'étouffe, elle croit que je suis mort, éloigné de ses yeux; mais de la mort dont l'amour me menace, j'espère d'en revenir.
Mlle du Tron.—Ah! mon Prince, qu'une tendresse aussi outrée est peu agréable! il y entre du dépit, de l'envie, de l'intérêt, de la rage, et enfin tout ce qui est de plus lâche, et de plus abominable. Le cœur de cette dame est un labyrinthe fort obscur, qu'il est bien difficile de pénétrer.
Le Roi, souriant.—Comme celui de toutes les dames, Mademoiselle, qui sont cachées au dernier point.
Mlle du Tron, d'un ton sérieux.—Votre Majesté, Sire, doit mettre beaucoup de différence entre une femme et une femme, comme nous en mettons entre un homme et un homme.
Le Roi.—Je l'avoue, Mademoiselle, elles ont plus de mérite les unes que les autres, et sont beaucoup plus aimables; mais cependant il faut demeurer d'accord que la feinte et la dissimulation sont toujours leur partage.
Mlle du Tron.—Je ne m'aperçois point de cela, Sire.
Le Roi.—Oh! que vous le savez pourtant bien, ma chère Demoiselle! vous ne m'avez point encore fait un aveu tendre qui ait pu me contenter.
Mlle du Tron.—Ah! qu'il seroit peu à propos, mon cher Prince, de vous dire ce que vous pouvez faire naître! de grâce, que Votre Majesté ne m'embarrasse pas davantage sur cet effet; je sens trop la...
Le Roi.—Et pourquoi, ma belle? expliquez-moi, je vous prie...
Mlle du Tron.—Sire, je ne puis à présent; permettez que je me retire.
Le Roi.—Adieu donc, charmante; vous voulez me quitter?
Mlle du Tron.—Sire, un peu de repos pour rappeler mes esprits étonnés.
Le Roi.—Ah Ciel! faut-il que le mien soit troublé par des doutes si fâcheux, et si embarrassants!
ENTRETIEN XXIII.
Le Roi, dans son cabinet, rêveur et parlant seul.—Ce n'est pas en vain que je m'inquiète, cette beauté ne m'aimera jamais. Elle est prévenue, à mon malheur, d'un autre objet qui la flatte, et qui l'entretient jour et nuit d'autres idées plus agréables; mais que faire? il est impossible de forcer les cœurs; peut-être que le temps m'en rendra le maître. L'absence de cet heureux amant et mes soins assidus pourront me procurer l'avantage auquel j'aspire. Ah! que la conquête d'un cœur est souvent difficile à faire, surtout lorsque l'amour en a disposé pour un autre! Il est vrai qu'elle a lieu de se plaindre de ma foiblesse qui a si mal secondé mes désirs, et n'a pu répondre à son attente. C'est un affront pour cette belle, qu'elle ne me pardonnera jamais, quoiqu'elle n'ose me le témoigner, et je crains que son cœur ne refuse de se donner à un Prince si peu capable de remplir ses devoirs dans les occasions les plus importantes. Ah! qu'il est dur de sentir tant d'amour, et de se trouver si peu en état d'en donner des marques sensibles! Quelle honte n'en rejaillira-t-il point sur l'histoire de ma vie, et à quelles railleries ne serai-je pas exposé si cette belle n'est pas discrète? il faut tâcher de réparer au plus tôt cet affront; petit Dieu des cœurs, viens à mon secours! hélas! pourquoi m'as-tu cruellement abandonné? Falloit-il laisser si peu de force et de courage à un Prince surnommé le Grand?
ENTRETIEN XXIV.
Madame de Maintenon, et Monsieur Bontems.
Mme de Maintenon, venant d'écouter à la porte du cabinet.—Monsieur, à qui parle donc le Roi? qui est-ce qui est avec lui?
M. Bontems.—Ma foi, Madame, je n'en sais rien.
Mme de Maintenon.—Mais j'ai vu sortir votre nièce du cabinet.
M. Bontems.—Vous êtes donc plus savante que moi, car je puis assurer que je n'en sais rien.
Mme de Maintenon.—Il faut avouer que vous avez grand tort de la laisser davantage ici; elle trouble entièrement le repos de notre grand Monarque.
M. Bontems.—Je ne saurois qu'y faire, car c'est par l'ordre du Roi qu'elle demeure si longtemps à Versailles.
Mme de Maintenon.—O fatalité sans égale! quand elle parut à l'Opéra et que ce Prince la vit, il en devint d'abord amoureux. Depuis ce triste moment je ne fais que languir.
M. Bontems.—J'en suis bien fâché, Madame; si j'avois prévu ce malheur, je ne l'aurois pas fait venir de Normandie. J'entre trop dans vos intérêts pour pouvoir jamais vous déplaire, du moins volontairement, et je suis au désespoir que sa présence vous chagrine.
Mme de Maintenon, poussant deux ou trois gros soupirs.—Ah! grands Saints, qui connoissez mes pensées, vous n'ignorez pas que j'enrage de la voir. De grâce, envoyez un de vos bons anges pour me consoler et me soutenir dans mes douleurs.
M. Bontems.—Madame, ne vous chagrinez pas, c'est un amour qui passera; l'infidélité du Roi ne détruira rien de vos affaires; ce Prince retournera toujours à vous comme à son souverain bien.
Mme de Maintenon.—Dieu le veuille, Monsieur, c'est le vœu que je fais tous les jours; mais hélas! que votre nièce est redoutable.
M. Bontems.—Ce n'est pas, Madame, par ses caresses, car rien n'est si indifférent qu'elle, et jamais elle n'a fait d'amitié à personne qu'au duc de[136]... son galant, qu'elle aime assez tendrement.
Mme de Maintenon.—Cependant, Monsieur, il faut vous avouer que je ne la trouve pas déplaisante en ses manières; elle charme quand elle parle, et le son de sa voix est incomparable; de plus, elle a beaucoup l'air de Cour, ce qui est un grand avantage.
M. Bontems.—Il est vrai, Madame; avez-vous aussi remarqué ce souris ravissant, qui l'embellit extrêmement?
Mme de Maintenon.—Oui, oui, Monsieur; ne me faites point son portrait; elle n'est que trop peinte dans mon esprit, et vous voyez que quelque tort qu'elle me fasse, je ne laisse pas de rendre justice à ses bonnes qualités. Mais, pour revenir au Duc dont vous m'avez parlé, qu'elle aime, le Roi peut-il s'accommoder d'un amour partagé, lui qui est si délicat en tendresse?
M. Bontems.—Je ne sais, Madame, comme cela va, j'en ai du chagrin aussi bien que ses tantes; et si elle nous avoit voulu croire, elle n'auroit jamais écouté le Roi.
Mme de Maintenon.—Son motif est, Monsieur, que le Roi fera sa fortune, et qu'il la mettra au rang de ses maîtresses, lesquelles à la vérité il n'a pas payées d'ingratitude pour leurs bons services.
M. Bontems.—La pensée est plus intéressée et plus maligne que je ne croyois. Quoi! ma nièce, à l'âge où elle est, use de politique aussi fine! De bonne foi je ne l'aurois jamais cru. Eh! que deviendra donc son pauvre amant? Il formera sans doute un ruisseau de larmes à ces tristes nouvelles.
Mme de Maintenon.—Bon, le Duc s'en consolera, et l'épousera quand le Roi en sera dégoûté.
M. Bontems.—Mais cependant, Madame, son front ne s'en trouvera pas mieux.
Mme de Maintenon.—Hélas! Monsieur, comptez-vous cela pour quelque chose? Dans le siècle où nous sommes, il n'y a point de familles distinguées qui ne joignent, même avec plaisir, l'aigrette de Vulcain aux armes que l'hymen leur donne, pourvu qu'elles y trouvent leur compte du côté de la fortune. Bon, bon, l'on fait semblant d'ignorer ce que l'on ne veut point connoître, sitôt qu'il nous apporte du bonheur.
M. Bontems.—En vérité, Madame, j'ai été fort heureux sur ce chapitre; car j'ai l'imagination fort sensible à échauffer de ce côté-là.
Mme de Maintenon.—Allez, allez, Monsieur, si votre sort avoit voulu vous faire cornu, vous auriez porté votre charge aussi bien que les autres; rendez-en grâces à votre étoile qui vous a préservé de ce malheur, puisque vous l'appelez ainsi.
M. Bontems.—Quoi, Madame, vous n'estimez pas un malheur d'être cocu?
Mme de Maintenon.—Non, Monsieur; il y a tant d'honnêtes gens qui le sont, que rien n'est plus à la mode. Combien avons-nous de princes, de comtes et de ducs, qui ne se font pas un déshonneur de dire: ma mère fut autrefois la maîtresse du Roi, ou celle du Dauphin, ou celle de l'Empereur[137].
M. Bontems, s'éclatant de rire.—Sur ma foi, Madame, vous êtes admirable en raisons convaincantes; les maris aux aigrettes n'ont qu'à venir chez vous pour recevoir des consolations sur la démangeaison de leur front; mais quant à moi, toute la plus belle rhétorique du monde ne pourroit me persuader de bonheur de ce côté-là.
Mme de Maintenon.—Monsieur, changeons de thèse, et concluons que mademoiselle du Tron ne se mariera jamais, ou bien elle fera son époux de l'ordre des Chevaliers à la Crète[138].
M. Bontems.—Tant pis pour elle, Madame; je ne veux point me mêler des affaires de Cour. Mais quittons la place, je vois venir monseigneur le Dauphin avec madame la princesse de Conty.
Mme de Maintenon.—Mon Dieu, que je hais cette femme! Je vous prie, Monsieur, de lui dire que je ne suis point à Meudon.
M. Bontems.—Je le ferai, Madame, si elle me le demande; mais de l'humeur qu'elle est, vous savez qu'elle ne s'en souciera point du tout.
Mme de Maintenon.—Cela m'est fort indifférent; je me soucie aussi peu d'elle qu'elle se soucie de moi. Adieu, je vous quitte; je la laisse avec son Dauphin aller à la chasse entre deux toiles[139].
M. Bontems, faisant un signe de croix.—Ah! Madame, que dites-vous là? la pauvre Princesse n'y pense pas.
Mme de Maintenon, en riant.—Je crois qu'elle n'y pense que quand elle s'y trouve, ou quand la bête est dans ses filets.
M. Bontems.—Silence donc, Madame, s'il vous plaît, les voici.
Madame de Maintenon se retire.
ENTRETIEN XXV.
Monseigneur le Dauphin, la Princesse de Conti, et Monsieur Bontems.
Monseigneur.—Ah! c'est vous, Monsieur Bontems, comment vous portez-vous?
M. Bontems.—Monseigneur, comme le plus humble de vos serviteurs; votre santé me paroît aussi très-parfaite.
Monseigneur.—Oui, Dieu merci, vous voyez un chasseur qui vient de descendre de cheval.
M. Bontems.—Eh bien, mon Prince, la chasse a-t-elle été favorable?
Monseigneur.—Nous avons tué deux ou trois loups, ce qui nous est assez rare dans la forêt de Saint-Germain, qui n'est pas bien féconde en ces espèces d'animaux.
M. Bontems.—Parbleu, Monseigneur, voilà une belle victoire! diable, deux ou trois loups? la prise n'est point méchante.
Monseigneur.—J'en suis assez content.
M. Bontems, se tournant vers la Princesse de Conti.—Et vous, Madame, quelle est la chasse que Votre Altesse aime le plus?
La Princesse, en riant.—Monsieur, c'est celle des plats et des verres.
M. Bontems.—Ma foi, Madame, c'est la plus douce, et celle qui fatigue moins le corps.
Monseigneur.—Monsieur, le Roi est-il ici?
M. Bontems.—Oui, mon Prince, Sa Majesté est seule dans son cabinet.
Monseigneur, à la Princesse.—Madame, avançons, le Roi est sans compagnie.
La Princesse.—Allez toujours devant, je vous suis dans un moment.
ENTRETIEN XXVI.
Le Roi et Monseigneur.
Le Roi.—Vous voilà donc enfin arrivé; je vous attends depuis hier. Comment vont les affaires à Versailles?
Monseigneur, d'un air indifférent.—Ma foi, je ne sais, Sire; Votre Majesté pouvoit le demander au Gouverneur, qui vient de partir de Meudon.
Le Roi.—Quoi, Bontems est ici! Il y est donc venu sans que je l'aie su?
Monseigneur.—Oui, sans doute, je viens de parler à lui.
Le Roi.—C'est que j'étois peut-être embarrassé quand il y est venu.
Monseigneur.—Cela se peut.
Le Roi.—Qui est donc avec vous, mon fils? êtes-vous seul au château?
Monseigneur.—Non, Sire, la princesse de Conty est avec moi.
Le Roi.—Où est-elle donc, qu'elle ne paroît point?
Monseigneur.—Sire, elle est dans l'antichambre, où elle regarde quelques peintures de défunt Mignard[140], elle ne peut tarder à venir.
ENTRETIEN XXVII.
Le Roi, Monseigneur, et la Princesse de Conti.
La Princesse, entrant.—Il faut avouer, Sire, que Mignard étoit un habile peintre; il a peint ici Vénus qui pleure son Adonis[141] si au naturel, qu'il n'y manque que la parole pour l'animer.
Le Roi.—Il est vrai, Madame, la Cour a beaucoup perdu par sa mort. Les derniers portraits qu'il a faits des trois jeunes Princes du sang[142], sont admirés de tout le monde.
La Princesse.—Particulièrement le duc de Bourgogne est si bien représenté, qu'il ne lui manque que la parole.
Le Roi.—C'est un bel art que la peinture; mais qu'a fait la princesse de Lislebonne[143] du petit portrait qu'elle avoit, qui venoit de Mignard? C'est à la vérité un chef-d'œuvre[144], où l'on voit Lucrèce qui se perce le cœur d'un poignard après avoir perdu sa virginité, que Sextus lui avoit enlevée en la violant.
La Princesse, en riant.—La pauvre fille étoit bien folle de se priver de la vie pour un mal où il n'y avoit point de remède! Cette prude farouche n'a rien emporté de sa violence, que le péché de se défaire soi-même, lequel est criant devant Dieu. Ce n'étoit au plus qu'un fantôme d'honneur qui lui fit commettre ce crime.
Le Roi.—Il est vrai, Madame; mais autrefois la vertu tenoit lieu de tout chez les Romains; présentement les dames de ce pays sont plus apprivoisées, et l'on trouve rarement chez elles des Lucrèces dont la vertu fasse tant de bruit.
La Princesse.—Il en est de même parmi nous, Sire; je ne crois pas que les femmes soient aujourd'hui moins sensibles à l'honneur, qu'elles l'ont été du temps que les Dieux venoient se promener sur la terre, et qu'ils avoient commerce avec elles.
Monseigneur.—C'est aussi ma pensée, Madame. Parbleu rien n'est si difficile à trouver qu'une fille qui ait gardé la fleur de sa virginité.
Le Roi, en riant.—Eh! comment le savez-vous, Monsieur?
La Princesse.—Sire, la dernière aventure que le Prince a eue à Marly, confirme ce qu'il dit. Le comte de Saint-Maure l'a trompé plaisamment[145].
Monseigneur, s'approchant de la Princesse.—Ah! la méchante! elle va découvrir le pot aux roses.
Le Roi.—Dites-moi donc, Madame, le tour qu'on lui a joué?
La Princesse, regardant Monseigneur.—Parlerai-je, mon cher?
Monseigneur, en souriant.—Tout comme il vous plaira, Madame, la chose m'est indifférente à présent; je n'ai plus que faire de la provinciale aux yeux charmants.
La Princesse, malicieusement.—Voilà comme on parle, quand on s'est servi des dames.
Monseigneur.—Ma foi, Madame, la pauvre fille m'a très-peu servi; car dès la première fois que je touchai son teton, je vis bien qu'elle n'étoit pas pucelle.
Le Roi.—Il vous en faut des pucelles? je gage à coup sûr que ce comte de Saint-Maure lui avoit assuré que jamais on n'avoit forcé ses lignes.
La Princesse.—Voilà justement l'affaire, Sire, et il s'est trouvé que c'est la plus grande coquette du monde, qui n'a pas moins que six ou sept galants à sa toilette.
Le Roi, souriant.—C'est assez pour en être contente; mais il me semble, mon fils, qu'il seroit plus glorieux pour vous d'aller attaquer quelque place considérable, ou d'aller secourir le siége de Namur, que de vous amuser à ces galanteries.
Monseigneur.—Puis-je manquer, Sire, en suivant l'exemple qu'on me donne? Quand Votre Majesté parle de la sorte, il me souvient d'une fable que j'ai lue, où l'écrevisse d'Esope reprenoit sa fille de ce qu'elle marchoit à reculons; mais cette fille plus avisée que sa mère, lui dit: Ma mère, vous me l'avez appris de la sorte, et vous ne pouvez marcher autrement, même sur la fin de votre vie; trouvez donc bon que je vous imite.
Le Roi, confus.—Mon fils, vous avez raison de condamner mes actions à l'âge où je suis; je défends ce que je fais; mais aussi considérez qu'il y a bien plus de lauriers à cueillir pour un jeune prince comme vous, que pour moi qui suis sur le retour.
Monseigneur.—Il est vrai, Sire; mais j'aurois eu aussi bien l'affront de voir rendre cette place à mon nez, que le maréchal de Bouflers qui a fait de son mieux pour la conserver.
Le Roi.—Je goûte vos raisons; hélas! nous avons tout perdu à la mort du maréchal de Luxembourg[146]; ce général habile et consommé dans la guerre, auroit tout mis en usage pour préserver cette place de la fureur des ennemis, que l'on m'écrit s'être battus en diables.
Monseigneur.—Jamais siége n'a été poussé avec tant de violence.
La Princesse.—Avez-vous vu le prince d'Orange[147], Monseigneur? la renommée le fait passer pour un grand capitaine, qui même ne craint point la mort dans les plus grands périls.
Monseigneur.—Je l'ai vu plusieurs fois; c'est un prince fort généreux.
Le Roi.—Il ne l'est que trop pour nous, il seroit à souhaiter qu'il eût moins de courage, aussi bien que le prince de Vaudemont[148], qui tient toujours tête au duc de Villeroy.
Monseigneur.—Le dernier est vieux et n'a plus guère à vivre.
La Princesse.—Mon Dieu, que je voudrois bien que la guerre fût finie! Il me semble que l'âge d'or reviendroit.
Le Roi.—Je ne ferai jamais la paix à mon désavantage, mes peuples en dussent-ils crever.
La Princesse.—La résolution est cruelle, Sire.
Le Roi.—Je n'y saurois que faire, Madame; l'honneur du Roi marche à la tête de toutes considérations politiques et chrétiennes.
La Princesse.—Du moins c'est le sentiment des Révérends Pères Jésuites.
Le Roi.—Je trouve que les raisons sont bonnes, et que sans elles les Etats et les Royaumes périroient.
La Princesse.—Sire, ces saints Pères sont admirables en moyens.
Le Roi.—Qu'en dites-vous, Madame? ces dévots religieux sont le sel de la terre.
La Princesse.—Sire, j'en croirai ce qu'il vous plaira.
Le Roi.—Madame, je vous quitte et vous laisse avec M. le Dauphin; voici mademoiselle du Tron qui vient d'entrer dans cette chambre; j'ai à lui parler.
La Princesse.—Il est juste, Sire, de lui céder la place, et nous nous retirons pour ne vous pas être incommodes.
ENTRETIEN XXVIII.
Le Roi, et Mademoiselle du Tron.
Le Roi.—Eh bien, ma belle demoiselle, saurons-nous aujourd'hui les véritables sentiments de votre cœur? qu'avez-vous résolu en faveur d'un prince qui vous adore? faut-il vivre, faut-il mourir?
Mlle du Tron, en riant.—Sire, il faut vivre; la vie d'un grand monarque comme vous est si précieuse, que vous ne devez pas douter que je ne contribue de tout mon possible à sa conservation.
Le Roi.—Cela est fort obligeant; vous voyez, ma belle, qu'elle ne dépend plus que de vous; et si vous me refusez ce que je vous demande, qui est la préférence de votre cœur, je suis le plus malheureux de tous les hommes.
Mlle du Tron.—Comme cette préférence est due au rang que tient Votre Majesté, c'est si peu de chose pour elle, que je crois qu'elle ne s'en inquiète pas beaucoup.
Le Roi.—Ah! quelle injustice vous me faites, ma chère demoiselle, de me croire indifférent pour la plus grande de toutes les conquêtes! Désabusez-vous, de grâce, d'une telle erreur, et croyez au contraire que c'est cette heureuse préférence qui fera toute ma félicité, si vous voulez bien me l'accorder. Oui, c'est un bien que j'estime infiniment. A quel désespoir ne me réduirez-vous point si vous me refusez? Prononcez-en donc au plus tôt l'arrêt; car je ne puis vivre plus longtemps dans cette cruelle incertitude où vous m'avez laissé.
Mlle du Tron.—Eh bien, Sire, puisque vous voulez que je croie que votre déclaration est sincère, quelque sujet que j'aie de me défier de mon peu de mérite, je consens d'y ajouter foi, et veux bien me flatter que vous m'aimez; mais souffrez en même temps que je vous dise que je ne donnerai mon cœur qu'avec de grandes précautions; il faut, outre la sincérité, une longue persévérance pour l'obtenir véritablement.
Le Roi.—Je sais fort bien, Mademoiselle, que plus un bien est précieux, plus il doit se faire désirer longtemps; ce seroit une grande témérité d'oser l'espérer entièrement du premier abord; mais aussi il est certaines dispositions favorables, sans lesquelles un amant perd courage dès sa première poursuite. Dites-moi donc ingénuement, mon bel ange, sentez-vous quelque chose qui vous parle en ma faveur? Ne me déguisez point la vérité.
Mlle du Tron.—Hélas! Sire, qu'un pareil aveu coûte à faire à une personne de mon humeur! est-il nécessaire de m'expliquer sur un secret que je voudrois que l'on devinât? mes yeux, qui sont les interprètes de mon cœur, ne vous ont-ils pas assez parlé? un prince aussi spirituel comme vous, a dû dès le premier jour entendre leur langage à demi-mot.
Le Roi.—Le langage des yeux trompe si souvent, que l'on ne doit pas toujours les croire, et il est très-facile de s'y méprendre! D'ailleurs, Mademoiselle, je vous avoue que je ne suis pas assez pénétrant pour pouvoir me flatter de bien développer leurs mystères. Faites donc, s'il vous plaît, comme s'ils ne m'avoient rien dit; que votre bouche m'explique, de grâce, ce qu'ils ne m'ont pas fait comprendre assez clairement, et qui pourroit décider de mon repos.
Mlle du Tron.—Souffrez, Sire, avant de vous satisfaire là-dessus, que je vous interroge à mon tour, et vous demande s'il est bien vrai que vous m'aimiez autant que vous le dites, si vous n'en aimez plus d'autre que moi, et si vous avez cette noble résolution que je demande à mon amant, qui est de m'être toujours fidèle? car malgré votre autorité souveraine, j'ose vous déclarer que mon cœur ne se donnera véritablement qu'à ce prix.
Le Roi, l'embrassant.—Hélas! ma belle enfant, pouvez-vous encore en douter, et ne vous l'ai-je pas fait assez connoître? Douter de mon amour pour vous et de ma persévérance, c'est douter de la lumière du soleil. Oui, je vous aime et vous aimerai toute ma vie avec la plus forte passion; l'expérience vous en convaincra à loisir, et s'il est nécessaire de vous en faire des serments...
Mlle du Tron, en riant.—Non, non. Sire, ne jurez point; j'aime mieux vous croire de bonne foi, que de vous rendre parjure.
Le Roi.—Si vous consentez à mon bonheur, ma chère demoiselle, sans me faire languir davantage, dites-moi donc aussi à votre tour que vous m'aimez véritablement, et récompensez toujours mes feux d'une ardeur réciproque.
Mlle du Tron.—Je me pique, Sire, d'être judicieuse et reconnoissante de ce que l'on a fait pour moi. Mais si Votre Majesté, par un principe de délicatesse, ne peut souffrir le partage de mon cœur, il est juste que je sois aussi jalouse du sien. Eh! qui me répondra que madame de Maintenon ne le possède pas encore tout entier comme elle a fait depuis longtemps? Si cela étoit par hasard, comme j'ai lieu de le soupçonner, vous exigez beaucoup plus de moi que je ne puis espérer de vous, et vous voyez bien que la partie ne seroit pas égale.
Le Roi.—Ah! de grâce, n'ayez aucun ombrage à son égard, et rendez plus de justice à vos charmes; croyez qu'elle est morte dans mon cœur dès le premier moment que je vous ai connue; je ne la souffre quelquefois que par politique; parce qu'elle sait tous les secrets de mon Etat[149], et m'a donné assez souvent de bons conseils.
Mlle du Tron.—Sire, elle est fort heureuse que Votre Majesté en juge si favorablement pour elle, car il est certain que le public en parle tout autrement et ne regarde au contraire cette femme que comme le fléau de la France, qui causera infailliblement sa ruine, si Votre Majesté ne se garantit de ses artifices, et se laisse conduire plus longtemps par ses dangereuses persuasions.
Le Roi.—Elle dit pourtant qu'elle ne travaille que pour le bien de mon royaume, et semble aller au-devant de tous mes souhaits.
Mlle du Tron.—Sire, sa politique est bien fine, elle a ses vues particulières qui sont plus intéressées que Votre Majesté ne pense; mais je n'en parle qu'en passant, et ce ne sont point mes affaires; je vous dirai seulement que vous devez vous en défier, étant fort à craindre. Pour revenir à notre sujet, il faut que vous demeuriez d'accord que j'aurois eu peu de raison de vous avouer que vous possédez seul mon cœur, si elle étoit encore maîtresse du vôtre.
Le Roi, se passionnant.—Votre délicatesse me charme. Non, ma chère demoiselle, mon cœur est tout à vous, et elle n'y a plus aucune part; cessez donc de vous alarmer sur de fausses apparences, et croyez que vous seule me tiendrez toujours lieu de tout ce que j'ai de plus cher au monde.
Mlle du Tron.—Si vous ne me trompez point, mon cher prince, mon cœur est à vous à ces conditions, et je répondrai de ma part à tous les sentiments de tendresse que Votre Majesté aura pour moi; mais ne me trompez pas.
Le Roi, la baisant.—Non, ma charmante demoiselle, j'en suis incapable; que nos cœurs soient donc unis pour toujours, et goûtons en paix tous les plaisirs d'un amour réciproque. Cet éclaircissement me redonne la vie.
Mlle du Tron.—Je n'ai pu le refuser à vos empressements et à la bonne opinion que j'ai de votre constance. Mais Votre Majesté m'a retenue ici plus longtemps que je ne pensois, et je n'ai pas fait réflexion que l'on m'attend.
Le Roi.—Je ne vous arrêterai donc pas plus longtemps. Adieu, ma chère enfant! Ah! qu'il nous sera doux d'aimer toujours de même.