CHAPITRE IV
Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa belle-mère.—Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son frère.—Hommage rendu par le comte Jean au noble caractère de la princesse, sa belle-sœur.—Félicitations adressées à Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à l'occasion de son mariage.—Lettre de Guillaume à François de Bourbon, son beau-frère.—Charlotte de Bourbon s'efforce en vain de se concilier les bonnes grâces du duc de Montpensier, son père.—Inexorable dureté de celui-ci.—Étroitesse des sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers, sa fille.—Graves préoccupations de Charlotte de Bourbon, au sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle s'est identifiée.—Il trouve dans ses judicieux conseils et dans son dévouement un appui efficace.—État des affaires publiques depuis l'insuccès des Conférences de Bréda.—Reprise des hostilités.—Diète de Delft en juillet 1575.—Siège de Ziricksée.—Naissance de Louise-Julienne de Nassau.—Lettre de Marie de Nassau.—Lettre de la princesse d'Orange à son mari lors de la mort de l'amiral Boisot.—Perte de Ziricksée.—Excès commis dans les provinces par les Espagnols.—Indignation générale et efforts faits dans la voie d'une sévère répression.—Correspondance du prince et de la princesse d'Orange avec François de Bourbon.—Lettres de Louis Cappel et de Marie de Nassau.—Pacification de Gand.—Lettre de Guillaume au duc d'Alençon.—Les Espagnols sont expulsés de la Zélande.—Union de Bruxelles.
Ni la vénérable mère de Guillaume de Nassau, ni l'unique frère qui lui restait, le comte Jean, n'avaient pu quitter l'Allemagne pour assister à son mariage. Tous deux avaient été retenus au loin, l'une, par son âge avancé et son état de faiblesse, l'autre, par la maladie.
Le comte Jean était incontestablement fort attaché à son frère; mais, plus timoré parfois que clairvoyant, il avait cherché à détourner Guillaume, si ce n'est précisément du mariage projeté par lui, tout au moins de sa prompte conclusion, en invoquant des considérations, soit politiques, soit d'intérêt privé, qui, aux yeux du prince, n'avaient rien de déterminant.
Sa mère, à l'inverse, non moins judicieuse que tendre, s'était dégagée de ces considérations, et n'avait nullement songé à dissuader son fils de contracter une union dans laquelle il lui disait être assuré de rencontrer le bonheur. Elle l'aimait trop et avait en lui trop de confiance pour ne pas croire à la dignité de ses sentiments et à la justesse de ses appréciations.
Aimante et aspirant à être aimée, Charlotte de Bourbon, dès les premiers jours de son union avec Guillaume, s'attacha à gagner, avant tout, le cœur de sa belle-mère; et y réussit immédiatement par l'expression de sa douce et délicate déférence, dans ces lignes datées de Ziricksée, où elle venait, en quittant Dordrecht, d'arriver, le 24 juin, avec son mari[111]:
«A madame la comtesse de Nassau, ma bien-aimée mère,
«Madame, encore que je n'aye jamais esté si heureuse de vous voir, pour vous rendre, selon mon desir, tesmoignage de l'affection que j'ay dédiée à vous obéir et servir, sy m'asseuray-je, veu l'honneur que m'a faict, monsieur le prince, vostre fils, qu'il vous plaira bien me faire ceste faveur, d'avoir agréable la bonne voullonté que je vous supplie bien humblement vouloir accepter, et croire que, si Dieu me donne le moïen, et que vos commandemens me rendent capable de vous pouvoir faire service, je m'y emploiré de sy bon cœur, que vous cognoistrés, madame, combien j'estime l'heur que ce m'est de vostre alliance, laquelle m'est doublement à priser, tant pour vostre vertu et piété, que pour celle de mondit seigneur, vostre fils, pour l'amour duquel j'espère que vous me favorisés de quelque bonne part en vos bonnes grâces, dont je vous fais encore bien humble requeste, et supplie Dieu que le temps puisse estre bientost si paisible, que je puisse avoir cest honneur de vous voir; et que cependant il vous conserve en bonne santé et vous donne, madame, très heureuse et très longue vie.
»Vostre très humble et obéissante fille.
»Charlotte de Bourbon.»
Revenu de Ziricksée à Dordrecht, Guillaume voulut, en ce qui concernait son mariage, amener le comte Jean à une saine appréciation des préliminaires et de la portée de cet acte capital. Il lui adressa donc, le 7 juillet 1575, avec toute l'autorité d'un homme de cœur, une grave et longue lettre, de laquelle nous détachons ces paroles[112]:
«Monsieur mon frère, despuis ma dernière escripte du 21e jour de may dernier passé, par laquelle vous priois bien affectueusement me vouloir envoier les actes et informations de la faulte commise par celle que sçavez[113], ou bien quelque attestation solennelle, afin que, à faulte de cela, je ne fûsse contrainct de cercher autres moïens par publications solennelles de donner contentement à madamoiselle de Bourbon, laquelle, pour obvier à toutes oblocutions qui, par cy-après pourroient se faire, desire grandement ce que dessus; en quoy aussi je ne puis sinon luy donner toute raison: j'ay reçu vostre lettre du 19 dudit mois de may, et par icelle entendu premièrement vostre malladie, laquelle j'ay ressenti et ressentz jusques au cœur, comme celuy qui ne désire rien tant, comme aussy je me sens tenu à le desirer, que vostre bien, salut et prospérité, à quoy vous pouvez estre asseuré que de tout mon pouvoir je tiendray la main, priant Dieu, en quoy j'espère qu'il m'exaucera, de vous garder de tous inconvéniens et vous remettre bonne santé.
»Aussy ay-je par la mesme lettre apperçu, dont ay esté très marry, qu'estiez en merveilleuse peyne de ce mien mariage qui est en train, vous semblant advis que l'on n'y auroit pas procédé avec telle discrétion, et par tels moyens, comme il estoit requis, et mesmes en si grande haste, et par cela moy et les miens, voire et toute la cause générale, en pourroient encourir grans inconvéniens, mesmement en ceste journée impériale qui se doibt tenir, le 29 de juillet, à Francfort.
»Sur quoy, je vous puis asseurer, monsieur mon frère, que mon intention, depuis que Dieu m'a donné quelque peu d'entendement, a tendu toujours à cela, de ne me soucier de paroles, ni de menasses, en chose que je peusse faire avecq bonne et entière conscience, et sans faire tort à mon prochain, mesme là où je fûsse asseuré d'y avoir vocation légitime et commandement exprès de Dieu.
»Et de faict, si j'eûsse voulu prendre esgard au dire des gens, ou menasses des princes, ou aultres semblables difficultez qui se sont présentées, jamais je ne me fûsse embarqué en affaires et actions si dangereuses et tant contraires à la volonté du roi, mon maistre du passé, et mesmes au conseil de plusieurs miens parens et amys. Mais, après que j'avois veu que ny humbles prières, ny exhortations ou complaintes, ny aultre chose, quelle qu'elle fûst, y peust servir de rien, je me résoluz, avecq la grâce et aide du Seigneur, d'embrasser le faict de ceste guerre, dont encoires ne me repens, mais plus tost rendz grâce à Dieu, qu'il luy a pleu avoir esgard par sa miséricorde à la rondeur et sincérité de ma conscience, lorsqu'il me donnoit au cœur de ne faire estat de toutes ces difficultés qui se présentoient, pour grandes qu'elles fussent.
»Je dis aussy tout le mesme à présent de ce mien mariage, que, puisque c'est chose que je puis faire en bonne conscience, devant Dieu, et sans juste reproche devant les hommes; mesmes que par le commandement de Dieu je me sentz tenu et obligé de le faire, et que, selon les hommes, il n'y a que redire, tant la chose est claire et liquide; veu singulièrement qu'après avoir attendu l'espace de quatre ou cinq ans, et en avoir adverty tous les parens, tant par vous que par mon beau-frère, le comte de Hohenlohe, il n'y a eu personne qui m'ait presté la main, ou donné conseil pour y remédier; m'a semblé, puisque l'occasion s'est présentée, de l'embrasser résolutement et avec toute accélération, afin de ne ouvrir la porte aux traverses que l'on y eust peu donner.
».....J'espère que ce mariage tournera autant et plus à nostre bien et de la cause générale, que n'eust fait le retardement ou plus long délai, lequel eust peu bien aisément ruiner et renverser toute nostre intention. Aussi, quand le tout sera bien considéré, je ne voy nul juste fondement sur lequel les princes puissent asseoir leur indignation et offense si grande que vous me alléguez.
».....Quand ils considéreront bien le tout, ils auront grande occasion de me sçavoir bon gré d'y estre procédé de cette façon, et m'estre plustost assubjecty à je ne sçay quels soupçons sinistres d'aucuns qui ignorent la vérité, par ceste mienne accélération et simple et secrète façon de procéder, que d'avoir voulu, par longs délais et par odieuses disputes, débats et déclarations sur les difficultés occurrentes, ou bien par autres solennités ou cérémonies juridiques, publier ce fait par tout le monde, comme à son de trompe, et réduire le tout à plus grande aigreur et scandale qui ne fust oncques[114].
».....Je croy fermement que cecy a esté le chemin plus seur, non seulement pour moy, mais aussy pour la cause générale.»
Cette conviction, qu'exprimait si fortement le prince, fut bientôt partagée, comme elle devait l'être, par le comte Jean, qui s'y affermit sans réserve, dès que, par les communications détaillées et précises qui lui parvinrent à Dillembourg, il eut appris à connaître la constante dignité de sentiments, de caractère et d'actions de sa belle-sœur, ainsi que la basse animosité de ses détracteurs et de ceux de Guillaume de Nassau. Il se fit alors, en toute loyauté, un devoir d'élever la voix en faveur de Charlotte de Bourbon et de son mari. La preuve en est, notamment, dans le langage qu'il s'empressa de tenir au landgrave de Hesse:
«En ce qui concerne, lui disait-il[115], les rumeurs qui courent au sujet de la nouvelle compagne de Monsieur le prince d'Orange, il faut les reléguer au rang des déplorables et indignes calomnies proférées contre sa grâce, la princesse. Elles sont, Dieu merci, dépourvues de tout fondement. La vengeance n'en appartient qu'à Dieu. Il faut attendre avec patience le moment où, après de longs jours de troubles et d'orages, il daignera, de nouveau, faire luire son soleil de justice et délivrer Sa Grâce la princesse, ainsi que nous-mêmes, de si nombreuses croix. Ceux qui journellement arrivent de Hollande, et principalement ceux qui ont été un certain temps auprès de ladite noble épouse de Monsieur le prince, rendent, en dépit des calomniateurs, un témoignage on ne peut plus favorable à sa grâce la princesse. Et afin, mon cher prince, que vous puissiez d'autant mieux sonder le fond des odieuses calomnies dont il s'agit, je vous envoie, à cet effet, sous le présent pli, ce que Sa Grâce la princesse a écrit, de sa propre main, il y a peu de jours, à Madame ma mère.»
Ces derniers mots prouvent le soin affectueux que prenait Charlotte de Bourbon de continuer à correspondre avec sa belle-mère et l'appui implicite que celle-ci prêtait au langage du comte Jean.
Fidèle à la douce habitude de se rapprocher, en pensée, par une active correspondance, des personnes qui lui étaient chères et loin desquelles elle se trouvait, la jeune princesse avait, dès le premier moment, fait part à son frère et à ses sœurs de son mariage avec Guillaume. Le prince avait, vis-à-vis d'eux, suivi son exemple.
Par leurs réponses à la communication des nouveaux époux, les enfants du duc de Montpensier prouvèrent qu'ils étaient loin d'avoir subi l'influence des préventions et des rudesses paternelles à l'égard de leur sœur; car ils la félicitèrent, ainsi que Guillaume, d'un mariage qu'ils envisageaient comme un élément de bonheur pour elle et pour lui.
Rien de plus naturel qu'une telle appréciation de la part de la duchesse de Bouillon, à raison des liens multiples d'affection, de croyance et de sentiment qui l'unissaient à Charlotte.
Mais ce qui rend cette appréciation particulièrement remarquable, de la part des autres enfants du duc de Montpensier, c'est la spécialité même de la position de chacun d'eux.
A ne parler que de celles du frère et de l'une des sœurs, quoi de plus frappant, par exemple, que d'entendre le prince dauphin, François de Bourbon, vivant, d'habitude, aux côtés de son père, et parfois confident de ses pensées, déclarer qu'il éprouve un contentement réel du mariage de sa sœur!
Quoi de plus frappant encore que de rencontrer, sur ce point, l'expression d'une vive sympathie sous la plume d'une abbesse, et, qui plus est, d'une abbesse de Jouarre; car telle était bien Louise de Bourbon. Du fond de l'abbaye, qu'elle dirigeait, comme ayant succédé à Charlotte, elle écrivait, dans l'élan du cœur, au mari de celle-ci[116]:
«Monsieur, je ne vous puis dire combien j'estime l'honneur et faveur que j'ay receu de vous, m'ayant faict démonstration, par la lettre qu'il vous a pleu m'escripre, de me vouloir recognoistre pour ce que j'ay l'honneur de vous estre maintenant. Aussy vous supplieray-je très humblement de croire que, pour ma part, j'estime comme je doibz la faveur qu'il vous a pleu de faire à nostre maison, d'y avoir prins alliance par le mariage de ma sœur avec vous; la réputant très heureuse d'avoir esté voulue d'un prince si vertueux et sage, comme en avez la réputation; et me ferés cest honneur de croyre que je me tiendroys bien heureuse et contente, sy j'avois l'honneur de recevoir de vos commandemens, affin que puissiés juger, par l'exécution, combien je désire tenir lieu en vos bonnes grâces, aulxquelles je présente mes très humbles recommandations et supplie Nostre Seigneur vous donner, monsieur, en très bonne santé, très longue et très heureuse vie. A Juerre (Jouarre), ce 21 août 1575.
»Vostre plus humble et obéissante sœur à vous faire service.
»Louyse de Bourbon.»
Continuant une correspondance dont il avait pris l'initiative vis-à-vis de François de Bourbon, devenu son beau-frère, Guillaume de Nassau disait à ce prince[117]:
«Monsieur, j'ay receu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire, laquelle m'a grandement resjouy, pour y entendre le contentement qu'avez receu de nostre alliance; ce que, procédant de vostre singulière courtoisie et honnesteté, j'ay receu avec telle et si bonne affection, que je m'en sens très obligé à déservir par quelque humble service où je m'employeray de bien bon cœur, toutes les fois que me ferés ceste faveur de me commander quelque chose; vous remerciant au reste bien humblement de l'honneur que me faites de vous asseurer de mon amitié; et, comme je me confie fermement en la vostre, je vous supplieray de tenir la main vers monsieur vostre père à ce qu'il puisse recevoir les offres de mon obéissance et très humble service agréables, et reprendre ma femme en sa bonne grâce, la recognoissant comme celle qui a cest honneur de lui estre fille; à quoy, monsieur, je sçay que vous luy avez desjà faict office de vrayment bon frère; ce qu'il vous plaira vouloir continuer, nous obligeant par ce moyen tous deux en tout ce qu'il vous plaira nous employer pour vostre service, et de telle affection que je désire, comme frère, serviteur et amy, d'estre particulièrement favorisé de vos bonnes grâces, etc., etc.»
Le confiant appel que Guillaume adressait ainsi au dévouement de son beau-frère, pour qu'il s'efforçât d'éveiller dans l'âme du duc de Montpensier des sentiments vraiment paternels, à l'égard de sa fille Charlotte, fut entendu par François de Bourbon; mais ses efforts demeurèrent longtemps infructueux, ainsi que le prouvent, comme on pourra s'en convaincre ultérieurement, de nombreuses lettres adressées par la princesse à son frère. Toutes, en outre, témoignent du prix qu'elle ne cessait d'attacher, en dépit d'échecs successifs, à se concilier enfin les bonnes grâces de ce père qui, depuis tant d'années, persistait à méconnaître les sentiments de respect et de dévouement qu'elle avait constamment professés à son égard.
Les inexorables refus que le duc opposait aux instances réitérées qui lui étaient faites, pour qu'il renonçât à la prétention d'asservir la conscience de sa fille Charlotte, ne s'expliquent que trop clairement par la ténacité avec laquelle il se cantonnait dans ses préjugés et son intolérance. Cette ténacité était telle, qu'il ne pouvait admettre que l'un de ses enfants échappât, même par la mort, aux liens religieux dans lesquels, durant la vie, il n'avait pu réussir à l'enserrer.
Comment en douter, en présence d'un fait qui se passa dans la demeure même du duc, et que rapporte son panégyriste attitré?
L'une des filles du tyrannique père de famille, Anne de Bourbon, veuve du duc de Nevers, venait de mourir: que fit ce père? Sans égard pour la profession de la religion réformée à laquelle il savait que la duchesse était, jusqu'à son dernier soupir, demeurée fidèle, il voulut que les rites du culte catholique se produisissent, dans toute leur pompe, autour de son cercueil[118]. Mais, que devenait, dans cette arbitraire main-mise exercée sur la dépouille mortelle de la croyante, le respect dû à sa foi? Traiter ainsi le corps, demeurant sans défense, dans l'inertie de sa condition présente, n'était-ce pas insulter à l'âme, qui, ne relevant que de Dieu et obéissant à son appel, était retournée à lui, juge suprême de la foi qu'elle avait manifestée aux yeux des hommes?
A la douleur d'avoir perdu Anne de Bourbon, sans avoir pu une fois encore la revoir, s'ajoutèrent, pour la princesse d'Orange, dans le cours de l'année 1575, de graves préoccupations au sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle s'était, dès le début de son union, pleinement identifiée.
Elle le voyait, en dehors des douces joies du foyer domestique, journellement obsédé par des complications de tout genre, par des difficultés sans cesse renaissantes: et son soin le plus cher était de le soutenir de son affection, de ses encouragements, de ses prières. Que de fois, à l'aspect de la formidable lutte dans laquelle le prince était engagé contre la tyrannie espagnole, ne lui dit-elle pas, avec la pieuse mère dont elle partageait les convictions: «Humainement parlant, il vous sera difficile, à la longue, étant dénué de tout secours, de résister à un si redoutable adversaire; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré, jusqu'à présent, des plus grands périls, et que tout lui est possible.»
Plus Guillaume sentait s'affermir sa foi en la justice et en la bonté de Dieu, plus il accueillait avec bonheur les solennelles paroles de sa mère et de sa femme. Son cœur battait à l'unisson des leurs! Ah! combien en face du danger, quel qu'il soit, et des plus austères épreuves de la vie, un homme est fort, quand il tient de la bonté du Dieu qu'il adore et qu'il sert, le double privilège d'abriter son âme sous l'égide maternelle et de posséder, en une fidèle compagne, le plus riche des trésors, celui d'un cœur aimant, d'un esprit élevé et d'un noble caractère!
L'étendue d'un pareil privilège se mesura toujours, pour Guillaume, à la gravité des événements qu'il lui fallut traverser, dès les premiers jours qui suivirent la célébration de son mariage avec Charlotte de Bourbon.
Les négociations de Bréda, dans lesquelles s'était agitée, comme prépondérante, la question de la liberté religieuse, avaient échoué, parce que l'intolérance espagnole, répudiant toute idée d'une coexistence quelconque de deux religions dans les Pays-Bas, prétendait ne laisser aux réformés d'autre alternative que celle-ci: abjurer ou s'expatrier.
Inébranlable défenseur des droits sacrés de la conscience chrétienne, Guillaume avait énergiquement refusé de souscrire aux exigences des farouches adversaires d'un culte dont ses coreligionnaires et lui étaient fondés à maintenir l'exercice; et son refus avait immédiatement entraîné la reprise des hostilités, dans des conditions défavorables pour lui et les populations sur lesquelles s'étendait sa protection.
Il existait, en effet, entre les forces militaires des Espagnols et celles du prince une énorme disproportion. Quel que fût le bon vouloir des Hollandais et des Zélandais, à la tête desquels il avait jusqu'alors, sur les champs de bataille, défendu la cause de la liberté, il n'en était pas moins contraint de constater la complète insuffisance de ses ressources en hommes, en argent, en matériel de guerre et en approvisionnements, pour continuer à soutenir efficacement la lutte engagée. Y avait-il lieu, pour cela, de désespérer? Non; aussi Guillaume, au nom des deux provinces qui s'appuyaient sur lui, faisait-il entendre ce viril langage: «Quand même nous nous verrions non seulement délaissés du monde entier, mais même ayant ce monde contre nous, pour cela, nous ne nous lasserons pas de nous défendre jusqu'au dernier, vu l'équité et la justice du fait que nous maintenons, nous reposant entièrement en la miséricorde de Dieu.»
La sainte confiance du prince en cette miséricorde suprême n'excluait pas, d'ailleurs, la légitimité d'un recours à l'intervention et à l'appui d'une puissance étrangère. Mais, où rencontrer une puissance assez sûre d'elle-même et assez résolue pour s'ériger en protectrice des provinces en lutte avec le monarque espagnol, pour se déclarer ouvertement contre lui, et pour se saisir de l'autorité dont elle le dirait déchu?
Cette question était plus que délicate; et pourtant, sans reculer devant les difficultés inhérentes à sa solution, les provinces de Hollande et de Zélande, dans la pensée d'aplanir d'avance ces difficultés, commencèrent par s'unir entre elles et par proclamer leur indépendance; puis une Diète, siégeant à Delft en juillet 1575, conféra au prince d'Orange, comme chef de l'union, des pouvoirs étendus, et décida qu'après avoir secoué le joug du roi d'Espagne il fallait invoquer le secours de l'étranger. Elle laissa au prince le choix du souverain auquel il ferait appel, en lui signalant l'obligation à laquelle ce dernier demeurerait soumis, de consulter les états sur les affaires du gouvernement.
Tel fut le premier pas fait vers l'organisation d'une situation nouvelle, qui devait conduire un jour à la formation de la république des Provinces-Unies.
Des deux parties de la tâche immense que Guillaume, d'accord avec les représentants de la Hollande et de la Zélande, venait d'assumer, l'une, à savoir la recherche et l'obtention d'un appui étranger, impliquait, pour son accomplissement, d'inévitables délais; l'autre, ayant pour objet la défense et le gouvernement des deux provinces désormais unies, nécessitait le développement immédiat d'une activité qui devrait se soutenir indéfiniment.
Ferme à son poste, alors que maintes passions, maints intérêts contradictoires s'agitaient autour de lui, souvent mal secondé, parfois même desservi et calomnié, obligé de compter avec la versatilité des masses populaires, ralliant à peine à lui, dans les rangs supérieurs de la société, quelques hommes dignes de sa confiance et dévoués, le prince souffrait de n'avoir pas à sa disposition les ressources nécessaires pour pourvoir utilement à la défense du pays.
Dans le cours des hostilités, il subit divers échecs, sans toutefois s'abandonner au moindre découragement.
Fiers des avantages qu'ils avaient obtenus, les Espagnols visaient à un avantage plus grand encore, en cherchant à se rendre maîtres de Ziricksée. Ils avaient, depuis plusieurs mois, entrepris le siège de cette place importante, sur la défense de laquelle Guillaume concentrait ses efforts, lorsqu'une diversion momentanée à ses graves préoccupations lui fut apportée par un heureux événement de famille, dont il fit part au comte Jean, le 4 avril 1576, en ces quelques mots[119]: «Je ne veulx laisser de vous dire comme il a pleu à Dieu délivrer ma femme d'une jeune fille, le dernier jour du mois de mars passé, sur le matin.»
Un écrit d'un caractère purement privé, intitulé: Mémoyre des nativités de mesdamoyselles de Nassau est un peu plus explicite que le billet du prince; il porte[120]:
«Samedy, le dernier jour de mars, l'an 1576, entre les sept et huit heures du matin, madame la princesse accoucha, en la ville de Delft, en Hollande, de sa première fille, qui fut baptisée, le 29 d'avril ensuivant, au temple du cloistre, et nommée Loyse-Julienne, par madame la comtesse de Culembourg, au nom de monsieur le duc de Montpensier[121], par madame de Asperen, au nom de madame la comtesse de Nassau, mère de monseigneur le prince, et monsieur de Saincte-Aldegonde, au nom de monsieur le comte de Hohenloo, tesmoings audit baptesme.»
Une lettre écrite, au sujet de la naissance de Louise-Julienne, par Marie de Nassau, issue du premier mariage de Guillaume, et que la force des circonstances retenait, ainsi que les autres enfants du prince, momentanément éloignée de lui et de Charlotte de Bourbon, nous révèle les sentiments d'une jeune fille tendrement attachée à son père et à sa belle-mère[122]. Nous y lisons:
«Je ne vous saurois jamais escripre le contentement que ce m'est, que j'entends par votre lettre, qu'il a plû à Dieu de délivrer Madame d'une fille, et qu'elle se porte, semblablement ma petite sœur, assés bien; de quoy avons bien matière de rendre grâce à ce bon Dieu que le tout s'est si bien passé, puisque vous m'escrivés que Madame eut, en estant enceinte, beaucoup d'assaults de l'ennemy, ce qui a causé à Madame tant souvent grand peur et fascherie. Mais, puisqu'il en est si bien advenu, il en faut rendre grâce au Tout-Puissant.»
Prenant un vif intérêt aux opérations militaires que dirigeait le prince, Marie ajoutait: «Puisque Monsieur[123] est saisy de trois fortz, j'espère que, par cela, l'ennemy ne vous donnera plus tant de fascherie de sy près; et davantage, touchant Ziricksée, j'espère que nostre seigneur donnera aussy grâce qu'elle pourra estre ravitaillée, et ne faudray à mon debvoir.»
Sous l'impulsion du prince d'Orange, un effort énergique avait été fait, en mai 1576, pour dégager Ziricksée; non seulement il était demeuré infructueux, mais, de plus, il avait coûté la vie au héros de Leyde, au brave amiral Boisot. Informée de ce douloureux événement, Charlotte de Bourbon, que l'état de sa santé retenait à Delft, écrivit aussitôt à son mari[124]:
«Monseigneur, c'est bien à mon grand regret que le travail et peine que vous prenés pardelà n'a pu réussir selon vostre désir, aiant esté bien fâchée de l'inconvénient survenu au grand bateau, et de la perte que vous avez faite du pauvre amiral; car je ne doute point que ne soiés bien empesché pour ung aultre en sa charge. Le sieur de Viry m'a dit que vous receviez beaucoup de soulagement de monsieur le comte de Hohenlohe, dont j'ay esté bien aise, et du commandement qu'il vous plaist de me faire, de vous aller trouver. Mais, avecques ce que je suis encore bien foible, sur ce premier bruict de Ziricksée, je n'ay point voulu demander de conseil, craignant que cella n'aportast quelque nouvelle crainte. J'atendray encores quelques sept ou huit jours, pendant lesquels je pourray, s'il plaist à Dieu, prendre l'air jusques à La Haye, pour voir comme je me trouveray. Quant à vostre fille, elle se porte bien. Je me suis enquise si la mer lui seroit dangereuse à passer: beaucoup me disent que non; toutefois je vous supplie, monseigneur, me mander ce qu'il vous plaira que j'en fasse. Je n'ay failly de faire voir vos lettres, ainsy que me commandiés, à messieurs les estats, et l'édict de paix de France. Dieu veuille que vous en aiés bientost des nouvelles, à vostre contentement, duquel le mien dépent entièrement, et de vous savoir en bonne santé; à quoy je vous supplie très humblement avoir esgard et en prendre soing. A Delft, ce 2 juin, à sept heures du soir.
»Vostre très humble et très obéyssante femme tant que vivera,
»C. de Bourbon.»
Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la sollicitude avec laquelle la princesse suivait la marche générale et le détail des événements auxquels son mari était mêlé; elle est, en outre, un indice de la confiance qu'inspiraient à Guillaume la capacité et le zèle de sa femme à soutenir, en son absence et sur sa recommandation, des rapports directs avec divers hommes d'État qu'il lui désignait.
Par là se révèle implicitement, dans son application à un cas particulier, la salutaire résolution prise par le prince, d'associer, en une certaine mesure, sa judicieuse et dévouée compagne aux plans et aux actes d'une carrière politique et religieuse, dans les péripéties de laquelle elle devint pour lui, plus d'une fois, un précieux appui.
Quant à la princesse, rien de plus mesuré, ni de plus net, que le rôle dans lequel elle savait se maintenir. Pleine de tact et, par cela même trop réservée pour s'immiscer, ne fût-ce que par la plus faible initiative, dans les affaires publiques, elle ne connaissait guère de la nature et de la direction de telle ou telle de ces affaires, que ce que, çà et là, le prince lui en apprenait; car loin de provoquer ses communications, elle les attendait toujours; et si, en les voyant recueillies avec un sympathique empressement, Guillaume interrogeait Charlotte de Bourbon sur l'impression qu'elle en avait ressentie, il était frappé de la justesse de ses réponses; si bien que, peu à peu, dans l'intimité de ses entretiens avec elle, il contracta l'habitude de passer des amples confidences à de sérieuses demandes de conseils. En toute occurrence, il apprécia d'autant plus l'efficacité de ces conseils, qu'il les savait inspirés par un cœur généreux et par un esprit supérieur, à la rare sagacité duquel s'alliait constamment, dans leur expression, une touchante modestie.
Dès que, sans être encore pleinement revenue à la santé, Charlotte de Bourbon eut du moins recouvré assez de force pour pouvoir affronter les fatigues d'un voyage, elle se rendit auprès de son mari, qui accueillit avec joie sa présence; car une formidable accumulation de soucis pesait alors sur lui, et la princesse pouvait plus que tout autre personne, en alléger le fardeau.
Constitué chef de l'union des provinces de Hollande et de Zélande par l'assemblée de Delft en 1575, et confirmé dans ses pouvoirs par une seconde assemblée, en 1576, Guillaume n'avait rencontré, ni dans les états, que cependant n'eussent pu rien faire de mieux que de suivre son impulsion, ni dans les populations aux efforts desquelles il avait fait appel pour la défense commune, le concours que ses sages directions et son dévouement méritaient.
D'un autre côté, par condescendance pour une opinion généralement émise, sans que du reste il la partageât, il s'était plié à l'accomplissement de démarches ayant pour objet d'obtenir du gouvernement anglais cet appui d'une puissance étrangère, dont la recherche avait été décidée par l'assemblée de 1575; mais ces démarches étaient demeurées infructueuses.
La paix dite de Monsieur[125] ayant été conclue en 1576, il avait jugé l'occasion favorable pour entamer avec la France, seule puissance sur laquelle il croyait pouvoir compter, des négociations dont le but était d'investir le duc d'Alençon, frère du roi, d'un protectorat à exercer dans les Pays-Bas; mais le caractère de ces négociations faisait présager, dès leur ouverture, qu'un long délai devrait s'écouler avant qu'elles fussent heureusement menées à terme.
Cependant la situation des provinces de Hollande et de Zélande, dans leur isolement, s'était aggravée, de jour en jour, lorsque, vers la fin de juin 1576, la perte de Ziricksée se dressa devant elles comme un sinistre présage de leur ruine prochaine. Toutefois ce présage se trouva inopinément démenti par le fait même des vainqueurs de Ziricksée. En effet, qu'advint-il?
Outrés du non-payement de leur solde, depuis longtemps due, ces hommes, qu'aucun frein n'arrêtait, avaient quitté la malheureuse ville dont les ressources étaient épuisées, à la suite d'un long siège, pour se ruer sur le Brabant, y soulever les troupes de même nationalité qu'eux, et, avec leur concours, piller les villes, en massacrer les habitants, ravager les campagnes, puis étendre en Flandre, et même plus loin encore, leur sanguinaire mainmise et leurs déprédations. Or, les abominables excès commis par cette soldatesque en furie excitèrent, d'une extrémité à l'autre des Pays-Bas, une profonde indignation. Dans toute l'étendue de leur territoire se firent sentir le devoir d'une défense énergique et l'ardent besoin d'une sévère répression. Aussi s'engagea-t-il bientôt contre les odieux agresseurs une lutte, au soutien de laquelle les directions et les efforts de Guillaume secondèrent, dans leur élan, les populations opprimées.
Le prince résidait alors avec la princesse à Middelbourg, où, au double point de vue de ses communications, tant avec l'intérieur du pays qu'avec les contrées étrangères, et spécialement avec la France, il se trouvait plus que partout ailleurs à portée de satisfaire aux exigences multiples d'une situation qui, envisagée de haut par lui, nécessitait, comme ressource suprême, la formation d'une union entre toutes les provinces des Pays-Bas. Cette union devait avoir pour objet, non seulement leur défense commune contre des hordes meurtrières et dévastatrices, mais encore l'organisation d'une inébranlable résistance aux volontés injustes du souverain, qui assurât le maintien de leurs libertés, de leurs privilèges, et enfin la concession au culte réformé d'une place à côté du culte catholique.
Tandis qu'au moyen d'une union assise sur de telles bases, Guillaume espérait amener un jour toutes les provinces des Pays-Bas à la proclamation d'une indépendance dont la Hollande et la Zélande venaient de donner l'exemple, et dans laquelle, grâce à lui, elles s'affermissaient, Charlotte de Bourbon, dont les affections de famille conservaient, au milieu des circonstances extérieures les plus graves, leur vitalité expansive, écrivait de Middelbourg, le 28 août, à son frère, avec qui elle était en correspondance suivie[126]: «Si ceste guerre pouvait prendre une bonne fin, j'aurois bonne espérance d'estre encore si heureuse, une fois en ma vie, d'avoir cest honneur de vous revoir; ce que je désire de tout mon cœur.»
A quelques jours de là, Guillaume invoquait, en faveur des Pays-Bas, l'intervention du prince Dauphin auprès du duc d'Alençon. «Monsieur, lui disait-il[127], encores que je vous aye dépesché un gentilhomme depuis dix ou douze jours, pour sçavoir de vos nouvelles, si est-ce qu'ayant entendu tant du sieur de Lagarde que du sieur d'Estelle comme vous estes à présent près de monseigneur le duc, il m'a semblé, cognoissant l'amitié qu'il vous plaist me porter, comme à celui sur qui avez puissance, pour vous estre très affectionné frère et serviteur, que je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous, monsieur, pour vous supplier bien humblement emploïer vostre faveur et moïens vers mondit seigneur le duc; que, comme il vous a desjà faict cest honneur de monstrer qu'il a en quelque recommandation la conservation de ce païs, vous veuilliez aussy, de vostre part, estre moyen pour luy accroistre de tant plus vostre bonne affection, et mesmes à cette heure que les affaires sont en assez bon terme, et que les gens de bien, tant d'une part que d'autre, se mettent en debvoir pour establir leurs anciennes libertés et privilèges, ainsi que ledit sieur de Lagarde vous dira, auquel j'ay donné charge de vous en discourir bien particulièrement; il vous plaira donc, monsieur, me faire cest honneur de le croire et de me continuer en vos bonnes grâces, etc.—De Middelbourg, ce 14 septembre 1576.
»Vostre bien humble frère et serviteur,
»Guillaume de Nassau.»
Revenu de France à Middelbourg, de Lagarde avait rendu compte à Charlotte de Bourbon du langage que le prince Dauphin s'était fait un devoir de tenir au duc de Montpensier afin de l'amener à des sentiments de justice et de bienveillance pour une fille qui, sous aucun rapport, n'avait démérité de lui. Aussitôt la princesse adressa à François de Bourbon ces lignes dans lesquelles elle ajoutait à l'expression de sa fraternelle gratitude un exposé sommaire de la marche des événements dans les Pays-Bas[128]:
«Monsieur, je m'estois toujours bien asseurée que vous me faites cest honneur de m'aimer, pour beaucoup de tesmoignages que j'en ai eu, tant en France, comme depuis que j'ay esté en Allemagne et pardeça. Mais, pour vous en parler à la vérité, cette asseurance m'a esté bien fortifiée depuis avoir entendu par le sieur de Lagarde la bonne façon dont il vous pleu parler à monseigneur nostre père pour moi et la bonne volonté qu'il vous plaist de me continuer; dont, après vous en avoir remercié très humblement, je vous dirai, monsieur, que, s'il plaît à Dieu me rendre si heureuse, que je puisse encore, quelque jour, avoir ce bien de vous revoir, j'espère vous obéir et faire tant de services, que vous tiendrez pour bien emploiés tant d'honneur et de bons offices que j'ay receu et m'attens de recevoir de vous, de qui la bonne grâce m'est autant chère comme la vie; me promettant, monsieur, que l'amitié que vous me portez s'étendra aussy à mes enfants, pour les avoir tousjours recommandez.—J'ay faict voir à M. de La Brosse, ma petite fille, qui se nourrit en Hollande, afin qu'il vous en puisse dire des nouvelles. J'espère que, si elle peut vivre, elle sera encore si heureuse de vous faire très humble service, comme sera son plus grand heur de sçavoir cognoistre l'obligation qu'elle y a.—Au reste, monsieur, pour vous dire l'estat de ce païs, l'on est à présent sur un nouveau traité de paix avec les estats et avec les seigneurs catholiques de Brabant, Flandre et Hainaut, dont nous attendons bonne issue, aïant desjà monsieur le prince, vostre frère, envoïé quelques compagnies pour secourir ceux de la ville de Gand contre les Espaignols, lesquels s'estant saisis de quelques places, leur donnent encore beaucoup de fascheries; en sorte qu'il serait bien nécessaire que nous fussions desjà unis, pour tant mieux résister à leur oppression. Cependant, pour nostre particulier, nous sommes au plus grand repos que nous n'avons point encores esté, et regaignons tousjours quelque fort sur l'ennemi, ainsi que mondit sieur de La Brosse vous pourra faire entendre plus au long, auquel me remettant, je finiray cette lettre par mes très humbles recommandations à vostre bonne grâce, priant Dieu, etc.—A Middelbourg, ce 10 d'octobre 1575.
»Monsieur le prince d'Orange m'a commandé de vous présenter ses très humbles recommandations, avec semblable prière de le vouloir excuser de ce qu'il ne vous escript, pour cette fois, à cause que le vent estant propre pour Calais, le sieur de La Brosse est pressé de partir.
»Vostre très humble et très obéissante sœur,
»Charlotte de Bourbon.»
Aux nouvelles que Lagarde avait données du frère de la princesse, succédèrent, peu de jours après leur réception, celles que contenait, sur sa sœur aînée, une lettre de Louis Cappel, datée de Sedan[129]. Ce fidèle ministre de l'Évangile, après avoir, disait-il, «couru en France, avec une armée, six mois, jusques à la conclusion de la paix, et depuis, autres trois mois encore, ou plus, és environs de Paris, pour les affaires qui se présentaient lors, au premier établissement des églises, finalement avait tant fait par ses tournées, qu'il avait gagné Sedan pour y venir baiser les mains de madame la duchesse de Bouillon, et voir son ménage.»
La duchesse avait, en effet, accordé, dans l'enceinte de Sedan, une généreuse hospitalité à la famille de Louis Cappel, ainsi qu'à plusieurs autres familles, chassées de France par la persécution religieuse.
Charlotte de Bourbon savait avec quel courage et avec quelle supériorité d'esprit, sa sœur, depuis la mort du duc de Bouillon, avait surmonté les difficultés de la situation que lui créait un douloureux veuvage, avec quelle sollicitude elle élevait ses jeunes enfants, de quelle main habile et ferme elle dirigeait les affaires du duché dont le gouvernement lui était déféré, à raison de la minorité de son fils aîné, et avec quel zèle éclairé elle travaillait au maintien et à l'extension de la religion réformée, à Sedan, à Jametz et ailleurs: aussi, la princesse d'Orange, si bien fixée déjà, par ses intimes relations avec sa sœur, sur la noble attitude de celle-ci dans son duché, entendit-elle avec bonheur Louis Cappel rendre hommage à sa piété, à ses vertus, et dire, au sujet des efforts tentés, dans les Pays-Bas, par Guillaume en faveur de la liberté religieuse: «De quelle affection monsieur le prince n'est-il pas secondé par madame la duchesse, vostre sœur, que je vois affectionnée, et en estre en souci autant et plus que de nulle chose sienne!»
Aux paroles de Lagarde et de Cappel s'ajoutèrent, presque en même temps, celles de Marie de Nassau, entretenant son père de ses affectueux sentiments pour lui et pour Charlotte de Bourbon, ainsi que de ses préoccupations à leur égard.
«Monsieur mon bien aymé père, écrivait la charmante jeune fille[130], vostre lettre m'a rendu, je vous asseure, bien contente, pour avoir ce bien d'avoir de vos nouvelles et entendre vostre bonne santé et celle de madame; de coy je suys esté fort resjouy et ne sarois ouïr chose plus agréable que d'estre advertie de vostre prospérité; et prie à mon Dieu qu'il vous y veuille longtemps maintenir... Je say véritablement que vous avés beaucoup de négoce et rompement de teste; ce qui me donne souventefois grande fascherie quant j'y pense; mais j'espère, par la grâce de Dieu, qu'il vous en délivrera bientôt, ce que de tout mon cœur je luy prie. Je suys aussy esté bien aise d'entendre par vostre lettre que les affaires vont si bien en Brabant. J'espère qu'ils continueront tous les jours de mieulx, et que par ceste occasion Dieu nous fera la grâce que le tout viendra bientost à ugne bonne, ferme paix; ce que je souhaite de tout mon cœur, afin que je puisse avoir ce bien de voir monsieur et madame, ung jour, en repos.
»Vostre très humble et très obéissante fille jusqu'à la mort,
»Marie de Nassau.»
Cependant, où en étaient les négociations que, dans sa lettre du 10 octobre, Charlotte de Bourbon avait mentionnées à son frère comme entamées «avec les états et avec les seigneurs catholiques de Brabant, Flandres et Hainaut, dont son mari et elle attendaient bonne issue?»
Engagées au sein d'un congrès qui s'était constitué à Gand, vers le milieu d'octobre, ces négociations avaient suivi une marche régulière, mais elles ne semblaient pas encore approcher de leur terme, lorsque l'indignation soulevée par les massacres et le pillage d'Anvers, œuvre néfaste de la furie espagnole, hâta une solution, que pressait d'ailleurs le prince d'Orange par ses vives et éloquentes instances. En effet, dès le 8 novembre, en face même de l'ennemi menaçant d'envahir la grande cité dans laquelle siégeait le congrès, fut signé le traité mémorable qui porte, dans l'histoire, le nom de pacification de Gand[131].
Par ce traité, dont nous nous bornerons à rappeler ici les principales dispositions, les provinces de Hollande et de Zélande, sans rien perdre de la situation indépendante qu'elles s'étaient créée en 1575 et qu'elles avaient consolidée en 1576, s'alliaient aux autres provinces des Pays-Bas, avant tout pour expulser les troupes espagnoles, puis pour provoquer, aussitôt après leur expulsion, une convocation des états généraux, à l'effet de suspendre l'exécution de tous placards et édits concernant l'hérésie, ainsi que de toutes les ordonnances rendues, en matière criminelle, par le duc d'Albe; d'aviser à la restitution de ceux des biens saisis qui n'auraient pas été vendus, au détriment de leurs propriétaires, d'assurer la facilité des communications et la liberté des relations commerciales.
En matière religieuse, le traité reconnaissait le culte réformé comme étant celui que les habitants de la Hollande et de la Zélande pratiquaient, sans contestation, dans toute l'étendue de ces deux provinces. Ce même culte n'était pas proscrit des autres provinces des Pays-Bas; seulement il ne pouvait pas y être publiquement professé. Quoiqu'en présence de cette restriction, la liberté religieuse fût loin d'être assurée, dans sa plénitude, aux sectateurs du culte réformé, il y avait néanmoins, eu égard à un passé récent, un notable progrès accompli en leur faveur, puisque, non seulement ils étaient affranchis des persécutions dont ils avaient jusqu'alors été victimes, mais qu'en outre, ce culte était si bien reconnu, quant à la légitimité de son essence, qu'ici on respectait son exercice public, et que là, loin de le combattre, on le tolérait, dans le secret de sa célébration, au foyer domestique.
Guillaume trouva dans la pacification de Gand, qui était essentiellement son œuvre, une première récompense de ses efforts persévérants en faveur de sa patrie et de ses co-religionnaires. Mais il lui fallait par de nouveaux efforts préparer peu à peu les Pays-Bas à leur affranchissement complet du joug de l'Espagne; résultat suprême à la consécration duquel, dans sa pensée, était attaché le salut commun. Or, rien ne lassa sa constance, dans la poursuite du but élevé qu'il se proposait.
Au moment où la pacification de Gand venait de se conclure, Guillaume se préparait à lutter, ne fût-ce qu'indirectement, contre les tendances et les actes de don Juan, que le roi d'Espagne envoyait, en qualité de gouverneur, dans les Pays-Bas; et, d'une autre part, il continuait à se ménager l'appui du duc d'Alençon, pour l'utiliser, alors que les circonstances le permettraient. De là ce langage qu'il tenait au duc[132]:
«Touchant ce que escrivés de nostre accord avec les états des autres provinces (que celles de Hollande et de Zélande) il n'y a nulle difficulté en cela, car déjà la paix est accordée et publiée. Mais comme il faut que tout passe par plusieurs testes, il est impossible que, du commencement, il y ait ou si bonne résolution, ou ordre si convenable que l'importance de telles affaires le requiert. Cela non seulement retarde beaucoup de bonnes exécutions, mais aussy apporte de grands avantages à l'ennemy, ainsy qu'il a apparu par le désastre des villes de Maëstricht et d'Anvers, et par avoir laissé venir don Jean d'Austriche si avant, sans y avoir mis l'ordre requis. De ma part, ores que je me soys desdié, avec tout ce qui est en ma puissance, à l'advancement de ceste cause, pour tirer ce pays hors de la servitude injuste et intolérable, tant qu'en moy sera, et que, en ce regard, je ne refuseray nul travail ny peine, si est-ce que la chose est de telle conséquence et attire tant de difficultés et inconvénients, quant en soy, que je ne me puis encores bonnement résouldre d'abandonner ces pays d'Hollande et Zélande pour entreprendre la conduite des affaires encores sy creuz, aux autres provinces. Que s'il plaisoit à Dieu me faire la grâce que je peusse estre secondé et assisté de vostre personne, avec quelque nombre compétent de bons soldats, je trouveroys la resolution plus aisée; mais, comme par vos lettres représentés que leurs majestés n'ont voulu accorder vostre venue pardeçà, et mesme qu'il y a peu d'apparence de tirer gens de là, si ce n'est à la dérobée, il me semble advis que j'ay des grandes considérations et de grands poids, pour lesquelles je ne me doibs pas trop haster, combien que je suis résolu de faire ce à quoy le salut et le plus grand bien de la patrie me conviera; qui me fait vous prier très affectueusement de ne vous vouloir laisser ébranler, pour le premier refus, mais continuer tousjours en ce désir qu'avés et en ces bons offices que jusques ores vous nous avés faits; vous asseurant d'autant plus que nostre besoing et nécessité le requiert; d'autant plus accroistrés-vous l'obligation que déjà nous avons à vous.»
Avec la date de cette lettre coïncide celle d'un important événement qui causa à Guillaume une vive satisfaction: les Espagnols furent expulsés de Schouwen et de tout le reste de la Zélande.
D'une autre part, en ce qui concernait la lutte à engager contre don Juan, le prince ne tarda pas à rencontrer une sorte d'appui momentané dans l'Union dite de Bruxelles, conclue, le 10 janvier 1577, sous les auspices des états des Pays-Bas[133], laquelle confirmait expressément les clauses du traité de pacification signé à Gand.
Par cette seconde union, qui devançait l'arrivée de don Juan à Bruxelles, les états voulaient se prémunir contre les intentions et les actes du nouveau gouverneur. Leur volonté, sur ce point, concordait avec celle du prince. Mais bientôt ils faiblirent; Guillaume au contraire demeura ferme dans ses desseins et dans ses actions.
Quelques mois devaient s'écouler encore avant que Guillaume et Charlotte de Bourbon quittassent Middelbourg. Or, en regard des graves événements auxquels demeurait liée la vie publique du prince, pendant la dernière partie de sa résidence dans cette ville, avec la princesse, se placent, au point de vue de la vie privée de l'un et de l'autre, divers faits sur lesquels nous devons maintenant jeter un rapide coup d'œil.