XLII
Robert avait perdu une partie de l'argent qu'il voulait me rendre: il recherchait le monde. C'étaient tous les jours des dîners et des fêtes. Je ne lui disais plus rien; je ne combattais plus ses prodigalités, je les partageais et quelquefois même je les encourageais. Quand il avait fait quelque extravagance nouvelle, quand il m'apportait quelque présent de grande valeur, je ne lui disais même pas merci. Parée de ses dons, radieuse dans mon orgueil, je me faisais un trophée de sa ruine. J'aurais pu m'appliquer un mot célèbre: «L'ingratitude est l'indépendance du cœur.» Je m'étais fait un petit raisonnement infâme, qui me dispensait des remords comme de la reconnaissance. Je me disais que ce que Robert ne me donnerait pas à moi, il le donnerait probablement à sa provinciale. Avec cette idée absurde, une femme jalouse et mal élevée boirait la mer pour ne pas laisser une goutte d'eau à un poisson.
Nous avions de nouveaux amis et amies... Mme Ré... femme très-élégante et très-adroite, était la voisine de Robert; elle nous invita à passer la soirée chez elle. Elle avait un appartement admirable; là était la plus grande partie de ses charmes.
Un jour, Az.... me fit un reproche de la voir.
Az.... est une charmante actrice, fille d'artiste; elle a été élevée dans les coulisses d'un théâtre, mais elle n'aimait pas les femmes de théâtre.
Quand la pauvre petite disait un mot, on l'appelait bête. Elle était si gentille! Il y a beaucoup de gens qu'on rend stupides avec cette phrase; on tue l'intelligence qui pourrait sortir de son enveloppe.
Quand Az.... fut femme, elle voulut se venger de ce qu'on lui avait fait. Elle devint très-acariâtre pour tout le monde, ne s'appliquant jamais qu'à dire des méchancetés de ses chères sœurs, comme elle appelait toutes ses camarades de théâtre. Moi qui l'ai étudiée, je sais qu'elle a un cœur excellent. Son père s'est remarié. Elle a des petites sœurs d'un second lit, qui ont perdu leur mère; elle l'a remplacée, a fait élever les petites filles, qu'elle appelle ses enfants. Je l'ai vue se priver pour eux; pourtant elle avait dix-huit ans: ce n'était pas la raison qui la faisait agir, mais bien son cœur.
Elle me disait donc à cause de Mme Rémi:
—Pourquoi vas-tu chez elle? Je ne l'aime pas, moi, elle est trop heureuse au jeu. Dans le temps elle donnait des soirées. On jouait entre femmes; elle gagnait toujours, et quand nous n'avions plus d'argent elle nous faisait jouer nos effets. Elle m'a gagné des boutons d'oreilles; Brochet a perdu un très-beau cachemire; c'est Sarah qui a le plus perdu chez elle. Aussi tout le monde la fuit.
Je fus étonnée de ce qu'elle me disait, et avant de le croire je m'en informai à d'autres. Tout le monde me répéta la même chose.
Robert donna un bal travesti; il fut magnifique et me fit grand plaisir, car il me donna l'occasion de me lier avec la petite Page.
Il y avait quelque chose de si doux, de si langoureux dans ses grands yeux noirs, qu'ils me semblèrent être le miroir d'une belle et bonne âme. Je fus aussi enchantée de voir de près ces grandes sommités dramatiques: Mmes Octave, Nathalie, etc. Nathalie n'était pas dans ses jours de gaieté! je ne pus la juger à sa valeur. Ce jour-là son esprit ordinaire lui faisait défaut. Elle était venue pour chercher l'oubli d'un amour perdu, et comme c'était une passion littéraire, elle arrosa le bal de ses larmes. Je n'avais encore vu Mme Octave qu'au théâtre: c'était au moment de son grand succès dans la Propriété c'est le vol. C'est une belle personne et son caractère répond à la franchise de sa figure.
Je regardais toutes ces femmes avec curiosité. Je n'avais fait que les entrevoir de loin; je les trouvai plus jolies de près; mais c'était surtout au caractère de chacune que je désirais m'attacher; elles étaient au moins cinquante.
Je m'arrêtai devant une Bretonne charmante; c'était la petite Durand. Elle avait tout pour elle, jolie, bien faite. Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir qu'elle le savait trop et que cela même me la rendrait antipathique. Je fis vis-à-vis dans un quadrille à une grande et belle personne. Je cherchais où je l'avais vue pour la première fois, et pour aider mes souvenirs je demandai son nom. On me dit: «C'est C..., une actrice des Variétés.»
—Elle est jolie, dis-je à Az... qui se trouvait près de moi.
—Tu la trouves jolie, toi? elle est bête comme un chou.
—Que tu es drôle, ma chère amie; quand même elle serait bête, cela l'empêche-t-il d'avoir une jolie figure?
—Et toi, tu es bien fatigante avec ta manie de trouver toutes les femmes jolies; moi, je les trouve toutes laides, et puis, si tu savais comme elles t'arrangent. Je m'étonne de les voir toutes ici.
—Voyons, Az..., tais-toi! Il faut être juste, c'est le moyen d'être vraie.
La danse s'arrêta au bout du salon. Robert fit ouvrir une fenêtre. C'était Mlle Page qui venait de se trouver mal; la chaleur l'avait suffoquée. Je pris soin d'elle; elle me remercia et me dit en se retirant:
—Vous seriez bien aimable de venir me voir.
Je le lui promis.
—Pauvre Page! disait une petite femme que je n'avais pas remarquée, elle se serre trop; c'est ce qui la rend malade.
Bonne âme! dis-je en moi-même, en entendant cette phrase d'un faux intérêt qui cachait une méchanceté.
—Viens-tu danser, Amanda? dit un grand jeune homme brun.
Je me plaçai derrière elle et la regardai longtemps. Elle était jolie de figure, quoique ayant le nez un peu trop long et les lèvres minces. Elle était petite, d'une maigreur grêle, elle était entortillée de tulle et habillée avec beaucoup d'art. On voyait ses bras, ses mains osseuses. Je fus malgré cela étonnée quand elle appela mademoiselle C...: Ma sœur. La nature avait tant fait pour l'une et avait été si avare pour l'autre, que je devinai sans les connaître, que A... devait envier B...
Ces fêtes donnée par Robert coûtaient fort cher. Il était triste quand nous étions seuls, et cherchait à s'étourdir.
Il s'était commandé un coupé à huit ressorts; il me le donna.
J'allai voir Page; j'en fis mon amie. Je ne m'étais pas trompée; elle était aussi bonne qu'elle était jolie.
Le temps passait et Robert ne me rendait pas cet argent que je lui avais prêté. Je commençais à m'inquiéter, car je me perdais avec lui.
XLIII
LES USURIÈRES DE L'AME.—UN DINER CHEZ DE NOUVELLES CONNAISSANCES.
Robert avait affaire chez lui et partit en Berry pour deux jours.
Je fus engagée chez une actrice assez célèbre qui donnait un dîner de femmes.
Nous étions huit, je ne dirai pas les noms: car comme moi peut-être regretteront-elles un jour ces quelques années de leur vie. Je n'ai pas le droit de les leur rappeler.
Je les indiquerai donc par les numéros de leurs places.
Nous attendions dans un joli salon que le dîner fût servi. La maîtresse de la maison ouvrit une porte à deux battants: nous vîmes une belle salle à manger ornée de vieux meubles de chêne, de chinoiseries, de peintures, de curiosités sur des buffets énormes; cela ressemblait beaucoup à une boutique; l'abondance y était, le goût manquait.
On se faisait des politesses les unes aux autres; on se donnait des airs de grandes dames, pour se venger d'avoir mangé des pommes de terre dans sa jeunesse. Je n'étais à leur hauteur que sur ce dernier point, j'en avais mangé autant qu'elles; mais je ne savais pas adoucir ma voix, prendre un lorgnon pour regarder dans mon assiette; j'avais gardé mon vrai nom; je ne posais pas à tout propos mon bras en guirlande, mes mains comme pour prendre un papillon.
Je savais bien que ces dames disaient: Elle manque de distinction—mais j'étais moi.
On vint annoncer que le dîner était servi.
—Mesdames, dit la maîtresse de la maison, j'ai marqué vos places.
Numéro 1: Elle fit passer une grande belle fille à l'air doux et bête; le numéro 2 était une petite, maigre, pincée; le numéro 3, une grande ingénue insignifiante; le numéro 4, une provinciale; le numéro 5, une femme qui avait dû être jolie dix ans plus tôt; le numéro 6, une bonne et simple fille qui n'aimait les violettes qu'en diamants; le numéro 7, moi; le numéro 8, la maîtresse de la maison, jolie blonde, quoiqu'elle n'ait plus d'âge.
Le dîner venait de chez Potel et Chabot. Il y avait deux maîtres d'hôtel qui m'embarrassaient un peu, car on paraissait ne pas vouloir se gêner pour causer.
—Oh! ma chère, dit le numéro 2, votre dîner sera détestable, avec les réchauds on mange froid. Chez moi, je fais servir à la russe, c'est très-bon genre. Ah! je n'aime pas ce potage; pourquoi n'avez-vous pas fait faire une bisque?
—Ma chère, répondit la maîtresse de la maison, c'est que vous avez oublié de m'envoyer votre menu.
—Ton argenterie est jolie, dit le numéro 1 en pesant une cuillère, mais j'aime mieux la mienne.
—Vous êtes bien heureuses, vous autres; moi je n'ai que douze couverts, dit en grognant le numéro 5; j'avais essayé de tirer une carotte à mon époux pour qu'il m'en donnât, ça n'a pas pris.
—Tu t'y es mal prise, dit le numéro 2.
—Ah! je voudrais bien te voir aux prises avec lui, reprit le numéro 5; il me faut intriguer un mois pour avoir une robe.
—Je crois bien, me dit tout bas le numéro 6, il ne sait comment se débarrasser d'elle; elle le garde depuis quatre ans, en lui disant qu'elle est enceinte et qu'elle va se tuer, elle et son enfant, s'il l'abandonne.
—Ce que j'avais trouvé comme truc n'était pourtant pas si bête; j'avais invité plusieurs de ses amis à dîner; je lui dis le matin:—Mon Dieu, mon ami, je n'aurai pas assez de couverts; si tu étais bien gentil, tu m'en donnerais. A quatre heures, il m'envoya une boîte, j'étais enchantée, ça ne dura pas longtemps, c'était son argenterie qu'il me prêtait. J'en ai été pour mes frais; je ne connais pas d'homme plus dur à la détente que celui-là.
—Dame, répondit le numéro 4, c'est que vous n'êtes pas raisonnable; il est très-bon pour vous; il vous donne mille francs par mois et vous fait beaucoup de cadeaux.
—On vous en donne bien deux mille, à vous, répondit le numéro 5 avec aigreur, est-ce que vous croyez que je ne vous vaux pas?
—Pour le caractère, non, dit le numéro 4 en riant.
—Ni au physique non plus, me dit le numéro 6, elle a au moins trente ans.
—Mais, continua le numéro 5 après une pause, je suis en train de lui préparer un chantage soigné; vous savez qu'il adore les enfants; je crois que si j'en avais un, il m'épouserait, tout marquis qu'il est. Eh bien! je vais me mettre au lit, dire que je suis malade. J'ai trouvé quelqu'un qui dira que je suis grosse; alors je pleurerai, je ferai tant qu'il faudra bien qu'il me fasse des rentes.
—Ce n'est pas mal inventé, s'il coupe dedans, dit le numéro 8; mais prends-y garde, il fait la bête plus qu'il ne l'est.
—Ah! dit le numéro 4, comment peut-on désirer un enfant! Je suis la plus malheureuse des femmes, parce que j'en ai un tous les ans.
—Oui, dit le numéro 2, en la regardant, mais tu as un moyen pour qu'ils ne te gênent pas.
—Tiens, dit le numéro 4, si je n'y mettais bon ordre, je serais gentille: j'en aurais sept. J'aurais l'air de la mère Gigogne.
Mon cœur se serra. Cette femme était une infâme. Elle commettait ces crimes pour garder son luxe; elle ôtait la vie à de pauvres petits êtres, pour ne pas manquer une fête, un bal. Tout le monde le savait. Elle était la maîtresse en commandite de plusieurs gens du grand monde; de ceux qui ne se souviennent qu'ils ont un beau nom que pour le ridiculiser par leurs modes, le salir par des vices, qui n'ont même pas la passion pour excuse.
Ils riaient à chaque nouvelle délivrance de cette femme.
—A propos, dit le numéro 8, j'ai reçu une lettre de Belgique; il est en sûreté, j'en suis bien aise, c'est un bon garçon.
—T'en a-t-il donné, celui-là! dit le numéro 6.
—Oh! oui, répondit le numéro 8, c'est qu'il m'aimait bien.
—Ah! fit le numéro 5, tu sais t'y prendre pour les pincer.
—C'est que j'ai joliment étudié l'homme, moi, répondit le numéro 8 avec importance en vidant son verre de madère.
Les vins étaient excellents. Les maîtres d'hôtel, que cette conversation amusait, versaient à plein verre; les têtes commençaient à s'échauffer. Pour parler, on en disait plus qu'on ne voulait.
Moi, qui étais nouvelle parmi ces élégantes, j'écoutais d'un air stupide.
—Je crois bien, dit le numéro 4, qu'il fallait qu'il fût amoureux pour trouver de l'argent après s'être ruiné. C'est égal, c'est heureux qu'il soit parti; il t'aurait compromise.
—Il n'y avait aucun danger pour moi, reprit le numéro 8 en riant, si je l'avais fait moi-même, à la bonne heure; mais pas si bête!
—Que faisait-il donc, demandai-je à ma voisine?
—Comment, me dit le numéro 5, vous ne savez pas cette histoire. Je vais vous la conter.
Elle s'approcha de moi et me dit à demi-voix.
—Elle avait pour amant un petit jeune homme charmant et de très-bonne famille. Il ne l'aimait guère au commencement; petit à petit il en est devenu fou; elle le conduisait dans des ventes publiques, où elle lui faisait acheter beaucoup de choses. Souvent c'était des meubles ou des tableaux à elle, qu'elle avait envoyés. Il paraît qu'à force de brocanter comme cela, ça devient une passion. Elle ne lui demandait jamais d'argent; pourtant il fut ruiné en deux ans; elle voulut le renvoyer, mais il disait qu'il allait se tuer. Ce n'est pas ça qui l'aurait fait le garder; mais il la menaçait de commencer par elle; elle trouva un moyen d'arranger les choses; elle donna des soirées pour faire jouer; on soupait bien: il y avait beaucoup de monde; on jouait au lansquenet; elle se mettait près de lui; il faisait sa main après elle; il passait des dix, onze fois chaque coup. On poussait des hourrah autour de lui. Elle ne jouait jamais sur sa veine, et des gens perdaient des sommes folles, quoiqu'elle défendît toujours de jouer gros jeu. Elle acheta voiture, chevaux et redevint d'une tendresse sans égale pour l'instrument de sa fortune. Sa veine continua avec un bonheur insolent; s'il n'eût pas été homme du monde, on l'aurait pris pour un grec. Il gagnait déjà plus de deux cent mille francs, quand un monsieur qui avait perdu beaucoup, s'aperçut que toutes les nuits notre amphitryon quittait sa toilette pour mettre une robe de chambre. Le monsieur eut un soupçon parce qu'elle ne voulait jamais changer de place. Elle disait: Je veux être près de mon petit homme, je lui porte bonheur.—Il vint se placer entre eux deux, et faisant semblant de plaisanter, il passa les mains sur ses deux poches. Il sentit un paquet de cartes.
—Qu'est-ce que vous avez donc là? dit-il en les serrant dans sa main au travers de sa robe et en la regardant en face. Malgré son aplomb, elle devint livide; tout le monde s'en aperçut.
—Moi, dit-elle, ce sont de mauvaises cartes que j'ai ôtées afin que l'on ne s'en servît pas.
—Ah! fit le monsieur avec un sourire qui n'était pas de bon augure, montrez-les-moi donc.
Elle les tira vite de sa poche et les laissa tomber à terre; comme cela elles furent mêlées. Chacun murmura sans oser rien dire, pourtant tout le monde était sûr d'avoir été volé.
Son amant, qui ne se doutait de rien, disait tout étonné:—Eh bien! est-ce qu'on ne joue plus? Chacun répondit à son appel en prenant son chapeau. Cela le surprit, car elle lui passait les cartes. On assure qu'il ne savait pas qu'elles fussent arrangées.
Comme cette aventure faisait beaucoup de bruit, elle l'expédia à Bruxelles franc de port.
—Ah! lui dis-je, je me souviens avoir entendu conter cette histoire.
D'autres conversations étaient engagées, mais le no 8, dont il était question, nous avait écoutées, et dit au no 6:
—Ma chère, vous avez un vilain défaut; c'est de toujours conter les affaires des autres et jamais les vôtres. Si j'ai de beaux meubles, vous avez de beaux bijoux; nous ne valons rien ni les unes ni les autres, tâchons donc de ne pas nous jeter de pierres entre nous, puisque nous sommes seules pour nous défendre.
J'aurais bien voulu savoir une petite histoire sur le no 6, et je dis au no 8:
—Est-ce vrai tout ce qu'elle m'a dit?
—Non, me dit-elle, puisque l'on ne l'a pas prouvé; mais ce qui est certain et prouvé, c'est qu'elle, elle fait de l'usure avec les pauvres gens, elle prête à la petite semaine à la halle. Quand ses amants ont besoin d'argent, elle leur dit: Je connais quelqu'un qui vous en prêtera. Quelqu'un, c'est son frère. Il arrive et dit: «Je n'ai point d'argent pour le moment, mais je viens d'acheter des diamants superbes, si vous voulez, je puis vous les vendre.» Faute de mieux on les prend. L'amoureux souscrit des lettres de change; elle garde tout, valeurs et diamants... et le tour est fait. En ce moment même, elle en tient un à Clichy, et vient d'avoir un procès avec les parents d'un autre.
—Que vous êtes drôle de parler de tout ça, dit en se levant le no 2, qu'est-ce que ça fait? quand ça réussit, tous les moyens sont bons.
—Certainement, dit le no 1. Moi, je me suis fait faire soixante mille francs d'acceptations par le mien. Que son père tourne de l'œil, et vous verrez comme je le ferai mettre en cage s'il ne me paye pas. Mais je n'ai pas de chance, ce vieux tient à la vie comme l'écorce à l'arbre. Tous les jours, je me fais donner le bulletin de sa santé. Si j'étais bien sûre qu'on ne me fît rien, je lui donnerais une boulette.
Nous commencions à rire à tout propos; le mot boulette redoubla notre gaieté.
Le no 1 ne disait pas grand'chose; le no 2 lui dit:—Conte-nous donc ton histoire avec le Hongrois.
—Vous le voulez, dit-elle d'un ton calme, eh bien! figurez-vous, mesdames, que toutes les femmes couraient après lui, parce qu'il était très-riche. Mais il n'en gardait aucune. Je me suis dit: Il doit y avoir un moyen de le captiver; et j'ai questionné son valet de chambre; il m'a dit: «Monsieur est dévot, il va beaucoup à la messe.» J'y suis allée plusieurs fois; il m'a vue près de lui, il m'a dit que j'étais un ange égaré parmi vous, ça m'a valu de belles choses; seulement ça m'ennuie d'y retourner, parce que j'attrape froid aux pieds.
—A propos, dit-elle au no 3, comment cela s'est-il passé avec ton homme marié?
—Bien, répondit le no 3.
—Quoi donc? quoi donc? dirent en chœur toutes les femmes.
—Ah! dit le no 3, j'étais avec un personnage qui faisait tant de mystère, qu'il me fatiguait. Je finis par savoir qu'il était marié, mais que sa femme n'était pas à Paris; je lui dis que je voulais aller à un grand bal, que je voulais avoir des boutons en diamant. Il cria misère, mais je lui annonçai que j'en voulais ou que je ne le reverrais jamais.—Eh bien, me dit-il, je ne puis en acheter, mais puisque c'est pour un bal, je vais t'en prêter. Il m'apporta des dormeuses magnifiques, qui étaient à sa femme. Je fus chez mon bijoutier, je fis enlever les diamants et mettre du strass en place. Je les lui rendis; il n'y prit pas garde. Au bout de quelques jours, sa femme revint à Paris. Je lui demandai de nouveau s'il voulait m'acheter des boucles d'oreilles; il refusa. Alors, je lui fis une scène affreuse.
—Ah! votre femme a des diamants et vous ne voulez pas m'en donner, eh! bien, je suis contente de ce que j'ai fait; c'était pour rire, mais je les garde; j'ai les diamants et elle aura du strass.
Il fit un saut en arrière, gronda, pria, menaça, et parut furieux.
—Tu n'as pas eu peur, lui dit le numéro 2.
—Non, je savais bien qu'il n'oserait rien faire, dans la crainte du scandale.
—C'est bien joué, dirent les autres, tu es d'une jolie force à présent.
Il était minuit, je partis avec le numéro 6, qui me dit en descendant:
—Je ne veux plus voir personne, j'aime mieux vivre seule; elles sont trop méchantes, une bonne fille comme moi est perdue au milieu d'elles. Pour moi, sous l'influence d'une exaltation momentanée, je les considérais toutes comme de grands hommes.
Rentrée chez moi, je m'endormis, étourdie de tout ce que j'avais entendu. Les mauvaises pensées poussent dans l'esprit, comme les mauvaises herbes dans un champ de blé. Si on ne les arrache pas, elles envahissent et tuent la récolte, comme les qualités du cœur. On peut toujours faire un pas de plus dans la voie du mal. Mon âme était trop mal cultivée pour que les mauvais conseils n'y germassent pas bien vite. Ma tête travaillait, je voulais aussi avoir une histoire à raconter, la première fois que je me retrouverais avec ces dames. Oh! me dis-je, mais j'ai aussi fait mes preuves; Deligny est en Afrique, Richard en Californie, Robert se perd. On a souvent vu, j'ai vu moi-même des misérables attachés au pilori, exposés en place publique, rire et être contents de leurs infamies, parce qu'on parlait d'eux. D'autres, exposés près d'eux, pleuraient et cherchaient à cacher leur figure; ils avaient commis le même crime, puisqu'ils subissaient la même peine. Les uns faisaient horreur, les autres pitié. Si j'avais regardé ma vie et mon caractère passés, j'aurais vu que dans ce temps-là j'appartenais au vice honteux, mais pardonnable, car il ne faisait tort qu'à moi. C'était la corruption sans masque; on la voyait, et ses complices de quelques heures ne craignaient rien pour leur avenir. Mon nouveau genre de vie était moins méprisé par le monde. C'est une injustice. Ce qui porte le nom de femme entretenue est la sangsue du cœur, l'usurière de l'âme.
Les hommes, qui ont créé cette milice de l'enfer, sont fiers de leur ouvrage et mettent ces démons sur un piédestal. A pied, on ne les verrait pas, ils leur donnent de magnifiques équipages pour qu'elles dominent, en passant dans les promenades, leurs mères, leurs sœurs; quelques-unes, encouragées par ces faiblesses, jettent en en passant un défi aux honnêtes femmes. Ces créatures sont ignobles, leurs créateurs sont infâmes; ils ont perdu ces âmes sans retour, mais la peine du talion les attend. Ces appartements, qu'ils ont faits si beaux, c'est la tombe de leur fortune; ils y laissent tout, jeunesse, avenir, honneur. A un moment voulu, les rideaux de dentelle de soie se changent en linceul, les roses en soucis, les parfums en poison. Alors, le malheureux qui s'est aventuré dans cet abîme gémit; sa maîtresse lui apparaît, c'est un automate; Dieu lui a repris la vie qu'il lui avait donnée en la créant. Le diable lui a donné la parole, le mouvement, elle ne pense plus. C'est lui qui agit en elle, et elle dit à l'amant qui pleure:
—Comment, vous êtes encore là, je vous avais fait dire de sortir.
Le condamné prie, rappelle ce qu'il a fait, ce qu'il a sacrifié.
—Pourquoi l'avez-vous fait?
—Parce que je vous aimais!
—Eh bien, alors, dit la maîtresse en s'éloignant, je ne vous dois pas de pitié, car c'est à vous que vous vous êtes sacrifié. Puisque vous n'avez plus rien, allez-vous-en.
Il voit clair alors, il voudrait renverser son idole, mais elle l'écrase sous les pieds de ses chevaux.
Celles qui en sont arrivées là, c'est l'orgueil qui les a poussées, c'est l'orgueil qui les punit. Elles ne s'arrêtent pas, elles ne voient pas poindre la ride à leur front; elles ont fini ou finiront à l'hospice, en prison ou à la Morgue; elles trouveront leur châtiment dans leur avenir, mais leur passage a laissé un sillon terrible pour la société.
Que ne faisais-je alors toutes ces réflexions? C'est que depuis le jour où j'avais voulu me tuer chez Robert, le démon s'était emparé de moi; j'étais devenue méchante, ingrate, je me trouvais une excuse à tout; enfin j'acquis bientôt la triste célébrité d'être une femme dangereuse. On me reprocha moins cela que d'avoir dansé et de m'appeler Mogador. Si un jeune homme me faisait la cour ou me parlait, ses parents le faisaient partir. J'étais fière d'inspirer cette terreur.
XLIV
UNE FOLIE.
Je fus chez Robert. Il était de retour. Il avait eu de grands ennuis chez lui pour ses affaires, n'avait pu se procurer d'argent, et sa tristesse annonçait assez ses préoccupations.
Il cherchait à vendre sa terre, car il avait emprunté dessus près de trois cent mille francs; bien qu'elle en valût huit cent mille, les intérêts absorbaient les revenus. On lui en avait offert six cent mille francs, il avait refusé. Je l'avais prié de me rendre de suite cet argent prêté pour ses dettes de jeu. Il ne le pouvait pas.
Un jour, me voyant toute pensive, il me demanda ce que j'avais.
—Je pense à l'avenir, je voudrais bien te demander quelque chose, mais j'ai peur de te fâcher.
—Moi, pourquoi diable veux-tu que je me fâche?
—Parce que je sais que tu n'as pas d'argent et que c'est mal de t'en demander.
—Eh bien! me dit-il, toujours avec sa fierté hautaine, j'en ferai, si je n'en ai pas; combien te faut-il?
—Mais je voudrais avoir ce que tu me dois, ou bien une garantie, s'il t'arrivait malheur! tout le monde est mortel, je perdrais tout ce que j'ai.
—Comment, cet argent est donc à toi?
—Oui, lui dis-je.
—Pourquoi m'as-tu trompé en me le donnant? me dit-il en devenant pâle comme la mort.
—Parce que tu ne l'aurais pas accepté, si je t'avais dit:—C'est à moi.
—Oh! Céleste, c'est mal ce que tu as fait là, tu m'as fait le complice d'une infamie; cet argent te vient...
Il n'acheva pas, une grosse larme coula sur sa joue...
—Oh! si j'avais su, dit-il, se levant enfin, je ne puis te les rendre de suite, il faudrait vendre. Demain je chercherai. Je vais aller chez mon homme d'affaires.
Ses démarches avaient été vaines, il était profondément triste.
Après le dîner, je lui demandai s'il voulait sortir.
—Non, me dit-il, nous avons à causer. Tu as raison de penser à l'avenir, mais je suis un misérable d'avoir pris cet argent; tu t'es cruellement vengée; il faut que je te le rende de suite; depuis que je sais d'où il vient, je ne vis plus. Je souffrirai de te quitter, pourtant il le faut. Je vais tâcher de me marier, sans cela il me resterait à peine de quoi vivre, ma terre vendue. Je ne puis te donner une hypothèque chez mon notaire, ma famille le saurait, on croirait que c'est un cadeau que je te fais, on crierait; cela gênerait mes projets. Voici ce que je te propose. Je vais te faire des lettres de change, sitôt que je le pourrai je te les payerai; si à l'échéance je n'étais pas en mesure, tu prendras un jugement et je te consentirai hypothèque. Il faut que je parte dans quelques jours, je vais faire un petit voyage à Lyon, je ne puis garder cet appartement. Demain nous irons chez le propriétaire, je le prierai de t'accepter pour locataire à ma place, j'espère qu'il ne me refusera pas; tu viendras demeurer ici, puisque ce logement te plaît.
—Et le mien, lui dis-je, que vais-je en faire? Car pour être plus près de chez lui, j'avais loué rue Joubert un petit pavillon, très-joli, mais un peu triste.
—Eh bien! me dit-il, tu le loueras.
Deux jours après, le bail était à mon nom.
Ma mère avait été malade, elle était seule et venait me voir assez souvent. J'eus peur de me laisser aller à quelque nouvelle faiblesse. Je passai mes valeurs à l'ordre de ma mère, en lui recommandant de ne me les rendre sous aucun prétexte. C'était la fortune de ma petite fille adoptive.
Je trouvai l'occasion de louer mon logement et de vendre tout mon mobilier. J'avais le cœur gros de vendre des grands ouvrages de tapisserie qui me rappelaient mon séjour en Berry. Mlle Amanda, c'est elle qui voulait acheter mon mobilier, en avait grande envie et me faisait toutes sortes de flagorneries.
Robert m'engageait beaucoup à accepter. Il me donnait tantôt une raison, tantôt une autre, mais le vrai motif, c'est que tout me venait de Richard et que cela lui déplaisait. Poussée par l'un, tourmentée par l'autre, je vendis ce petit pavillon-hôtel vingt mille francs. Il était meublé d'une façon charmante, belles pendules, tapis dans toutes pièces, meubles en chêne et bois de rose; pianos, orgue, rideaux; tout y était complet.
On me régla à trois ans.
Robert partit.
Toute à mes intérêts et à mon emménagement, je m'aperçus à peine de son absence; pourtant il me quittait pour se marier, peut-être n'allais-je plus le revoir. Je fus quelques jours sans lui donner un regret. J'allais chez l'une, chez l'autre; les heures s'envolaient comme un songe.
Une de mes nouvelles connaissances, que j'avais amenée chez moi, aperçut ma filleule.
—Tiens, me dit-elle, c'est une bonne idée que vous avez eue là, vous semez pour récolter; elle sera jolie, il faudra en faire une danseuse; elle gagnera de l'argent et vous rendra ce qu'elle vous coûte.
Je me sentis passer un frisson, il me sembla voir la mère, l'entendre me répéter le serment que je lui avais fait, et je répondis:—Non, jamais je n'en ferai une danseuse; elle sera riche, mais si j'étais obligée de lui donner un état, ce ne serait pas celui-là.
—Oh! dit-elle en riant, est-ce que vous craignez les faux pas?...
Je ne répondis rien et nous partîmes.
Je m'arrêtai place de la Madeleine, et je montai chez Mlle Page.
Je venais de rompre moralement avec mes autres connaissances. Ce mot cynique qu'on venait de me dire au sujet de ma fille adoptive m'avait bouleversée. On pouvait donc croire que je l'élevais pour la vendre, la perdre; cette pensée me faisait si mal que je ne pouvais retenir mes larmes.
La pauvre petite Page ne me consola pas par sa gaieté. Elle souffrait au cœur; sa vie était dominée par une grande passion qui la ravageait physiquement et moralement; elle était amaigrie, ses joues étaient pâles, ses yeux brillants encore, parce qu'ils étaient pleins de larmes. Elle était malheureuse en tout; elle avait une petite fille qu'elle voyait mourir de langueur; l'art était impuissant. La pauvre petite poitrine de cette enfant râlait toujours; la mort venait à pas lents, comme pour déchirer plus longtemps le cœur de la pauvre mère; souvent je l'ai vue, en dînant chez elle, laisser tomber son pain, regarder sa fille en extase, puis pleurer sans faire un mouvement. Elle ressemblait à une belle statue de la douleur; mon cœur partageait sa peine, et je m'y attachai comme à une sœur. Ce n'étaient pas ses seuls chagrins; elle était si jolie, si mignonne; sa voix était si douce, que comme femme et comme actrice le public l'adorait.
Aussi était-elle jalousée de ses camarades de théâtre, qui ne savaient qu'imaginer pour lui faire des méchancetés. La santé de Page était délicate et j'avais peur de la voir tomber malade.
Pour pouvoir vivre plus près d'elle, il me vint une idée, j'étais seule, je disais: Robert ne reviendra pas.
—Allons, me dis-je; cela me distraira. Et je demandai à Page de me faire entrer aux Variétés.
Elle me présenta à M. C..., directeur; il promit de m'engager; je lui écrivis que je voudrais que cela fût fait de suite. Il me fit revenir à son cabinet; il n'est pas assez beau physiquement, pour que je vous fasse son portrait. Ce jour-là il ne me parut pas trop maladroit: il me fit signer un engagement où il me donnait douze cents francs d'appointements, avec un dédit de vingt mille francs.
Ces demoiselles crièrent beaucoup de mon admission.
Ce fut pour la pauvre Page une source de mauvais propos auxquels elle ne prit pas garde, car elle savait bien avoir en moi une véritable amie.
On me donna deux rôles dans la Revue de cinquante et un; j'étais en répétition quand Robert arriva de Lyon.
—Eh bien, me dit-il, je ne pourrai jamais me marier; j'ai été refusé net à cause de toi, je n'ai plus qu'un parti à prendre, je vais vendre mes chevaux, mes chiens, réformer les trois quarts de ma maison et nous resterons ensemble.
—Mais, mon ami, je ne puis retourner avec vous; croyant que vous ne reviendriez plus, je suis entrée dans un théâtre, j'ai un dédit et je répète. C'est du reste une bonne résolution que vous prenez là de vendre beaucoup de choses; moi-même je ne puis soutenir ce train de maison; vendez la calèche, le grand coupé que vous m'avez donnés et deux chevaux; plus tard je vendrai mon petit coupé et la petite voiture.
Il parut fort contrarié de mon engagement, mais il ne me fit pas de reproches. Il vendit ses chevaux, ses voitures et ne resta à Paris que quelque temps.
Amanda me demanda si je voulais vendre des bijoux, que j'en avais trop, et puis que je devais en être dégoûtée. Je lui répondis qu'on ne se dégoûtait pas de ces choses-là, que j'étais assez raisonnable pour consentir à m'en défaire si je trouvais une bonne occasion.
—Eh bien, me dit-elle, vous n'en trouverez jamais une meilleure; on vous payera dans trois ans avec vos meubles, réfléchissez bien que cela vous fera un beau capital.
Je consultai Robert, qui me répondit:—Cela vous regarde; il me semble que vous ferez bien.
J'avais vingt-cinq ans, je voulais que ma petite fille fût riche; je consentis. Je donnai les factures, je vendis un peu moins que cela n'avait coûté; seulement je fis trois ans de crédit sans intérêts.
Page m'approuvait.
Un soir, Robert me dit:
—J'ai rencontré un jeune homme que je connais, le pauvre garçon m'a fait de la peine; il est désolé, on va l'arrêter. Je pourrai peut-être empêcher cela, car c'est mon bijoutier qui le poursuit; je l'ai fait demander.
—Prenez garde, lui dis-je, de vous mettre une mauvaise affaire sur les bras; vous savez mon opinion sur votre bijoutier. C'est un fin renard, méfiez-vous...
Hélas! il ne tint pas compte de ma recommandation; quelques jours plus tard, tout était consommé. Robert avait répondu d'une somme de vingt mille francs pour un homme qui n'était pas solvable. Je le grondai pendant huit jours; il me répondit que ce pauvre jeune homme voulait se tuer.
—Enfin, lui dis-je, quoi qu'il en soit, vous avez été joué.
Robert partit pour la campagne, je le priai de surveiller ma petite maison, je voulais faire bâtir à côté de la locature un pavillon; Robert m'engagea, à cause de la position près de la forêt, à construire un rendez-vous de chasse, que je pourrais toujours louer un bon prix jusqu'au jour où je l'habiterais.
Je lui dis que je m'en rapportais complétement à lui, et que tout ce qu'il ferait serait bien fait.
Il partit et je débutai. J'étais toujours mauvaise. J'avais aussi peur qu'aux Folies. Page m'encourageait, elle me donnait de si bons conseils que j'étais forcée d'en profiter. Les journaux prenaient la peine de m'abîmer; ils disaient que mes pas avaient vieilli. Enfin, j'avais à peine vingt-cinq ans, et ils m'envoyaient aux Invalides. Quelques-uns s'imposèrent à moi; plus ils sont petits, moins ils ont d'abonnés, plus ils sont méchants; si on ne souscrit pas, ils vous abîment.—Arnal et Déjazet ne sont pas à l'abri de leurs morsures. C'est une lourde charge pour les pauvres artistes qui gagnent leur vie avec bien de la peine, et qui sont obligés de s'abonner à trois ou quatre mauvais journaux qui disent tous la même chose. Le journal le Corsaire, ce chien hargneux de la littérature, me mordait au sang.
Celui qui se déchaînait le plus après moi faisait aussi des pièces; j'avais la consolation de me dire: Il est plus mauvais auteur que je ne suis mauvaise actrice, car on le siffle et moi on ne me siffle pas.
J'allais jouer une nouvelle pièce, Paris qui dort. M. C... me dit:
—Il faut absolument que vous alliez voir M. J...; il est mal disposé pour vous.
—Dame! que voulez-vous que j'y fasse, s'il ne m'aime pas, je ne puis forcer son goût.
—Si, me dit-il, il faut y aller dans l'intérêt de la pièce, il vous recevra bien.
—J'en doute, je n'ose pas...
—Si, si, reprit M. C..., faites-le pour moi.
—Eh bien, pour ne pas vous désobliger; j'irai.
Je fus le même jour chez Amanda qui le connaissait beaucoup, puisqu'elle était toujours dans sa loge les jours de première représentation. Je la priai de me recommander à son ami. Hélas! j'oubliais que je l'avais obligée, et qu'à partir de ce jour-là, elle ne pouvait plus me souffrir, c'est l'usage. Elle n'en fit rien, ou fit le contraire.
J'entrai citez M. J..., le cœur décroché d'avoir monté ses cinq étages, et terrifiée de peur à l'idée de me trouver en face d'un si grand écrivain. Il me reçut en parlant à son perroquet avec qui il continua la conversation.
Je perdis contenance, et il me fallut bien des efforts pour lui dire:
—Monsieur, je sais que vous êtes prévenu contre moi. Mon passé me condamne dans votre opinion; pourtant, je voudrais travailler sérieusement le théâtre; votre jugement a tant de poids, je viens vous supplier de ne pas dire de mal de moi. Plus tard, si à force de travail j'arrive, je vous remercierai de ne pas m'avoir écrasée au départ.
—Ah! me dit-il, mademoiselle, j'en suis fâché, mon feuilleton est fait, et d'ailleurs je ne passerai certainement pas sur le mot: Il faut du chique pour les pincer, que vous dites dans votre rôle.
—Mais, monsieur, ce n'est pas moi qui ai fait la pièce.
Son air glacial m'avait bouleversée, et je sentis des larmes rouler dans mes yeux.
Il me trouva sans doute ridicule; mais il fit des changements à son feuilleton. Je l'avais échappé belle.
Victorine vint me voir le lendemain.
—Ah! ma chère, me dit-elle, vous vous êtes fourrée en enfer; quand il faut vivre avec les journalistes, avec les auteurs, avec les acteurs, autant vaudrait prendre un billet de logement à la barrière du Combat, dans la niche des chiens. On serait moins mordu, moins déchiré.
—Connaissez-vous Vervenne, qui a été un peu au Vaudeville, il y a quinze ans? Elle m'a dit l'autre jour qu'elle était engagée aux Variétés. Je vous la recommande, celle-là; si jamais elle vous fait une méchanceté, ce qui pourrait arriver, demandez-lui de montrer devant tout le monde le bas de ses jambes, et vous serez vengée. Un jour je suis allée la voir, on m'a fait attendre une heure; j'allais m'en aller, quand sa femme de chambre me dit mystérieusement:—Attendez encore cinq minutes, madame finit de sécher.
—Comment, sécher?
—Oui, madame fait sa figure avec du blanc liquide, alors faut qu'elle sèche.
Robert, depuis mon entrée au théâtre, était venu plusieurs fois à Paris. Il avait vainement cherché à me remmener.
Je trouvais dans la vie de théâtre une distraction, un mouvement qui ne contribuait pas peu à me le faire oublier.
Voyant que je ne voulais pas absolument retourner avec lui, il prit sa terre en dégoût et la mit en vente. Il m'écrivait lettres sur lettres; ces lettres étaient tour à tour tendres, bonnes, méchantes, brutales; elles m'irritaient au point que mille fois je le priai de ne plus m'écrire. Alors, il se répandait en plaintes, en lamentations. Malgré mon parti bien arrêté de rompre avec lui, je trouvais encore dans les souvenirs du passé de bonnes paroles pour lui inspirer du courage et pour l'amener doucement à cette séparation.
«Du courage, lui disais-je, mon cher Robert, il faut sortir de là, il y a eu trop de choses entre nous pour que nous puissions être heureux désormais. Il faut que tu penses à ta fortune, à ton avenir; je souffre de cette séparation. Mais il faut faire mentir ceux qui disent que tu touches à ta ruine. Ne donne pas ce plaisir à tous ces gens qui sont jaloux de toi. Je ne suis plus que ton amie, je fais des vœux pour ton bonheur.
»CÉLESTE.»
Il me répondait:
«Je n'ai besoin ni de vos conseils, ni de vos avis; je ne suis plus assez riche, vous ne voulez plus me voir; soit! vous n'entendrez plus parler de moi.»
Six heures après, je recevais une autre lettre.
J'avais reçu d'un auteur, M. Philoxène, une invitation à un bal qu'il donnait à l'occasion du réveillon. Je n'avais pas envie d'y aller; mais tous mes camarades me dirent d'y venir, que ce serait très-amusant, qu'il y aurait beaucoup d'artistes.
Je mis une robe décolletée, les bijoux qui me restaient; un ami m'envoya un bouquet, que je pris pour ne pas le désobliger, car cela m'embarrasse généralement.
Quand j'entrai dans le salon, je fut toute désappointée. Il y avait beaucoup de monde, toutes les actrices des Délassements-Comiques et des Folies-Dramatiques; elles étaient en toilette de ville, c'est-à-dire en robes montantes. Tout le monde me regarda comme une curiosité. J'étais on ne peut plus gênée. Il ne restait qu'une place où je pusse m'asseoir; je priai un monsieur de m'y conduire, me promettant bien de n'en pas bouger de la soirée.
Sur ce même canapé, il y avait une dame en robe rouge. Je ne regardai pas sa figure et je me plaçai à côté d'elle; mais elle se leva, fit un bond au bout du salon, comme si je l'avais brûlée.
Tout le monde se regarda.
Je reconnus Mlle Judith. Je devins plus rouge que sa robe.
Tous ces messieurs s'empressèrent autour de moi pour me venger de cette malice. Cela me procura le plaisir de faire la connaissance de M. Henri Murger, et je commençais à savoir gré à ma voisine d'avoir quitté sa place. Je gagnais au change.
Ses amis lui firent des reproches de cette brusquerie; elle se mit à bouder.
Vers la fin de la soirée, M. Murger écrivit sur le fond de son chapeau un couplet sur chacun des convives qui restaient. Il mit ces couplets sur l'air d'une romance de Quidant.
Dans la galère nous étions vingt rameurs.
Il me vengea en faisant ceux-ci pour moi:
Pour vexer la comédienne
Qui n'a que des bijoux en toc,
Céleste qui dans le Maroc
Jadis a choisi sa marraine,
Derrière un jardin tout en fleurs
S'avance en princesse hautaine.
Dans les salons de Philoxène
Nous étions quatre-vingts rameurs.
Dans le marbre de ses épaules,
Golconde incrusta ses écrins,
Visapour constella ses mains,
On dirait une nuit des pôles.
En voyant toutes ses splendeurs,
Judith va bouder Holopherne.
Dans les salons de Philoxène
Nous étions quatre-vingts rameurs.
J'étais toute fière que l'auteur du Bonhomme Jadis, de la Vie de Bohême, eût un instant laissé courir son crayon et sa pensée sur mon compte. Il avait, en une heure, fait quarante couplets sur ses amis; j'en avais deux, trop aimables sans doute.
Décidément, les dédains de la jolie juive m'avaient porté bonheur.
J'allais jouer une nouvelle pièce, quand je reçus cette lettre de Robert:
«Céleste, je ne puis vivre ainsi. J'ai trop compté sur mon courage, je ne puis vivre sans vous. Écoutez ce que je vous propose. Si vous avez eu de l'amour pour moi, il a duré ce que dure un feu d'artifice, une fusée, un rêve, une fête de nuit. Tout a brûlé et je suis écrasé; j'ai le cauchemar, il me poursuit; je me réveille la nuit en sursaut, je crois t'entendre chanter gaîment à table, au milieu des gens qui n'ont que des désirs sans amour, et qui te disent:—Je t'aime! je t'aime!—Sais-tu ce que c'est que d'aimer comme je t'aime? C'est de la folie! Je suis fou, je t'offre plus que ma fortune, je t'offre ma vie, mon nom, mon honneur. Je vais réaliser ce que je possède. Je vends ma terre dans quelques jours, nous pourrons être heureux loin d'ici. Ne me refuse pas; j'ai bien réfléchi. Je n'aurai jamais un regret, si tu me rends heureux.—Réponds-moi de suite.
»ROBERT.»
Je ne pouvais en croire mes yeux. Je relus cette lettre vingt fois. J'en étais si étourdie que je ne pus répondre de suite. Mon orgueil me criait:—Accepte! Mon cœur me dicta la lettre suivante:
«Mon cher Robert, je vous renvoie cette lettre, dont je suis indigne et qui ne peut être adressée à une femme comme moi. La douleur et l'isolement ont égaré vos esprits. Que de regrets vous auriez quand la fièvre, qui vous conseille, serait passée. J'ai pu vous suivre dans une vie de dissipation, cela n'a fait de tort qu'à votre fortune; mais vous prendre votre honneur, votre nom. Ah! mon ami! brûlez cette lettre, c'est celle d'un insensé.—Oubliez-moi, je vous ai toujours dit que je ne me marierais jamais. A cette époque, vous me disiez en riant:—Pas même avec moi? et je vous répondais:—Moins avec vous, Robert, qu'avec un autre, à cause de mon passé et de votre caractère violent; votre couronne de comte me ferait une couronne d'épines; je ne pourrais plus regarder ces pauvres réprouvés avec lesquels j'ai vécu, et je n'aurais jamais le droit de regarder une honnête femme.—Un reproche, et je me tuerais.—Je vous disais cela, il y a quatre ans, je vous le répète aujourd'hui; vous me remercierez plus tard. Il y a deux routes: la vôtre et la mienne; laissez-moi Mogador, restez Robert de ***.—Sortez de cette crise, que vous oublierez avec un peu de courage, je serai toujours votre amie.
»CÉLESTE.»
XLV
DÉPART.
Je n'avais pas de secrets pour Page. Je lui contai ce que je venais de faire.
—Tu as peut-être eu tort, me dit-elle.
—Non, il m'aurait fait payer cher sa faiblesse; toutes les scènes que j'ai eues avec lui ont effeuillé mon amour. Je ne le rendrais pas heureux. Je suis au théâtre, j'y reste. Je vais travailler avec ardeur. Je ne serai heureuse que le jour où je pourrai vivre indépendante. J'aurai une petite fortune, mais il me faut attendre encore quelques années. Je voudrais que Robert prît le parti de voyager. Il va vendre ses biens. J'ai peur qu'il ne se fasse illusion; enfin, il lui reste des parents riches, il ne sera jamais malheureux, au lieu que moi, quelle perspective aurai-je? le suicide!
Six jours plus tard, je reçus une nouvelle lettre de Robert; cette lettre était longue, terrible, et me porta un coup dont je fus bien longtemps à me remettre.
«Oh! fou! mille fois fou, celui qui croit que, parce qu'on a tout donné, on se souviendra de vous; ce que l'on vous donne en échange, c'est un conseil, c'est un peu de pitié. On vous dit: Pardon de vous avoir fait souffrir, oubliez-moi, ayez du courage, travaillez à tout réparer; voilà le souvenir qu'on vous garde... Et puis la lettre terminée, la corvée finie, on rit, on fait de nouvelles amours... Le pauvre fou courbe la tête sans se plaindre, car se plaindre est une lâcheté... J'avais tout, fortune, jeunesse; j'ai tout jeté au vent. Il ne me restait que mon nom à vous offrir, c'est trop peu... Honte et infamie sur moi! J'ai tout sacrifié pour vous, et vous allez jusqu'à me reprocher ma faiblesse. J'ai été stupide, n'est-ce pas, de vouloir faire de vous une femme de cœur? J'espérais un mot de vous, vous avez bien fait de ne pas m'écrire. Vous n'avez même plus l'effronterie de me mentir par lettre.
»Misérable nature que la vôtre! vous que j'ai entourée de tous mes soins pour faire oublier votre nom, vous à qui j'offre l'oubli du passé, je viens de faire bénir votre maison... Oh! je vous vois rire d'ici, vous dont le cœur ne peut comprendre un bon sentiment. Votre prédiction sera accomplie: vous ne m'aurez quitté qu'avec mon dernier sou. Je viens d'apprendre ma ruine... Un homme d'affaires à qui j'avais donné un pouvoir en blanc pour vendre un domaine pendant mon absence, abusant de ma confiance, vient de vendre ma terre pour la moitié de sa valeur. Combien a-t-il reçu? Je l'ignore; pour moi je suis perdu.
»Je vais partir et ne reviendrai que quand, fatiguée, honteuse de ces ignobles hommages, que vous recherchez et pour lesquels vous m'avez sacrifié, vous me rappellerez. Je tâcherai de vous faire oublier les souillures de votre cœur. Allez, Céleste, que toutes mes larmes retombent sur votre existence, comme des larmes de feu. Je vous ai aimée, comme on aimerait un ange. Dieu me punit; je vous quitte sans haine. Il ne me reste qu'une vie pauvre, isolée, dont je me délivrerai. Ma cervelle rejaillira jusque sur votre robe de théâtre et votre lit de plaisir. En vendant mes biens, j'avais fait porter chez vous mes papiers et mes portraits de famille. Je vais partir, y laissant tout, jusqu'à mes effets personnels. Vendez-les, car tout souvenir de moi serait un remords. Je n'irai pas à Paris, je ne veux pas vous donner la jouissance d'une destruction morale et physique.
»Je vous offrais mon nom, je ne vous reverrai jamais comme ma maîtresse. Vous auriez pu être ma bonne étoile; vous ne m'avez pas trouvé digne de vous. Fou que j'ai été de croire à de bons sentiments, qui, chez vous, étaient gâtés le jour où vous veniez au monde. Le 10, je pars pour l'Afrique.
»Je veux oublier, oublier, car les souvenirs comme les miens tuent. Vous, vous irez en Russie. Comme les femmes y sont heureuses! Peu d'amour et beaucoup d'argent! Votre théâtre doit faire monter vos actions. On se dira: C'est Céleste Mogador! Son Robert est ruiné, il est parti pour l'Afrique. Je vous ai donné une bonne devise pour votre voiture, c'est une recommandation pour les passants.
»La passion que j'ai pour vous est une énigme pour tout le monde, pour moi-même; pour aimer, il faut estimer, et je vous méprise. Cette lettre est bien longue, c'est la dernière, c'est le chant du cygne, car pour moi la vie est finie. Il est bien permis à un homme qui meurt de jeter un regard en arrière. J'étais né pour être aimé, car j'avais le cœur plein de tendresse et d'amour; j'avais besoin d'être aimé, mon cœur est brisé, ma vie est finie... Plus d'amis, plus de parents, je m'en vais bien loin. J'espère y trouver la mort ou y reconquérir, à mes propres yeux, une estime qu'on ne peut plus avoir pour moi. Le monde est sévère, mais il est juste. Je ferai mon devoir en honnête homme, et il me pardonnera mon passé. Quant à vous, continuez longtemps cette vie de plaisir; tâchez que cette nuit n'ait pas de matin, car le réveil sera affreux. Vous connaîtrez alors l'abandon; il ne vous restera plus rien que la misère, la vieillesse hideuse!... Cette enfant que vous élevez vous méprisera... Vous verrez comme elles sont longues les nuits qu'on passe à pleurer... Ne m'écrivez plus!
»RICHARD.»
Jamais je ne pourrai exprimer ce que j'ai souffert à la lecture de cette lettre. Je restai plusieurs heures en larmes; mon cœur était nâvré, abattu. Il me fallut faire sur moi-même un grand effort pour répondre:
«Je souffre bien, mon cher Robert, et je dois supporter tous vos mauvais traitements; vous me plaindrez. Il y a deux jours, vos lettres étaient tristes, mais bonnes; aujourd'hui, vous m'accablez sans un motif de plus. Le premier jour où je vous ai connu, je vous ai dit mon caractère. Vous dites que je ne vous ai pas aimé, vous savez bien le contraire, et pourtant, quand vous me faisiez pleurer et souffrir par votre froideur ou quelque vérité qui me blessait mortellement, bien que vous vinssiez me combler après de bontés et de caresses, je me révoltais, et chaque jour, j'arrachais petit à petit cet amour qui tenait encore toute ma vie. Je vous voyais faire des extravagances pour des chevaux et des chiens. J'étais jalouse du plaisir qu'ils vous donnaient loin de moi. Je sais bien que, pour arranger tout cela, vous me disiez de vous suivre à la chasse; je n'en avais pas la force; je me déchaînais après un plaisir que vous me préfériez, du moins en apparence. Mon ambition était bien modeste alors; je vous disais souvent:
—Oh! si j'avais un jour douze cents francs de rente, je serais effacée. Mais vous me combliez de cadeaux, je sortais en voiture avec vous, je vivais comme une reine, et quand je vous disais: J'ai peur de l'avenir!... vous me répondiez qu'une des anciennes domestiques de votre mère était heureuse avec six cents francs de pension... C'est qu'elle n'avait jamais connu les vices que vous nous mettez au cœur. On oublie ce que l'on a été, surtout quand dans ses souvenirs on retrouve l'opprobre et la misère. Moi, je n'ai pas oublié l'hôpital où j'ai été, où j'aurais voulu rester, parce qu'en sortant j'allais mourir de faim; Saint-Lazare, où je voyais de malheureuses vieilles femmes qui se vantaient d'avoir été jeunes et belles, et qui venaient de commettre un délit dans la rue pour se faire arrêter, parce qu'elles n'avaient ni pain ni asile; je ne l'ai pas oublié, je ne l'oublierai jamais. J'ai voulu me faire une autre fin, j'aimais à vos dépens... Je prévoyais votre ruine. J'aurais voulu vous voir marié... Je me serais résignée à cette séparation pour votre bonheur; mais l'idée ne m'était jamais venue que vous pourriez prendre une autre maîtresse. Vous pouviez tout sauver en vous mariant. J'ai pris ailleurs ce que je ne voulais ni vous demander, ni prendre de vous. Je n'ai pu supporter la douleur de vous savoir près d'une autre; j'ai payé bien cher mon retour à vous. Le peu que j'avais, je l'ai mis à votre disposition; j'aurais voulu vous donner ma vie.
»Avec le temps l'inquiétude me prit, et je vous demandai de me reconnaître mon argent. C'était mal, mais j'avais peur. Cette peur m'a donné un ennui continuel. J'avais tout en espérance, rien en réalité. La nuit je me tourmentais; le jour je cachais mon inquiétude sous le luxe. Cette femme que vous aviez prise, j'ai lutté d'amour-propre avec elle... je la rencontrais partout; alors, bijoux, dentelles, voitures, j'ai tout désiré... pardon, ce n'était pas un combat contre vous... non, je vous aimais. A cet amour se mêlait quelquefois de la rage... je voudrais aujourd'hui donner ma vie pour réparer le passé; j'avais pour la solitude la peur que vous aviez du mariage. La destinée est écrite, on ne la conduit pas, on la suit. Je crois que vous auriez pu faire autre chose de moi. Je trouve vos accusations tellement exagérées, que je fouille ma vie passée avec vous et que je m'excuse un peu en pensant que je ne vous ai jamais menti. Vous avez voulu me régénérer en me donnant votre nom. C'est aujourd'hui que je serais infâme si j'acceptais ce que vous m'offrez, puisque je sens que je ne pourrais remplir ce devoir sacré. L'ennui, cette ombre de nous-mêmes, s'est accroché à moi pour toujours. Je n'ai plus de jeunesse, j'ai perdu ma gaieté. Je suis entrée au théâtre, parce que je ne voulais pas qu'on se réjouît de notre séparation. Si j'avais ma petite fortune, je quitterais ce luxe qui cache tant de larmes, et je m'habituerais à la vie modeste avec laquelle je dois finir. Je vous ai aimé, je vous aime encore. Vous avez été et vous serez mon seul, mon dernier amour. Ce n'est pas à cause du malheur qui vous frappe que je ne suis pas près de vous, mais l'isolement et l'oisiveté me feraient mourir; vous ne m'avez jamais connue autrement. Je suis une misérable créature que votre mépris désespère. Pardonnez-moi, je vous en supplie les mains jointes. J'ai été peut-être plus coupable que je ne le pense; mais je ne l'ai pas médité. Écrivez-moi, mais pas de ces mots que contient votre lettre, ou ne m'écrivez plus jamais. Je penserai à vous comme on pense à Dieu. Je respecterai votre souvenir comme celui de l'ange qui vous a tendu la main. Croyez-moi, si mon corps est avili, il y a une place bien pure où je vais renfermer l'offre que vous m'avez faite... Tout ce que j'ai est à vous, disposez-en. Je voudrais vous rendre un peu du bien que j'ai reçu de vous. Il faut que je vous voie. Il est impossible que vous preniez un parti aussi désespéré... Ah! répondez-moi... je deviens folle!... Je vous aime.
»CÉLESTE.»
C'est lorsqu'on est malheureux qu'on voit les gens qui vous aiment; je cherchais un refuge contre mon désespoir. J'allai chez Page, qui me conta ses peines. Nous pleurions ensemble, car la douleur était aussi chez elle. Elle venait de perdre sa petite Marie. Je ne rentrais chez moi qu'à regret: ma première apparition dans ce logement avait commencé par une scène qui avait failli me coûter la vie; je sentais qu'il continuerait à me porter malheur.
Pour m'aider à la résignation, voici ce que Robert me répondit:
»Je vous avais priée de ne jamais m'écrire. Vos lettres me font mal, et je souffre assez sans que vous vous acharniez après les débris de mon existence.
»Toutes vos paroles ont été mensonges. La place de votre cœur a été, comme celle de votre boudoir, partagée avec le plus offrant... Je ne rougis pas de mon dévouement pour vous. Je ne regrette rien. Vous n'aviez qu'une chose à me donner en échange de mon amour, c'était votre personne. Vous l'avez vendue, aux uns pour de l'argent, aux autres pour du plaisir. Moi, je vous donnais mon existence, vous l'avez salie. Vous voudriez voir où a pu me conduire une ruine physique et morale, conduite avec dessein, acharnement, préméditation, comme vous l'avez fait; vous l'aviez annoncé à tout le monde, vous avez tenu parole. Soyez bien heureuse de votre triomphe. Je ne me mettrai plus sur les rangs pour disputer un amour que je n'ai plus le moyen de payer. Je pars le 10 pour Alger; votre argent vous sera remis. Ne pensez pas plus à moi qu'à Dieu, c'est un blasphème. Le mensonge doit s'arrêter là.
»ROBERT.»
En lisant cette lettre, je payai en une heure de souffrance tout ce qu'il avait pu faire pour moi. Nous étions quittes, et, à mon tour, je songeai plus à me venger qu'à me justifier.
»Je me révolte à la fin, et je suis fatiguée de recevoir des mauvais traitements que je ne mérite pas. Lorsque je vous ai connu, et que vous m'avez emmenée à la campagne, chez vous, j'avais quelques dettes; peu de chose m'aurait suffi; vous auriez pu me le donner en vous gênant un peu. Pourtant, vous m'avez laissée venir et chercher près d'un autre ce dont j'avais besoin. J'ai joué, et après avoir payé mes dettes les plus pressées, acheté quelques robes, nous avons remporté, à la révolution, un peu d'argent qui me restait. Aujourd'hui, vous me traitez comme la dernière créature du monde; et quand même j'aurais voulu, plus tard, éviter la misère pour l'avenir, serais-je plus coupable qu'il y a cinq ans? Je vous renvoie votre lettre qui me soulève le cœur. Je ne puis supporter une correspondance qui me désespère. Je suis lasse de pleurer. Jamais une bonne parole. Adieu... Regardez votre passé, et vous verrez s'il est juste de m'accabler ainsi. Avant de me connaître, vous aviez déjà fait de grands pas dans la voie de la prodigalité, est-il juste de me rendre responsable de tous vos malheurs? Adieu, je tâcherai que vous n'entendiez plus parler de moi, mais je ne vous oublierai jamais.
»CÉLESTE.»
FIN DU TROISIÈME VOLUME