LIVRE NEUVIÈME.

La fête du Guy étoit la plus agréable aux Francs; l'année où l'on pouvoit le découvrir étoit ordinairement abondante; le peuple, loin de voir dans cette fertilité une suite naturelle des combinaisons du tems et des saisons, la croyoit au contraire un effet particulier attaché à la religieuse cérémonie. Egidius espéroit en vain s'opposer à cette journée redoutable; il lui reste des partisans, de l'or, une armée; le prince est jeune et sans défiance, son cœur s'ouvre facilement à l'amitié, il est ardent et sensible; Egidius compte sur ses ressources, se flatte encore, et va cacher dans Soissons son inquiétude et ses espérances, après avoir dispersé et instruit de nouveau tous ceux dont il connoît l'adresse, l'intrigue, la fidélité et les moyens.

Mérovée, pour qui le bonheur est une nouvelle source de vie, a retrouvé ses forces épuisées; il sent que ce nouvel effort du flambeau prêt à s'éteindre, ne fera qu'en hâter la fin, et il profite de ses derniers instans pour instruire son fils de ses devoirs si pénibles et si grands; de l'état de son royaume, de ses ressources, et des imperfections du gouvernement. Childéric s'étonne que l'autorité royale ait tant de bornes. Ce n'est pas ainsi que commande l'empereur à Pékin, il s'en indigne; cette dépendance du trône, qui s'oppose à la force du gouvernant en la divisant, à sa paix intérieure en multipliant les pouvoirs et les volontés, irrite son génie et son ame. Mérovée essaie en vain de lui faire sentir que ces lois, suite d'un établissement encore peu assuré, ont été nécessaires; Childéric a peine à y soumettre sa raison, encore moins son cœur. Gardez-vous, disoit Mérovée, de tenir vos peuples dans une longue paix, ils tourneroient leur activité contre vous et contre eux. Vos troupes, par-tout triomphantes, remplissent de terreur leurs ennemis. Profitez de l'instant que vous ménage la victoire. Le meurtre d'Aëtius, la mort de Valentinien, celle de Maximus, les ravages de Genseric, la division des chefs de l'empire, l'ignorance de leurs généraux, l'expérience et les victoires des vôtres, les revers qui ont découragé vos ennemis; tout enfin vous dit de combattre. Tournez d'abord vos armes contre Odoacre; réduisez-le à une retraite prompte; attaquez-le avant qu'il ne soit reposé de ses combats; chassez-le des îles de la Loire; repoussez les Allemands qui se préparent à envahir les Gaules; chassez les Romains loin de vous, et étendez votre royaume sur l'Oise et la Seine: ensuite soyez législateur; car les sages lois font plus pour le bonheur des peuples que les grandes conquêtes.

Ainsi parloit Mérovée, et Childéric, impatient de se distinguer aussi, attendoit la saison guerrière pour marcher contre les Saxons; mais l'hiver commençoit à peine, et il falloit qu'il s'écoulât tout entier. La fête du Guy devoit se célébrer, et Childéric devoit être élevé sur le pavois. Ce jour mémorable que redoute Egidius, paroît enfin, et déjà l'entrée du bois est remplie d'un peuple immense; toutes les prêtresses avoient le droit d'assister à ces fêtes; mais les vierges s'y distinguoient par leur voile et les apprêts de la cérémonie, qui n'étoient confiés qu'à elles. Le grand prêtre, revêtu de ses plus magnifiques habits d'un lin éclatant et parsemé d'or, couronné de feuilles de chênes, parut au milieu des vierges qu'entouroient les prêtresses et les Druides; la foule sainte marche pompeusement jusqu'à l'arbre possesseur du Guy sacré. Diticas, soutenu par ses Druides, monte sur l'arbre, grave sur son tronc et sur deux de ses plus belles branches, le nom des dieux; alors, recevant des mains d'une des vierges, la serpe d'or destinée à couper le Guy, il chante plusieurs fois ces paroles que répètent les vierges, les prêtresses, les Druides, et toute l'armée:

AU GUY L'AN NEUF.

Ensuite il coupe le Guy, que les vierges reçoivent dans le sagum blanc qu'elles tiennent étendu. Le grand prêtre redescendu, plonge le Guy dans l'amula rempli d'eau, et prenant l'aspersoir des mains virginales qui le lui présentent, il répand au loin l'eau lustrale. Le peuple croyoit alors être délivré de tous maux, et surtout des sortiléges qu'il redoutoit beaucoup.

Cette cérémonie eut lieu l'an 458, la sixième lune du solstice. A peine fut-elle terminée, que Diticas promit aux Francs les bienfaits du ciel, et marcha vers le champ de Mars, suivi des Druides et de toute l'armée. Mérovée, toujours languissant, fut transporté sur un brancard formé de lances croisées et de drapeaux conquis. Ce moment étoit le plus beau de sa vie; il remercioit les dieux de l'en avoir rendu témoin, et jetoit un regard satisfait sur le sceptre qu'il alloit déposer dans de si chères mains.

La renommée, toujours prompte à parler des rois, a déjà porté le désespoir et la fureur dans l'ame d'Egésippe. L'altière romaine, venue dans les Gaules pour retrouver Egidius qu'elle aime, et à qui sa main est promise, avoit espéré le trône, et ne peut voir sans une secrète rage le jour qui doit le lui ravir. Elle habitoit un château près de Tournay, et c'étoit pour servir son amant qu'elle ne l'avoit pas rejoint. A une rare et majestueuse beauté, Egésippe joignoit un esprit adroit, un caractère violent, mais dissimulé. Eloquente, elle séduisoit par ses discours ceux qui échappoient à ses charmes; habile à lire dans les cœurs, prompte à changer de formes, elle empruntoit jusqu'au caractère même de ceux qu'elle vouloit subjuguer, sûre de les vaincre. Egidius ne devoit ses partisans qu'aux graces ou à l'adresse de son amante; elle seule avoit entraîné les volontés en charmant les cœurs. Le retour de Childéric avoit déjà détruit une partie des espérances de l'ambitieuse; le jour qui va le couronner les anéantit; elle voue une éternelle haine à cet ennemi, qu'elle ne connoît pas encore. Tout-à-coup, un vague espoir de vengeance la ranime; elle ordonne que son char soit attelé, elle-même conduira ses coursiers dociles et impatiens; elle sera témoin de cette fête, dont la seule pensée l'enflamme de courroux; elle monte sur le char léger, qu'entraînent rapidement deux chevaux superbes; debout, elle tient les rênes, et s'élance vers le champ de Mars. Telle étoit Diane avant qu'Endimion eût touché son ame, et avant que l'amour eût adouci son sourire.

L'auguste cérémonie étoit commencée, et Childéric élevé sur le pavois; une brillante couronne ornoit sa tête, le manteau royal étoit attaché sur ses épaules, un riche baudrier ceignoit sa taille élégante; il tenoit en main le javelot, sceptre de Pharamond, et que l'amitié sanctifia si cruellement. La joie prêtoit à ses traits nobles et réguliers, un nouvel éclat; la reconnoissance, plus de douceur: il promenoit sur toute l'armée ses regards attendris; on voyoit dans ses yeux tout ce qui se passoit dans son cœur; il étoit beau de ses traits, de sa jeunesse et de son ame... Egésippe le voit, s'étonne, et le hait encore davantage; plus elle le trouve supérieur à son amant, plus sa jalouse envie s'en accroît; elle fait le tour de l'enceinte, y pénètre, et vient se placer en face du pavois. Le murmure qu'excite son audace, se change en admiration; Childéric l'aperçoit et rougit, il la regarde, il pâlit et chancelle. Egésippe jouit de son triomphe, un léger sourire l'embellit. Ce n'est pas une ame pure et neuve encore, qui pourroit échapper à sa beauté; sur son front, d'une éclatante blancheur, sont tressés des cheveux d'ébène que réunissent des liens de pourpre et d'or; ses yeux fiers et indifférens commandent l'amour; cette bouche fraîche et vermeille laisse entrevoir les plus belles dents, et ce col d'albâtre, qui porte avec grace cette tête magnifique, s'entoure de ces riches parures qui n'ont jamais frappé les regards du jeune prince, accoutumé aux sauvages couronnes de Talaïs; une légère tunique blanche, serrée d'une riche ceinture, couvre des charmes qu'elle laisse deviner; un manteau de pourpre, et qu'agite les vents, flotte avec grace autour de sa taille majestueuse. Jamais une semblable divinité ne parut aux yeux du jeune monarque; il ne peut les en détacher, oublie le pavois, le trône et sa grandeur. Viomade, qui près de son maître et heureux comme lui, suit tous les mouvemens du jeune roi, a vu le trouble qu'excitoient en lui les charmes d'Egésippe; il a senti avec effroi tout ce que sa fatale beauté prenoit d'empire sur un cœur ardent et tourmenté du besoin d'aimer. Viomade sait que l'on ne s'oppose qu'en vain à l'amour, qu'il s'irrite même des obstacles, qu'enfant léger des désirs, il meurt avec lui trop souvent, dès qu'ils sont satisfaits, mais qu'il s'enflamme par la résistance. Cependant le caractère et l'ambition d'Egésippe, effraient Viomade; il n'ose inquiéter le roi de ses tristes réflexions, et les renferme dans son cœur. La cérémonie s'est achevée, Childéric est descendu de dessus le pavois; rappelé à lui-même par le mouvement qui se fait autour de lui: Soldats, dit-il, je jure de vivre pour vous aimer, et de mourir, s'il le faut, pour vous défendre. Volant alors vers le roi, se jetant à ses genoux, ôtant promptement la couronne de dessus sa tête, et la plaçant sur celle de son père: Grand roi, dit-il, portez la long-tems pour le bonheur des Francs et pour le mien. Détachant de même son manteau et toutes les marques extérieures de la royauté, il se revêtit de l'armure d'un simple soldat, et prenant des mains d'un d'entre eux le brancard qu'il portoit à l'aide de plusieurs autres, le jeune roi marcha chargé d'un fardeau glorieux et cher, de son auguste père. Le peuple versa des larmes, Viomade adoroit son jeune maître, Ulric ne pouvoit retenir son admiration, tous les braves vouloient mourir pour lui. O sensibilité! premier et précieux don que Dieu fit à l'homme dans un jour tout de bienveillance, source des douces larmes et des plaisirs parfaits! ô bien de l'ame et charme de la vie! pourquoi le méchant peut-il abuser de votre abandon, emprunter vos traits et déchirer le cœur que vous lui ouvrez?

De retour au palais, où s'apprête un somptueux festin, Childéric paroît distrait et rêveur; ses regards inquiets s'égarent sans espoir: Viomade sait ce qu'ils cherchent vaguement; il croit qu'en ôtant l'espérance au prince, il arrêtera ce sentiment dès sa naissance; il ne connoît pas encore le cœur brûlant de Childéric, il ne sait pas que l'amour espère, malgré l'amour même. Enfin s'étant approché du jeune roi, il le félicita sur les événemens du jour, et celui-ci lui répondit avec grace, que c'étoit lui surtout qu'il falloit en féliciter, puisque ce jour étoit son ouvrage. Avez-vous pu remarquer, continua Viomade, votre superbe ennemie, l'ambitieuse Egésippe, l'amante et bientôt l'épouse d'Egidius? son adresse vous eût enlevé le trône sans votre retour. Que de haine remplissoit ses yeux à votre aspect! que de courroux éclatoit dans ses regards!... Childéric rougit, et se tut; la haine, il ne l'a jamais conçue, et cependant il sent qu'il peut haïr Egidius. Le prince, agité de ce qu'il apprend comme de ce qu'il éprouve, tombe dans une profonde rêverie; Viomade seul en connoît la cause, et cherche à l'en distraire par son entretien, par le chant des Bardes, et en lui présentant tour-à-tour les braves dont il reçoit l'hommage. Childéric se rappelant Eginard, s'approche avec respect du roi, et lui demande de vouloir bien admettre ce jeune soldat au rang des braves. Mérovée y consent avec joie; c'étoit récompenser Ulric dans ce qui lui étoit le plus cher; il avoit encore d'autres fils plus jeunes qu'Eginard, qui touchoit à sa vingtième année, et qui joignoit au courage d'un Français, la gaieté, les graces, la franchise et la légèreté de sa nation. Eginard avoit des yeux spirituels, un sourire fin, la fraîcheur de son âge, une taille élégante, dansoit, chantoit, montoit bien à cheval, se battoit encore mieux, aimoit, plaisoit surtout, et paroissoit s'attacher plus sérieusement à la tendre Grislidis, fille de Mainfroy. Ulric apprit de Mérovée l'honneur qu'alloit recevoir son fils; il s'empressa de le chercher, de le présenter lui-même à Childéric, qui le conduisant aux pieds du roi, remit au monarque la lance et le bouclier dont il devoit armer Eginard. En vain Mérovée se défendit-il de recevoir les hommages, en vain pressa-t-il Childéric d'armer lui-même son ami.—Non, non, répondit le jeune prince, ce n'est pas à ce bras sans gloire qu'appartient un tel avantage; faites plus, ô mon père! dit-il en se jetant à genoux, acceptez mes services, que je sois du nombre de vos plus dévoués sujets; si je n'ai pas encore, comme eux, l'honneur d'avoir vaincu sous vos ordres, je vous porte un cœur aussi fidèle que le leur... Mérovée, attendri de ces marques de respect et d'amour, ne put refuser à son fils une demande si modeste; il le reçut avec les cérémonies accoutumées, ainsi qu'Eginard, et tous deux se tenant par la main, allèrent embrasser les compagnons d'armes, parmi lesquels ils venoient d'être admis. Depuis ce jour, Childéric ne parut à la cour du roi que comme les autres braves, n'accepta aucune distinction, refusa tout autre hommage, et fut le plus empressé comme le plus respectueux de tous. Ces soins cependant ne pouvoient distraire entièrement sa pensée de la superbe romaine; l'ambition qui l'a séduite n'étonne pas le prince, elle est faite pour le trône, se disoit-il. Ah! qui n'obéiroit à ses lois?... Mais cette couronne qu'elle envie, ne puis-je pas la lui promettre, la lui donner?... Elle aime, hélas! elle aime l'heureux Egidius! Et qu'importe un trône, quand on aime? Childéric, depuis l'instant où Viomade lui a parlé d'Egésippe, craint tout entretien avec lui; il redoute d'entendre encore nommer Egidius, il craint d'entendre redire ce qu'il s'efforce d'oublier. Eginard, plus jeune, sera sans doute moins sévère; mais Eginard est l'ennemi du nom romain, il connoît les séductions de l'ambitieuse, il aime trop son maître pour ne pas haïr Egésippe, et Childéric voyant tant de cœurs irrités contre ce qu'il aime, sent l'amour l'enflammer davantage encore; il croit se devoir à lui-même de venger au fond de son ame l'objet de son délire; il cherche en vain à la voir: renfermée dans son château, elle médite en secret et espère encore, rien ne la désarme, et ce jeune roi, dont on lui redit les actions modestes et généreuses, ce prince, paré de tant de vertus, n'est pour elle qu'une victime qu'elle veut immoler à son ambition et à son amant.

Le bonheur sembloit retenir encore l'ame fugitive de Mérovée; mais la mort réclamoit sa proie, et il sentoit sa fin s'approcher. Childéric n'entrevoyoit ce moment qu'avec une vive douleur; les braves, désolés, le voyoient approcher avec effroi. Mérovée seul étoit tranquille, et attendoit la mort comme le repos de la vie: il prioit souvent Viomade de conserver à Childéric l'amitié qu'il avoit eue pour lui-même, le conjuroit de l'éclairer de ses conseils, de l'environner de sa prudence; il adressoit la même demande à Ulric, il recommandoit à son fils de voir en Viomade un second père. Childéric à genoux pressoit tendrement les mains glacées du roi, prioit les dieux de le lui conserver encore; mais il s'éteignit dans ses bras, dans ceux de Viomade qui couvrirent de pleurs ce corps inanimé. La douleur fut générale, le deuil éclatant et sincère. Grand guerrier, roi juste, homme sensible, Mérovée, craint et admiré des ennemis, étoit encore le père aimé de ses sujets. C'est à la mort d'un roi que l'on juge tout-à-coup son règne; la crainte ne retient plus la vérité, l'ambition ni l'intérêt ne dictent plus la flatterie, l'envie même ne distille plus son venin, toutes les passions qu'excitoit la grandeur expirent avec elle, l'auguste renommée plane sur la tombe. O rois! mortels comme les sujets qui vous sont soumis, méritez que la reconnoissance éternise votre glorieuse mémoire; écoutez ce peuple entier qui chante encore: Vive Henri quatre!

De vifs regrets, une profonde douleur, le respect le plus pur, éloignent du cœur du nouveau roi toute idée étrangère à son auguste père. Ses restes sacrés sont réunis à ceux d'Aboflède; tous les derniers ordres qu'a donnés Mérovée sont exécutés; Viomade et tous les braves conservent leur rang auprès du trône et du souverain: quand Mérovée n'est plus, il gouverne encore. La gloire, rivale de l'amour, va entraîner Childéric loin des piéges que lui prépare Egésippe. Joint à Trasimond, roi des Visigoths, il marche contre Odoacre. Ses premières armes furent heureuses, il fit des prodiges de valeur, ménageant ses troupes, s'exposant le premier, cherchant sans cesse l'ennemi, et rencontrant par-tout la victoire; il ramena son armée triomphante, et fière de son général. Près de Tournay, un groupe charmant attendoit les combattans; c'étoient leurs épouses, leurs filles, leurs sœurs, celles qui leur étoient promises. Elles portoient des branches de lauriers, des couronnes, semoient des feuillages sur les pas des vainqueurs, et voloient au devant d'eux. Parmi cette troupe aimable, on distinguoit sans peine la ravissante Egésippe; tel brille le lys audacieux au milieu des fleurs d'un parterre. Childéric, à sa vue, sentit renaître tous ses premiers feux; mais que devint-il, dans quel délire s'égara son ame, dans quelle région divine crut-il être transporté, lorsqu'Egésippe, imitant ses compagnes qui offrent leurs dons aux guerriers, lui présenta, à lui-même, une simple couronne de feuillage, en lui disant: O roi des Francs! recevez-la, puisque vous la méritez. Tremblant d'amour, éperdu, le roi reçoit la couronne des belles mains qui la lui présentent. Oh! combien il la préfère à celle qu'il tient de la fortune! Une fête charmante étoit préparée dans le château de l'enchanteresse; elle invite le roi à s'y rendre, ainsi que ses braves et les généraux. Childéric accepte avec empressement, et suit la belle romaine, qui le conduit dans un jardin décoré, où plusieurs tables sont dressées; des instrumens se font entendre; les Bardes chantent la gloire du jeune roi; on danse; à l'heure du festin, cent flambeaux remplacent le jour; au parfum des fleurs, s'unissent les parfums d'Arabie, brûlant dans des cassolettes embrasées. Egésippe, ornement de ces beaux lieux, s'est entourée, sans les craindre, des plus belles comme des plus jeunes compagnes qu'elle a pu réunir; aucune ne l'efface: on admiroit pourtant la voluptueuse langueur de Grisledis, la taille parfaite de Lantilde, les cheveux d'un blond argenté d'Ingonde, les graces innocentes d'Astregilde, la danse légère d'Amalasuinte; mais Egésippe réunissoit tous ces charmes, dont un seul suffisoit pour être belle.

A la table, placée près celle du roi, sont assis ses généraux; de l'autre côté sont ses braves; Viomade, Ulric et Mainfroy occupent les premières places; Amblare, Arthaut, Recimer, l'aimable Eginard, tous jeunes et courageux, sont placés au dessous, le roi est seul au milieu des dames, qui s'empressent de le servir; le vin d'Italie remplit les coupes dorées; les vieux généraux, couverts de lauriers et de blessures, retrouvent une nouvelle gaieté et l'oubli des ans dans les dons de Bacchus; la joie, ame des festins, ranime les yeux et les discours. Mais Childéric n'a vu que la maîtresse de ces lieux charmans; l'art qu'elle emploie pour le séduire étoit inutile, il suffisoit qu'elle se laissât admirer. Le jeune roi, dans toute la simplicité d'un cœur qui s'ignore, ne sait ni taire, ni contraindre, ni exprimer ce qu'il éprouve; l'amour est dans ses yeux, dans son air, dans ses discours, dans ses mouvemens, il embrâse tout son être. Egésippe a reçu sans courroux, mais avec un trouble adroit, l'aveu répété qu'elle brûloit d'entendre. Childéric n'a point recours aux sermens; mais qui peut douter de la vérité de ses paroles? leur désordre, l'expression de sa douce et tendre physionomie, l'oubli entier de tout ce qui n'est pas celle qu'il aime, cet empressement qui ne connoît plus la prudence, tout peint à Egésippe son empire, et l'assure de sa puissance. Viomade n'a point partagé les plaisirs de cette soirée décisive; il voit les dangers du roi, il s'afflige, et l'adroite romaine interprète ses regards, qu'elle suit comme malgré elle. Viomade étoit là comme une seconde conscience, à laquelle elle ne pouvoit échapper. Souvent elle fixoit ses yeux sur lui avec une espèce de terreur; mais sûre enfin de son triomphe, ne redoutant plus rien de sa prudence ni de ses conseils, elle porta sur lui des regards satisfaits et menaçans. Viomade les entendit, n'osa leur répondre, et conjura les dieux de l'inspirer.

En vain la nuit devoit terminer des jeux, dont la ruse et l'amour mettent les instans à profit; ils se prolongent encore, et Childéric s'étonne que le jour ose interrompre une si belle nuit. Il faut la quitter, celle qui captive toute son ame; il faudra vivre loin d'elle des heures entières, des heures qui d'avance effrayent le roi; ses adieux sont aussi pénibles que s'il craignoit de ne la revoir jamais. Il part enfin, suivi de ses compagnons d'armes; rentré dans son palais, il se hâte de se mettre au lit, pour échapper à Viomade qui ne le quitte point, et couche dans sa chambre royale, comme du vivant de Mérovée. Childéric feint de dormir, pour éviter tout entretien, et le brave qui sent lui-même combien ce qu'il a à dire est inutile, soupire et se tait. Comment persuader au prince, ce dont lui seul est convaincu, qu'Egésippe le trompe? Comment se flatter qu'il croira une vérité si cruelle, prononcée par lui, de préférence aux doux mensonges dont elle l'enivre elle-même? Mais comment le défendre d'un si dangereux ennemi? Voilà ce que Viomade ne peut décider, ce qui l'agite et lui ravit le repos. Il sait trop, hélas! qu'Egésippe n'aime point le roi; il n'a vu, dans sa conduite, qu'un manége adroit, le désir et l'orgueil de plaire, non ce trouble de l'ame qui s'accroît de celui qu'il fait naître. Childéric est trop jeune, trop ignorant encore de tout ce qui tient à l'art, trop amoureux sur-tout pour s'en douter; il s'est enivré d'espérance; Egésippe elle-même auroit peine à la lui ravir. Oh! combien la prévoyance stérile de Viomade le désespère!

FIN DU LIVRE NEUVIÈME.