LIVRE QUINZIÈME.

Bazin avoit près de soixante ans, une santé robuste, un extérieur noble, un regard farouche, le cœur altier, et jusqu'alors insensible à l'amour; l'orgueil de commander l'avoit privé du charme d'obtenir; jamais il n'avoit rien sollicité, rien attendu, rien espéré; il régnoit au sein même des plaisirs, qui s'en effarouchoient et fuyoient loin de lui, ne lui laissant que le dégoût.

Ces faveurs involontaires n'avoient offert à ses sens que d'imparfaites jouissances; son cœur, resté froid, n'avoit jamais palpité; son épouse, toujours soumise et tremblante, n'avoit connu de l'hymen que les devoirs; elle étoit morte en donnant le jour à Berthier, et n'avoit point regretté la vie. Bazine, née sous les yeux du roi, et sortant à peine de l'enfance, n'avoit point encore touché son cœur; mais cette belle et tendre fleur commençoit à s'épanouir; chaque jour lui donnoit une grâce ou une perfection nouvelle, et Bazin, étonné de tant de charmes qu'il n'avoit point même devinés, s'enflamma tout-à-coup d'impétueux désirs inconnus encore à son ame. A peine en a-t-il senti l'ardeur dévorante, qu'impatient il assemble son conseil; là, il rappelle à ceux qui le composent combien il leur avoit toujours semblé nécessaire au repos du peuple et à l'intérêt de ses fils, de confondre ses droits avec ceux que Bazine conservoit au trône, comme fille unique de son frère aîné, dont la mort mystérieuse avoit seule fait passer la couronne sur sa tête; c'étoit le motif qui avoit décidé le mariage de la princesse avec Amalafroi; le second fils de Bazin étoit trop jeune, et d'ailleurs il étoit promis à Amalabergue. Bazine, soit qu'elle s'alliât à un prince étranger, soit qu'elle se fît un parti dans la Thuringe, pouvoit un jour revendiquer ses droits, chasser ses fils ou diviser le royaume, et le livrer à toutes les horreurs d'une guerre intérieure. Son union seule avec le roi pouvoit éviter de tels maux, et il la proposa comme essentielle à la paix et au bonheur de tous. Le conseil approuva un projet si politique et si heureux en apparence. Bazine étoit adorée, on regrettoit encore son père, dont l'inflexible et sanguinaire successeur n'avoit pu faire oublier le règne trop court. Théobard reçut l'ordre de prévenir la princesse qu'elle devoit se rendre au conseil le lendemain, mais sans lui expliquer les intentions du monarque. Théobard, ministre et ami de son roi, n'a jamais approuvé ses injustices, lui seul n'a jamais tremblé devant lui, lui seul a opposé la vérité à la puissance. Bazin respecte son caractère inaltérable, sa vertueuse témérité; il s'en étonnoit quelquefois, mais lui résistoit en l'admirant, et le préféroit même en secret à ses lâches flatteurs; il avoit en lui seul une confiance sans bornes. Théobard, incapable de le trahir, mettoit à le servir un zèle infatigable, et étoit à-la-fois son juge le plus sévère, son plus intrépide défenseur; l'estime de tous justifioit celle du monarque. Cet homme courageux et sensible avoit servi le père de Bazine; il portoit à la princesse un attachement bien naturel; l'hymen projetté la replaçoit sur son trône, et donnoit aux Thuringiens une reine aussi douce que belle, et dont les vertus et les charmes captivant le roi, ôteroient sans doute à son caractère cette violence qui ternissoit son règne; ces idées mettoient le comble au bonheur de Théobard; il voyoit déjà Bazine sur le trône et le peuple heureux; il ne sentoit donc que les avantages de cet hymen, sans prévoir combien, au contraire, il alloit entraîner de malheurs. C'est ainsi bien souvent que le monde décide en aveugle et distribue le blâme ou l'éloge, sans savoir ce qui a déterminé son choix.

Tandis que ces événemens se préparoient, l'objet qu'ils intéressoient étoit bien loin de les imaginer. Bazine, sans envier à son oncle le rang qu'il alloit lui offrir, satisfaite d'un seul hommage, oubliant toute autre grandeur, n'apprit qu'avec trouble qu'elle devoit paroître au conseil. Un rien inquiète l'amour, un rien alarme le bonheur. La princesse frémit d'un danger qu'elle ne peut ni concevoir, ni définir; elle sent qu'elle est heureuse, que tout changement va devenir un malheur; mais elle ne peut s'attendre à celui qui la menace, et pour éviter à ceux qu'elle aime le partage de ses craintes, elle les renferme dans son cœur, et attend, en tremblant, l'heure qui va confirmer ou détruire ses alarmes. Suivie seulement d'Eusèbe, Bazine quitte son palais, et entraînée par cette puissance magique qui anime seule la vie, elle s'approche de la fontaine, revoit le bocage et le gazon, témoins discrets de ces entretiens chéris dont le souvenir fait couler ses larmes. Bazine semble dire un éternel adieu à ces champêtres abris; elle soupire et les quitte, comme avertie par son cœur qu'elle ne doit jamais les revoir. Surmontant une douleur qu'elle même accuse de foiblesse, Bazine se rend au palais; elle y est reçue avec des honneurs qui, jusque-là, ne lui furent pas accordés; elle s'étonne, et marche jusqu'au conseil, suivie d'une garde nombreuse. Bazin, en l'apercevant, descend de son trône, s'avance au-devant d'elle, la conduit en silence, et la place à ses côtés; le cœur de la princesse palpite avec violence, sa main tremble dans celle du roi; elle s'assied et baisse les yeux. Bazin admire un moment son maintien noble et timide, ses grâces, sa délicatesse, et l'embarras qui semble encore l'embellir; enfin, d'une voix qu'adoucit l'amour: Bazine, lui dit-il, mon peuple, mon conseil et mon cœur vous appellent au trône; acceptez ma main et régnez... A peine ces paroles ont-elles été prononcées, qu'une mortelle pâleur couvre le front de la princesse; mais rappelant tout-à-coup ce caractère élevé, cette ame qu'elle a reçue de la nature, et à qui l'amour imprime un nouveau courage: Grand roi, dit-elle, vos bontés pour moi commencèrent avec ma vie; je n'ai connu que vous pour souverain, pour bienfaiteur et pour père; je vous aime de ce filial amour, qui, mêlé de respect et de reconnoissance, de soumission et de crainte, n'admet point d'autres sentimens; accoutumée à trembler devant vous, je ne puis voir en votre auguste personne qu'un père et qu'un roi. Je sens combien votre choix m'honore; mais, confondue parmi vos sujettes, je me contente d'obéir à vos lois, et borne mes vœux à ma paisible destinée. Bazine se tait, et voit sans effroi le courroux se peindre sur le front du roi; elle attend avec sécurité sa réponse, en conservant cet air doux et tranquille qui désarme. Cependant le monarque, après un moment de silence: Je conçois, lui dit-il, que l'offre inattendue que je vous ai faite, ait effrayé votre jeunesse, accoutumée à la dépendance; l'éclat de ma grandeur vous étonne, vous n'osez l'envisager, et la majesté qui m'environne trouble votre innocente timidité; rassurez-vous, ne voyez plus que mes bontés et mes empressemens. Allez réfléchir en liberté sur l'heureux sort que je vous destine; dans dix jours je vous conduis aux autels. A ces mots, Bazin se lève, et ramène la princesse vers la porte d'entrée: là, elle retrouve la garde qui l'avoit accompagnée. Elle retourne dans son palais au milieu d'un nombreux cortége; vingt femmes nouvelles, des gardes à toutes les portes, tout enfin, lui rappelle ce qu'elle vient d'entendre, et déjà lassée de sa grandeur, elle cherche l'asile solitaire où elle pourra échapper à des soins qui l'importunent: elle est seule enfin, et se retrace avec effroi l'offre ou plutôt l'arrêt terrible qu'elle vient d'entendre. L'amour lui défend de l'accepter... l'amour lui fait craindre un refus... ce roi puissant et cruel l'entendroit-il sans se venger sur son rival? Bazine seroit-elle la cause des dangers auxquels son amant succomberoit sans doute? Mais n'est-il donc aucun moyen d'échapper à sa destinée terrible, sans que Childéric soit victime de lâches fureurs? ne peut-il s'y soustraire en s'éloignant? ne peut-il retrouver un autre asile? Ah! s'il étoit absent, si Bazine cessoit de craindre pour lui, qu'elle auroit de courage pour elle-même! Elle le verra du moins, elle exigera qu'il parte, elle l'obtiendra sans doute... Plus rassurée par cette espérance, elle demande Eusèbe, et lui annonce ce qui s'est passé au conseil... Jamais, répond avec horreur la bonne nourrice... ah! jamais! et elle paroît tourmentée d'une pensée profonde, d'un secret important. Bazine, préoccupée, ne s'aperçoit pas de son trouble; la nuit vint, mais le sommeil ne la suivit pas; la princesse voyoit se perdre en un instant les flatteurs projets de l'amour, qui, se confiant dans l'avenir, attend tout de lui et de la constance; ces rêves charmans d'une félicité lointaine, s'évanouissoient, et ce héros vivement souhaité par son imagination, plus vivement aimé par son cœur, alloit s'éloigner d'elle et peut-être renoncer à elle pour jamais! La veille encore elle étoit heureuse et rendoit grâce à l'amour; aujourd'hui elle s'abandonne à sa douleur; le jour fut sans distraction pour elle, comme la nuit avoit été sans repos. Berthilie, désirée et attendue, vint enfin lui porter les douces consolations de l'amitié. Que leur réunion fut tendre! Appuyées sur le sein l'une de l'autre, étroitement enlacées, leurs larmes se mêlèrent, leurs soupirs se confondirent, et leurs caresses adoucirent un moment des peines également senties. Berthilie donne des conseils prudens... elle cesse d'être légère, vive, étourdie, quand il s'agit de son amie; elle craint, et elle a raison de craindre: quelques mots échappés à Théobard, la défense bien cruelle, mais bien absolue, de se rapprocher d'Eginard, l'air sombre du roi, les préparatifs de son hymen, la douleur indiscrète que Childéric ne peut maîtriser, tout alarme la tendre fille de Théobard, et tout a bien droit de l'alarmer. Elle annonce à la princesse qu'elle ne pourra quitter son palais sans en avoir reçu l'ordre, que prisonnière, elle ne peut y recevoir que le roi, Théobard et elle seule. Comment revoir Childéric, lui faire part de ses inquiétudes, lui exprimer ses désirs?.. Berthilie, elle-même, n'a obtenu de venir la joindre qu'en recevant la défense de la quitter; Eusèbe ne peut pas plus s'éloigner qu'elle. Bazin a des soupçons... Bazin est amoureux, et l'amour lui apprend à sentir la jalousie... S'inquiéter, espérer malgré tant de maux, aimer encore plus celui pour qui on les éprouve, détester celui qui les cause, former cent projets, les rejeter, y revenir, s'affliger, espérer encore, ainsi se passèrent plusieurs jours. Le terme fatal approchoit, il redouble la douleur et les alarmes des deux amies.

Tandis qu'elles gémissent dans une égale détresse, Childéric, au désespoir, ne sait ce que l'amour attend de lui, ce qu'en exige la prudence. Que peut-il hasarder? que doit-il entreprendre? Où est son sceptre? où sont ses armes? qu'a-t-il à opposer à son rival? que lui reste-t-il même à offrir à la beauté?.. Doit-il lui enlever un trône, incertain de le lui rendre? le désirer même n'est-il pas un crime, n'est-ce pas une offense, n'est-ce pas sacrifier à son amour l'objet divin qui le lui inspire?.. Ah! le bonheur fuit sans cesse devant lui, et lorsqu'il est près de l'atteindre, il lui échappe toujours!.. Telles sont les pensées qui agitent le jeune roi... Viomade même semble l'abandonner; les hommes, la fortune et l'amour, tout trompe ses vœux et son espérance.

Mais le roi de Thuringe ne peut vivre si long-tems loin de Bazine; jamais encore il n'avoit connu le charme de la résistance, le tourment délicieux des désirs; ce trouble le ravit et l'étonne; son cœur, tout rempli, d'une douce image, remercie tout bas la sévère Bazine des plaisirs inconnus qu'il éprouve, de ceux qu'il espère. Cependant il veut éblouir ses yeux d'un fastueux hommage, il veut lui plaire, il veut l'étonner du spectacle de son pouvoir. Une fête où l'amour s'unit à la magnificence, est préparée; Bazine l'apprend et frémit... Cependant elle reverra Childéric, et dans le tumulte, ils pourront se rejoindre, s'entendre et fixer leur sort. Eginard reverra Berthilie; il y pense, il a senti son absence, elle a affligé l'aimable inconstant... Son maître est si malheureux, et Berthilie peut lui être si utile...! Eginard ne veut plus s'occuper que d'elle, ils uniront leurs soins et leurs cœurs... Eginard aime trop Childéric pour ne pas chercher la seule Berthilie.... Sans doute, il se promet même de n'aimer qu'elle et de l'aimer toujours... oui, toujours! il l'a prononcé ce mot effrayant, et il étoit loin d'elle; il s'avoue même que s'il est flatteur de plaire, il est peut-être plus doux d'aimer; que le cœur gagne à réunir le souvenir de la veille au plaisir du jour, à l'espoir du lendemain; et souriant à des projets si nouveaux, il s'écrioit: O l'heureux changement! C'est dans les vastes jardins que la fête est préparée; des flambeaux, placés avec art, forment un jour éclatant, qui ravit à la nuit tout son empire; des festons de fleurs, suspendus aux arbres, soutiennent les chiffres unis du roi et de l'infortunée dont ils annoncent le malheur. Ornée par d'importunes mains, auxquelles elles s'abandonne tristement, elle laisse à leurs soins l'art facile de l'embellir; cependant, les inquiétudes, les douleurs, les larmes ont effacé les roses brillantes de son teint; une pâleur plus touchante peut-être les remplace, et jamais, dans tout l'éclat de sa fraîcheur, elle n'a paru plus digne d'amour; ses yeux, chargés d'une tendre mélancolie, et encore humides de pleurs, attendrissent l'ame; on la prendroit pour une statue d'albâtre, représentant l'innocence qui implore le secours des dieux. Elle s'avance, et les cœurs volent au-devant d'elle. Childéric l'aperçoit; il est ému, agité, au désespoir; l'orgueilleux Bazin s'empare de la main tremblante de la princesse, il la place lui-même sur un trône de fleurs; les jeux commencent, et les Bardes chantent la beauté de Bazine, la gloire du roi et l'union fatale, dont la seule pensée donne la mort à l'infortunée qui en est victime. Les instrumens se font entendre; les danses vont commencer; c'est l'instant que l'amour espère, et qu'attendoit secrètement la jalousie... Ah! des yeux moins clairvoyans que les siens se seroient aperçus du trouble qui saisit Childéric et Bazine en s'approchant l'un de l'autre, de leur bonheur, en se pressant la main, de leurs regards, lorsque séparés par les autres danseurs, ils se cherchoient, s'apercevoient, voloient l'un vers l'autre, et s'enlaçoient de leurs bras; ces mouvemens pleins de grâce et d'amour n'échappent point au jaloux observateur, qu'ils irritent; il veut pourtant s'assurer d'un malheur qu'il ne fait encore que craindre, et qu'il peut attribuer au plaisir ou à la jeunesse; mais il prépare déjà sa vengeance. Bazin disparoît; sa vue ne contraint plus des amans qui peut-être ne pourront plus renouer cet entretien trop important pour le différer; ils laissent la danse, et vont s'asseoir à quelque distance des jeux, sous un dais de feuillage et de fleurs: là, trop loin pour être entendus, et seulement accompagnés d'Eusèbe, ils se confient leurs douleurs; mais Bazine n'a point accepté la main du roi, elle ne l'acceptera jamais; rien n'effraie son ame, hors les dangers de son amant; qu'il s'éloigne, et elle saura se conserver pour lui. Childéric est bien loin de consentir à un tel sacrifice. Quoi! lui roi détrôné, sans asile et presque sans espérance, étendroit sur elle ses malheurs! Il combat avec force une telle résolution, il conjure la princesse d'accepter la main du roi, et refuse de partir... Eh! quoi, lui disoit Bazine, vous voulez que ce cœur tout plein de vous aille jurer à un autre un sentiment dont vous seul l'avez pénétré; qu'infidèle en pensée, Bazine prononce, aux pieds des autels, un serment trahi d'avance! Ah! prince, pouvez-vous seulement en concevoir le désir perfide? pouvez-vous me condamner au parjure et au malheur? oubliez-vous que je vous aime de cet amour qui a décidé de ma vie? Princesse, reprenoit ce généreux amant, il est dans le rang qui vous attend, une jouissance qui remplira bientôt toute votre ame; celle qui peut tout a tant de bien à faire, que la sensible Bazine trouvera, sur le trône, des jouissances dignes d'elle: en voyant un infortuné, vous vous rappellerez Childéric; en secourant sa douleur, vous calmerez la vôtre, et vous vous direz: puisse une main consolatrice adoucir aussi la tienne, prince malheureux! Tous deux versoient des larmes, chacun vouloit mourir; Childéric jura de ne point s'éloigner que Bazine ne fût reine: elle prioit, ordonnoit en vain, lorsque Théobard vint l'arracher à ce douloureux et tendre combat, pour la ramener à la fête où Bazin l'appeloit. On voyoit encore la trace de ses pleurs, elle ne chercha point à les cacher; bientôt l'infortunée les répandra sans témoins. Bazin a tout entendu, appuyé contre les arbres qui le déroboient aux amans; il n'a plus de doute; son amour a tous les projets de la haine, mais la haine n'a pas éteint son amour. Qu'elle est belle! se disoit-il, mais que son cœur est ingrat! Obtenons, de la crainte et du malheur, ce qu'elle refuse à mes soins; punissons qui me brave; n'hésitons pas à m'en séparer. Bazin, rapproché de la princesse, et observant sa pâleur, son abattement, lui dit avec une feinte douceur: Reine, car vous l'êtes déjà pour mon peuple et pour moi, ces jeux vous lassent; cessez de vous contraindre; retirez-vous; venez, que je vous ramène jusqu'à ce palais que vous quitterez bientôt: et en disant ces mots, il entraînoit l'infortunée. Ces momens, disoit-elle, sont peu faits pour une explication, cependant je vous conjure de m'écouter.—Je vous entendrai, Bazine, soyez-en certaine; mais voici Théobard qui va vous reconduire; souffrez que je vous confie à lui, et veuillez le suivre. A ces mots, le roi s'éloigna; Bazine étonnée, inquiète, se trouva entourée d'une suite nombreuse, et entrainée pour ainsi dire dans son palais; les portes en étoient gardées; on la laissa seule avec Eusèbe. Ma chère nourrice, lui dit la princesse, on trame quelque chose contre nous; qu'allons-nous devenir? que prétend le roi? à quoi suis-je destinée? Eusèbe, plus effrayée encore, se taisoit. On apercevoit des fenêtres l'éclat de la fête; on entendoit les chants, on distinguoit le bruit des instrumens; Bazine contemploit ces témoignages d'allégresse, et son cœur abattu en étoit douloureusement affecté. Childéric est là, se disoit-elle; le plaisir semble s'agiter autour de lui, et la mort s'y cache peut-être! O dieux! ne permettez pas le crime; prenez seulement mes jours. Bazine ne sait ce qu'elle redoute, et la tristesse saisit son ame; de sinistres et vagues pensées l'oppressent; elle se jette dans les bras d'Eusèbe et l'arrose de ses larmes. Des pas précipités se sont fait entendre; les appartemens s'ouvrent tout à coup, et Théobard paroît. Bazine attend ce qu'il vient lui annoncer; Eusèbe a jeté un cri d'effroi. Princesse, dit Théobard avec attendrissement et respect, je viens, par ordre du roi; vous voudrez bien sans doute me suivre dans les lieux où j'ai ordre de vous conduire, et être sans crainte avec Théobard: alors il pressa Eusèbe de rassembler promptement tout ce dont elles pourroient avoir besoin toutes les deux, dans le séjour éloigné où il alloit les mener lui-même, et ordonna à quatre muets dont il étoit suivi, de se charger de ce qu'Eusèbe voudroit emporter: mais le trouble de la nourrice est si grand, qu'elle entend à peine ce que Théobard lui dit; tout échappe à sa main tremblante; en vain elle s'efforce d'obéir, et Bazine, qui veut la rassurer, fait elle-même tous les apprêts dont sa nourrice n'est plus capable. Mon voyage sera-t-il long? dit la princesse. Il ne tiendra qu'à vous de l'abréger, et si vous daignez en croire un sujet fidèle.... C'est assez, Théobard: mais étoit-ce à vous de remplir un si rigoureux devoir? Hélas! reprit-il avec la plus vive émotion, falloit-il vous livrer, princesse, à des mains perfides ou cruelles? Je vous entends, Théobard; pardonnez un injuste reproche. Bazine prit sa lyre, dont elle prévit qu'elle auroit souvent besoin, et ayant rassemblé à la hâte ses vêtemens, annonça que l'on pouvoit partir; les muets se chargèrent de tout ce que la princesse résolut d'emporter. Elle sortit, et donna le bras à Eusèbe qui pouvoit à peine se soutenir; un char les attendoit; elles y montèrent; Théobard le conduisit, les muets le suivirent sur des chevaux; ils s'éloignèrent rapidement. La nuit étoit belle, quoique sombre; le char parcouroit les magnifiques allées qui entouroient le jardin, et les feux qui éclairoient les lieux de la fête, frappèrent de nouveau la triste Bazine. C'est là qu'elle laisse Childéric; c'est là, qu'entouré de plaisirs qui l'abusent, il attend et espère son retour, tandis qu'une main barbare les sépare! O cher prince! se disoit elle, peut-être vous croyez-vous encore heureux, et votre amante est déjà frappée! Et toi, chère Berthilie, demain quelle sera ta douleur! A ces pensées cruelles, la princesse répand des pleurs, et ceux qui coulent en abondance des yeux d'Eusèbe, retombent encore sur son cœur. Quoi, disoit-elle, dois-je donc ainsi rendre malheureux tout ce qui s'intéresse à mon sort? dois-je donc coûter des larmes à tout ce qui m'aime? Après une marche rapide et assez longue, on entra dans un bois; les muets allumèrent des flambeaux pour le traverser; il étoit épais, et sans aucune route tracée. A ce spectacle, le désespoir d'Eusèbe est à son comble; Bazine la caresse et la rassure, mais elle gémit douloureusement. Après deux heures de marche, on sortit du bois: à son extrémité s'élève une chaîne de montagnes informes et de rochers amoncelés, qui offrent aux yeux leurs masses gigantesques, effrayantes et bizarres; les flambeaux qui jettent sur ces tristes lieux leur lumiere vacillante, ont confirmé les craintes d'Eusèbe. Barbares! dit-elle, où conduisez-vous l'illustre fille d'Humfroi. O ciel! ô princesse infortunée! c'est à la roche sombre que l'on va nous renfermer. Ah! Théobard, s'écrioit Eusèbe, sauvez votre reine, la mienne, celle de toute la Thuringe, ou que les justes dieux vous punissent! Hélas! il étoit ému, mais il sentoit la nécessité d'obéir; Bazine restoit confiée à ses soins, et il savoit bien qu'alors sa vie au moins seroit en sûreté. Un mot d'ailleurs pouvoit la délivrer; elle montoit sur son trône, et assuroit une longue paix à son royaume. Théobard espéroit que le séjour de l'affreuse caverne la décideroit promptement à un hymen nécessaire, et qu'elle renonceroit à un amour qu'il regardoit comme une erreur de son âge. Ils avançoient, livrés chacun à leur pensée; mais la route, semée de pierres, de cailloux, d'éclats de rochers, est devenue impraticable; il faut abandonner le char, et marcher sur ces pierres, qui blessent les pieds délicats de la princesse; Théobard la soutient, tandis qu'elle-même soutient Eusèbe désolée. Enfin ils arrivent tous auprès de ces roches énormes; une d'elle est creusée; les muets passent les premiers; Théobard, qui prend les flambeaux, guide Bazine et Eusèbe dans un souterrain étroit; une trappe de fer est levée; ils entrent alors dans une vaste caverne, où les muets ont d'avance placé des siéges et des lits. Il étoit tems d'arriver, Eusèbe ne pouvoit plus se soutenir; elle jeta un cri en entrant: Oui, c'est ici, dit-elle, et elle tombe évanouie. La princesse, aidée de Théobard, la place sur un siége et lui donne tous les secours qu'elle peut trouver autour d'elle; Eusèbe reprit ses sens, et demeura silencieuse et désespérée; les muets transportèrent ce qu'ils avoient placé dans le char; par ordre de la princesse, ils allumèrent des flambeaux. Théobard supplia respectueusement Bazine de demander tout ce qui pourroit adoucir sa captivité, osa l'inviter à en sortir promptement, et à rendre à sa cour sa présence désirée. Il lui promit de revenir la nuit suivante, et s'éloigna promptement, sachant avec quelle impatience son roi attendoit son retour. Bazine, restée seule avec Eusèbe, entendit se refermer la trappe de fer; un silence terrible règne alors au fond de la roche; le bruit seul d'un torrent, habitant furieux de ce sauvage séjour, en trouble la sombre tranquillité. Eusèbe, baignée de larmes, ose à peine lever les yeux, et les détourne avec horreur d'une longue chaîne de fer scellée dans le roc, et que la princesse n'avoit point d'abord aperçue; la bonne nourrice se tait et réfléchit; sa physionomie altérée, son regard sinistre annoncent une ame profondément blessée. Bazine s'apercevant de sa désolation, l'embrasse tendrement. Ma chère amie, lui dit-elle, avec cette douceur et ce charme inconcevable qui a tant d'empire sur les cœurs, ta peine ajoute à mes maux: si tu m'aimes, prends pitié de toi-même et de ton enfant. Ne murmurons pas, chère Eusèbe, nos jours appartiennent aux dieux, c'est à eux qu'il faut les abandonner. Un mot, une caresse, un sourire de sa chère élève, faisoient le bonheur d'Eusèbe; sa douleur ne tint pas contre un langage si doux; elle essuya ses pleurs, et parut plus tranquille. Ah! ma princesse, dit-elle tristement, le ciel sait que ce n'est pas pour moi que je gémis: puissé-je rester ici toute ma vie et vous en voir échapper; mais, hélas! il n'en existe aucun moyen, et Bazin est seul maître de votre destinée. Cette retraite affreuse n'est connue que d'un seul Druide, le vieil Hirman, retiré dans la forêt de Thuringe, du roi, de Théobard et des muets. O malheureuse! l'entrée en est entièrement cachée par plusieurs pierres énormes que l'on ne peut enlever qu'avec de grands efforts; le souterrain se ferme par une trappe de fer que l'on n'ouvre qu'à l'aide d'un secret que personne ne pourroit trouver; ici, dans le haut de cette caverne, est pratiquée avec art une ouverture qui donne de l'air et du jour: mais afin d'éviter les vents, les pluies, elle est faite de manière que la roche avançant en saillie, cache le ciel et prive ces lieux, déjà horribles, des rayons du soleil; cette ouverture ne s'aperçoit point au dehors, et donne sur le torrent dont vous n'entendez que foiblement le murmure, parce que dans ce moment ses eaux sont peu abondantes; mais lorsque grossi par les pluies et les orages, il gagne le pied de la roche que nous habitons, il la heurte avec fracas, et remplit ces lieux d'un bruit sinistre et terrible; personne alors n'oseroit approcher, et nul mortel sans doute ne croiroit que ces roches fussent habitées. O ma princesse! qui protégera votre jeunesse opprimée? qui osera vous secourir, vous défendre? cette chaîne surtout me désespère: ô ma fille! si on osoit... A ces mots, Eusèbe retomba dans sa profonde tristesse. M'enchaîner, ma bonne nourrice; ne le craignez pas, jamais Théobard n'y consentiroit; moins je puis m'échapper de cette prison, moins j'ai à redouter une barbarie inutile. D'ailleurs, nous pourrions aisément détacher cette chaîne du roc où elle est fixée, et la jeter dans le torrent par cette ouverture élevée; mais que pourrions-nous attendre? Les dames portoient alors des poignards à leur ceinture; Bazine se promettoit d'essayer la pointe aiguë du sien sur le roc, et d'en détacher l'objet des craintes d'Eusèbe: surprise de ce que la nourrice pût aussi bien décrire des lieux ignorés, elle lui demanda comment elle avoit pu en acquérir une aussi parfaite connoissance. Eusèbe pâlit, hésita, pria la princesse de lui épargner un récit qui dans cet instant lui seroit trop pénible; Bazine n'insista pas, consentit même à se coucher, mais put à peine s'endormir. Eusèbe, non moins agitée, ne goûta qu'un repos interrompu. Le jour éclairoit depuis long-tems ces tristes lieux, quand les captives se levèrent; toutes les deux offrirent au ciel leurs vœux et leur soumission; le repas fut préparé par Eusèbe; Bazine sourit en l'invitant à manger; mais la pauvre nourrice ne peut s'accoutumer à ce séjour, bien moins encore à y voir renfermée la fille d'Humfroi. Des pleurs baignent sans cesse ses yeux; elle ne mange point; Bazine s'efforçoit de la distraire, elle avoit pris sa lyre, elle avoit chanté des airs qui plaisoient tous à Eusèbe. Elle avoit plusieurs fois examiné la bague chérie qui représentoit son amant; mais voyant retomber Eusèbe dans son silence douloureux: Chère amie, lui dit-elle, si tu veux m'obliger, tu me feras à l'instant même le récit des évènemens qui déjà sans doute t'amenèrent dans ces lieux; ne me refuse pas plus long-tems. Un désir de Bazine étoit toujours une loi pour la sensible nourrice; elle se recueillit un moment comme pour surmonter son attendrissement. Rien, dit-elle à la princesse, ne me défend de vous parler aujourd'hui; je le dois même, et les motifs qui m'ont forcée au silence m'ordonnent à présent de vous confier le secret que j'ai si long-tems renfermé dans mon sein. Mais ne vous livrez point à la douleur, je vais vous dévoiler de grands crimes; je voulois différer encore dans la crainte que ces lieux ne vous devinssent trop odieux; mais vous l'ordonnez, et je dois obéir.


HISTOIRE DE LA ROCHE SOMBRE.

Vous n'ignorez pas que nos pères descendus de la la Pannonie, s'emparèrent de ce beau pays qui faisoit partie des Gaules; long-tems repoussés, puis vainqueurs, ils s'établirent enfin en conquérans, et se choisirent des chefs. Leurs mésintelligences entraînant les oppressions et la guerre, le peuple, lassé d'être victime de leurs passions, se choisit un roi; ce roi fut votre illustre père. Trop attaché à son frère, l'odieux Bazin, il l'associa à son empire, lui confia le commandement des armées, lui fit élever un palais, non moins beau que le sien même, dont il étoit voisin; enfin il lui donna toutes les marques d'une grande tendresse. Bazin feignoit d'y répondre; mais l'ardente soif de régner le dévoroit, et il voyoit avec envie la puissance qu'un tendre frère aimoit à partager avec lui. Humfroi, juste et généreux, aimé de son peuple, en paix avec ses voisins, eût été le plus heureux des rois, sans l'inquiétude où le plongeoit sans cesse la santé de son épouse qu'il aimoit avec passion. Un mal secret minoit depuis long-tems sa vie; Humfroi, désespéré, offroit aux dieux de pompeux sacrifices; l'encens fumoit sur tous les autels, et le peuple entier prioit pour sa reine; elle devint grosse, et cette révolution devoit lui être favorable, ou terminer ses jours; Humfroi redoubloit ses hommages aux dieux. Les Gaulois, dont nous suivons la religion, adoroient des divinités champêtres, surtout celles qui présidoient aux rochers et aux torrens. Ces asiles de la crainte les remplissoient d'une religieuse terreur; ils aimoient à s'y abandonner, et leurs ames, alors fortement agitées, adoroient ces dieux qu'ils redoutoient. Parmi ces temples formés par la nature elle-même, et habités par ces divinités farouches, on comptoit la caverne qui nous renferme. Radegonde, votre mère, conjura le roi d'y offrir pour elle un sacrifice secret. Bazin, présent à cette prière, forma sur le champ le plan odieux qu'il n'a que trop facilement exécuté. Quelques jours après cet entretien de la reine, les deux frères étant à la chasse, Bazin s'approcha d'Humfroi, et l'engagea à le suivre et à abandonner un moment les chasseurs. Inquiet comme toi, mon cher frère, lui dit-il, sur les jours précieux de Radegonde, j'ai fait préparer le sacrifice qu'elle demande; viens avec moi, nous rejoindrons ensuite la chasse. Humfroi, sensible à cette offre de son frère chéri, le suivit. Mon mari étoit attaché au service particulier de votre père, et il n'en étoit pas éloigné, lorsqu'il les vit quitter les autres chasseurs; il crut devoir accompagner son maître; mais n'en ayant pas reçu l'ordre, il se tint à quelque distance, et vit les deux frères descendre de cheval et entrer ensemble dans la roche sombre; il savoit qu'Humfroi devoit y offrir un sacrifice, il se retira par respect, et vint rejoindre la chasse. Au bout de quelques heures, Bazin, qui s'étoit mêlé aux chasseurs, reprit le chemin de son palais, et témoigna la plus profonde tristesse: son frère Humfroi, disoit-il, avoit tout-à-coup disparu, le cheval seul étoit de retour: on fit promptement des recherches dans la forêt, elles furent inutiles, et chacun forma ses conjectures, son plan, son histoire. Ces bruits accablèrent de douleur mon cher Taber; il se rappela le moment où son maître s'étoit éloigné des siens, la route qu'il avoit prise; et résolu de s'assurer de son sort, et de vérifier ce qu'il soupçonnoit, il se rendit dans ces mêmes lieux; mais il n'aperçut aucune ouverture à ces roches si semblables entr'elles, et après une recherche inutile, désespéré de son mauvais succès, il se hâta d'aller trouver le grand prêtre Hirman, et de lui confier ses pensées et ses indices. Hirman frémit à l'idée d'un fratricide, et ayant parlé à trois Druides qu'il admit à le suivre, il se rendit à la roche sombre, emportant tous les apprêts d'un sacrifice, en cas qu'ils fussent surpris. Ils ôtèrent d'abord les pierres qui fermoient la roche, et en déguisoient si bien l'entrée, que Taber n'avoit pu la deviner; ils ouvrirent ensuite la trappe de fer, dont Hirman connoissoit le secret, et ils entrèrent dans la caverne, suivis de Taber, qui parcouroit rapidement ces lieux, certain d'y trouver les traces d'un meurtre. De quel effroi furent-ils saisis! peignez-vous ce qu'ils éprouvèrent tous, en voyant leur roi encore vivant, mais pâle, mourant et attaché, hélas! à cette chaîne, à cette chaîne, objet de mon respect et de ma crainte! La faim, la soif, mille douleurs dévoroient le roi; il s'évanouit en reconnoissant Hirman et Taber; ils lui donnèrent de prompts secours, l'enveloppèrent du manteau de mon époux, lui firent avaler quelques gouttes des liqueurs qu'ils avoient apportées pour le sacrifice, et transportèrent le malheureux Humfroi jusques dans leur temple. Hirman, très-versé dans les sciences, étoit surtout fort habile en médecine; il employa toutes les ressources de son art pour rendre la santé à Humfroi: mais il s'aperçut que le monarque étoit empoisonné, et que l'effet du poison pouvoit seulement être tempéré, qu'enfin sa mort étoit prochaine. Il en avertit le roi, qui dès lors le pria de tenir secrète toute cette aventure horrible; ensuite il chargea Taber de se rapprocher du palais, et de venir la nuit suivante lui apporter des nouvelles de Radegonde. Taber obéit et vint me trouver; j'étois au service de la reine depuis mon enfance, c'étoit elle qui avoit fait mon mariage, et je nourrissois ma fille Elénire. Au récit de Taber, je sentis mon sang se glacer dans mes veines; cependant je l'engageai à cacher ces affreux évènemens à votre sensible mère; elle étoit à la fin de sa grossesse, et si languissante, qu'une révolution aussi violente auroit pu lui coûter la vie. Taber, la nuit suivante, devoit retourner au temple; je lui dis que l'on cachoit à la reine tout ce qui regardoit Humfroi; qu'on lui avoit persuadé que la chasse le retenoit encore pour quelques jours. Bazin s'étoit emparé du gouvernement, prêt à remettre, disoit-il, le sceptre à son frère dès qu'il paroîtroit; mais, se flattant sans doute que la nouvelle inattendue de sa mort le délivreroit encore de Radegonde, et du fruit que portoit son sein, et dont les droits légitimes l'effrayoient, il alla, pendant que je parlois à Taber, instruire brusquement la reine de la perte de son époux, qu'il supposa avoir été dévoré par un sanglier. A cette nouvelle, Radegonde jeta de grands cris, et s'évanouit, mais les douleurs de l'enfantement la rappelèrent à la vie; j'étois revenue près d'elle avec les femmes et tous les secours nécessaires. Bazin, feignant la plus vive douleur, ne voulut point quitter la chambre; il assuroit que l'enfant qui alloit naître ne pouvoit vivre, et je me préparois à ne pas le quitter des yeux, persuadée que son intention étoit de l'étouffer. Vous naquîtes bientôt; aux premiers sons de votre petite voix à-la-fois douce et forte, je le vis pâlir. Mais à peine sût-il que c'étoit une fille à qui la reine venoit de donner le jour, qu'il changea entièrement de physionomie, il embrasse la reine, et après vous avoir caressée et appelée sa fille, il se retira pour assembler promptement le conseil: là, il déclara votre naissance, ajouta que, pour assurer vos droits au trône, et satisfaire à sa tendresse envers son frère, il vous adoptoit pour sa fille, vous nommoit de son nom, et vous destinoit à Amalafroi, son fils, âgé de deux ans. Ces marques de son amour pour Humfroi enchantèrent tous les cœurs; la Thuringe entière y applaudit avec transport; votre mère, malgré sa douleur et sa foiblesse, s'en félicita, et vouoit une tendre reconnoissance au barbare qui causoit son malheur et sa mort. La reine m'aimoit tendrement, et m'avoit fait promettre de vous nourrir; ma fille étoit assez forte pour se passer de mon lait; dès que vous naquîtes, je la confiai à ma mère; je vous présentai le sein sur le lit même de Radegonde; vous le prîtes aussitôt, et votre mère en sourit: mais elle se sentoit si foible, qu'elle ne pouvoit se flatter de vivre long-tems; elle ne le désiroit point; privée de son époux, tranquille sur vos jours, elle attendoit avec calme l'instant qui devoit finir ses maux. En effet, peu de momens après, elle s'affoiblit de plus en plus, me remit pour vous tout ce qu'elle possédoit de plus précieux, me fit jurer de ne vous quitter jamais, et expira dans mes bras sans aucune marque de souffrance. Bazin, à cette nouvelle, donna de grands témoignages de douleur. Je rejoignis un moment Taber, que j'instruisis de tous ces détails; il partit dès qu'il fit nuit, et arriva au temple où Humfroi l'attendoit impatiemment. A son récit, votre père s'écria: Chère Radegonde! nous ne serons pas long-tems séparés. En effet, ses douleurs ne lui laissoient aucun espoir; et dès lors il désira avec ardeur que le crime de son frère demeurât à jamais inconnu. Il fit sentir à Hirman, ainsi qu'à Taber, que son frère sans doute sauroit bientôt qu'il étoit sauvé; que tant qu'il le croiroit vivant, il se feroit un otage de sa fille, dont les jours lui deviendroient nécessaires; tandis que s'il étoit sûr de sa mort, il vous feroit mourir peut-être pour anéantir vos droits au trône. Cette pensée étoit juste, Hirman l'approuva, et toute cette funeste histoire fut soigneusement cachée. La mort de votre père n'arriva pas aussitôt qu'on l'avoit craint d'abord; il vécut plusieurs mois, mais dans des souffrances continuelles, causées par l'effet du poison, dont tout l'art d'Hirman ne parvint qu'à retarder l'effet et à calmer les douleurs. Ce bon roi, ce tendre père brûloit du désir de vous voir; il l'exprima à Taber, qui m'en fit part; cette démarche étoit difficile. Bazin, qui feignoit pour vous la plus grande tendresse, m'envoyoit chercher chaque jour; j'étois contrainte et observée, je ne pouvois m'échapper. Taber seul alloit porter de vos nouvelles; ce qu'il disoit de vous ajoutoit encore au désir qu'éprouvoit Humfroi. J'eus enfin le bonheur de le satisfaire. Bazin, que l'idée de son crime poursuivoit, désirant sans doute en enlever les traces, ordonna une chasse du côté de la roche, et se hasarda seul pour l'examiner. Surpris de la trouver ouverte, il osa avancer dans le souterrain, la trappe étoit restée levée; il ne trouva point sa victime, et ne put voir sans effroi les apprêts d'un sacrifice non consommé, qu'avoit apportés et abandonnés Hirman. A ce spectacle, Bazin crut son frère sauvé, son crime découvert; il accusa Hirman, se promit une éclatante vengeance, et sortit en furieux de cet asile divin, dont il avoit fait l'antre du crime; cependant il lui restoit l'espoir qu'au moins votre père étoit mort avant le sacrifice. Pour s'en assurer, il résolut de voir le sage Hirman, et rejoignit la chasse, pâle, rêveur, agité. Le lendemain, il fit demander au vénérable Druide un entretien secret; Hirman lui fit réponse qu'il ne le verroit qu'à la roche sombre. Bazin, qui crut entendre le reproche et la menace dans ce peu de mots, entra dans une si violente colère, qu'il ne put en maîtriser les transports. Cette rage inutile s'exhala en mouvemens impétueux qui enflammèrent son esprit, et en peu d'heures il tomba dans un délire frénétique; une fièvre ardente le dévoroit; il appeloit Humfroi, Hirman, Radegonde, et se rouloit par terre comme un insensé. Ceux qui avoient les premières places autour de lui, éloignèrent tous les témoins qui pouvoient publier ses paroles dangereuses; j'eus défense de vous porter au palais, sous prétexte que la maladie du roi étoit contagieuse: me trouvant libre alors, j'en profitai, et je dis à Taber de m'amener un char au bout des allées; le soir venu, je vous enveloppai soigneusement, et vous portant dans mes bras, j'allai joindre Taber qui m'attendoit. Je montai sur le char, vous tenant sur mon sein; le mouvement vous ayant endormie, je vous portai ainsi jusqu'à votre père, qui vous reçut avec transport; il osoit à peine vous caresser de peur de vous réveiller, mais au bout de quelques minutes vous ouvrîtes les yeux, et vous le regardâtes; ce moment, à ce qu'il nous répéta plusieurs fois, fut le plus doux de sa vie; ce regard l'avoit charmé; il vous couvrit de ses baisers et de ses pleurs. Nous passâmes ainsi toute la nuit; votre père remercia les dieux qui lui accordoient encore tant de jouissances; il me témoigna une reconnoissance au-dessus de mes services, et vit venir le jour avec regret: mais Taber pensa que je pouvois rester jusqu'à la nuit suivante. Il retourna dans votre palais, afin de répondre en cas que je fusse demandée; votre père vous garda constamment dans ses bras, et ce fut alors qu'il me raconta comment son barbare frère l'avoit attiré dans la roche.

Vous savez, me dit-il, que Radegonde désiroit que j'offrisse pour elle un sacrifice aux divinités champêtres. Bazin, feignant de satisfaire ce désir, m'engagea, pendant une chasse, à me rendre au temple sauvage, où, disoit-il, on n'attendoit plus que moi; je le suivis avec la plus sensible reconnoissance; il entra le premier; j'aperçus plusieurs druides, et je déposai mes armes selon l'usage. Dès que l'on me vit désarmé, les faux druides, que je reconnus alors pour les muets chargés ordinairement des exécutions, se jetèrent sur moi, m'attachèrent à la chaîne de fer destinée à retenir les victimes offertes en sacrifice.... J'appelai mon frère à mon secours; il avoit fui le cruel! On me laissa des vivres, et, en un moment, je me vis enchaîné dans une horrible caverne.... J'entendis se fermer avec fracas une trappe; je me trouvai seul et abandonné à mon horrible destinée; l'image de Radegonde, prête à me rendre père, s'offrit à ma pensée et m'attendrit; je sentois que ma perte entraîneroit la sienne; l'ingratitude d'un frère tendrement aimé m'affligeoit plus encore que sa cruauté ne m'effrayoit; la mort avoit pour moi moins d'horreur que la haine de Bazin: mais l'impossibilité de changer rien à mon sort me rendit tranquille. J'offris mes jours aux dieux; j'osai descendre dans mon cœur, en sonder tous les replis, en interroger tous les sentimens; satisfait d'eux, en paix avec moi-même, je n'attendis plus qu'une mort douloureuse, mais qui m'ouvroit une autre vie. J'invoquai les dieux pour Radegonde, pour le fruit de notre amour; je leur recommandai mon peuple; je pardonnai à Bazin, et repoussant les alimens qui eussent retardé le sacrifice de ma vie que je venois de faire, je m'endormis profondément. Un doux songe m'offrit Radegonde, mère d'une fille déjà belle, et déjà la vive image de la reine. Je m'éveillai tranquille, soumis, adorant les dieux, et plein de calme. Les heures s'écouloient; la faim, dont je ressentois les vives atteintes, croissoit avec elles; bientôt les momens devinrent des supplices: tourmenté du plus horrible besoin, je lui résistai long-tems; je détournois la vue des alimens que je m'étois promis de ne pas toucher; mais la nature l'emporta; je dévorai cette dangereuse nourriture, qui par une juste punition du ciel, auquel je m'étois donné, auquel je venois de chercher à me dérober, porta dans mes entrailles la souffrance et la mort. Si plus dévoué, plus fidèle à mes sermens, j'eusse repoussé avec constance des secours perfides, récompensé de ma force, de ma vertu, je serois aujourd'hui sur mon trône, je jouirois du bonheur d'être père et de l'amour de mon peuple heureux. Voilà, chère Eusèbe, ajouta-t-il, comme les justes dieux me punissent: apprenez à ma fille à respecter leur volonté, à leur immoler sans regret cette vie que nous tenons d'eux, et citez-lui mon exemple, si les évènemens vous forcent à lui révéler ma funeste histoire. Mais, Eusèbe, n'oubliez jamais que j'en exige le secret, tant que mon frère respectera les jours et les droits de ma chère Bazine, tant qu'il ne changera rien au projet de l'unir à Amalafroi. J'approuve cette union; elle assure à ma fille un trône paisible; mais si cet hymen étoit rompu, alors parlez, et ordonnez de ma part à ma fille de consulter le sage Hirman sur les moyens à employer pour revendiquer son trône. Je le répète, tant que ses droits seront respectés, tant qu'elle sera traitée en héritière de la couronne de son père, épargnez son cœur, et dérobez-lui les crimes d'un frère auquel j'ai pardonné, auquel je pardonne encore au nom de Bazine.

Tels furent, princesse, les ordres que je reçus de votre père; je les ai observés fidèlement, soit en gardant le silence, soit en vous parlant aujourd'hui. Votre hymen avec votre oncle vous plaçoit encore au rang de reine de Thuringe; mais je ne pouvois voir sans effroi cette alliance, et votre main devenir la proie de l'assassin de votre père: cependant, n'osant déterminer mon devoir dans une circonstance que le roi n'avoit pu prévoir, je fis chercher Taber à la maison de chasse où il commande, et je l'envoyai consulter Hirman. Il m'a ordonné de vous faire connoître toute cette affreuse histoire, et j'obéis: mais il me reste à terminer le récit de la mort du roi. Je le quittai la seconde nuit et vous ramenai dans votre palais. Grâce à la maladie de Bazin et à l'adresse de Taber, mon absence fut ignorée; je retournai même plusieurs fois au temple. Un jour, je venois de vous y conduire, et de vous déposer dans les bras de votre père; vous lui sourîtes, c'étoit votre premier sourire, il lui causa une joie inexprimable; vous aviez alors près de deux mois; je le trouvai extrêmement pâle et affoibli. Eusèbe, me dit-il, je ne vous reverrai plus, et ce premier sourire de Bazine sera le dernier dont mes yeux paternels auront joui. N'oubliez pas tout ce que je vous ai recommandé: si jamais vous êtes forcée de parler de ma mort à ma fille, remettez-lui ces tablettes, cette bague gravée, et qui porte l'empreinte du nom et des traits de sa mère. Il me présenta alors ces dons précieux; je prononçai le serment de vous consacrer ma vie; Taber m'imita; le roi vous pressa contre son cœur, vous embrassa avec tendresse, et ne pouvoit vous quitter; il sentoit, hélas! qu'il ne vous reverroit plus; mais la prudence exigeoit mon retour; je m'arrachai à regret d'auprès de lui. La maladie de Bazin étoit moins violente; son délire ne duroit plus que quelques instans; il demanda même à vous voir, vous caressa, m'accabla de riches présens, et enfin il se rétablit. Mais hélas! le vertueux Humfroi n'existoit plus. Vous parûtes chaque jour plus chère à son barbare successeur; vous grandissiez sans connoître les malheurs qui avoient précédé votre naissance. Amalafroi me sembloit digne de vous; je jouissois de votre bonheur en pleurant secrètement les auteurs de vos jours, lorsque la mort prématurée du fils aimable et vertueux du plus cruel des rois, a changé votre destinée et mes devoirs. Recevez cette bague et ces tablettes, dit alors Eusèbe, en les présentant à Bazine, qui pendant son récit, attentive et muette, avoit donné un libre cours à ses larmes. L'arrivée de Théobard la força de les essuyer; Bazine n'avoit point un faux orgueil, mais elle ne vouloit pas que l'on se méprit sur ses sentimens, ni que l'on attribua à la foiblesse l'hommage offert à la tendresse et à la nature.

FIN DU LIVRE QUINZIÈME.