SECONDE PARTIE
DU MASSIF CENTRAL SAHARIEN
OU DU PAYS TARGUI
(AHAGGAR ET AJJER)
I
ÉTUDES GÉOLOGIQUES
En opposition avec le Sahara arabe, bas pays, surtout de systèmes immenses de dunes (Ergs) et de plateaux tabulaires calcaires généralement peu saillants (Hamadas), le pays targui est un haut pays avec de vraies montagnes (Adrars) de schistes cristallins, de granits et de roches volcaniques, dont certaines atteignent environ 3.000 mètres, et des plateaux plus ou moins tabulaires gréseux très saillants (Tassilis).
On peut distinguer dans ce très vaste « Massif central saharien » deux ensembles montagneux : ce que nous appelons l’« Enceinte tassilienne », à la périphérie, le « Pays cristallin> », au centre ; et un ensemble à reliefs de moindre importance reconnu au Nord-Ouest, Nord et Nord-Est de l’Enceinte tassilienne, entre l’Enceinte tassilienne et le pays crétacé, que nous appelons les « Pays pré-tassiliens ».
Des Pays pré-tassiliens.
Entre les pays crétacés de la Hamada de Tinghert et l’Enceinte tassilienne, telle que nous la définirons plus loin, se trouvent donc des reliefs de moindre importance que ceux de l’Enceinte tassilienne, souvent ensablés, ou ennoyés, d’un caractère particulier ; ce sont ce que nous appelons « les Pays pré-tassiliens ».
Ils sont constitués par des formations primaires, postérieures à celles de l’Enceinte tassilienne : formations mésodévoniennes (?), supra-dévoniennes et enfin, existant d’une manière sporadique, carbonifères.
Il est possible que ces formations soient plus ou moins en transgression et en discordance sur les formations de l’Enceinte tassilienne, et que les Pays pré-tassiliens se séparent de l’Enceinte tassilienne, non seulement par leurs formes différentes, et l’âge différent de leurs formations, mais encore par une discordance ou une lacune stratigraphique à la base du Dévonien moyen (?) ou supérieur.
Dans cette zone, nous plaçons en particulier les pays d’Amzack au Nord-Est et d’Isaouan au Nord des Tassilis de l’Ajjer, d’Iris et d’Abadra dans le Nord de l’Emmidir, d’El-Ouatia et de l’erg Ennefous (ou Tessegafi), dans le Nord de l’Ahnet, etc., etc.
Les plissements que ces pays peuvent avoir subi sont principalement hercyniens ; puis des mouvements alpins légers se manifestèrent probablement aussi.
Jusqu’à maintenant on n’a pas constaté l’existence des formations de cette zone, sur tout le pourtour du Massif Central Saharien.
On l’a constaté surtout au Nord-Ouest, Nord et Nord-Est.
Dans ces régions, les Pays pré-tassiliens sont relativement bien connus.
Des gisements et fossiles ont été étudiés. Nous ne nous y attarderons donc pas et nous nous contenterons d’indiquer la présence de formations méso (?), supra-dévoniennes et carbonifériennes et de séparer les pays de ces formations sous le nom de « Pays pré-tassiliens » de l’Enceinte tassilienne, à formations plus anciennes, principalement siluriennes.
Planche VI.
Enceinte tassilienne. Le bord Sud des Tassilis externes, sur le Tahihaout. Passage des Grès supérieurs aux Schistes à Graptolithes.
De l’Enceinte tassilienne
(de Tasilé, terme de Tamahak désignant les plateaux gréseux de type particulier qui sont les éléments caractéristiques de cette enceinte).
Nous appelons ainsi une ceinture de plateaux gréseux, plus ou moins tabulaires, qui entourent le Pays cristallin : les Tassilis de l’Ajjer, l’Emmidir, l’Ahnet, les Tassilis de l’Adrar, les Tassilis de Tin Rerhoh et les Tassilis de l’Ahaggar, pour ne citer que les plus importants.
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* *
En poursuivant de Temassinin, où nous sommes parvenus, la marche vers le Sud-Ouest, après avoir traversé les sables du Nord-Ouest de l’Erg d’Isaouan, l’anticlinal de grès dur appelé Adrar-n-Taserest (ou Djebel Tanelak), d’âge indéterminé en raison de l’absence de fossiles (qui est peut-être dévonien ?), et le Tineri-n-Taserest (région de l’oued In-Dekak), on arrive à l’Enceinte tassilienne en une de ces parties que nous prenons comme type, en raison de la clarté, rare dans ces régions, avec laquelle se présente sa structure.
C’est la région la plus occidentale des Tassilis de l’Ajjer (ou Azgueurs), la région des monts Relloulen, Terourirt et Ahellakan, des oueds Tassirt, In Dekak, Iskaouen et du Mâder Tahihaout, région que l’on peut désigner et que nous désignerons sous le nom de Tassirt-Iskaouen.
Cette région des Tassilis ne nous paraît pas devoir être considérée comme un ensemble dévonien, ainsi qu’il était admis jusqu’à ce jour.
En réalité, elle se décompose en deux zones de plateaux bien distinctes :
A) Les Tassilis externes dont les escarpements Sud dominent la région déprimée où passe l’Atafaït-Afa, la piste d’In-Salah à Rhat, région déprimée du Tahihaout, de l’oued Tigamaïn-n-Tisita, de l’oued Arami, de Tounourt.
Ces plateaux sont dévono-siluriens :
a) A leur partie externe, les grès les plus supérieurs sont des grès du Dévonien inférieur. On y trouve en effet des gisements fossilifères dévoniens inférieurs (gisement de la partie basse de l’oued Tassirt).
Dans ces grès, peut-être quelques bancs de conglomérats.
Au sujet de la concordance de ces grès dévoniens avec les « Grès supérieurs » suivants, nous faisons toutes les réserves ;
b) Constituant la partie élevée des plateaux en dessous des grès précédents, qui ne constituent que des affleurements sur le bord Nord et externe, se trouvent des grès dans lesquels nous n’avons pas trouvé de fossiles et que nous appelons Grès supérieurs des Tassilis, pour ne pas préjuger de leur âge exact (pour respecter les anciennes attributions, comme nous ne pouvons pas prouver le contraire, on peut les considérer comme appartenant au Dévonien inférieur, mais il se peut qu’ils se révèlent ultérieurement, ou entièrement ou partiellement siluriens supérieurs-gothlandiens) ;
c) En dessous, affleurent les Schistes argileux siluriens à Graptolithes (gisements de Tamellelt ou Tanout-Mellet), d’une façon continue à la base des escarpements Sud de ces Tassilis externes, et nous avons pu observer leur concordance parfaite de sédimentation avec les Grès supérieurs, le passage progressif, par des grès argileux micacés, des Schistes argileux à ces Grès supérieurs[27].
Dans ces schistes argileux, on rencontre des bancs de minerai de fer, ayant une teneur en fer très élevée, allant jusqu’à 70 p. c. par endroits. Malheureusement, l’absence de charbon jusqu’à maintenant au Sahara, ainsi que l’absence de main-d’œuvre, font que cela ne peut guère avoir d’intérêt minier.
Les Tassilis
Coupe schématique Tassirt-Iskaouen
selon A B (1)
(1) voir la [carte de l’Enceinte Tassilienne]
B) Les Tassilis internes, au Sud des précédents, qui se terminent au Sud par les très hautes falaises et les grands escarpements des monts Ahellakan et Ens-Iguelmamen, dominant le Pays cristallin de l’Edjéré[28] et de l’Amadror.
Ces plateaux sont en grès quartziteux non fossilifères ; nous avons pu observer la relation de ces grès avec les Schistes à Graptolithes ; ils leur sont inférieurs ; ce sont donc des grès siluriens ou cambriens. Dans l’absence de fossiles, on ne peut affirmer qu’ils ne sont pas cambriens (tout ou partie). Nous les appelons Grès inférieurs des Tassilis.
La transition avec les Schistes à Graptolithes se fait par un ensemble puissant de grès à « rippel-marcks » de « Grès à colonnettes » (c’est ainsi que le commandant Besset a appelé, suivant une expression très imagée, un facies très spécial de ces grès de transition) et de schistes argileux multicolores, qui affleurent dans la région déprimée de l’Atafaït-Afa, du Tahihaout.
Ces grès massifs, d’une remarquable puissance, reposent très nettement en discordance angulaire sur les Schistes cristallins à filons de pegmatite, donc anté-siluriens, peut-être antécambriens de l’Edjéré et du Massif Central Saharien, par de beaux conglomérats de base à galets de quartz dont l’affleurement est souvent caché sous les éboulis.
Nous appelons cette discordance : la Discordance tassilienne.
Ultérieurement, il paraîtra une étude sur les formations fossilifères dévoniennes et siluriennes rencontrées par nous dans cette région, avec des précisions sur leur âge.
Mais d’ores et déjà, nous pouvons indiquer que, pour la première fois au Sahara, nous avons découvert des organismes siluriens autres que des Graptolithes constituant les éléments d’un principe de faune.
Ce sont des Orthocères, une glabelle de Trilobite, des Lamellibranches et quelques autres organismes. Le tout est associé aux Graptolithes dans le gisement fossilifère des Schistes argileux de Tanout-Mellet.
On peut espérer, en cet endroit, trouver toute une faune variée du Silurien ; j’espère qu’une nouvelle mission me permettra d’exploiter cette découverte.
Ainsi, les sédiments siluriens jouent un rôle très important dans la constitution de cette partie des Tassilis.
L’appellation de Tassilis dévoniens, employée jusqu’à ce jour, est donc absolument incompatible avec la réalité et il convient de lui substituer celle de « Tassilis dévono-siluriens », qui, elle-même, n’est peut-être pas encore exacte puisque le Cambrien peut être également représenté, mais qui suffit tant que la présence du Cambrien n’est pas démontrée par la découverte de fossiles indiscutablement cambriens.
Ces observations relatives à la région Tassirt-Iskaouen jettent un jour nouveau sur la constitution de l’Enceinte tassilienne.
Dans la région des Irraren-n-Ahaggar (ou Iraouen), un raid rapide nous a permis de constater qu’après la traversée de l’erg d’Amguid[29], la piste qui va d’Amguid à Hassi Messeguem suit une dépression, qui est la continuation de la dépression de l’Atafaït-Afa, c’est-à-dire dominée au Nord par des escarpements dont la base est constituée par des Schistes à Graptolithes, et le haut par des Grès supérieurs des Tassilis, et qui est limitée au Sud par l’élévation progressive des Grès inférieurs des Tassilis, qui forment des plateaux dans lesquels se trouve un aguelmam temporaire que l’on m’a dit s’appeler Tarara (appellation dont je ne suis pas certain, n’ayant pu la recouper par plusieurs témoignages de Touareg).
Planche VII.
Enceinte tassilienne. Le bord Sud des Tassilis internes, près d’In Ebeggi, la « Discordance tassilienne » des Grès inférieurs sur les Schistes cristallins.
Végétation : 1, de Chobrok (en fleurs) ; 2, de Mourkba et 3, de Teleh.
Passons à l’Emmidir (ou Mouydir)[30].
J’ai étudié la corne Nord-Est du feston de l’Emmidir. Quand on vient d’Amguid, après la traversée Sud de l’erg d’Amguid et de l’oued Raris, on rencontre un éperon venant du Nord, de Grès inférieurs des Tassilis, appelé In-Touareren (ou Mongar-Tir) dominant le Pays cristallin qui s’étend au Sud de cet éperon.
J’ai constaté la présence, à la base des grès, des beaux conglomérats par lesquels la base de la série primaire tassilienne repose en discordance (la Discordance tassilienne) sur les Schistes cristallins dans la région Tassirt-Iskaouen.
Cet éperon, qui appartient donc à la zone des Tassilis internes, est séparé par la large vallée de l’oued Tidilekerer de la falaise Est des plateaux de Grès inférieurs des Tassilis internes de l’Emmidir qui vont se joindre dans le Nord aux plateaux des mêmes Grès inférieurs du pays d’Iraouen, dont nous avons parlé précédemment.
Cet éperon se soude également vraisemblablement à eux dans le Nord, dans la région d’Iraouen.
Après la traversée du reg de cet oued Tidilekerer, on arrive à cette falaise Est de l’Emmidir qui, plus au Sud, se continue par les monts Ihedran et de Raris.
Cette falaise, c’est l’escarpement des Grès inférieurs des Tassilis qui termine la zone des Tassilis internes de l’Emmidir sur les Pays cristallins ; ici elle est orientée Nord-Sud ; plus au Sud, elle prend une orientation Nord-Est-Sud-Ouest, pour, après avoir été Est-Ouest, se retourner Sud-Ouest-Nord-Est et gagner la région de Tadjemout dont il sera question plus loin.
Cette falaise forme ainsi la limite Sud du feston des plateaux de l’Emmidir — dominant le Pays cristallin de Raris et d’Aseksem.
Dans cette falaise, se trouve une échancrure faite par l’oued Tin Tarahit, qui descend du plateau pour aller se jeter avec l’oued Tidilekerer dans l’oued Raris, qui, lui-même, rejoint le grand collecteur de ces pays, l’oued Ir’err’er, dans la région d’Amguid.
C’est là que la piste escalade la falaise, et l’on parvient sur des plateaux correspondant à la zone des Tassilis internes, doucement inclinés vers l’Ouest, de la corne Nord-Est du croissant de l’Emmidir. On descend progressivement dans une dépression dite de Tiounkenin où affleurent, sur le flanc Ouest, les Schistes argileux à Graptolithes. Cette dépression appartient à une zone de dépressions qui sépare dans cette région des Tassilis internes de Tassilis externes.
C’est l’analogue du Tahihaout, de la dépression de Tounourt, etc.
Là, se trouve un gisement abondant de Graptolithes au voisinage immédiat du puits Abankor de Tiounkenin.
Le sillon que nous avons indiqué dans la région type Tassirt-Iskaouen, puis dans la région d’Iraouen, correspondant à l’affleurement des Schistes à Graptolithes, existe donc également dans la partie Nord-Est de l’Emmidir.
Vers le Sud de Tiounkenin, il se continue, toujours à l’Ouest de la grande falaise terminale de Raris, limitant à l’Ouest la zone des Tassilis internes de l’Emmidir, par la vallée où se trouve l’aguelmam d’Afelanfela (ou aguelmam Deïtman), puis l’oued Ir’err’er-oua-n-Isananen et, décrivant un feston, gagne la cuvette de Taoulaoun dont il sera question plus loin.
Après Tiounkenin, nous rencontrons une seconde zone de plateaux, les Tassilis externes de l’Emmidir, toujours inclinés vers l’Ouest avec les monts de Khanget-el-Hadid, que traverse l’oued Tiounkenin (ou Khanget-el-Hadid).
Vers la partie externe, après les Grès supérieurs des Tassilis, on rencontre dans des grès un superbe gisement à Spiriferidés du Dévonien inférieur, aux environs immédiats de l’aguelmam Hindebera dans l’oued Tiounkenin (Khanget-el-Hadid).
Au sujet de la concordance de ce Dévonien avec les Grès supérieurs, je fais toutes les réserves.
Ils m’ont paru en concordance.
Les Tassilis externes se terminent à l’Ouest par le plongement des grès très inclinés sous la plaine du Mâder Amserha (ou Mâder Khanget-el-Hadid).
J’ai pu suivre par leur côté Ouest les Tassilis externes vers le Nord jusqu’à l’oued Henin (Tilia). Dans cette région, leur plongement vers l’Ouest est constant et très accusé.
Vers le Sud, les Tassilis externes de l’Emmidir, constitués probablement par les monts Ezzetorin et Tesadit, Talmest, Tifirin, etc., s’incurvent pour prendre une direction Est-Ouest, puis Sud-Est-Nord-Ouest, comme nous l’avons vu pour les Tassilis internes à propos de leur falaise terminale sur le Pays cristallin.
Le pendage général restant constamment dirigé vers le centre du croissant.
J’ai traversé la corne Nord-Ouest du feston de l’Emmidir[31], à Aïne-Redjem. Là, l’Emmidir projette vers le Nord une apophyse, une série de dômes allongés Nord-Sud ; ce sont les dômes allongés de la montagne d’Aïne-Redjem, du Djebel Idjeran et du Djebel Azaz-Aïne Kahla.
Entre ces dômes, des ensellements, dont le plus accusé est celui par lequel l’oued Idergan traverse cette corne Ouest de l’Emmidir et où se trouve Aïne-Redjem.
La surface générale de ces dômes allongés m’a paru constituée par les Grès supérieurs des Tassilis.
L’anticlinal du Djebel Idjeran est éventré, et les Schistes argileux à Graptolithes doivent être mis à nu au milieu du Djebel Idjeran, probablement là où on signale des palmiers.
L’anticlinal d’Aïne Kahla est éventré plus encore : les Schistes cristallins eux-mêmes sont entamés dans l’axe de l’anticlinal.
Vers le Sud, cette région anticlinale qui constitue la corne Nord-Ouest du feston de l’Emmidir semble largement éventrée. D’après les travaux de M. Gautier sur le Mouydir Ahnet, — ces travaux qui marquent une étape si importante dans la connaissance de ces régions — il semble que cet éventrement détermine une avancée du Pays cristallin vers le Nord qui sépare les deux festons tassiliens de l’Emmidir et de l’Ahnet-Acedjerad (situé au Sud-Ouest de l’Emmidir).
Autour de cette avancée du Pays cristallin, il semble qu’on puisse distinguer toujours les mêmes zones : les lèvres supérieures de « la plaie » en Grès supérieurs des Tassilis, puis la zone déprimée des Schistes argileux (cuvette de Taoulaoun), puis les Grès inférieurs des Tassilis qui se terminent en falaise au bord de la cuvette de Tadjemout en discordance (la Discordance tassilienne) sur les Schistes cristallins de l’avancée de Tadjemout-Arack.
Vers l’Est, ces zones vont se raccorder, suivant le feston de l’Emmidir, et, comme nous l’avons indiqué précédemment, aux pays de la corne Ouest qui bordent également un anticlinal arasé, une avancée du Pays cristallin, l’anticlinal d’Amguid qui sépare l’Emmidir des Tassilis qui nous ont servi de type.
Au Sud-Ouest de l’Emmidir, l’Enceinte tassilienne est représentée par l’Ahnet-Acedjerad. Dans cette région, il semble, toujours d’après les importants travaux de M. Gautier, que l’on retrouve la même disposition que dans l’Emmidir : un feston de deux séries de plateaux, avec une zone de dépressions (la dépression d’Ouallen entre autres), correspondant à l’affleurement des argiles et Schistes siluriens à Graptolithes, feston en discordance (Discordance tassilienne) sur le Pays cristallin, le long et au bas de la falaise de son bord externe qui s’appelle ici le Bâten-Ahnet[32].
A l’Est de la région-type Tassirt-Iskaouen, l’Enceinte tassilienne prend une ampleur considérable particulière qu’il convient de signaler. Ce sont les vastes plateaux des Tassilis de l’Ajjer, terrains de parcours de toute une confédération de Touareg, la Confédération des Touareg de l’Ajjer.
On distingue toujours deux séries de plateaux séparés par la bande de dépressions de Tiremmar, de l’oued Iferniken, de l’oued Agou, et de la piste de l’Atafaït-Afa jusqu’aux monts Ekohaouen vers l’Est[33]. (Plus à l’Est, l’état des connaissances ne nous permet pas de faire des précisions, mais je suis certain que les explorations ultérieures constateront la continuité de structure de l’Enceinte tassilienne dans ces régions.)
Les grands escarpements des monts Ahellakan se poursuivent et les Tassilis internes dominent par leurs escarpements Sud le Pays cristallin de Tihodaïn, d’Abada-Hegerin, d’Admer et de l’erg d’Admer.
Ainsi, dans toute la partie Nord, Nord-Ouest et Nord-Est de l’Enceinte tassilienne, nous constatons une parfaite unité de structure.
Ainsi, comme la région-type Tassirt-Iskaouen, dans toutes ces parties de l’Enceinte tassilienne, on constate la présence des Grès supérieurs, des Schistes argileux à Graptolithes siluriens et des Grès inférieurs, des Tassilis externes et des Tassilis internes et la présence d’une discordance (la Discordance tassilienne) à la base des Grès inférieurs.
Il est probable qu’au Sud les autres segments de cette enceinte (Tassilis de l’Ahaggar, Tassilis de l’Adrar, etc.) sont analogues.
Mais, s’ils présentent vraisemblablement la même structure générale et sensiblement les mêmes formations, il semble qu’ils diffèrent assez par certains côtés des parties Nord de l’Enceinte tassilienne.
Ainsi, il semble que les couches de grès soient plus horizontales, que les plateaux soient beaucoup moins en relief sur le Pays cristallin et plus ensevelis dans des formations d’ennoyage, et que cette partie de l’Enceinte tassilienne ait été moins affectée par des plissements que la partie Nord-Ouest en particulier.
Maintenant que nous avons montré combien les différentes régions de l’Enceinte tassilienne présentent de similitude de structure avec la région Tassirt-Iskaouen, et combien il était fondé de les réunir sous cette appellation commune « Enceinte tassilienne », il convient de définir exactement ce que nous rangeons sous ce nom. C’est :
L’ensemble des monts et des plateaux disposés autour du Pays cristallin du Massif Central Saharien, qui sont constitués par les mêmes formations ou par des formations du même âge que celles qui constituent les monts et plateaux de la région Tassirt-Iskaouen dont nous avons ébauché l’étude précédemment, c’est-à-dire Grès inférieurs, Silurien, Grès supérieurs et Dévonien inférieur[34].
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Les parties Nord et Nord-Est de l’Enceinte tassilienne sont ridées suivant une direction sub-méridienne, ainsi que cela a été déjà souvent signalé, avec une tendance vers une direction Nord-Ouest-Sud-Est[35].
Ces plissements provoquent la projection d’apophyses anticlinales vers le Nord, comme celles dont font partie les monts de Tisekfa, d’Adrar-n-Taserest (Djebel Tanelak), d’Aïne-Kahla, d’Hassi-el-Khenig, enfin de Timerguerden, la crête entre Takcis et oued Meraguem.
Cette dernière région anticlinale est prolongée vers le Nord peut-être par les anticlinaux arasés de Bled-el-Mass et d’Aïn Cheick-Aïn Chebbi où le cristallin semble à nu.
Nous distinguons d’une manière générale quatre régions anticlinales de l’Est à l’Ouest, qui groupent ces rides :
Région de Tisekfa entre les deux Isaouan, d’Amguid entre l’Isaouan-n-Tifernin et les pays de l’oued Abadra, d’Aïne-Redjem, entre les pays d’Abadra et de l’Ouest de l’oued El Khenig-Elouatia, et enfin la région anticlinale de l’Ouest de l’Ahnet-Acedjerad, entre les pays d’Elouatia et les pays peu connus de l’Ouest.
Ces régions anticlinales provoquent le long du bord interne de l’Enceinte tassilienne des avancées du Pays cristallin, qui donnent une allure festonnée, une allure en guirlande à l’Enceinte tassilienne dans ces régions Nord, Nord-Est et Nord-Ouest.
C’est ce que nous avons signalé pour les régions d’Amguid et d’Aïne Redjem-Tadjemout, où cela est particulièrement net, par qui sont séparés les festons des Tassilis de l’Ajjer, de l’Emmidir et de l’Ahnet.
Les rides et ondulations sont généralement assymétriques, le pendage du côté Est étant en général plus fort que le pendage du côté Ouest.
Il semble que ces bombements, ces rides, soient comme des vagues venant de l’Ouest, et de moins en moins accentuées à mesure que l’on va vers l’Est.
Mais nos connaissances des régions Est des Tassilis de l’Ajjer ne nous permettent pas de certitude au sujet de la continuation de cette formule tectonique vers l’Est.
On a parlé pour certains de ces accidents de « flexures » des grès, dues à des failles du socle cristallin en profondeur.
Cette manière de voir ne nous paraît pas très fondée pour le moment :
Nous n’avons pas observé dans les parties de l’Enceinte tassilienne de flexures typiques de cet ordre, mais généralement des ondulations, bombements, rides, etc., très nets.
Par exemple, à Tidjoubar (ou Aïne-Bou-Mesis), à l’Est d’Amguid, dans la zone des Tassilis internes des Tassilis de l’Ajjer, se trouve un bombement allongé à peu près Nord-Sud, très accentué et très caractéristique, qui incite à être très prudent avant d’adopter cette hypothèse des formations de reliefs dans l’Enceinte tassilienne par failles en profondeur et flexure en surface.
Les plissements sont plus marqués dans la zone des Tassilis internes que dans celle des Tassilis externes.
Il semble que les Schistes argileux à Graptolithes et leur cortège de schistes argileux multicolores, qui paraissent assez plastiques, aient amorti les mouvements et les aient transmis atténués dans les Grès supérieurs.
Quelle est l’histoire de ces mouvements de l’Enceinte tassilienne ?
Pour le moment, il est très difficile de formuler des affirmations, étant données, d’abord l’incertitude qui existe encore sur l’âge de certaines formations (Grès supérieurs, par exemple), ensuite les difficultés d’observation des liens exacts qui existent entre le Crétacé et les formations primaires et surtout entre les formations dévoniennes (méso (?) et supra) et les formations siluriennes (et (?) éo-dévoniennes).
Des lacunes peuvent échapper, ainsi que des formations de transgression, etc.
D’autre part, certains de ces contacts sont ennoyés, cachés et il est difficile de savoir si certains mouvements peu accusés ne disparaissent pas sous des formations reposant en discordance dessus (c’est le cas pour le Djebel Redjem).
C’est donc absolument sans certitude que l’on peut hasarder quelque chose sur l’histoire de ces mouvements.
Il convient peut-être pour le moment, par rattachement de ces mouvements à ceux constatés dans le Nord-Ouest (Touat et Saoura) par M. Gautier et classés hercyniens, de considérer encore que les formations de l’Enceinte tassilienne ont subi leurs plissements et mouvements divers à l’époque des plissements hercyniens.
Je tiens à souligner cette remarque que des mouvements calédoniens furent peut-être les principaux à intéresser les formations de l’Enceinte tassilienne, mouvements auxquels se seraient ajoutés ou superposés des mouvements hercyniens, et des mouvements alpins. A vrai dire, les plissements se sont succédé dans ces régions en épousant souvent plus ou moins les plissements précédents et il est difficile de faire la part de chacun. Et cette remarque est non moins importante pour les plissements du Pays cristallin dont nous parlerons plus loin.
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Il semble qu’il y ait des variations légères de facies, latéralement dans l’Enceinte tassilienne, en particulier le facies gréseux paraît plus accentué à l’Est, le facies marno-argileux à l’Ouest ; c’est ce qui, joint à une accentuation des plissements vers l’Ouest, produirait des différences d’aspect entre l’Emmidir et les Tassilis de l’Ajjer.
Ces deux caractères semblent d’ailleurs liés : les régions où les facies profonds argileux, marneux, schisteux sont les plus représentés, les régions Nord-Ouest, devaient être plus intéressées par des plissements que des régions à facies détritiques gréseux prédominant.
Ces Grès des Tassilis semblent franchement marins. Ils sont en général régulièrement lités ; on trouve des fossiles marins, en dessus et en dessous pour les Grès supérieurs, en dessus seulement, mais bathiaux (?) (Graptolithes) pour les Grès inférieurs.
Il est possible que les mers aient remanié des ergs lors de leurs transgressions.
Les Grès supérieurs se distinguent en général assez facilement des Grès inférieurs.
En particulier, les Grès inférieurs sont généralement beaucoup plus massifs.
Les plateaux de Grès inférieurs sont entaillés par des cañons très profonds, à parois ruiniformes, d’aspect très différent des cañons creusés dans les Grès supérieurs beaucoup moins pittoresques.
Citons le magnifique cañon de l’oued Iskaouen, creusé dans les Grès inférieurs.
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Nous avons vu que des avancées du Pays cristallin pénétraient l’Enceinte tassilienne, dans les régions anticlinales d’Aïne-Redjem et d’Amguid.
La mise a nu du cristallin dans l’axe de ces anticlinaux correspond à des dépressions, sans doute parce que les Gneiss, Granits et Micaschistes, roches hétérogènes, se désagrègent plus facilement sous l’action de l’érosion saharienne[36], que les grès quartziteux des Tassilis.
Et dès qu’ils sont mis à nu, les facteurs d’érosion ayant plus de prise sur eux, leur démolition est plus rapide.
C’est pour cette même cause sans doute que le contact des Grès inférieurs des Tassilis et du Cristallin se traduit par la saillie considérable des plateaux gréseux, sur le Pays cristallin, par un bâten (falaise) imposant qui entoure comme une barrière tout le Pays cristallin au Nord-Est, Nord et Nord-Ouest.
Planche VIII.
Enceinte tassilienne. Le cañon de l’oued Iskaouen dans les Grès inférieurs (Tassilis internes).
Un Etel (Tamarix articulata).
Pour expliquer la formation de cette imposante barrière, on a invoqué la présence d’une faille qui suivrait le bord interne des Tassilis internes.
Rien ne nous permet d’admettre l’existence de cette faille pour le moment, tout au moins l’existence aussi générale de cette faille.
La présence de témoins des Grès inférieurs des Tassilis sur le Pays cristallin très loin du « bâten » en question semble obliger soit à rejeter l’explication par failles d’une manière générale, soit à placer cette faille à une assez grande distance du « bâten » actuel, dans le Pays cristallin.
Ainsi, la gara Holla, à une trentaine de kilomètres des Tassilis, domine le Pays cristallin de l’Edjéré de son plateau escarpé, de Grès inférieurs des Tassilis.
Nous croyons que, en l’absence d’autres explications générales possibles actuellement, on doit admettre pour la formation de cette falaise, l’explication donnée plus haut.
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L’Enceinte tassilienne dont nous venons d’ébaucher l’étude et dont l’altitude ne dépasse guère 1.700 mètres, entoure un pays dont les montagnes atteignent de grandes altitudes (Tahat, 3.000) ; c’est le Pays cristallin.
En outre, les Pays pré-tassiliens, l’Enceinte tassilienne, étaient des pays à reliefs plus ou moins tabulaires, des pays tabulaires ; le Pays cristallin, lui, n’a pas ce caractère.
Du Pays cristallin.
C’est l’immense pays de l’Ahaggar (ou Hoggar).
Vaste pays de schistes cristallins percés d’intrusions de roches granitoïdes, injectés de pegmatites et de diverses roches filoniennes, souvent recouverts d’épanchements et d’appareils, et traversés de dykes volcaniques.
Des Schistes cristallins.
Le Massif Central Saharien a été décapé de sa couverture primaire (cambro (?)-silurienne) tout au moins à sa périphérie et les Schistes cristallins que nous avons vu apparaître en discordance sous l’Enceinte tassilienne, sont à nu sur une immense surface.
(On ne sait si la couverture primaire a couvert tout ce Pays cristallin actuellement à nu, dans l’absence de témoins, reconnus à ce jour, de cette couverture dans le centre du Pays cristallin ; il se peut qu’une partie de l’Ahaggar depuis les mouvements saharidiens dont il sera parlé plus loin soit toujours restée émergée, que les mers primaires n’aient jamais complètement recouvert le Pays cristallin, et qu’il y ait eu là un continent permanent, un « asile » depuis les débuts de l’ère primaire jusqu’à nos jours ?!.
On ne peut, pour le moment, affirmer quoi que ce soit à ce sujet.)
On trouve toute la gamme des schistes cristallins ; les gneiss dominent.
Il semble que ces roches, métamorphisées de façon et à des degrés variés, aient été des plus diverses avant leur transformation par les différents métamorphismes : grès, marnes et calcaires, roches d’épanchement volcaniques, etc., semblent avoir été représentés.
Nous avons recueilli de nombreux échantillons de ces Schistes cristallins.
L’étude minéralogique de ces échantillons, recueillis le long d’un itinéraire filiforme dans le Pays cristallin ne rentre pas dans le cadre de cet exposé général[37].
Nous laissons donc de côté l’étude minéralogique de ces Schistes cristallins de l’Ahaggar en attendant que des études de longue haleine nous permettent de les grouper suivant leur rapport avec les îlots de roches intrusives, suivant les influences diverses qu’ils ont pu subir : injections filoniennes, actions mécaniques, etc., et suivant les zones de profondeur auxquelles ils peuvent appartenir.
L’étude des Schistes cristallins de l’Ahaggar à ces points de vue, pourra revêtir un grand intérêt général par suite de la nudité de ces pays qui se prêtent plus qu’aucun autre à des études de cet ordre.
Ce sur quoi nous désirons attirer l’attention, c’est l’âge de ces Schistes cristallins, ainsi que l’âge et la forme de leurs plissements propres.
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L’âge des formations qui sont devenues les Schistes cristallins est, peut-être, anté-cambrien.
En effet, nous avons vu que l’Enceinte tassilienne reposait en discordance sur les Schistes cristallins plissés.
Dans cette enceinte, nous avons montré l’importance des formations siluriennes.
Même dans l’éventualité de la démonstration de l’absence du Cambrien à la base, on peut conclure avec beaucoup de probabilité à l’âge anté-cambrien des Schistes cristallins : car on peut considérer comme très longue la période qui sépare la date du dépôt des formations qui sont devenues par métamorphisme les Schistes cristallins, de la date de la transgression marine qui débuta par la formation des Conglomérats de base de la série tassilienne.
1º La transgression marine s’est faite en effet après le plissement, après l’injection de tout ce complexe cristallin par les pegmatites et après que l’érosion eut atteint ces filons de pegmatite (car nous avons constaté que la couverture tassilienne repose directement, en de nombreux points, sur un substratum de Schistes cristallins injectés de pegmatite).
2º Avant cette transgression, en effet, le « rabotage » du massif avait été très loin : le granit avait été atteint, ainsi que les diverses roches intrusives profondes (nous avons vu en divers points les Grès inférieurs reposer par les Conglomérats de base sur le granit) et il ne restait aucun élément non métamorphisé sous la couverture tassilienne, elle, non métamorphisée (nous n’avons vu nulle part dans le Pays cristallin de sédiments non métamorphisés, ni aucun explorateur).
3º Enfin le caractère général de cette discordance n’est pas en effet pour inciter à croire courte la période qui s’est écoulée entre plissement et transgression.
C’est pourquoi nous croyons ne pas nous écarter d’une très grande probabilité en qualifiant les Schistes cristallins d’anté-cambriens.
Dans ces Schistes cristallins peut-on faire des divisions stratigraphiques ?
Cela est impossible encore.
On est tenté de distinguer des pays de Schistes cristallins de caractère peut-être plus ancien.
Mais il n’est, pour le moment, pas prudent de s’abandonner à cette séduction.
La présence de discordance typique stratigraphique sur laquelle on puisse se fonder, avec conglomérats, dans les Schistes cristallins n’a pas en effet été observée, ni par nos prédécesseurs ni par nous-même.
Des quartzites (entre autres la pyramide de l’In Kaoukan dans l’Anahef) ont été observés par M. Buttler en légère discordance sur des gneiss sous-jacents.
Rien ne donne à cette discordance une importance suffisante pour le moment, ni caractère nettement stratigraphique (absence de conglomérats), ni grande extension, qui permette déjà de fonder sur elle une coupure dans les Schistes cristallins anté-cambriens. Mais elle laisse prévoir la possibilité d’une pareille éventualité[38].
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On avait tout d’abord, à la suite des découvertes de la Mission Flatters, rattaché les plissements propres aux Schistes cristallins, qui apparaissent au Sud des Tassilis, aux plissements calédoniens.
Puis, les découvertes des Schistes du Tindesset par la Mission Foureau-Lamy, considérés comme de la fin de l’Ordovicien, des Schistes d’El-Khenig, par le Capitaine Cottenest, considérés comme gothlandiens, avaient jeté quelque trouble dans les idées admises jusque-là sur la date de ces mouvements.
Les conditions de gisement de ces Schistes à Graptolithes n’ayant pu être éclaircies, on avait admis soit que ces schistes appartenaient à une partie non métamorphisée de l’ensemble des formations qui, métamorphisées, avaient donné les Schistes cristallins, — et alors l’hypothèse calédonienne restait absolument acceptable — soit que ces Schistes à Graptolithes considérés tous comme siluriens supérieurs, étaient à la base du complexe gréso-argileux dévonien, et alors il fallait admettre que les plissements qui avaient intéressé les Schistes cristallins et qui leur étaient propres étaient antérieurs à certains mouvements calédoniens typiques.
Mais, par suite de l’incertitude régnant en Ecosse sur la question de savoir si le Silurien supérieur avait été intéressé par les mouvements calédoniens, on avait voulu y voir les premiers mouvements calédoniens. C’est cette dernière opinion qui était celle de Suess qui déclarait qu’on ne saurait prétendre que les Saharides ne se révèleraient pas quelque jour comme le prolongement des Calédonides.
Ces plissements propres aux Schistes cristallins de l’Ahaggar furent dénommés Saharides par Suess, en attendant que des explorations ultérieures permettent de les rattacher avec certitude aux Calédonides.
Maintenant que nous avons étudié les relations des Schistes argileux à Graptolithes avec les Schistes cristallins, nous pouvons déclarer que les Schistes cristallins ont été plissés avant le Silurien — et vraisemblablement avant le Cambrien.
La possibilité de réaliser les espoirs de Suess et de rattacher les Saharides aux mouvements calédoniens est donc écartée à tout jamais.
Ces mouvements sont trop antérieurs aux mouvements calédoniens.
Et nous croyons pouvoir admettre que les mouvements les plus récents qui ont plissé les Schistes cristallins avant le dépôt en discordance dessus de la couverture tassilienne, sont algonkiens, et faisons toutes les réserves sur l’existence de mouvements antérieurs (discordance de l’In Kaoukan ?) intéressant une partie des Schistes cristallins, qui peut être mise en lumière un jour par l’étude approfondie du Pays cristallin.
Ainsi, les Saharides (pour conserver l’appellation de Suess) sont algonkiennes.
C’est là un des résultats de notre mission dont nous sommes fier que la démonstration de l’existence d’un « Faîte saharien » algonkien, comparable au « Bouclier canadien »[39], au « Faîte sibérien » et au « Bouclier baltique ».
Etudions maintenant les plissements eux-mêmes.
Tout d’abord, il convient de faire remarquer que l’état actuel de plissement des Schistes cristallins est le résultat de mouvements complexes.
Il est possible que pour certains des Schistes cristallins, les mouvements algonkiens se soient déjà superposés à d’autres antérieurs (discordance de l’In Kaoukan ?).
D’autre part, les Schistes cristallins plissés par les mouvements algonkiens ont sans doute été repris (la partie voisine de l’Enceinte tassilienne tout au moins) par les plissements postérieurs que nous avons décrits dans l’Enceinte tassilienne et qui ont déterminé l’allure festonnée de cette enceinte, par le découpage des régions anticlinales provoquant des avancées du Pays cristallin.
On ignore même si ces mouvements qui ont plissé l’Enceinte tassilienne n’ont pas eu une grande ampleur dans l’Ahaggar, et si cet Ahaggar ne présente pas actuellement le résultat de la mise à nu du Cristallin par décapage d’un vaste bombement d’âge alpin (?) ridé sensiblement Nord-Sud, avec tendance vers une direction Nord-Nord-Ouest-Sud-Sud-Est (les rides les plus accentuées se trouvant vers l’Ouest), par les mouvements hercyniens ou calédoniens (?) ou hercyniens et calédoniens (?) qui ont agité l’Enceinte tassilienne.
Ce dôme qui est décapé maintenant de sa couverture primaire pouvait même être une région de violents plissements primaires et les régions anticlinales de l’Enceinte tassilienne, dont nous avons esquissé les traits, ne représenteraient peut-être que les terminaisons mourantes vers le Nord des vastes rides de ce dôme qui, dans les régions ahaggariennes auraient été beaucoup plus accentuées, allant peut-être jusqu’au déversement et même à des nappes de charriage[40].
Cette hypothèse n’a rien d’impossible :
L’Enceinte tassilienne avec son pendage vers la périphérie se présente bien comme les bords d’un vaste bombement arasé et sa disposition en guirlandes paraît bien être le résultat du décapage d’un dôme plissé de rides sub-méridiennes (avec une tendance vers une direction Nord-Nord-Ouest-Sud-Sud-Est).
Enfin, il est possible que le Pays cristallin ait été le théâtre d’affaissements, de surrections, de mouvements épirogéniques en relation avec les phénomènes volcaniques dont nous parlerons plus loin, et avec les plissements tertiaires alpins dont ces incidents pourraient avoir été le contre-coup : le contre-coup de l’Atlas.
Il est donc difficile de déterminer, dans l’état actuel de plissements des Schistes cristallins, la part des plissements algonkiens, et la caractéristique de ces plissements.
Les observations que l’on peut faire au cours d’une rapide mission d’exploration ne permettent pas de répondre avec précision et certitude à ces questions ; une étude de longue haleine est nécessaire.
On a parlé d’une direction générale sub-méridienne des plissements saharidiens.
En effet, on constate que beaucoup de crêtes de Schistes cristallins dont certaines sont certainement de plissement surtout algonkien, sont voisines de la direction Nord-Sud, mais toujours avec une tendance vers Nord-Ouest-Sud-Est.
Ainsi, au mont Ahellakan où les Grès inférieurs des Tassilis reposent très calmes sur les Schistes cristallins, ce qui permet de considérer les plissements des Schistes cristallins dessous comme purement algonkiens, on constate que la direction des plissements est bien Nord-Nord-Ouest-Sud-Sud-Est.
Dans l’Edjéré, ces crêtes sont particulièrement nettes, émergeant des coulées dont nous parlerons plus loin. Elles sont en général plutôt Nord-Nord-Ouest-Sud-Sud-Est que Nord-Sud, avec le pendage des Schistes dirigés vers l’Est, tout le long de l’oued Tedjert en particulier.
Certaines crêtes sont dirigées presque Nord-Ouest-Sud-Est, en particulier à l’Est de la gara Holla.
La gara Tersi est un synclinal de Schistes cristallins isolé en « Monad-Nock », orienté Nord-Nord-Ouest-Sud-Sud-Est.
Dans la région Nord de l’Anahef, la région de l’In-Sakan, les Schistes cristallins ont une allure très calme et forment des plateaux ondulés, la direction des plissements semble encore Nord-Nord-Ouest-Sud-Sud-Est.
(Je citerai parmi ces ondulations l’anticlinal-dôme de l’In-Kaoukan.)
Dans la région d’In-Amdjel, les Schistes cristallins forment des crêtes également sub-méridiennes. Là, ils semblent laminés ; il se pourrait qu’il y ait eu des phénomènes de charriages.
Ainsi on constate dans l’Ahaggar, dans les plissements des Schistes cristallins, une direction dominante sub-méridienne Nord-Nord-Ouest-Sud-Sud-Est, à laquelle ne semble pas être étrangère la direction générale qui fut celle des mouvements algonkiens, des Saharides dans l’Ahaggar.
Il n’est peut-être pas inopportun de rappeler ici que la direction Nord-Ouest-Sud-Est est la direction des plissements algonkiens, entre la mer Blanche et le Nord de la Norvège.
D’autre part, il convient de faire remarquer que nous ne connaissons ces plissements algonkiens que par les régions du Nord et du Centre de l’Ahaggar, que ce n’est là qu’un aperçu relativement local sur ces plissements et qu’il est possible que d’autres explorations nous apprennent qu’ils ont une autre direction ailleurs et sont plus ou moins disposés en virgation.
Des explorations de la région entre Ahaggar et Tibesti seraient très intéressantes à ce sujet, ainsi que des explorations des pays cristallins de l’Eglab.
Cette direction sub-méridienne Nord-Nord-Ouest-Sud-Sud-Est qui déjà dans l’Ahaggar n’est pas absolument générale, ne peut encore être considérée comme la direction générale des Saharides, pour le moment.
Les plissements postérieurs semblent avoir épousé plus ou moins les directions des plissements algonkiens, avoir tout au moins été influencés par elles.
Et c’est à l’influence des plissements algonkiens en particulier qu’on pourrait peut-être attribuer la tendance Nord-Ouest-Sud-Est des rides sub-méridiennes de l’Enceinte tassilienne, de date postérieure, sinon le caractère sub-méridien lui-même de ces rides.
Des intrusions de roches grenues.
Les Schistes cristallins sont percés par des massifs de roches intrusives granitoïdes ou grenues[41] variées, qui font contraste par leurs dômes luisants ennoyés à la base par les produits de la desquamation (boules) avec les crêtes fines des Schistes cristallins.
Ces massifs de roches intrusives granitoïdes sont la note dominante dans la partie axiale du Tifedest où ils semblent disposés en chapelets d’intrusions elliptiques.
Citons en particulier dans cette grande région allongée sub-méridiennement des monts du Tifedest, comme type de ces massifs de roches intrusives granitoïdes, les massifs de l’In Takoulemout et de l’Iskarneïer à l’Est de l’oued Martoutic et de l’oued Aor et à l’Ouest de l’Ir’err’er.
Dans la Koudia, la partie la plus élevée de l’Ahaggar, les intrusions de roches granitoïdes jouent un rôle également important.
Citons entre autres :
Les reliefs à l’Ouest d’Ideles, entre Ideles et Irhafock (avec de beaux types de désagrégation en boule) ;
Le flanc Nord-Ouest du Tahat et au Nord-Ouest du Tahat les régions de l’oued Tellet-Mellel, de l’oued Ti-n-Iferan aux environs d’une source remarquable par ses figuiers dont l’altitude est voisine de 1.700 mètres, et de l’oued Arrou aux mêmes altitudes.
Dans la partie haute de la Koudia des roches grenues apparaissent parfois sous les coulées, jusqu’à de très hautes altitudes.
Ces intrusions de roches grenues paraissent avoir eu, quant au choix des endroits de leur mise en place, une certaine prédilection pour ce qui est devenu les régions axiales des vastes systèmes anticlinaux actuels des Schistes cristallins, ou pour ce qui est devenu les régions de plus grand bombement du pays des Schistes cristallins.
Il est très difficile de savoir de quand date la mise en place de ces diverses roches granitoïdes, dans l’absence actuelle d’éléments datés reconnus, postérieurs aux Schistes cristallins anté-cambriens, avec lesquels on en puisse observer les rapports.
Certaines de ces mises en place sont anté-siluriennes (ou anté-cambriennes ?), car le long de la Discordance tassilienne sous les Grès inférieurs et leurs Conglomérats de base, on constate la présence de roches granitoïdes. C’est le cas dans la région d’In-Ebeggi (Edjéré) et dans la région de Titahouine Tahart (ou Aïne-Karma) près d’Amguid.
D’autre part, les filons de pegmatites diverses qui injectent les Schistes cristallins si généralement, qui sont en relation possible minéralogique et génétique avec ces massifs intrusifs de roches granitoïdes, sont arrêtés, comme nous l’avons souvent observé, par la discordance et ne poursuivent pas leur chemin (du moins nous n’en avons pas observé qui poursuivent leur chemin) au travers des Conglomérats de base et des Grès inférieurs des Tassilis.
Cela semble prouver que ces injections filoniennes de pegmatites sont antérieures au Silurien (ou au Cambrien ?) ; et on peut considérer, semble-t-il, que beaucoup des intrusions de roches granitoïdes de l’Ahaggar ont eu une mise en place anté-silurienne (ou anté-cambrienne ?).
Mais il est possible que certaines mises en place soient de date postérieure.
Cependant, rien ne le prouve jusqu’à maintenant.
L’existence de mises en place anté-siluriennes (ou anté-cambriennes ?) est seule prouvée pour le moment.
Des injections filoniennes.
Les Schistes cristallins sont en général injectés de roches filoniennes, particulièrement de pegmatites variées, entre autres de pegmatites à tourmalines et à minéraux[42].
Les pegmatites sont injectées avec une telle constance et une telle abondance dans les Schistes cristallins, que c’est un des caractères dominants du Pays cristallin, surtout de l’Anahef, d’être lardé de pegmatites, et qu’on pourrait presque le définir par ce caractère et l’appeler : le Pays cristallin pegmatitifère.
Nous avons vu que ces pegmatites paraissent en général anté-siluriennes (ou anté-cambriennes ?).
Des volcans.
Enfin, ces Schistes cristallins, avec leurs intrusions de roches grenues et leurs injections de pegmatites et autres roches filoniennes, sont souvent recouverts de roches d’épanchement et d’appareils volcaniques (cratères, dômes, aiguilles, brêches, tufs) et sont traversés par des dykes également volcaniques.
Ces pays ont été le théâtre d’éruptions d’une ampleur considérable et d’époques diverses.
Leurs formes usées par tous les agents de l’érosion depuis les lointains temps primaires, ont été ainsi rajeunies par ces reliefs volcaniques surimposés, et protégées également dans une certaine mesure contre l’action ultérieure de l’érosion.
Et ce sont des aiguilles, monts et plateaux volcaniques qui constituent actuellement les parties culminantes de la Koudia de l’Ahaggar : le mont Tahat, l’Ilaman, l’Amdai, l’Asekrem[43].
Certains de ces volcans sont très bien conservés ainsi que leurs coulées et analogues aux puys, gravennes, planèzes et cheires du Massif Central Français.
Il est très difficile de dater ces éruptions en raison de l’absence d’éléments stratigraphiques datés, reconnus à ce jour dans ce vaste Pays cristallin de l’Ahaggar.
Planche IX.
Le Pays cristallin. Les Basaltes de Tin ed’ness (Egéré).
C’est en vain que nous avons cherché dans les alluvions que l’on trouve sous les coulées des restes d’organismes permettant d’avoir une idée de l’âge des épanchements.
On en est réduit à faire uniquement pour le moment, entre les différents volcans et leurs coulées, des comparaisons fondées sur l’état de conservation des appareils volcaniques et les relations des coulées entre elles (quand c’est possible).
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Les principaux centres volcaniques dont nous avons constaté l’existence sont les suivants :
a) Au Nord et au pied du massif de l’Oudan, entre ce massif et le mont Edjeleh, et plus près de ce massif que l’Edjeleh, nous avons constaté la présence de coulées basaltiques étalées en vastes nappes qui couvrent une assez grande surface.
Ces coulées semblent récentes.
Leur existence n’avait pas été signalée jusqu’à maintenant ;
b) Dans l’Edjéré et à l’Ouest de Tisemt nous avons rencontré des volcans et coulées, de l’Hanou Tin-a-degdeg dans l’oued Tedjert à Tisemt sur les bords de la plaine de l’Amadror.
Ces volcans sont remarquablement bien conservés. Tous leurs appareils noirâtres font contraste avec les crêtes des Schistes cristallins qui émergent parées de vives couleurs par les jeux de lumières étonnants de ces pays des sombres coulées basaltiques.
Ces coulées s’étalent en général comme de véritables lacs occupant les fonds des vallées, et les oueds se sont réfugiés sur leurs bords, en suivant leur contact avec les Schistes cristallins ; ces oueds ont souvent leurs rives parées de magnifiques colonnades de prismes basaltiques, en particulier l’oued Tedjert de l’abankor Ahalléllen (au Sud de Hanou-Tin-a-degdeg, lui-même au Sud de Hanou-Tin-Edéjerid), à l’abankor Tin-ed’ness (près du redir El-Arab).
Sur les bords de cet oued Tedjert, à Tin-ed’ness, deux coulées de ces basaltes des vallées sont superposées, la plus élevée est donc la plus récente.
Non loin de là, à l’Est de Tin-ed’ness, et à l’Ouest de la gara Maserof (en gneiss) une coulée plus élevée forme plateau.
Cette coulée semble plus ancienne que les deux précédentes, qui se trouvent en contrebas.
On peut donc distinguer dans la région de Tin-ed’ness trois phases dans l’activité volcanique.
Ces phases sont d’une époque antérieure à la présence de l’homme de l’âge de la pierre taillée dans ces régions. En effet :
A l’Est du point d’eau de Tin-ed’ness, dans des grottes qui se trouvent sur les flancs d’un cratère, nous avons fait la découverte en faisant une tranchée de fouille, de nombreux instruments de l’âge de la pierre taillée bien en place, de facture genre Tardenoisien, c’est-à-dire avec pièces microlithiques et géométriques[44].
(Ces instruments sont, semble-t-il, contemporains des tombes anté-islamiques à tumuli qui sont particulièrement abondantes dans les fonds de cratères, peut-être parce que quelque croyance religieuse s’attachait à ces entonnoirs infernaux et y voyait quelque rapport avec le noir séjour des morts.)
Ces grottes avaient donc été habitées par des populations préhistoriques comme elles l’ont été d’ailleurs souvent depuis par les Touareg ainsi qu’il ressort de l’abondance des ustensiles de touareg que l’on trouve abandonnés sur leur sol.
Ce volcan n’est peut-être pas le plus récent de la région de Tin-ed’ness. Près de là, se trouvent des volcans que leur état de conservation peut faire considérer comme postérieurs. Mais la proximité de ces derniers fait que l’habitat des grottes voisines lors de leur activité est peu vraisemblable.
Il ressort de cette observation que l’activité des volcans de l’Edjéré est antérieure à la présence des hommes de l’âge de la pierre taillée qui ont habité ces grottes.
Mais la civilisation de l’âge de la pierre semble très récente en pays targui. Les Touareg conservent encore l’usage de l’emmanchure néolithique pour leurs haches, et l’âge de la pierre taillée, postérieur à la période d’activité des derniers volcans de l’Edjéré, n’est peut-être pas très ancien.
Les éruptions de l’Edjéré paraissent pléistocènes par l’état de conservation de leurs coulées et de leur cratère.
Les cratères de la région de Tin-ed’ness semblent alignés sensiblement suivant des directions sub-méridiennes.
On peut distinguer à l’Est de Tin-ed’ness, et de l’Est à l’Ouest, deux de ces alignements.
A l’Ouest de Tin-ed’ness on aperçoit une autre chaîne de volcans (monts Iferekouassen), la plus importante par l’ampleur de ses appareils.
Les volcans de l’Est de Tin-ed’ness paraissent en général moins récents que ceux de l’Ouest, mais ce n’est que l’impression qu’on peut avoir au cours d’un rapide passage, c’est-à-dire bien sujette à caution.
Les volcans sont très développés également dans la région de l’Ouest de l’oued In Reggi et du Nord-Ouest de Tisemt (monts Tig’elouin) où ils forment un ensemble montagneux important.
On trouve quelques cratères et coulées près de Tisemt.
La montagne de Tisemt qui domine les deux salines si réputées en pays targui est un curieux cratère.
L’entonnoir de ce cratère est rempli de cailloutis, sortes d’alluvions, de morceaux de roches diverses et très variées que nous n’avons trouvés que là, et épars sur le sol autour de ce cratère.
Il existe un épanchement de ces cailloutis, sortes d’alluvions, sur le flanc Est de ce cratère.
Ces morceaux de roches diverses sont sans doute des débris arrachés à la cheminée et la dernière émission de ce volcan semble avoir été une émission de cailloutis.
Il semble que nous ayons là un beau type de « neck ».
Outre son genre particulier d’activité, le cratère de Tisemt est intéressant à un autre point de vue.
Dans les débris qui remplissent son entonnoir, nous avons trouvé des calcaires travertineux que M. Buttler a observés en place, non loin de la base.
Ainsi, ce cratère est postérieur à ces travertins, et le jour où ces travertins se révèleront fossilifères, nous pourrons avoir des données précises sur l’âge de ce volcan.
Au pied de ce cratère se trouvent les salines de Tisemt ; l’origine de ces salines est mystérieuse encore !
La formation de ces amas de sels a-t-elle été en relation avec les manifestations volcaniques ?
La forme des protubérances salines pourrait faire pencher vers cette hypothèse, mais elle pourrait également faire croire à l’existence passée de sources chargées de sel en cet endroit !!!, sources plus ou moins artésiennes, provenant peut-être d’un seuil rocheux, barrant l’issue des eaux cheminant en profondeur dans la plaine de l’Amadror, les obligeant à remonter en surface et les faisant sortir dans cette dépression qui est le point le plus bas de la plaine de l’Amadror (en profondeur de la plaine de l’Amadror se trouvent peut-être des dépôts salés qui chargeaient ces eaux en sels, dépôts salés d’une sorte d’ancienne mer morte ; le puits de Tisemt, très profond [80 m. environ], est salé, mais pas artésien !).
Des analyses d’échantillons salins que M. Buttler a recueillis dans cette saline nous fixeront peut-être dans la suite.
Dans toute la région Edjéré-Tisemt, l’ensemble volcanique peut être considéré comme pléistocène et antérieur à la présence de l’homme de l’âge de la pierre taillée dans cette région ;
c) Au Sud-Est de la plaine de l’Amadror, dans le Nord de l’Anahef, le massif volcanique de l’Assgaffi est le témoin d’une activité volcanique certainement antérieure à celle de tous les volcans précédents.
Là, on ne constate plus la présence de cratères bien conservés et les coulées sont perchées très au-dessus des vallées sur des socles cristallins (c’est le cas pour le Tellerteba, dont les parties les plus élevées sont d’épanchement volcanique), ce qui suppose un long travail d’érosion.
Les coulées sont également de nature minéralogique différente.
Le centre volcanique de l’Assgaffi et du Tellerteba est très ancien, aucune précision n’est possible pour le moment quant à son âge : il est tertiaire vraisemblablement, c’est tout ce qu’on peut en dire, et encore ! il pourrait être crétacé, mais alors il faudrait admettre qu’il n’est pas en relation avec le contre-coup des plissements alpins (Atlas) principaux sur un pays peu souple.
d) Dans la région d’Idelès, nous trouvons de nouveau un centre volcanique d’activité récente, pléistocène probablement.
Les coulées et volcans sont bien conservés. Citons en particulier les beaux basaltes prismés de l’oued Terrinet (affluent de la rive Ouest de l’oued Telouhet) tout près d’Idelès ;
e) Dans la Koudia, les formations volcaniques ont un immense développement.
Ce n’est que vastes coulées étagées, aiguilles, culots volcaniques plus ou moins prismés, l’Irhafock à Tamanrasat.
Dans ces régions centrales de l’Ahaggar l’activité volcanique s’est manifestée avec une ampleur particulière et en de nombreuses périodes (trois principales, semble-t-il), suivant des modes divers et avec des émissions variées.
La période la plus récente semble représentée par la coulée de basalte de l’oued Echchil (ou Abedassen) et l’îlot volcanique qui se trouve dans le fond de l’oued Ti-n-Iferan, au Nord-Ouest du Tahat, au Sud de la Source des Figuiers.
La période la plus ancienne, peut-être contemporaine des éruptions de l’Assgaffi, semble représentée par le plateau de l’Isekran (p. c. avec Asekrem dans l’Atakor) qui domine les vastes coulées étagées plus récentes dans lesquelles est encaissé l’oued Teroummout, et également peut-être par la coulée de l’Adrian.
La période de plus grande activité semble intermédiaire entre ces deux extrêmes et correspondant en particulier aux vastes coulées étagées dans lesquelles est encaissé l’oued Teroummout.
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On voit par l’exposé qui précède que les manifestations volcaniques au Pays cristallin de l’Ahaggar sont loin d’avoir été un cas isolé, localisé, et sans ampleur.
Nous avons constaté la présence de centres volcaniques au Nord de l’Oudan, dans l’Edjéré et la région Ouest de Tisemt, dans le Nord-Ouest de l’Anahef, dans la région d’Idelès et dans toute la Koudia.
Ce ne sont pas là encore tous les centres volcaniques du Pays cristallin de l’Ahaggar ; d’autres ont été signalés : le volcan d’In-Size, le Serkout, etc., etc.
A mesure que les explorations se poursuivent, le Pays cristallin de l’Ahaggar apparaît de plus en plus comme une terre de prédilection du volcanisme, au Tertiaire et au Quaternaire.
Des affaissements ?
Les volcans de l’Ahaggar sont peut-être en relation avec des affaissements[45], qui, comme nous le verrons plus loin, pourraient expliquer certains des caractères morphologiques du Pays cristallin.
Planche X.
Le Pays cristallin. « Monad nock » (Gara Maserof, dans la paeneplaine de l’Avant-pays cristallin à l’Est de Tin ed’ness (Edjéré).
Il n’est pas possible de démontrer encore l’existence d’affaissements et il est difficile pour le moment de préciser leurs emplacements et de déterminer quelle fut leur ampleur.
Dans un pays à base de Schistes cristallins, c’est une étude qui nécessiterait une longue série d’observations.
Il se pourrait, en particulier, qu’il y ait un affaissement à l’origine de la plaine de l’Amadror.
Les volcans de l’Edjéré-Tisemt sur le bord Ouest de cette plaine s’expliqueraient ainsi très bien.
Certains de ces volcans auraient peut-être provoqué dans la suite, par des barrages dus à leurs coulées, un vaste lac ; que ce soit avec lac ou sans lac, par alluvionnement, les oueds descendant des parties hautes du Pays cristallin auraient comblé cette grande dépression et ainsi se serait établi le vaste « reg » de la haute-plaine de l’Amadror dont l’immensité remarquablement plate de cailloutis et d’argile, située à l’altitude moyenne de 1.000 mètres environ, est un des étonnements des explorateurs qui l’ont vue.
Cet affaissement à l’origine de la plaine de l’Amadror n’est encore qu’à l’état d’hypothèse.
Morphologie.
Au point de vue morphologique on peut distinguer dans ce vaste Pays cristallin[46] deux zones :
Le pourtour plus ou moins aplani ;
Le centre fortement montagneux.
De telle sorte qu’on peut comparer le Massif Central Saharien à un vaste ensemble fortifié comprenant une enceinte ; à l’intérieur de cette enceinte un vaste glacis, l’« Avant-pays cristallin » et, entourée par ce glacis, une imposante citadelle, le « Massif cristallin ».
Ce glacis, l’Avant-pays cristallin, est composé soit de pays d’ennoyage à « reg » (plaine de cailloutis) prédominant, soit de pays de Schistes cristallins, particulièrement paeneplainisés, usés, « rabotés » par l’érosion, dont la monotonie est rompue plus ou moins fréquemment par des « monad-nock », des parties plus résistantes qui ont subsisté en relief et dont la silhouette aiguë et déchiquetée ou en tas conique de boules, étonne souvent au milieu de ces étendues relativement aplanies.
Citons dans cette zone : les pays de l’oued Tedjert et de l’oued Taheret (au pied des monts Ahellakan), de l’Amadror, d’Abada-Heg’erin, d’Admer, de Raris et de l’oued Taremert-n-Akh, d’Ag’erar, d’Afedafeda, une partie (la partie Est) du Tanezrouft-n-Ahnet, enfin les tanezroufts qui séparent les Tassilis-n-Ahaggar du massif de l’Ahaggar[47].
Ces pays sont très évolués au point de vue morphologique.
La zone montagneuse, le Massif cristallin, constitue l’ossature décharnée du Pays cristallin qui se dégage de ces contrées plus ou moins aplanies, comme la carcasse blanchie d’un chameau en décomposition sur le « reg ».
Il semble que l’œuvre des volcans n’ait pas été étrangère au rajeunissement et à la conservation d’une partie de ces reliefs centraux.
Elle comprend principalement :
Au Nord : une sorte d’arête, le Tifedest, de direction sub-méridienne ;
Au Sud : cette arête, après un ensellement, s’empâte en une vaste masse montagneuse semblant présenter dans la répartition de ses parties culminantes une grossière direction Est-Ouest, vaste système montagneux dont le massif le plus important, le plus élevé, est appelé par les Touareg Atakor-n-Ahaggar (pommeau de l’Ahaggar) ou Tehount-n-Ahaggar (grosse pierre de l’Ahaggar)[48] ; et dans lequel les Touareg distinguent en particulier l’Ahaggar-oua-hegerin (haut Ahaggar) et l’Ahaggar-oua-gezzoulen (bas Ahaggar), l’Anahef, le Serkout, l’Ajjer, etc.[49].
Le Massif cristallin fait contraste avec l’Avant-pays cristallin par son caractère réellement montagneux.
Il est prématuré pour le moment de chercher à distinguer quels rôles exacts ont pu jouer des affaissements[50] ou ont joué des volcans dans l’individualisation du Massif cristallin ou encore, la résistance relative des roches qu’on y rencontre.
Dans le Massif cristallin les oueds ahaggariens présentent des caractères d’évolution variés : certaines vallées paraissent très évoluées et présentent sur leurs flancs des terrasses d’alluvions ; d’autres semblent en pleine jeunesse et sont fort accidentées.
Le contraste est souvent saisissant.
Il est vrai que les vallées ayant des caractères morphologiques très différents dans les pays de roches grenues, dans ceux de Schistes cristallins et dans ceux d’épanchements volcaniques, il semble souvent que l’on constate l’existence de stades d’évolution différents, alors qu’en réalité il s’agit de façons d’évoluer différentes en rapport avec la nature du sol, dont le caractère de divergence est accentué à un point rare dans ces pays.
Sans doute aussi l’activité de creusement des oueds sahariens s’est réfugiée, localisée progressivement, dans leur cours tout à fait supérieur pour aplanir les derniers reliefs importants qui subsistent du massif central et parce que ces monts élevés reçoivent encore pas mal d’eau ; et les oueds sahariens conservent là une certaine jeunesse qui est en antithèse avec le reste de leur cours.
Des affaissements ont pu jouer un rôle important dans le rajeunissement inégal de certains oueds par des bouleversements divers dans leurs profils en long ; ainsi s’expliquerait en même temps la présence de certaines terrasses.
Des oscillations du niveau marin dans des golfes sahariens[51] (dont nous avons montré la possibilité d’existence dans le passé, au début de ce travail), en un temps où les oueds sahariens auraient coulé d’un bout à l’autre de leur cours et auraient ainsi été comparables, dans leur activité, à de vrais fleuves et rivières, pourraient expliquer également la formation de certaines terrasses qui seraient ainsi la conséquence de ces variations d’un lointain niveau de base ?!
Les volcans ont contribué, semble-t-il, par leurs épanchements à changer la physionomie de certaines vallées et par des coulées formant barrages ou occupant le fond des vallées le profil en long de certains oueds, qui ont été ainsi amenés à modifier complètement leur activité sur des niveaux de base nouveaux s’échelonnant d’amont en aval ; d’une part ces oueds se sont mis à alluvionner sur certaines parties de leur cours, d’autre part ils ont repris une action de creusement dans d’autres ; une nouvelle formule d’activité particulièrement compliquée a présidé à leur vie ; on trouve là également l’explication de certaines terrasses.
Peut-être pourrait-on envisager la possibilité d’un passé glaciaire pour l’interprétation des formes de certaines vallées ; certains modelés offrent des caractères de similitude curieux avec ceux dus à l’action des glaciers.
Dans le massif du Tellerteba (2.200 m. environ) des cirques peuvent évoquer la présence passée dans ce massif de glaciers suspendus, mais ils peuvent aussi représenter les restes d’immenses cratères très anciens et d’un type particulier.
Des vallées des régions hautes présentent parfois des espèces de seuils rocheux que l’on pourrait assimiler à des verrous glaciaires (les oueds post-glaciaires auraient creusé ces verrous dans la suite et la présence de certaines terrasses à l’amont pourrait ainsi encore être expliquée) ; mais ces seuils avec contre-pente peuvent être expliqués aussi par la seule dureté relative du rocher.
Des terrasses ont un tel développement dans certaines vallées qu’on pourrait y voir des terrasses de fonte de glaciers.
Il existe des roches moutonnées, mais l’effet de l’insolation sur les roches grenues les explique aussi.
Il semble pour le moment que l’on doive attribuer la création de ces contrastes, de ces terrasses et de ces formes suspectes au travail très particulier des oueds de ces régions, combiné à l’action de l’insolation, la gelée, les crises de ruissellement, les alternatives d’humidité et de sécheresse et le vent[52], sur un pays cristallin ayant été travaillé par des érosions antérieures de formules différentes de celles dont il est l’objet actuellement, ayant subi peut-être des mouvements variés et ayant été certainement le théâtre de manifestations volcaniques violentes.
Dans tous les cas, les oueds ahaggariens réduits en général pour le moment à une vie torrentielle discontinue et intermittente, semblent avoir passé par une période de vie plus active pendant laquelle ils devaient couler en surface, constamment, et sur tout leur cours ; le Sahara semble avoir passé ainsi par une phase humide.
Ceci nous ramène à la question de la mer saharienne discutée au début de ce travail.
Il convient d’ailleurs dans les considérations morphologiques de ne pas oublier que le Pays cristallin est émergé depuis des temps très lointains, peut-être depuis les temps permiens et, pour une part peut-être, depuis des temps plus anciens encore.
[27]Dans les formations de transition, avec les Grès supérieurs, M. Buttler aurait observé un niveau de conglomérats. (Communication orale.)
Cette découverte pourrait prendre de l’importance dans la suite ; c’est pourquoi je tiens à la signaler.
[28]Ou Egéré.
[29]Ou Amgid — ou encore Emegêdé — de émi, débouché, et égêde, massif de dunes.
[30]Il serait plus exact d’écrire Emidir de émi, porte, et édir, lointain bas.
[31]Ou Immidir.
[32]Il semble en particulier que les grès marqués « Di″ » sur la carte Gautier du Mouydir Ahnet correspondent aux Grès inférieurs des Tassilis.
[33]C’est à la zone des Tassilis externes qu’appartient le plateau du Tindesset, célèbre parce que c’est dans les schistes qui affleurent au pied et le long de ses escarpements Sud que la mission Foureau-Lamy a découvert les premiers Graptolithes qu’on a signalés dans le Sahara. Ils furent étudiés par Munier-Chalmas. Des Graptolithes furent ensuite signalés près de Hassi-el-Khenig (Capne Cottenest et à Aïn Cheikle (Capne de Saint-Martin). C’est à nous qu’il appartint de retrouver ces formations à Graptolithes au Sahara, d’en préciser les conditions de gisement et d’en esquisser la répartition générale.
[34]Au cas où les grès du Dévonien inférieur se révèleraient en discordance avec les Grès supérieurs, ou séparés par une lacune de ces grès, s’ils se révèlent de plus en concordance avec du Mésodévonien lui-même en concordance avec le Dévonien supérieur, on devra les rattacher aux Pays pré-tassiliens et non les conserver dans les éléments constitutifs de l’Enceinte tassilienne ; dans tout autre cas, pour des raisons morphologiques, je crois qu’il conviendra de les considérer comme faisant partie des formations de l’Enceinte tassilienne.
[35]On peut se demander si les plissements alpins n’ont pas eu pour contre-coup de provoquer un bombement d’ensemble du Massif Central Saharien ; ils ne se traduiraient ainsi pas par des rides, eux, mais par ce vaste bombement et son orientation générale.
[36]En particulier de l’insolation qui, sur des éléments de couleur et de nature différente, provoque un échauffement différent, une dilatation différente, ce qui conduit fatalement à la désagrégation de la roche.
[37]L’étude des échantillons des Schistes cristallins que nous avons rencontrés fera peut-être l’objet d’un travail ultérieur.
[38]Il est peut-être bon également de signaler que nous n’avons aucune certitude que ces quartzites et leur cortège supérieur cristallin n’appartiennent pas à la couverture primaire dont ils représenteraient des parties métamorphisées à la suite des plissements hercyniens (ou calédoniens ?) qui ont agité l’Enceinte tassilienne voisine et dont nous ignorons encore la forme et l’ampleur dans ces régions. Dans cette éventualité, pour qu’il n’y ait pas de confusion, nous devons préciser que dans toute cette étude du Pays cristallin, quand nous parlons des Schistes cristallins, nous entendons par là surtout ceux qui sont antérieurs aux formations de l’Enceinte tassilienne, les seuls certains à ce jour.
[39]Le parallèle pourrait être poussé assez loin en particulier avec le Bouclier canadien et le « Bouclier baltique ».
[40]J’ai constaté la présence de roches écrasées, de granits écrasés en particulier.
[41]L’étude des échantillons de ces roches grenues fera peut-être l’objet d’un travail ultérieur.
[42]Une étude des échantillons des roches d’injection filoniennes fera peut-être également l’objet d’une étude ultérieure.
[43]Dans tout cet exposé sur les volcans de l’Ahaggar, nous avons dû nous abstenir de donner des déterminations de roches volcaniques, par prudence, étant donnée l’absence momentanée de nos échantillons. Ces déterminations feront peut-être l’objet d’un travail ultérieur.
[44]La fouille méthodique de ces grottes serait très intéressante au point de vue de la préhistoire.
Il y eut là un centre de vie préhistorique particulièrement important, semble-t-il, à une époque relativement humide (comme il ressort d’une coquille de mollusque terrestre que m’a fourni un rapide tamisage).
[45]Ou avec la surrection du Massif cristallin par rapport à l’Avant-pays cristallin.
[46]J’ai fait abstraction dans cette étude du Pays cristallin de l’Adrar-n-Ahnet qui n’en fait peut-être pas partie, et de l’Adrar-n-Ajjer, qui est dans le même cas.
[47]Dans cette zone nous devons signaler la présence de travertins, en relation avec l’oued Tedjert, et près de Tisemt, observée par M. Buttler (communication orale).
[48]Ou encore Takerkort-n-Ahaggar (le crâne de l’Ahaggar).
[49]Je ne m’attarde pas sur ces divisions morphologiques, M. Jacques Bourcart en ayant fait une remarquable étude dans le bulletin de l’Afrique Française.
[50]Ou la surrection du Massif cristallin par rapport à l’Avant-pays cristallin.
[51]Ou si l’on préfère, de vastes mouvements orogéniques faisant osciller en ampleur les pénétrations marines dans le Sahara.
[52]Il convient de ne pas oublier non plus la neige ; elle tombe encore parfois sur le Tahat. La neige a pu être plus abondante et plus fréquente à certaines époques du passé.