LA PUCE DE CATHERINE DES ROCHES
Petite Puce fretillarde,
Qui d'une bouchette mignarde
Sucçotes le sang incarnat
Qui colore un sein delicat,
Vous pourroit-on dire friande
Pour desirer telle viande?
Vrayment nenni, car ce n'est poinct
La friandise qui vous poingt,
Et si n'allez à l'adventure
Pour chercher vostre nourriture,
Mais, pleine de discretion,
D'une plus sage affection,
Vous choisissez place honorable
Pour prendre un repas agreable:
Ce repas seulement est pris
Du sang le siege des espris.
Car, desirant estre subtile,
Vive, gaye, prompte et agile,
Vous prenez d'un seul aliment,
Nourriture et enseignement.
On le voit par vostre allegresse
Et vos petits tours de finesse,
Quand vous sautelez en un sein,
Fuyant la rigueur d'une main.
Quelquesfois vous faites la morte,
Puis, d'une ruse plus accorte,
Vous fraudez le doigt poursuivant,
Qui pour vous ne prent que du vent.
O mon Dieu! de quelle maniere
Vous fuiez cette main meurtriere
Et vous cachez aux cheveux longs
Comme Syringue entre les joncs!
Ah! que je crain pour vous, mignonne,
Ceste main superbe et felonne!
Hé! pourquoi ne veut-elle pas
Que vous preniez vostre repas?
Vostre blesseure n'est cruelle,
Vostre pointure n'est mortelle,
Car, en blessant pour vous guerir,
Vous ne tuez pour vous nourrir.
Vous estes de petite vie,
Mais, aymant la Geometrie,
En ceux que vous avez espoint
Vous tracez seulement un point,
Où les lignes se viennent rendre.
Encor avez vous sceu apprendre
Comment en Sparte les plus fins
Ne se laissoient prendre aux larcins.
Vous ne voulez estre surprise:
Quand vous avez fait quelque prise,
Vous vous cachez subtilement
Aux replis de l'acoutrement.
Puce, si ma plume estoit digne,
Je descrirois vostre origine,
Et comment le plus grand des Dieux,
Pour la terre quittant les Cieux,
Vous fit naitre, comme il me semble,
Orion et vous tout ensemble.
Mais il faudra que tel escrit
Vienne d'un plus gentil esprit;
De moy je veux seulement dire
Voz beautez et le grand martire
Que Pan souffrit en vous aymant,
Avant qu'on vit ce changement
Et que vostre face divine
Prit cette couleur ebenine,
Et que vos blancs pieds de Thetis
Fussent si gresles et petis.
Puce, quand vous estiez pucelle,
Gentille, sage, douce et belle,
Vous mouvant d'un pied si leger,
A sauter et à voltiger,
Que vous eussiez peu d'Atalante
Devancer la course trop lente,
Pan, voyant voz perfections,
Sentit un feu d'affections,
Desirant vostre mariage.
Mais quoy? vostre vierge courage
Aima mieux vous faire changer
En Puce, à fin de l'etranger,
Et que, perdant toute esperance,
Il rompit sa perseverance.
Diane sçeut vostre souhait;
Vous le voulustes, il fut fait:
Elle voila vostre figure
Sous une noire couverture.
Depuis, fuyant tousjours ce Dieu,
Petite vous cherchez un lieu
Qui vous serve de sauvegarde,
Et craignez que Pan vous regarde.
Bien souvent la timidité
Fait voir vostre dexterité;
Vous sautelez à l'impourveuë,
Quand vous soupçonnez d'estre veuë,
Et de vous ne reste, sinon
La crainte, l'adresse et le nom.
LA PUCE DE EST. PASQUIER,
Advocat en Parlement.
Puce qui te viens percher
Dessus cette tendre chair,
Au milieu des deux mammelles
De la plus belle des belles;
Qui la picques, qui la poingts,
Qui la mors à tes bons poincts,
Qui, t'enyvrant sous son voile
Du sang, ains du nectar d'elle,
Chancelles et fais maint sault
Du haut en bas, puis en haut;
O que je porte d'envie
A l'heur fatal de ta vie.
Ainsi que dedans le pré,
D'un vert émail diapré,
On voit que la blonde avette
Sur les belles fleurs volette,
Pillant la manne du Ciel,
Dont elle forme son miel,
Ainsi, petite Pucette
Ainsi, Puce pucelette,
Tu volettes à taton
Sur l'un et l'autre teton,
Puis tout à coup te recelles
Sous l'abri de ses aisselles;
Or, panchée sur son flanc,
Humes à longs traits son sang;
Or, ayant pris ta pasture,
Tu t'en viens à l'adventure
Soudain apres heberger
Au millieu d'un beau verger,
Ains d'un Paradis terrestre,
D'un Paradis qui fait naitre
Mille fleurs en mes espris,
Dont elle emporte le pris,
Paradis qui me reveille
Lors que plus elle sommeille:
Là, prenant ton bel esbat,
Tu lui livres un combat,
Combat qui aussi l'esveille
Lors que plus elle sommeille.
Las voulut Dieu que pour moy
Elle fut en tel esmoy!
Toy seule par ton approche
Fais esmouvoir cette Roche,
Que mes pleurs, ains mes ruisseaux,
Que mes soupirs à monceaux,
Quelque veu que je remue,
N'ont jamais en elle esmeue.
Ha! mechante, bien je voy
Que j'ay ce malheur par toy.
Car, quand folle tu te joues
Maintenant dessus ses joues,
Puis, par un nouveau dessein,
Tu furettes en son sein,
Et que tu la tiens en transe,
Madame en toy seule pense,
Et luy ostes le loisir
De soigner à son plaisir;
Ou cette mesaventure
Pour laquelle tant j'endure,
Ce mal où suis confiné,
Vient d'un astre infortuné
Qui est entre toy et elle,
Entre la Puce et pucelle,
Ayans par un mesme accort
Toutes deux juré ma mort.
En toi seule elle se fie
Comme garde de sa vie.
Car, si en faisant tes jeux
Tu la piques, et je veux
Te tuer, fascheuse puce,
Au lieu où tu fais ta musse,
Ell' craint, pour ne rien celer,
Que c'est la depuceler,
Et bannir à jamais d'elle
Ce cruel nom de pucelle.
Ainsi, par commun concours,
Vous jouez en moy voz tours,
Et faut que pour un tel vice
Mon ame à jamais languisse.
Mais toy, Puce, cependant
Te vas, grasse, respandant
Dessus le Ciel de Madame;
Et de là tirant ton ame,
Tout autant que tu la poins,
Autant tu luy fais de poins;
Ains graves autant d'estoilles
En la plus belle des belles.
Je ne veux ni du Taureau,
Ni du Cyne blanc oiseau,
Ni d'Amphitrion la forme,
Ni qu'en pluie on me transforme,
Puis que Madame se paist
Sans plus de ce qu'il te plaist.
Pleust or à Dieu que je pusse
Seulement devenir Puce:
Tantost je prendrois mon vol
Tout au plus beau de ton col,
Ou d'une douce rapine
Je succerois ta poitrine,
Ou lentement, pas à pas,
Je me glisserois plus bas,
Et d'un muselin folastre
Je serois Puce idolatre,
Pinçottant je ne sçay quoy
Que j'ayme trop plus que moy.
Mais las! malheureux Poëte,
Qu'est ce qu'en vain je souhaite?
Cest eschange affiert à ceux
Qui font leur sejour aux Cieux.
Et partant, Puce pucette,
Partant, Puce pucelette,
Petite Puce, je veus
Adresser vers toi mes veus.
Quelque chose que je chante,
Mignonne, tu n'es méchante,
Et moins fascheuse, et je veus
Pourtant t'adresser mes veus.
Si tu piques les plus belles,
Si tu as aussi des ailes,
Tout ainsi que Cupidon,
Je te requiers un seul don
Pour ma pauvre ame alterée:
O Puce, ô ma Cytherée,
C'est que Madame par toy
Se puisse esveiller pour moy,
Que pour moy elle s'esveille
Et ayt la Puce en l'oreille.
A CATHERINE DES ROCHES.
(Traduit du latin.)
Soit que des vers Latins ou des François je trace,
Tu les chantes partout, ores qu'ils soient sans grace,
Et si ne puis sçavoir d'où me provient cet heur,
Si ce n'est que tu veus qu'ils vivent par ta bouche.
Je le croy; mais, helas! ô fortune farouche!
Tu fais vivre mes vers et mourir leur autheur.
E. Pasquier.