II

Dire de mon ami, Octave de B..., qu’il était le plus grand original que nous eussions connu, mes camarades de jeunesse et moi, c’est, en somme, ne rien dire de lui.

Être original est rare. La véritable originalité est presque surhumaine. Car l’influence du milieu comptant comme un des plus puissants facteurs des idées et du caractère, l’impossibilité de s’y soustraire est, à peu de chose près, radicale. Le proverbe vulgaire: «Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es», légèrement étendu dans son sens, devient—comme tant d’autres proverbes—une vérité philosophique. L’originalité, même relative, constitue donc l’exception, le phénomène, et, à mesure que l’humanité vieillit, elle apparaît de moins en moins.

Or, phénomène est synonyme aussi bien de merveille charmante que de monstruosité difforme.

Il y a des originaux dans l’art, dans la bonté, dans l’héroïsme, comme il y en a dans le crime. Quelques-uns ne sont tels que par la coupe de leurs habits; et, bien qu’il faille déjà une légère dose de force d’esprit pour porter des chapeaux à larges bords plats si la mode exige des bords étroits et retroussés, cette sorte d’originalité excite plutôt le rire ou un certain mépris. Cela tient à ce qu’il est facile de la feindre. Les autres, les admirables ou les terribles, celles qu’on n’imite pas, font naître l’envie ou la haine, à défaut de l’admiration. Elles ne sont jamais ridicules.

Dire d’Octave qu’il était original ne suffit donc pas, et, pour définir son originalité, il faut peindre son caractère.

Peu l’auront connu et apprécié comme moi, ce caractère, que l’on ne pénétrait pas aisément et qui ne se livrait guère. Certes, il aurait fallu une perspicacité plus intense que la mienne pour en parler, même légèrement; mais je ne sais quelle sympathie, un peu hautaine et protectrice, quel besoin d’épancher le secret de son être qui saisit même les plus forts, l’ont porté à me faire des confidences dont je veux être ici le simple rédacteur, après en avoir été l’auditeur passionnément intéressé.

Comme je me les rappelle distinctement, ces causeries dont je sortais toujours plus éclairé, plus fort et meilleur; ces épanchements d’un esprit à la fois ironique et enthousiaste, croyant peu au bien, mais l’accomplissant sans faste et sans bruit, et le découvrant dans les autres avec une émotion prompte, contagieuse, presque naïve. Comme j’étais surpris des contrastes entre la calme force, cruellement railleuse, et la vulnérable tendresse; entre la pénétration infaillible, claire, qui allait droit au fond des tristes vérités, et la douceur des illusions, voulues souvent, et malgré tout fraîches et pures comme l’ignorance de la jeunesse. Comme j’imagine volontiers ce que pouvaient être les abandons plus complets encore de cette âme fière et si fermée, se montrant sans réserve à la femme qui sut la comprendre, qui put en manier la clef de ses mains délicates, qui prononça enfin devant elle le magique: «Sésame, ouvre-toi!»

Cette femme, Octave ne l’avait pas rencontrée, il ne l’avait même pas entrevue lorsque, un soir d’été—mon Dieu, voilà cinq ans à peine!—il était assis avec moi, me parlant de lui par extraordinaire, sous les arbres sombres des Champs-Elysées, dans le tapage lointain, et presque agréable à cette distance, des cafés-concerts. Il se balançait doucement sur son fauteuil de fer peint, maniant de ses doigts distraits son éternelle cigarette, dont il tirait de temps à autre une bouffée sans s’interrompre.

Jamais je n’ai vu un homme fumer aussi obstinément, aussi régulièrement, aussi inconsciemment que lui. Il fumait comme on respire, sans même s’en douter. Il avait une façon très particulière de prendre sa cigarette entre le pouce et le doigt du milieu et d’y appliquer avec l’index un coup sec pour en faire tomber la cendre; il mettait à ce mouvement une grâce dégagée si absolument involontaire qu’elle me semblait toujours jolie et caractéristique à observer. Naturellement élégant dans ses attitudes et ses manières, il avait, lorsqu’il sortait la cigarette de son étui, lorsqu’il l’allumait à la précédente, lorsqu’il jetait celle-ci, brûlée à moitié et tout enflammée—sans faire attention, je dois le dire, si elle tombait soit sur une botte de paille, soit sur un tapis de prix—une série de petits gestes à lui, où déjà se trahissait cette originalité dont j’ai parlé, cette habitude de ne rien faire comme les autres, qui donnait de l’intérêt à ses moindres actes. Cela m’amusait de le regarder fumer comme cela m’amuse de regarder bondir et tourner un enfant ou un jeune chat; j’y voyais la même ignorance de l’effet produit, qui cause tant de plaisir aux yeux dans la chose animée; puis cela soulignait quelquefois si curieusement la pensée planant au-dessus de cette agitation machinale du corps.

Après tout, s’il n’est pas inutile, pour faire vivre par le style la personnalité d’un homme, d’indiquer la forme de ses traits et la nuance de ses cheveux, était-il superflu d’essayer de donner dès l’abord l’impression de ce qui était chez Octave mieux qu’un tic, une série de mouvements sans lesquels je ne puis me le figurer, et dont l’harmonie élégante marquait autant pour l’observateur que la vivacité un peu cassante de la voix, ou que l’ironie du regard tombant de haut et demi-voilé par les longues paupières.

Il avait alors trente-quatre ans. On ne pouvait le voir pour la première fois sans être frappé par l’aspect de sa haute taille et de sa tête énergique, à la fine barbe brune, au nez droit et un peu fort, aux grands yeux gris, aux sourcils foncés et aux tempes larges sur lesquelles les cheveux faisaient deux taches d’argent. Cette chevelure, qui, d’ailleurs, grisonnait à peine, mais qui, des deux côtés du front, avait pris une précoce et absolue blancheur, donnait, par son contraste avec l’éclat des yeux, avec le ton bistré de la peau et la teinte sombre de la barbe, un caractère étrange et saisissant à cette belle physionomie.